LA CONJURATION ANTICHRÉTIENNE

Par

Monseigneur Henri DELASSUS

Docteur en théologie

(1910)

 

(Ouvrage préfacé  par le Cardinal Merry del Val, avec les félicitations

et la bénédiction Apostolique du Pape saint Pie X.)

 

 

Pages 145-150 (La Maçonnerie au XVIIe siècle : chapitre XII - Les anarchistes)

 

La Révolution est le fait de la maçonnerie ; ou plutôt, comme le dit Henri Martin, « la franc-maçonnerie a été le laboratoire de la Révolution (2) ». Elle-même d'ailleurs ne se fait point faute de revendiquer l'honneur de l'avoir mise au monde.

A la Chambre des députés, séance du 1er juillet 1904, M. le marquis de Rosanbo ayant dit : « La franc-maçonnerie a travaillé en sourdine, mais d'une manière constante à préparer la Révolution. »

M. JUMEL. — C’est en effet ce dont nous nous vantons.

M. Alexandre ZÉVAÈS. — C'est le plus grand éloge que vous puissiez en faire.

M. Henri MICHEL (Bouches-du-Rhône). — C'est la raison pour laquelle vous et vos amis la détestez (3).

M. de Rosanbo répliqua : « Nous sommes donc parfaitement d'accord sur ce point que la maçonnerie a été le seul auteur de la Révolution, et les applaudissements que je recueille de la gauche, et auxquels je suis peu habitué, prouvent, messieurs, que vous reconnaissez avec moi qu'elle a fait la Révolution française.

M. JUMEL. — Nous faisons plus que le reconnaître. Nous le proclamons.

Dans un rapport lu à la Tenue Plénière des Respectables Loges Paix et Union et La Libre Conscience, à l'Orient de Nantes, le lundi 23 avril 1883, nous lisons :

« Ce fut de 1772 à 1789 que la Maçonnerie élabora la grande Révolution qui devait changer la face du monde…

«  C'est alors que les francs-maçons vulgarisèrent les idées qu'ils avaient prises dans leurs Loges... (Rapport, p. 8). »

Dans la circulaire que le grand conseil de l'ordre maçonnique envoya à toutes les loges pour préparer le centenaire de 89, nous trouvons le même aveu suivi d'une menace : « La maçonnerie qui prépara la Révolution de 1789 a pour devoir de continuer son œuvre ; l'état actuel des esprits l'y engage. »

Bien avant cela, en 1776, Voltaire avait écrit au comte d'Argental : « Une Révolution s'annonce de tous côtés. » II savait ce que lui et ses amis des loges préparaient à l'Eglise et à la société ; le conventionnel Griffroy l'a ainsi caractérisé : « Non jamais l'histoire des peuples barbares, jamais l'histoire affreuse des tyrans, n'offrira l'image d'une conspiration plus épouvantable ni mieux combinée contre l'humanité et la vertu. »

Déjà, en cette même année 1776, le comité central du Grand Orient avait choisi, parmi les maçons, des hommes chargés de parcourir les provinces et de visiter les loges dans toute l'étendue de la France, pour les avertir de se tenir prêtes à apporter leur concours à ce qui allait s'accomplir (1).

 

1. Voici comme exemple ce qui, au témoignage de Barruel, fut tenté en Flandre :

« Dès l'année 1776, le comité central de l'Orient chargea ses députés de disposer les frères à l'insurrection, de parcourir et visiter les loges dans toute l'étendue de la France, de les presser, de les solliciter en vertu du serment maçonnique, et de leur annoncer qu'il était temps enfin de le remplir par la mort des tyrans. » Celui des grands adeptes qui eut pour sa mission les provinces du Nord, était un officier d'infanterie appelé Sinetty. Ses courses révolutionnaires ramenèrent à Lille. Le régiment de la Sarre était alors en garnison dans cette ville. Il importait aux conjurés de s'assurer surtout des frères qu'ils comptaient parmi les militaires ; la mission de Sinetty n'eut rien moins que le succès dont il s'était flatté, mais la manière dont il s'en acquitta suffit à notre objet. Pour la faire connaître, je ne veux que répéter ici l'exposition qu'a bien voulu m'en faire un témoin oculaire, alors officier dans ce régiment de la Sarre, choisi par Sinetty pour entendre l'objet de son apostolat, ainsi que plusieurs autres du même régiment.

« Nous avions, me disait ce digne militaire, notre loge maçonnique ; elle n'était pour nous, comme pour la plupart des autres régiments, qu'un véritable jeu ; les épreuves des nouveaux arrivés nous servaient de divertissements ; nos repas maçonniques charmaient nos loisirs et nous délassaient de nos travaux. Vous sentez bien que notre liberté et notre égalité n'étaient rien moins que la liberté et l'égalité des Jacobins. La grande généralité et presque l’universalité des officiers ont su le démontrer quand la Révolution est arrivée.

« Nous ne pensions à rien moins qu'à cette Révolution, lorsqu'un officier d'infanterie nommé Sinetty, fameux franc-maçon, se présenta à notre loge. Il fut reçu en frère. Il ne manifesta d'abord aucun sentiment contraire aux nôtres. Mais peu de jours après, il invita lui-même vingt de nos officiers à une assemblée particulière. Nous crûmes qu'il voulait simplement nous rendre la fête que nous avions donnée.

« Suivant son invitation, nous nous rendîmes à une guinguette appelée In Nouvelle-Aventure. Nous nous attendions à un simple repas maçonnique, lorsque le voilà qui prend la parole en orateur qui a d'importants secrets à dévoiler de la part du Grand-Orient. Nous écoutons. Imaginez notre surprise quand nous le voyons prendre tout à coup le ton de l'emphase, de l'enthousiasme, pour nous dire qu'il en est temps enfin ; que les projets si dignement conçus, si longtemps médités par les vrais francs-maçons, doivent s'accomplir ; que l'univers enfin va être délivré de ses fers ; que les tyrans appelés les rois seront vaincus; que toutes les superstitions religieuses feront place à la lumière ; que la liberté, l'égalité, vont succéder à l'esclavage dans lequel l'univers gémissait ; que l'homme enfin va rentrer dans ses droits.

« Tandis que notre orateur se livrait à ces déclamations, nous nous regardions les uns les autres comme pour nous dire : Qu'est-ce donc que ce fou-là ? Nous prîmes le parti de l'écouter pendant plus d'une heure, nous réservant d'en rire plus librement entre nous. Ce qui nous paraissait le plus extravagant, c'était le ton de confiance avec lequel il annonçait que désormais les rois ou les tyrans s'opposeraient en vain aux grands projets ; que la Révolution était infaillible et qu'elle était prochaine ; que les trônes et les autels allaient tomber.

« Il s'aperçut sans doute que nous n'étions pas des maçons de son espèce ; il nous quitta pour aller visiter d'autres loges. Après nous être quelque temps divertis de ce que nous prenions pour l'effet d'une cervelle dérangée, nous avions oublié toute cette scène, quand la Révolution est venue nous apprendre combien nous nous étions trompés. » ( B A R R U E L , Mémoires, tome II, page 446). Dans les Notes sur quelques articles des deux premiers volumes, Barruel joint d'autres témoignages de ce fait à celui qu'il vient de rapporter ici.

 

M. Copin-Albancelli a fait une très juste observation : « Pour arriver à devenir maîtresse des destinées de la France, il a fallu à la franc-maçonnerie près de soixante-dix ans de préparation.

« Pourquoi si longtemps? Cela tient à la méthode qu'elle était obligée d'employer.

« Lorsque la maçonnerie parut en France, nous venant d'Angleterre, sous la Régence, elle était totalement impuissante. Elle visait pourtant dès lors à détruire les traditions françaises, c'est-à-dire les éléments dont se composait l'être appelé la France. Faire de la France une autre France ! Comment arriver à la réalisation de ce but, aussi fou que celui qui tendrait à faire d'un homme un anti-homme, de l'Humanité une anti-Humanité ?

« La puissance occulte maçonnique, ne pouvant agir par force, puisqu'à son origine elle n'avait pas la force, était réduite à agir par persuasion, par suggestion. Mais il n'est pas facile de suggérer à une nation qu'elle doit détruire ses traditions, c'est-à-dire se détruire elle-même. On ne peut atteindre un pareil résultat qu'en procédant par suggestions successives, ménagées avec une extrême habileté et une prodigieuse hypocrisie; une hypocrisie dont la mesure est donnée par ce fait que la devise liberté, égalité et fraternité qu'on n'a cessé de présenter, tant qu'il s'agissait de séduire la nation, comme une charte d'émancipation et d'universelle félicité, manifesta son venin dès qu'on fut arrivé à dominer cette nation, par la terreur et la guillotine.

« Pour faire accepter toute la série des suggestions par lesquelles il était nécessaire de passer, pour créer les états d'esprit intermédiaires indispensables, à l'obtention du résultat poursuivi, on comprend qu'il fallut beaucoup de temps. »

Portant de là son regard sur ce qui se passe aujourd'hui, M. Copin Albancelli ajoute :

« La franc-maçonnerie prépara donc son premier règne pendant près de soixante-dix ans. Or, ce règne ne dura que quelques années. Etouffée dans le sang de la Terreur et dans la boue du Directoire, la franc-maçonnerie se retrouva aussi faible qu'elle avait été à ses débuts.

« Elle fut obligée de recommencer son travail souterrain, de préparer de nouveau Les états d'esprit sur lesquels elle pourrait s'appuyer un jour pour escalader, une seconde fois, le pouvoir qu'elle avait été obligée d'abandonner. Il ne lui fallut pas moins de quatre-vingts ans.

« Soixante-dix ans d'efforts patients et misérablement hypocrites, la première fois ; quatre-vingts ans la seconde ! On comprend qu'instruite par ses premières expériences, elle ne puisse se résoudre maintenant à lâcher le morceau !

« Elle ne veut donc pas quitter le pouvoir et nous pouvons être assurés qu'elle fera l'impossible pour y rester et achever enfin l'œuvre de ruine à laquelle, depuis deux siècles, elle a employé tant d'astuce et de violences. »

 

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