« Extraits de l'interrogatoire de C.G. RAKOWSKI, ancien
ambassadeur d'URSS en France, enregistré lors des procès et des purges
staliniennes contre les trotskistes en 1938. »
INTRODUCTION
Le document reproduit ci-après est
important.
On
a pu écrire des extraits dans diverses publications. L'irlandaise Deirdre MANIFOLD l'a
mis cri exergue - mais en partie seulement - dans les livres qu'elle a écrits.
Cependant, jamais la relation complète de l'interrogatoire de Christian G. RAKOWSKI n'avait paru dans sa version
complète. Récemment un document intitulé « Symphonie Rouge» l'a fait. Nous n'en
connaissons pas l'auteur ni l'origine mais il est conforme aux publications
espagnoles et anglaises sur le sujet.
L'original
est dû au docteur J. LANDOWSKI qui
assista à cet interrogatoire.
On
notera que les encyclopédies (Britannica, Universalis) citent de manière laconique, il est vrai, le
cas RAKOWSKI en insistant sur le
fait qu'il échappa « inexplicablement à la peine de mort » lors de ces
terribles purges staliniennes, mais bizarrement il n'y a unanimité sur ce
dernier point.
PREFACE
DU TRADUCTEUR DE L'ÉDITION ANGLAISE.
Le
texte qui suit est la traduction du chapitre XL d'un livre qui fut publié à
l'origine en espagnol aux Edition ERSA de Don Maurizio CARLAVILLA à Madrid à la
fin des années 60 sous le titre « Symphonùa in rojo major », et qui - depuis, a connu 11 éditions.
L'éditeur avait alors, très aimablement accepté le projet d'une traduction en
anglais, qui est sortie chez The Plain Pulbhishing Cy, 43, Bath Road, London W4 et diffusé par la librairie Bloomtields Books, 26 Meadow
Lare, Sudbury, Suffolk, CO 106 TD, England.
Le
chapitre extrait présenté ici est de la plus haute importance et constitue à
lui seul un document d'HISTOIRE. Il a été traduit à partir du texte espagnol et
du texte russe.
Dans
un livre qu'il avait écrit et publié sous le titre « The Struggle for World Power », le traducteur anglais avait, lui
aussi, traité de la question d'un gouvernement mondial et de la mise en
esclavage du monde par ceux qui s'avèrent être les maîtres à la fois du
capitalisme usurier et du communisme terroriste, qui sont, l'un et l'autre, des
instruments des mêmes forces et servent aux mêmes objectifs.
Son
livre parut également en espagnol publié par la maison d'édition de Don
CARLOVILLA sous le titre «
Dans
le texte présenté dans « Symphonie Rouge » toute cette question est brillamment
exposée et attestée par celui qui fut l'un des acteurs majeurs de la conquête
subversive du monde, de son nom Christian
G. RAKOWSKI, l'un des fondateurs du bolchevisme soviétique qui tomba
victime d'un procès à grand spectacle, juste avant la deuxième guerre mondiale
sous le règne de Staline.
C'est
donc un document de grande importance historique, et quiconque s'intéresse à
cette période ou au sujet évoqué, ne saurait manquer d'en prendre connaissance
: rester dans l'ignorance de la thèse exposée, c'est vouloir ne rien savoir, ni
rien comprendre des principaux événements de notre époque et de ce que l'on
doit en attendre. Dans l'édition espagnole, l'éditeur expose ainsi l'origine de
ce document : « Il s'agit de la difficile traduction de plusieurs cahiers
retrouvés sur le corps du Dr LANDOWSKI qui fut découvert mort dans une cabane
sur le front de PETROGRAD (LENINGRAD) par un volontaire espagnol ». « Celui-ci
nous les transmit, mais dans l'état où se trouvaient ces manuscrits, leur
restauration exigea un long et patient travail qui demanda plusieurs années.
Nous
fûmes longtemps hésitants à décider de leur publication. Ces révélations finales étaient si
extraordinaires et si incroyables que nous n'aurons jamais osé publier ces
mémoires si les personnages et les événements mentionnés n'avaient pas
correspondu strictement aux faits réels.
Avant que ces souvenirs n'aient paru, nous nous étions
préparés à avancer nos preuves et à répondre aux polémiques. Nous répondons
totalement et personnellement de la véracité des faits essentiels relatés.
Voyons
si quelqu'un pourra les récuser, preuves à l'appui.
Le
Dr LANDOWSKI, auteur du manuscrit, était un polonais russifié qui vécut en
Russie. Son père, colonel de l'armée impériale, fut fusillé par les
Bolcheviques au cours de
Un
jour de 1936, on frappa à la porte du Dr LANDOWSKI. Quelqu'un l'invita à le
suivre et, dès lors, il ne devait plus jamais revoir sa famille. On l'installa
au siège des laboratoires de chimie du NKVD, près de MOSCOU, et il vécut là,
forcé d'y mener divers travaux qui lui furent confiés par ses maîtres,
d'assister comme témoin à des interrogatoires, des séances de tortures, des
situations des plus terribles et à des crimes. Par deux fois, on l'emmena à
l'étranger mais toujours étroitement surveillé comme un prisonnier. Il connut
beaucoup de choses et souffrit beaucoup, d'autant plus qu'il était un homme
pudique et religieux, niais il eut le courage de noter tout ce qu'il avait vu
et entendu, et de conserver ses notes, et dans la mesure du possible, copier
des documents et lettres qui passaient entre ses mains, les cachant dans les
pieds creux de sa table au laboratoire de chimie. C'est ainsi qu'il vécut
pendant la 2e guerre mondiale. Comment arriva-t-il à PETROGRAD et
comment y fut-il tué, demeure inconnu.
Le
document présenté ici est un extrait de l'interrogatoire de celui qui avait été
l'ambassadeur des soviétiques en France, C.G. RAKOWSKI, enregistré lors des
procès des trotskistes en URSS en 1938, lorsqu'il fut inculpé avec BOUKHARINE,
RYKOV, YAGODA, KARAKHAN, le Dr LEVINE et d'autres.
L'accusé
ayant fait clairement comprendre qu'il pouvait faire des révélations sur des
sujets du plus haut intérêt, - espérant que cela pourrait lui valoir la vie
sauve - STALINE avait alors ordonné à l'un de ses agents étrangers de mener
l'interrogatoire. On sait que RAKO\VSKI fut condamné comme ses co-accusés à
être fusillé, mais que sa peine fut finalement commuée en 20 ans de prison.
Très
intéressante est aussi la description de l'agent en question.
C'était
un certain René DIJVAL (connu également sous le nom de Gavriil
Gavriilovitcht KUSMIN, Gabriel en français), fils
d'un millionnaire, homme intelligent et de très bonne présentation ayant fait
ses études en France. Sa mère, une veuve, l'adorait. Mais, jeune homme, il
avait été dévoyé par la propagande du parti communiste et était alors tombé aux
mains de leurs agents. Les responsables lui suggérèrent d'aller étudier à
MOSCOU, proposition qu'il avait complaisamment acceptée. Il passa par la dure
école du NKVD et devint agent étranger. Lorsqu'il voulu se raviser, il était
bien entendu trop tard, car ils ne laissent jamais partir quelqu'un tombé entre
leurs mains.
Par
exercice de la volonté, il atteignit « au faîte de la puissance du mal », comme il l'appela, et il jouit de la pleine
confiance de STALINE en personne.
L'interrogatoire
fut conduit en français. Le Dr LANDOWSKI était présent aux fins de droguer
RAKOWSKI en mettant dans son verre, à son insu, des pilules stimulantes et à
effet euphorisant. Derrière la cloison, un magnétophone enregistrait la
conversation, mais le technicien chargé de l'appareil ne comprenait pas le
français. Le Docteur eut ensuite à traduire l'interrogatoire en russe et à en
tirer deux exemplaires pour Staline et l'agent Gabriel.
Secrètement
le Docteur eut l'audace d'en faire une 3e copie carbone et de la
cacher.
S. G. KNUPFER, trad. de l'édition
anglaise.
C'est LANDOWSKI qui parle :
Je
suis revenu au laboratoire. Mon état nerveux m'inquiétait et je me suis
astreint à un repos complet. Me voici au lit presque toute une journée. Ici je
suis pratiquement seul depuis 4 jours. Gabriel a fait demandé de mes nouvelles
chaque jour. On l'a fait comptable de mon état. A la seule pensée qu'il
pourrait m'envoyer de nouveau à
Ces
quelques lignes sont tout ce que j'ai pu écrire en 5 jours à mon retour de
Au cours des derniers mois, je
me suis posé mille fois la même question : « Qui étaient ces gens qui
assistaient anonymement aux séances de tortures ? » J'ai tendu à l'extrême
toutes mes capacités inductives et déductives. Etait-ce EZHOV ? C’est
possible, mais je ne vois pas la raison pour laquelle il se serait caché. Il est
officiellement le responsable, et
la crainte qui l'a fait se cacher n'a donc aucune raison logique. Bien plus, si
j’ai quelque raison de me décrire comme psychologue, alors ce fou, le chef du
NKVD, qui manifeste les symptômes d'un anormal, aurait certainement eu plaisir
à assister à une scène criminelle. Des traits comme son arrogance devant un
ennemi humilié, qui psychologiquement et physiquement avait été réduit à l'état
d'épave, lui aurait certainement donné un plaisir malsain.
Je
poussai encore lui peu plus mon analyse. L'absence de toute préparation avait
été évidente : manifestement la décision de tenir cette séance satanique avait
été prise à la hâte. Le fait que ma présence avait été requise, avait résulté
d'un accord subit. Si EZHOV avait été à même de choisir librement le moment,
les préparatifs auraient alors été effectués en temps voulu, et dans ces
conditions, je n'aurais pas été invite, il y avait aussi le fait que le général
du NKVD, qui eut du mal à arriver à temps pour assister aux tortures, aurait,
dans ce cas, été informé de la séance à l'avance. Si donc ce n'était pas EZHOV,
qui donc avait décidé de l'heure ? Quel autre chef avait le pouvoir de décider
de tout ?
Quelques
médiocres que pouvaient être mes connaissances de la hiérarchie soviétique,
au-dessus d'EZHOV dans les questions concernant le NKVD, il n'y en avait qu'un : c'était STALINE.
Alors,
c'était donc lui qui était là ... ?
En
me posant ces questions qui montaient de ces déductions, il me revint cependant
encore d'autres faits qui venaient à l'appui de cette idée. Je me souvenais que
lorsque je regardais de la fenêtre sur la place quelques minutes avant que nous
eûmes à descendre pour le « Spectacle », je vis se ranger là quatre grosses
voitures, toutes quatre identiques, or, nous tous, soviétiques, savons que
Staline voyage au milieu d'une caravane de voitures identiques de façon que
personne ne sache jamais dans laquelle il se trouve afin de rendre les
attentats plus difficiles. Etait-il donc là alors ... ?
Mais
un nouveau mystère me frappa l'esprit : d'après les détails que Gabriel m'avait
fournis, les observateurs cachés devaient être assis dans notre dos. Mais là,
je n'avais vu qu'une grande glace à travers laquelle on ne pouvait rien voir.
Peut-être était-elle sans tain ? Cela m'intriguait.
Sept
jours passèrent, lorsqu'un matin Gabriel parut chez moi. Je lui trouvai une
allure dynamique et enthousiaste : il était ce jour-là d’humeur optimiste. Mais
les éclairs de bonheur qui avaient illuminé son visage à son arrivée ne
reparurent plus ensuite. Il me sembla que, par la suractivité et en s’occupant
l’esprit, il voulait chasser les nuages qui passaient sur son visage.
Après le déjeuner, il me dit
- Nous avons un invité
ici.
- Qui est-ce,
demandai-je
- Rakowski,
l'ancien ambassadeur à Paris.
- Je ne le connais pas
...
- C'est l'un de ceux
que je vous ai désignés l'autre soir ; c'est l'ancien ambassadeur à Londres et
à Paris ... naturellement c'était un grand ami de votre connaissance Navachine ... oui, cet homme est entre mes mains. Il est
ici avec nous ; il est bien traité, vous le verrez bientôt.
- Moi, et pourquoi ?
Vous savez bien que je n'ai aucune curiosité sur ce genre de sujet ... je vous
demande de m'épargner sa vue ; je ne me sens encore pas bien après ce que vous
m'avez forcé de voir à
- Oh, ne vous inquiétez
pas. On ne nous demande pas d'actes de force. Cet individu a déjà été brisé.
Non, pas de sang ni de force. Il s'agit seulement de lui donner des doses
modérées de drogues. Voici, je vous ai apporté quelques instructions
détaillées. Elles sont du Dr LEVINE (ancien médecin du NKVD, dorénavant
co-accusé avec Rakowski dans le procès) qui nous sert
encore par son savoir. Apparemment, il y a quelque part au laboratoire une
certaine drogue qui peut faire des merveilles. Vous croyez dans tout
cela ?
- Je parle
symboliquement. Rakowski tend à avouer tout ce qu'il
sait sur l'affaire en question. Nous avons déjà eu un entretien préliminaire
avec lui et les résultats n'ont pas été mauvais. Dans ce cas, quel besoin d'une
drogue miracle ?
- Vous verrez Docteur,
vous verrez. C'est une petite mesure de sécurité dictée par l'expérience
professionnelle de Levine. Cela aidera à obtenir que
celui que nous interrogerons se sente plein d'optimisme et ne perde pas espoir
et foi. Qu'il puisse déjà entrevoir un espoir lointain et une chance de sauver
sa vie. C'est le premier effet à atteindre. Ensuite nous aurons à nous assurer
qu'il demeure en permanence dans cet état, qu'il se sente comme vivant un
moment heureux et décisif, mais sans qu'il perde ses capacités mentales : plus
exactement, il faudra même les stimuler et les aiguiser. Comment dire encore ?
Plus précisément, il s'agit d'obtenir lui état de stimulation éclairée.
- Une sorte d'état
d'hypnose?
- Oui, mais sans
assoupissement.
- Et je dois inventer
une drogue pour tout cela ? Je crois que vous exagérez mes talents
scientifiques. J'en suis incapable.
- Mais il n'y a rien à
inventer Docteur. Levine assure que le problème a
déjà été résolu. Il m'a toujours laissé l'impression d'être une espèce de
charlatan.
- C'est probable, mais
je pense que la drogue qu'il a mentionnée, même si elle n'est pas aussi
efficace qu'il le prétend, nous aidera quand même à obtenir ce qu'il nous faut.
Après tout, nous n'attendons pas un miracle. L'alcool, malgré nous, nous fait
dire des bêtises : pourquoi une autre substance ne parviendrait-elle pas à nous
encourager à dire raisonnablement la vérité? En outre, Levine
m'a parlé de cas précédents qui semblent vrais.
- Pourquoi alors ne le
forcez vous donc pas à s'occuper de cette affaire une fois de plus.
Refuserait-il d'obéir ?
- Oh non ! bien au
contraire : il suffit de vouloir sauver sa vie ou de la prolonger en rendant ce
service ou un autre pour ne pas avoir à refuser, mais c'est moi-même qui ne
veux pas user de ses services. Il ne doit rien entendre de ce que Rakowski nous dira. Ni lui, ni personne ...
- Par conséquent, ni
moi non plus ...
- Vous, Docteur, c'est
différent. Vous êtes quelqu'un de profondément droit. Mais je ne suis pas
Diogène pour courir à la recherche de quelqu'un d'autre à travers toutes les
neiges de l'URSS.
- Je vous remercie,
mais je pense que mon honnêteté ...
- Oui, Docteur, je
sais; vous dites que nous prenons avantage de votre honnêteté pour nous livrer
à toutes les dépravations; oui, Docteur, c'est ainsi ... mais ce n'est ainsi
que de votre point de vue absurde. Et qui est attiré aujourd'hui par les
absurdités ? Par exemple, par une absurdité comme votre honnêteté ? Vous vous
arrangez toujours pour détourner le fil de la conversation vers les sujets les
plus intéressants. Mais qu'est-ce qui arrivera en fait ? Vous devez
seulement m'aider à donner les doses correctes de la drogue de Levine. Il semble que dans la posologie, il y ait une ligne
invisible qui sépare le sommeil de l'état d'activité intellectuelle. La
condition de clarté d'esprit, de la phase de brouillard, le bon sens, de l'état
de divagation ... Il s'agit de créer une sorte d'enthousiasme excessif,
artificiel.
- Est-ce tout ?
- Encore une chose.
Maintenant parlons sérieusement. Etudiez les instructions de Levine, réfléchissez-y et adaptez-les raisonnablement à
l'état et aux forces du prisonnier. Je vous laisse pour cela jusqu'à la tombée
de la nuit; vous pouvez examiner Rakowski autant que
vous le voulez. C'est tout pour le moment. Vous ne pouvez pas savoir quel
terrible besoin j'ai de dormir maintenant. J'y vais donc quelques heures. Sauf
événement extraordinaire d'ici ce soir, j'ai donné des instructions pour ne pas
être réveillé. Je vous conseille aussi de faire une bonne sieste après dîner
parce que après, on ne pourra plus dormir pendant un long moment.
Nous passâmes au vestibule. M'ayant
laissé, il monta rapidement les escaliers, mais parvenu au milieu, il
s'arrêta :
-
Ah, Docteur, s'exclama t-il, j'avais oublié. Le camarade EZHOV vous envoie ses
remerciements. Attendez-vous à un cadeau, peut-être une décoration.
Il me dit au revoir et, rapidement, il
disparut dans l'escalier aboutissant au dernier étage.
Les notes de Levine
étaient brèves, mais claires et précises. Je n'eus aucune difficulté à trouver
le médicament. Il se présentait en doses de 1 mg sous forme de petits
comprimés. Je fis un essai selon la méthode qu'il recommandait : il se
dissolvait très facilement dans l'eau, et mieux encore dans l'alcool. La
formule du produit n'était pas indiquée, et je décidai d'en faire l'analyse
plus tard, quand j'aurais le temps. C'était sans aucun doute une substance en
provenance du spécialiste Lümenstadt, ce savant dont Levine m'avait parle lors de notre première rencontre. Je
ne m'attendais pas à y découvrir, à l'analyse, quoi que ce soit d'inattendu ou
de nouveau. Il s'agissait probablement d'une base quelconque mélangée à une
quantité importante d'opiacé, d'une espèce plus active que la thébaïne. J'en
connaissais bien les 19 principales variétés et quelques autres en sus. Dans
les conditions dans lesquelles mes expériences avaient lieu, je me satisfais
des faits que mes investigations avaient pu recueillir.
Bien
que mes travaux aient eu une direction tout à fait différente, je me trouvais
cependant en pays de connaissance dans le domaine des substances hallucinatoires.
Je me souvenais que Levine m'avait parlé de la
distillation de certains types rares de chanvre indien. Il fallait donc que je
m'occupe d'opium ou de haschisch pour pénétrer les secrets de cette drogue si
appréciée; j'aurais été heureux d'avoir la chance de découvrir une ou plusieurs
bases nouvelles qui eussent développé leurs «miraculeuses» propriétés. J'étais
prêt à penser que cela devait en principe être possible. Après tout, le travail
de recherche dans des conditions illimitées de temps et de moyen, qui étaient
précisément possibles en travaillant avec le NKVD, devait offrir des
possibilités scientifiques, également illimitées, et je me flattais de
l'illusion de pouvoir découvrir à l'issue de ces recherches une nouvelle arme
dans mon combat scientifique contre la douleur. Je ne pus me consacrer bien
longtemps à la diversion que donnaient ces rêves agréables. Je dois me
concentrer afin de réfléchir à la manière et aux proportions dans lesquelles
donner cette drogue à RAKOWSKI. D'après les instructions de Levine,
un comprimé devait suffire a obtenir le résultat
désiré. Mais il indiquait que si le patient présentait une certaine faiblesse
cardiaque, un assoupissement pouvait s'ensuivre et même une complète léthargie,
avec pour conséquence un obscurcissement mental. Compte tenu de tout cela, il
nie fallait d'abord examiner Rakowski.
Je ne m'attendais pas à trouver son cœur
en parfaite condition. Même s'il ne présentait pas d'anomalies pathologiques,
il présenterait certainement une baisse de tension compte tenu de ses épreuves
nerveuses car son système cardio-vasculaire n'avait pu demeurer insensible à la
longue et terrifiante séance de tortures qu'il avait subie.
Je repoussai l'examen du patient à
l'après déjeuner. Il me fallait d'abord tout considérer, soit que Gabriel
veuille donner la drogue à l'insu de Rakowski, soit
au contraire avec sa pleine connaissance. Quoiqu'il en soit ce serait à moi de
m'en occuper, en ce sens qu'il me reviendrait de lui donner moi-même la drogue
dont on avait parlé. Il n'y avait aucun besoin de la participation d'un
infirmier puisque la drogue était administrée par voie orale.
Après le déjeuner, je rendis donc visite
à Rakowski. Il était enfermé dans une cellule au
rez-de-chaussée sous la
surveillance d'un gardien qui ne le quittait pas des yeux. La pièce était
seulement meublée d'une petite table, d'une couchette étroite saris tête ni
pied de lit, et d'une autre petite table grossière. Lorsque j'entrai, Rakolwskl était assis. Il se leva aussitôt, me regarda
attentivement et je lus sur sa figure de l'étonnement et aussi, me semble t-il,
de la frayeur. Je pense qu'il dut me reconnaître, m'ayant vu lorsqu'il s'assit
lors de cette nuit mémorable auprès des généraux.
Je dis au garde de m'apporter une chaise et de nous laisser.
Je m'assis et demandai au prisonnier de
s'asseoir. Il avait environ 50 ans. C’était un homme de taille moyenne, avec un front dégarni, un nez large et
charnu. Dans sa vieillesse, son visage avait dû être agréable. Son aspect
physique n'était pas typiquement sémitique mais ses origines étaient cependant
clairement visibles. Dans le temps il avait du être gros mais il ne l'était
plus maintenant et sa peau pendait de partout, cependant que sa face et son cou
ressemblaient à un ballon éclaté dont tout l'air serait parti. Le menu habituel
de
-
Vous fumez ? lui demandai-je, en ouvrant un
paquet de cigarettes dans le but d'établir avec lui des rapports un peu plus
chaleureux.
- J'ai cessé de fumer afin de
ménager ma santé, répliqua-t-il sur un ton plaisant, mais j'accepte, et vous
remercie, je pense avoir désormais surmonté mes maux d'estomac.
Il fuma calmement, avec réserve, et non sans une certaine
élégance.
- Je suis médecin, lui
dis-je pour me présenter.
- Oui, je le sais, je
vous ai vu agir, là-bas, dit-il d'une voix qui tremblait.
-
Je suis venu vérifier l'état de votre santé. Comment vous portez-vous, souffrez
vous d'une, maladie ? Non, je n'ai rien.
- En êtes-vous sûr,
qu'en est-il de votre cœur ?
-
Grâce aux bienfaits de la diète forcée, je n'ai observé aucun symptôme anormal
me concernant. Mais il y en a qui ne peuvent être observés par le patient
lui-même, mais seulement par un médecin.
-
Je suis médecin moi-même, interrompit-il.
- Vous êtes médecin ? répétai-je surpris.
- Oui, vous ne la
saviez pas ?
- Personne ne me
l'avait dit. Toutes mes félicitations. Je suis très heureux d'être utile à un
collègue, éventuellement même à un condisciple. Où avez-vous fait vos études :
à Moscou, à Petrograd ?
- Non, à cette époque
je n'étais pas citoyen soviétique. J'ai étudié à Nancy et à Montpellier; c'est
à cette dernière faculté que j'ai passé mon doctorat.
- Ainsi, nous avons dû
être étudiant à la même époque : j'ai suivi des cours moi-même à Paris ... étiez-vous français ?
- J'avais l'intention
de devenir français. J'étais né bulgare, mais sans qu'on ait demandé ma
permission, je suis devenu roumain. J'étais de la province de Dobrudga : au traité de paix, elle fut attribuée à
- Permettez: moi
d'écoutez votre thorax. Et je mis les écouteurs du stéthoscope sur mes
oreilles.
Il
enleva sa veste déchirée et se mit debout. L'auscultation ne révéla rien
d'anormal; comme je l'avais pensé, il était faible, mais sans anomalie.
- Je suppose qu'il faut
donner un peu de nourriture au cœur.
- Au cœur seulement,
camarade ? demanda t-il ironiquement.
-
Je pense, répliquai-je, faisant semblant de ne pas remarquer son ironie.
-
Vous permettez que je m'ausculte moi-même ?
-
Avec plaisir, et je lui passai le stéthoscope.
Il s'écouta brièvement.
-
Je m'attendais à ce que mon état fut pire. Merci beaucoup. Puis-je remettre mon
veston ?
- Bien sûr.
Mettons-nous d'accord pour prendre quelques gouttes de digitaline, n'est-ce pas
?
- Vous considérez cela
comme tout à fait essentiel ? Je pense que mon vieux cœur survivra très bien
encore les quelques jours ou mois qui me restent.
- Je suis d'un avis
différent ; je pense que vous vivrez encore bien plus longtemps.
- Ne me contrariez pas,
collègue ... vivre davantage, vire plus longtemps encore !... Il doit déjà
y avoir des instructions au sujet de ma fin ; le procès ne peut durer plus
longtemps ... et puis alors repos.
Lorsqu'il prononça ces mots, ayant à l’esprit le repos
éternel il me sembla que sa figure prenait presque une expression de bonheur
... je haussai les épaules. Ce souhait de mourir, de mourir vite, que je lus
clans ses yeux, me fit presque défaillir. Par un sentiment de compassion, je
ressentis le besoin de le réconforter.
-
Vous ne m'avez pas compris, camarade. Je voulais dire que dans votre cas, il a
pu être décidé que vous continueriez de vivre mais d'une vie sans souffrance. Car
pourquoi avez-vous été amené jusqu'ici ? N'êtes-vous pas bien traité
maintenant?
-
Concernant le dernier point, oui bien sûr, mais quant au rester j'ai entendu
des bruits, mais...
Je lui tendis une autre cigarette et ajoutai :
-
Gardez l'espoir. Pour ma part et dans la mesure permise par mon chef je ferai
tout ce qui dépend de moi pour m'assurer qu'il ne vous arrive rien de mal. Je
vais commencer tout de suite par vous alimenter, mais sans excès compte venu de
l'état de votre estomac. Nous commencerons par un régime lacté, avec quelques
suppléments substantiels. Je vais donner des instructions tout de suite. Vous
pouvez fumer ... prenez-en quelques unes ... et je lui laissai tout le reste du
paquet. J'appelai le garde et lui donnai l'ordre d'allumer les cigarettes du
prisonnier chaque fois que celui-ci le désirerais. Puis je partis et avant de
prendre un couple d'heures de repos, je donnai l’instruction de faire servir à Rakowski un demi litre de lait avec du sucre.
Nous
nous préparâmes pour l'entrevue avec Rakowski, prévue
pour minuit. Le caractère amical de cette réunion devait être marqué dans les
moindres détails. La pièce était bien chauffée. Un feu était allumé dans
l'âtre, l'éclairage était tamisé, un petit menu bien choisi avait été prévu
avec de bons vins, tout avait été scientifiquement improvisé. « Comme pour une
rencontre d'amoureux » avait observé Gabriel. Ma présence était requise.
Je
devais donner au prisonnier la drogue de telle façon qu'il ne le remarque pas.
Dans ce but, les boissons avaient été placées comme par hasard près de moi et
je devrais verser le vin. Je devrais aussi observer l'affaiblissement de
l'effet dû à la drogue afin de lui en redonner une nouvelle dose au moment
opportun. C'était la tâche la plus importante. Gabriel voulait, si
Trois
grands fauteuils avaient été placés devant le feu : celui le plus près de la
porte était pour moi. Rakowski se mettrait au milieu
et le troisième serait pour Gabriel qui avait manifesté son humeur optimiste
jusqu'à dans ses vêtements, en arborant une chemise russe blanche.
Minuit
avait déjà sonné, lorsqu'on nous amena le prisonnier. On lui avait donné des
vêtements décents et on l'avait bien rasé. Je lui jetai un regard professionnel
et le trouvai plus enjoué.
Il
demanda d'être excusé de ne pouvoir boire plus d'un verre à cause de la
faiblesse de son estomac. Je n'avais pas mis la drogue dans ce verre et je le
regrettai. La conversation commença par des banalités ... Gabriel sait que Rakowski parle bien mieux le français que le russe et
commence dans cette langue. Ils évoquent le passé. Il est clair que Rakowski est un brillant causeur. Il s'exprime avec
élégance, précision et même de façon ornée. Il est apparemment très érudit, fait
des citations avec facilité, et toujours exactement. Parfois, il touchait un
mot de ses nombreuses évasions, de son exil., sur
Lénine, Plekhanov, R. Luxembourg, et il nous narra même que lorsqu'il était
enfant, il avait un jour serré la main du vieil Engels.
Nous
bûmes du whisky.
Après
que Gabriel m'eut donné l'occasion de parler environ une demi-heure, je
demandai comme fortuitement :
- Voulez-vous un peu d'eau gazeuse
?
- Oui, et mettez ce
qu'il faut, répondit-il distraitement.
Je
pris la boisson et j’y laissai tomber le comprimé que j'avais en main depuis le tout début de la conversation. Je
resservis d'abord du whisky à Gabriel, en lui faisant voir par un petit signe
que la tâche était accomplie. Puis je tendis son verre à Rakowski,
et je commençai à boire le mien. Il avala une gorgée avec plaisir.
Je suis un petit commissionnaire, me dis-je en moi-même. Mais
ce ne fut qu'une pensée évanescente, qui disparut devant l'agréable feu dans la
cheminée.
Avant
que Gabriel n'entre dans le vif du sujet, la conversation s'était prolongée de
manière bien intéressante.
J'eus
la chance d'obtenir un document
qui bien mieux qu'une sténographie, reproduit tout ce qui fût alors discuté
entre Gabriel et Rakowski. Le voici :
NOTE D'INFORMATION
COMPTE RENDU D'INTERROGATOIRE
DE L'ACCUSE Christian Gregorievitch RAKOWSKI
par Gavriil Gavriilovitch KUSMIN, le 26 janvier 1938.
G.G. Kusmin. - Comme convenu lors de notre accord à
C.G. Rakowski. -
Ce n'est pas mon intention et j'aurai bien garde de le faire.
G. (Kusmin)
- Mais avant tout, je vous fais un avertissement solennel. Ce que nous voulons,
c'est la vérité vraie. Pas la vérité officielle, celle qui doit figurer au
procès à la lumière « des confessions » de l'accusé ... L'officielle, c'est,
comme vous le savez, quelque chose qui est entièrement sujet à des raisons
pratiques, autrement dit des raisons d'Etat, comme on dit en Occident. Les
exigences de la politique internationale nous forceront à cacher toute la vérité, la « vérité vraie » ...
Quel que soit le cours
que puisse prendre le procès, les gouvernements et les peuples n'apprendront
rien que ce qu'on voudra qu'ils sachent. Mais celui qui doit tout savoir,
Staline, doit aussi savoir tout sur le sujet. Par conséquent, quels que soient
les termes que vous emploierez, ils ne pourront aggraver votre situation : vous
devez savoir qu'ils n'aggraveront pas votre crime, mais bien au contraire, ils
peuvent vous obtenir le résultat désiré en votre faveur ... Vous serez
peut-être à même de sauver votre vie, qui en ce moment est pratiquement perdue.
Ainsi je vous ai prévenu, et nous allons voir.
Vous admettez bien sans
réserve que vous êtes un espion d'Hitler, que vous êtes à gage de la gestapo et
de l'OKW (Oherkommando der Wehrmacht- Haut Etat-Major de l'Armée). Pas vrai ?
R.(RAKOWSKI) - Si !
G.(Kusmin) - Et vous êtes un espion
d'Hitler ?
R.- Oui !
G.- Non, Rakowsky, non ! Dites la vérité vraie, pas celle du procès
...
R.- Nous ne sommes pas
les espions d'Hitler. Nous le haïssons comme vous pouvez le haïr, comme Staline
peut le haïr ; davantage peut-être encore ; mais c'est une question très
complexe ...
G.- Je vais vous aider
... Par chance, je connais une ou deux choses. Vous, les Trotskistes, vous
aviez des contacts avec l'Etat major allemand, n'est-ce pas?
R.- Oui !
G.- A partir de quand ?
R.- Je ne sais pas la
date exacte, mais sitôt après la chute de Trotski. Bien sûr avant qu'Hitler
n'accède au pouvoir.
G.- Alors, soyons
précis : vous n'êtes ni un espion personnel d'Hitler, ni un espion de son
régime ?
R.- C'est exact. Cela
nous l'étions déjà auparavant.
G.- Et dans quel but ?
Pour faire gagner l'Allemagne et lui donner certains territoires russes ?
R- Non, en aucun cas.
G.- Alors un espion
ordinaire ... pour l'argent ?
R.- Pour de l'argent !?
Personne d'entre nous ne reçut un seul mark de l'Allemagne. Hitler n'avait pas
assez d'argent pour acheter par exemple le Commissaire (le Ministre) aux
Affaires Etrangères de l'URSS, qui a à sa disposition un budget plus important
que toute la fortune de Morgan et de Vaunderbilt
réunis, et qui n'a de compte à rendre à personne quant
à l'usage qu'il fait de son argent.
G.- Alors, pour quelles
raisons ?
R.- Puis-je parler tout
à fait librement ?
G.- Oui, c'est ce que
je vous demande, et c'est pour cela que vous avez été invité à venir ici.
R.- Est-ce que Lénine
n'avait pas des objectifs plus élevés, lorsqu'il reçut l'aide de l'Allemagne en
vue de revenir en Russie ? Et faut-il accepter comme la vérité ces inventions
calomnieuses qui ont été répandue pour l'accuser ? Ne fut-il pas appelé aussi
un « espion du Kaiser » ? Ses relations avec l'Empereur et l'intervention
allemande dans l'affaire de l'envoi en Russie des sabordeurs
soviétiques sont pourtant très claires.
G.- Que ce soit vrai ou
faut n'a rien à voir avec la question présente.
R.- Non ? Permettez-moi
d'achever. N'est-ce pas un fait réel que l'action de Lénine fut au début
avantageuse pour les troupes allemandes ? Permettez... Il y a eu la paix
séparée de Brest-Litovsk, par laquelle d'énormes portions de territoires de
l'URSS furent cédées à l'Allemagne. Qui avait déclare que le défaitisme était
l'arme des Bolcheviques en 1913 ? ... Lénine ! Je connais par cœur les termes de sa lettre à GORKI : « La guerre
entre l'Autriche et
R.- Vous croyez
cela ?
G.- Quoi ?
R.- A l'existence du socialisme en URSS ?
G.- Est-ce que
l’Union Soviétique n'est pas socialiste ?
R.- Pour moi, elle ne
l'est que de nom ! Et c'est là précisément que l'on trouve la vraie raison de
l'opposition. Soyons d'accord. Par la force de la simple logique, vous devez
bien accepter que théoriquement, rationnellement, nous avons
le même droit de dire NON que Staline peut dire Oui. Et si le défaitisme peut
se justifier pour le triomphe du Communisme alors celui qui considère que le
Communisme a été anéanti par le bonapartisme de Staline et que celui-ci l'a
trahi, a bien le même droit que Lénine de devenir un défaitiste.
G.- Rakowski,
je pense que vous théorisez trop, grâce à votre manière de faire grand usage de
la dialectique. Il est clair que s'il y avait beaucoup de gens ici présents,
j'en apporterais la preuve ; mais soit, j'accepte votre argument comme le seul
possible dans votre situation, bien que néanmoins, je pense que je pourrais
vous prouver que ce raisonnement n'est rien d'autre qu'un sophisme. Mais
remettons cela à une autre occasion ; elle se présentera un jour. Et j'espère
que vous me donnerez la chance de vous répondre. Pour l'instant, je vous dirai
seulement ceci : si votre défaitisme et la défaite de l'URSS ont pour objet la
restauration du Socialisme en URSS, le vrai Socialisme - selon vous le
Trotskisme - alors dans la mesure où nous avons détruit leurs leaders et leurs
cadres, le défaitisme et la défaite de l'URSS n'ont aucun objectif, ni aucun
sens. Le résultat de la défaite serait la prise du pouvoir par un quelconque
führer ou un tsar fasciste. N'êtes-vous pas d'accord ?
R.- C'est en effet
exact. Sans flatterie de ma part, votre capacité de déduction est splendide.
G.- Bien, mais si comme
je le pense vous êtes sincère dans ce que vous dites, alors nous venons
d'accomplir un grand pas : je suis un stalinien, vous êtes un trotskiste, et nous
venons de réaliser l'impossible ! Nous avons atteint le point où nos vues
coïncident. Et cette coïncidence réside en ceci qu'actuellement l'URSS ne doit
pas être détruite !
R.- Je dois vous avouer que je ne m'attendais
pas à me trouver en face de quelqu'un de si intelligent. En fait, au stade
actuel et pour quelques années encore, nous ne pouvons encore envisager la
défaite de l'URSS et la provoquer, puisqu'il est connu qu’actuellement nous
sommes dans une position telle que, nous ne pouvons pas saisir le pouvoir et
que nous n’en aurions donc aucun profit.
Tout ceci est exact et coïncide avec nos vues.
Nous ne pouvons pas
être actuellement intéressés par 1' effondrement de 1'Etat stalinien. Je le
dis, mais en même temps j'affirme que cet Etat, outre tout ce que nous avons
déjà dit, est anti-communiste. Vous constatez ma sincérité.
G.- Je le vois. Et
c'est la seule manière dont nous pouvons nous entendre. Mais avant que
vous ne poursuiviez, j'aimerais vous demander de m'expliquer ce qui me paraît
être une contradiction : si l'Etat soviétique est pour vous anti-communiste,
pourquoi ne voulez-vous pas sa destruction dès maintenant ? Un autre
pourrait être moins anti-communiste et présenterait par conséquent moins
d'obstacles à la restauration de votre communisme pur...
R.- Non, non cette
déduction est trop simpliste. Bien que
le bonapartisme stalinien s'oppose au Communisme, tout autant que le
napoléonien s'opposait à
G.- Oui, bien sûr. Vous
venez de nous dire la classique vérité que personne ne détruit ce dont il veut
hériter. Bien, soit. Tout le reste est
agilité sophistique. Vous vous basez sur un postulat qui peut être facilement
réfuté, celui de l'anti communisme de Staline. Est-ce que la propriété
privée existe en URSS ? Est-ce que le profit personnel existe ? Y a-t-il
encore des classes ? Je ne poursuivrai pas une énumération de faits. A quoi bon
?
R.- Je suis déjà
convenu qu'il y a bien ici un communisme formel. Dans tout ce que vous énumérez, il ne s'agit que de pures formes.
G.- Vraiment ? Mais
dans quel but ? Par simple entêtement ?
R.- Non bien sûr !
C'est par nécessité. Il est impossible
d'éliminer l'évolution matérialiste de l'Histoire. Tout au plus peut-on
la retarder. A quel prix ? Au prix de son acceptation théorique afin de la
détruire en pratique. La force qui entraîne l'humanité vers le Communisme est
si indomptable, que seule cette même force, retournée et opposée à elle-même,
peut permettre de ralentir son développement, plus précisément de
ralentir le progrès de
G.- Un exemple ?
R.- L'exemple le plus
évident est avec Hitler. Il avait besoin du Socialisme pour vaincre le
Socialisme : c'est en, cela que consiste son socialisme très anti
socialiste qu'est le National-Socialisme. Staline de même a besoin lui-même du
Communisme pour vaincre le Communisme. Le parallèle est évident. Mais
malgré l'anti socialisme de Hitler
et l'anti communisme de Staline,
tous deux contre leur gré et à leur corps défendant, créent néanmoins de
manière transcendante le Socialisme et le Communisme ... eux et beaucoup
d'autres avec eux. Volontairement ou non, consciemment ou non, ils créent le Socialisme et le Communisme formels,
dont nous, communistes marxistes, nous devons inévitablement hériter.
G.- Héritage ? Pour
qui, cet héritage ? Le Trotskisme est complètement liquidé.
R.- Vous pouvez le
prétendre, mais vous n'y croyez pas vous-même. Aussi grandes que puissent être
les liquidations, nous, communistes, nous leur survivront : le long bras de
Staline et de sa police ne peuvent atteindre tous les communistes.
G.- Rakowski,
je vous demande, et au besoin, je vous ordonne de vous abstenir d'insinuations
agressives. Ne dépassez pas les bornes, en profitant de votre immunité
diplomatique.
R.- Ai-je des lettres
de créance ? De qui suis-je l'ambassadeur ?
G.- Précisément de ce
Trotskisme insaisissable, si nous convenons entre nous de l'appeler
ainsi !
R.- Je ne puis être un
diplomate du Trotskisme, comme vous le suggérez. Je n'ai pas reçu le droit de
le représenter et je ne me suis pas chargé de ce rôle de moi-même. C'est
vous-même qui me l'avez donné.
G.- Je commence à vous
faire confiance. Je note en votre faveur qu'à mon évocation de ce Trotskisme,
vous ne l'avez pas nié. C'est déjà un bon début.
R.- Comment pourrais-je
le nier ? Après tout, ne l'ai-je pas mentionné moi-même ?
G.- Puisque nous avons
reconnu l'existence de ce Trotskisme spécial, dont nous sommes mutuellement
convenus, je désire que vous me fournissiez des faits concrets, indispensables
pour l'investigation de ce sur quoi nous sommes convenus.
R.- Oui, je serai à
même de vous dire ce que vous estimez nécessaire de savoir ; je le ferai de ma
propre initiative, mais il ne me sera pas possible d'affirmer que c'est toujours aussi « LEUR » pensée.
G - Soit, c'est
bien ainsi que je le considérerai.
R.- Nous sommes
d'accord qu'actuellement l'opposition ne peut être intéressée par le défaitisme
et la chute de Staline, puisque aujourd'hui nous n'avons pas physiquement la
possibilité de le remplacer. Nous convenons bien de cela tous deux. C'est donc
un fait incontestable. Cependant, il existe un agresseur possible : le voici,
c'est ce grand nihiliste d'Hitler qui avait son arme terrible qu'est
G.- Il est bien posé.
Mais je peux dire que pour moi, il n'y a pas là de facteur inconnu. Je considère
l'attaque d'Hitler contre l'URSS comme inévitable.
R.- Pourquoi ?
G.- C'est très simple,
parce que celui qui maîtrise ce facteur est tenté par l'attaque. Hitler est le seul condottiere [chef de
mercenaires] du capitalisme international.
R.- Je suis bien
d'accord qu'il y a un danger, mais de là à penser sur cette base que l'attaque
contre l'URSS est inévitable, il y a un abîme.
G.- L'attaque contre
l'URSS est prédéterminée par l'essence même du fascisme. Mais en plus, il est
poussé par tous les Etats capitalistes qui lui ont permis de réarmer et d'en
acquérir les bases économiques et stratégiques. C'est tout à fait évident.
R.- Vous oubliez
quelque chose de très important. Le
réarmement d'Hitler et l'aide qu'il a reçue jusqu'à présent des nations du Traité
de Versailles - notez bien cela - lui ont été fournis au cours d'une
période bien spéciale lorsque nous pouvions encore devenir les héritiers de
Staline, en cas de défaite de ce dernier et alors qu'une opposition existait
encore ... Considérez-vous donc ce fait comme un simple hasard une simple
coïncidence dans le temps ?
G.- Je ne vois aucun
lien entre l'accord des Puissances de Versailles au réarmement d'Hitler et
l'existence de l'opposition ... La trajectoire de l'Hitlérisme est en soi
claire et logique. L'attaque de l'URSS fait partie de son programme depuis
longtemps. La destruction du communisme et l'expansion vers l'Est sont des
dogmes qui figurent dans le livre « Mein Kampf», ce
talmud du National-Socialisme... Mais que vous, les
défaitistes, vouliez tirer profit de cette menace contre l'URSS, c'est
naturellement en accord avec la démarche de votre pensée.
R.- Oui, à première vu
cela apparaît naturel et logique, mais trop naturel et trop logique pour être
la vérité.
G.- Pour parer à ce
risque et afin qu'Hitler ne nous attaque pas, nous devrions nous fier à une
alliance avec
R.- Si nous poursuivons
cette discussion sur le seul fondement des concepts qui servent aux meetings de
masse, alors vous êtes dans le vrai. Mais si vous êtes sincère dans ce que vous
venez de me dire, alors, vous m'en excuserez, mais vous me décevez ... J'ai cru
que la stratégie de la fameuse police stalinienne se situait à un niveau
autrement plus élevé.
G.- L'attaque hitlérienne contre l'URSS est en
plus une nécessité dialectique ; c'est la même chose que l'inévitable lutte des
classes, mais à l'échelle internationale. Aux côtés d'Hitler il y a l'ensemble
du capitalisme.
R.- Eh bien,
croyez-moi, à la lumière de votre dialectique scolaire, je forme une opinion
bien négative de la culture politique du stalinisme ! J'écoute vos paroles
comme Einstein pourrait écouter un écolier parler de physique à quatre
dimensions. Je constate que seul le marxisme élémentaire vous est familier,
c’est-à-dire sa version démagogique et populaire.
G.- Alors si vos
explications ne sont pas trop longues et générales, je vous saurais gré de
m'expliquer quelque peu votre ... marxisme quantique ou votre relativité
marxienne.
R.- Il n'y a pas de
place ici pour l'ironie. Je parle avec les meilleures intentions ... dans ce
même marxisme élémentaire qui est enseigné jusque dans les Universités de
Staline, vous pouvez trouver la phrase qui contredit toute votre thèse sur le
caractère inévitable de l'attaque d'Hitler contre l'URSS. On vous enseigne ainsi que la pierre
angulaire du marxisme est ce concept que, d'après ce que l'on suppose, les
contradictions seraient la maladie fatale et incurable du Capitalisme ... C'est
bien exact, n'est-ce pas ?
G.-
Oui, bien sûr.
R.- Mais si les choses
sont réellement telles que nous accusons le Capitalisme d'être imprégné de
contradictions capitalistes continuelles dans la sphère économique, pourquoi
alors ne devrait-il pas en souffrir aussi en politique ? Le politique et
l’économique n'ont pas d'importance en soi : ils ne sont que des conditions de
mesures de l'essence sociale ; des contradictions se font jour dans la sphère
sociale et sont simultanément réfléchies dans l'économie ou la politique ou
dans les deux à la fois. Il serait absurde de tabler sur la faillite en
économie et en même temps sur l'infaillibilité en politique, ce qui est en
quelque sorte essentiel, absolument essentiel, pour que devienne inévitable une
attaque contre l'ÙRSS selon votre postulat.
G.- Vous voulez dire
que vous faites totalement confiance aux contradictions, à la fatalité et au
caractère inévitable des erreurs qui doivent être commises par la bourgeoisie
et qui empêcheront Hitler d'attaquer l'URSS ! Je suis un marxiste, Rakowski, mais là, entre nous, et afin de ne pas vous
donner prétexte à vous irriter contre un simple activiste, je vous dit que malgré toute ma foi en Marx, je ne peux pas croire
que l'URSS n'existe que grâce aux fautes de ses ennemis ... et je pense que
Staline partage ces mêmes vues.
R.- Mais je le crois
aussi. Ne me regardez pas comme cela, je ne plaisante pas et je ne suis pas
fou.
G.- Permettez au moins
d'en douter jusqu'à ce que vous m'ayez donné la preuve de vos dires.
R.- Comprenez-vous
maintenant que j'avais des raisons de qualifier votre culture marxiste de
douteuse ? Vos arguments et vos réactions sont identiques à ceux d’un
quelconque activiste du rang !
G.- Et elles sont
fausses.
R.- Elles seraient
correctes au niveau d'un petit cadre, d'un bureaucrate, et pour la masse. Elles
conviennent au simple combattant ... Eux doivent croire cela et répéter mot
pour mot, tel que c'est écrit. Mais écoutez-moi pour apprendre ce qui est
vraiment confidentiel. Avec le marxisme vous obtenez le même résultat qu'avec
les anciennes religions ésotériques. Leurs adeptes ne devaient connaître que ce
qui était le plus élémentaires et le plus simpliste, ce qui suscitait leur foi,
c’est-à-dire ce qui est le plus essentiel, aussi bien en matière de religion
que dans l'œuvre de
G.- Vous voulez
n'est-ce pas, me révéler le marxisme mystique, une sorte d'autre Franc-Maçonnerie.
R.- Non il ne s'agit
pas d'ésotérisme. Bien au contraire, je vais vous l'expliquer avec une grande
clarté. Le marxisme, avant d'être un
système philosophique, économique et politique, est une conspiration pour
Rappelez-vous cette
phrase de Lénine répliquant à
quelqu'un qui lui démontrait par toutes sortes d'arguments que son intention
contredisait la réalité : « Je pense
pour moi que c'est réel ». Pensez-vous que Lénine disait des absurdités
? Pas du tout : pour lui toute réalité,
toute vérité n'avaient qu'une valeur relative par rapport à la seule et absolue
vérité et réalité :
Max fut un génie. Si
ses œuvres avaient simplement consisté en la critique approfondie du Capitalisme,
cela seul aurait déjà été en soi une œuvre scientifique insurpassable ; mais là
où ses écrits sont ceux d'un maître, c'est où il produit un effet d'apparente
ironie.
« Le Communisme, dit-il, doit vaincre, parce
que le Capital lui donnera cette victoire tout en étant son ennemi ...
Telle est la thèse magistrale de Marx... Peut-on pousser l'ironie plus
loin ? Et donc, pour être cru, il lui a suffi de dépersonnaliser le
Capitalisme et le Communisme, en ayant transformé l'individu humain en un individu
acteur conscient, ce qu'il fait avec un extraordinaire talent de jongleur.
Telle fut la méthode de son astuce, dans le but de démontrer aux capitalistes
qu'ils sont une réalité du capitalisme et que le Communisme peut triompher par
l'effet d'un idiotisme spontané ; car sans la présence d'un immortel idiotisme
dans l'“homo œconomicus”, il ne pourrait apparaître en lui de continuelles contradictions comme
le proclame Marx. Etre capable
d'effectuer la transformation de l'homo sapiens en “homo stultus”, c'est posséder urne puissance magique capable de faire redescendre
l'homme jusqu'en bas de l'échelle zoologique, c’est-à-dire au niveau de la
brute, de l'animal.
Or, c'est seulement si
à l'époque de l'apogée du Capitalisme on trouve l'“homo stultus”, que Marx
peut formuler sa proposition axiomatique : les contradictions + le temps = le
Communisme.
Croyez-moi, lorsque
nous, qui sommes initiés à cette astuce, nous contemplons le portrait de Marx
qui se trouve par exemple dans l'entrée principale de
G.- Et vous osez rire
du savant le plus révéré de toute l'humanité ?
R.- Moi m'en moquer ?
Mais pas du tout, j'exprime par là ma plus grande admiration ! Pour que Marx ait été capable de tromper tant
d'hommes de science, il fallait bien qu'il les surpasse tous ...
Car pour juger de Marx
dans toute sa grandeur, il faut considérer le vrai Marx, Marx le
révolutionnaire, Marx jugé par son Manifeste. Cela veut dire Marx le
conspirateur, car durant sa vie
G.- Vous niez donc
l'existence d'un processus dialectique de contradictions du Capitalisme qui
conduisent au triomphe final du Communisme ?
R.- Vous pouvez être sûr que si Marx avait cru
que le Communisme obtiendrait la victoire seulement grâce aux contradictions du
Capitalisme, il n’aurait jamais alors et pas une seule fois fait mention de ces
contradictions dans aucune des milliers de pages de son œuvre scientifique. Tel
était en effet l’impératif catégorique de la nature réaliste de Marx : non pas
du Marx savant, mais du révolutionnaire. Le révolutionnaire, le conspirateur
n'aurait jamais dévoilé à son adversaire le secret de son futur triomphe ... Il
ne lui aurait jamais donné l'information, bien au contraire il lui aurait fourni la désinformation dont vous faites
usage en contre conspiration. N'êtes-vous pas d'accord ?
G.- Quoi qu'il soit,
nous voilà arrivés selon vous à la conclusion qu'il n'y a pas de contradictions
dans le capitalisme et que si Marx en parle, c'est seulement à titre de méthode
stratégique révolutionnaire, n'est-ce pas ? Mais pourtant, les
contradictions colossales et sans cesse croissantes du Capitalisme, elles, sont
bien visibles. Et donc, on arrive à la conclusion que Marx, tout en ayant menti dit la vérité.
R.- Vous êtes dangereux
comme dialecticien lorsque vous desserrez les freins de votre dogmatisme
scolastique, et que vous donnez libre cours à votre inventivité personnelle.
Oui c'est bien cela, Marx disait la
vérité lorsqu'il mentait. Il mentait lorsqu'il induisait en erreur en ayant
défini les contradictions comme étant « permanentes » dans l'histoire de l'économie capitaliste et en les ayant
appelés « naturelles et
inévitables » ; mais en même temps, il disait la vérité, parce qu'il savait que
les contradictions seraient créées et se développeraient en une progression
croissante jusqu'à leur apogée. Cela signifie que pour vous il y a une
antithèse ?
R.- Non, il n'y a pas d'antithèse. Marx ment pour
des raisons tactiques, sur l'origine des contradictions du Capitalisme, mais
non pas sur leur réalité évidente. Marx savait comment elles furent
créées, comment elles devinrent plus aiguës, et comment les choses évoluèrent
vers une anarchie générale dans la production capitaliste, ce qui se produisit
avant le triomphe de
G.- Voilà une bien
étrange révélation et de curieuses nouvelles, cette assertion et cet exposé des
circonstances qui font que ce qui mène le Capitalisme à « son suicide », selon
l'expression bien trouvée de l'économiste bourgeois SCHALENBACH, n'est-ce pas
l'essence même et la loi intense du Capitalisme. Mais, il m'intéresse de savoir
si nous arriverons à des questions de personnes par cette voie-là ?
R.- Ne
l’avez-vous pas senti intuitivement ? N'avez-vous pas remarqué
combien chez Marx les mots contredisent les intentions ? Il déclare la
nécessité et le caractère inévitable des contradictions du Capitalisme en
prouvant l'existence du surplus de
valeur et de l'accumulation du profit, c'est-à-dire qu'il prouve ce qui existe
en fait. Il invente agilement la proposition qu'à une concentration
croissante des moyens de production doit correspondre une masse croissante de
prolétariat, une force plus grande pour créer le Communisme n'est-ce pas ?
Maintenant continuons : en même temps qu'il énonce cette assertion, il fonde
l'Internationale. Or, celle-ci, dans l'œuvre de la lutte des classes au jour le
jour, est « réformiste », c’est-à-dire que c'est une organisation dont
l'objectif est de limiter le surplus de
valeur, et lorsque c'est possible, de l'éliminer. C'est pourquoi,
objectivement, l'Internationale est une organisation contre révolutionnaire et
anticommuniste d'après la théorie de Marx.
G.- Voilà donc
maintenant que Marx est un contre révolutionnaire et un anti-communiste !
R.-
Vous voyez donc maintenant comment l'on peut utiliser la culture marxiste originelle.
On ne peut décrire l'Internationale que comme étant contre révolutionnaire et
anti-communiste, cela avec une exactitude logique et scientifique, si l'on ne
voit dans les faits rien d'autre que leurs résultats immédiatement visibles et
dans les textes, que la lettre. On en vient à des conclusions aussi absurdes,
parce qu'elles semblent être évidentes, lorsqu'on oublie que les mots et les
faits dans le marxisme sont sujets aux règles strictes de la science la plus
haute, celle de la conspiration et celle de
G.- Finirons-nous par
aboutir aux conclusions finales ?
R.- Oui, dans un
moment. Si la lutte des classes dans
la sphère économique s'avère devenir réformiste à la lumière de ses premiers
résultats, et pour cette raison contredit les présupposés théoriques qui
déterminent l’établissement du Communisme, en fait elle est dans son sens réel et véritable, purement révolutionnaire. Mais, je
le répète, elle est soumise aux règles de la conspiration, ce qui veut dire à
celles de se masquer et de cacher ses objectifs réels ... La limitation du
surplus de valeur et ainsi de l'accumulation comme conséquence de la
lutte des classes, ce n'est qu'une affaire d’apparence, une illusion, afin de stimuler le mouvement révolutionnaire
dans les masses. Une grève est déjà une tentative de mobilisation
révolutionnaire. Indépendamment de son succès ou de sons échec, son effet économique est l'anarchie.
Le résultat est que cette méthode, présentée en vue de l'amélioration de la
situation économique d'une classe, amène l'appauvrissement de l'économie en
général ; quels que puissent être
l'échelle et les résultats d'une grève, elle amène toujours une réduction de la
production. Le résultat général est : plus de pauvreté, ce dont la
classe laborieuse ne peut se débarrasser. Voilà déjà quelque chose. Mais ce
n'est pas le seul résultat ni le plus important. Comme nous le savons, le but
unique de toute lutte dans la sphère économique est de gagner davantage et de travailler
moins. Telle l'absurdité de l'économie, mais selon notre phraséologie,
telle est la contradiction qui n'a pas
été aperçue par les masses qui sont aveuglées en permanence par une
augmentation des salaires, laquelle est immédiatement annulée par une
augmentation des prix. Et s'il y limitations des prix par l'action d'un
gouvernement, la même chose survient : la contradiction entre le désir
de dépenser plus et de produire moins est caractérisée ici par l'inflation
monétaire. Et c'est ainsi que l'on entre dans un cercle vicieux
grève-faim-inflation-faim.
G.- Excepté pourtant
lorsque la grève a lieu aux dépens du surplus de valeur du Capitalisme.
R.- Théorie, pure
théorie que cela. Puisque nous sommes entre nous, prenez n'importe quel
annuaire statistique concernant l'économie de n'importe quel pays, et divisez
les rentes et le revenu total par le nombre de tous les salariés, et vous
verrez quel résultat extraordinaire il en ressort. Ce résultat est le fait le plus contre révolutionnaire qui
soit, et l'on doit garder sur lui le plus total secret. Ceci parce que,
si vous déduisez du dividende théorique les salaires et dépenses des directeurs
qui seraient la conséquence de l'abolition de la propriété privée, presque
toujours il reste un dividende qui est négatif pour le prolétariat. En réalité,
c'est toujours une perte si l'on considère en plus la réduction qui s'ensuit
dans le volume et la qualité de la production. Comme vous allez le voir
maintenant, un appel à la grève comme
moyen d'obtenir une amélioration rapide du bien-être du prolétariat n'est
qu'une excuse : c'est un alibi nécessaire pour obliger à commettre un sabotage
de la production capitaliste. C'est ainsi qu'aux contradictions dans le
système bourgeois s'ajoute des contradictions pour le prolétariat : c'est l'arme double de
G.- Je soupçonne là une
énorme absurdité ou l'intention de filer un nouveau paradoxe, car je ne peux
imaginer ce que vous dites. Vous semblez vouloir suggérer l'existence de
quelque chose comme une seconde Internationale Communiste mais capitaliste,
naturellement ennemie.
R.- Très exactement.
Lorsque j'ai mentionné l'Internationale Financière, je pensais à elle comme un Komintern ; mais ayant admis l'existence de ces deux «
Komintern », je ne dirais pas pour autant qu'ils sont
ennemis.
G.- Si vous voulez nous
faire perdre du temps avec vos inventions et vos fantaisies, je dois vous
avertir que vous avez choisi le mauvais moment ...
R.- Dites, est-ce que
vous croyez que je suis comme la courtisane des « Mille et une nuits » qui usa
de toute son imagination pendant une nuit entière pour sauver sa vie ? Ce
n'est pas mon cas. Si vous pensez que nous nous écartons du sujet, vous vous
trompez.
Mais afin de parvenir à
ce que vous avez appris comme étant notre objectif et si je ne veux pas
échouer, il me faut d'abord vous éclairer sur les questions les plus
importantes, en ayant en tête votre méconnaissance de ce que je pourrais appeler
« le Haut Marxisme ». Je ne peux m'abstenir de ces explications nécessaires,
car je sais trop bien qu'il y a ce manque de connaissances au Kremlin...
Permettez-moi donc de poursuivre.
G.- Vous pouvez
continuer. Mais s'il s'avère que tout cela devait être jugé comme n'étant
qu'une de perte de temps pour exciter l'imagination, alors cet amusement aura
certainement un triste épilogue. Je vous aurais averti.
R.- Je poursuis comme
si je n'avais rien entendu. A ce stade, vous êtes un écolier en ce qui concerne
le Capital, et je veux éveiller vos talents inductifs. Je vous rappellerai donc
certains faits très curieux. Faites
bien attention avec quelle pénétration Marx en arrive aux conclusions tirées de
l’existence de l'industrie britannique alors naissante, à savoir la colossale
industrie d’aujourd’hui ; comment il l’analyse et la critique ;
quelle image repoussante il donne de l'industriel manufacturier (1).
Dans votre imagination et dans celle de la masse naît alors la terrible image
du Capitalisme dans son concret humain : le type du fabricant bedonnant, un
cigare aux lèvres, comme Marx le décrit, jetant à la rue avec colère mêlée de
satisfaction l'épouse et la fille de l'ouvrier. Est-ce que ce n'est pas vrai ?
Mais en même temps, souvenez-vous aussi de la modération de Marx et de son
orthodoxie bourgeoise lorsqu'il étudie la question monétaire. Dans ce problème
de la monnaie, on ne voit pas apparaître chez lui la fameuse contradiction.
Pour lui, les finances n'existent pas comme quelque chose d'important en soi ;
le commerce et la circulation de monnaie sont le résultat de la production
capitaliste honnie, qui les asservit et les détermine totalement. Or sur la
question de la monnaie Marx est un réactionnaire ; et, à notre immense surprise,
il en était bien un ; ayez à l'esprit «l'étoile à cinq pointes» comme la
soviétique, mais cette étoile qui brille sur toute l'Europe, l'étoile composée
des cinq frères Rothschild, avec leur banque, qui possède une colossale
accumulation de richesses, la plus grande jamais connue jusqu'à là ... Ainsi,
ce fait, si colossal qu'il égara l'imagination des gens à l'époque, Max ne le
remarque pas ! Voilà qui est bien étrange ... non ? Il se peut que de cet
étrange aveuglement de Marx naisse un phénomène
qui est commun à toutes les futures révolutions sociales. Voici le fait : Tous,
nous pouvons confirmer que lorsque les masses prennent le contrôle d'une ville
ou d'un pays, elles semblent toujours frappées d'une crainte superstitieuse des
banques et des banquiers. On a tué des rois, des généraux, des évêques,
des policiers, des prêtres et d'autres représentants des classes privilégiées «
haïes » ; on a dévalisé et incendié des palais, des églises et en même temps
des temples de
G.- Où cela ?
R.- En Espagne... ne le
savez-vous pas ? Puisque vous me le demandez, dites-moi aussi : ne trouvez-vous
pas cela bien étrange ? Réfléchissez, la police peut-être ?... Je ne sais pas,
mais votre attention a-t-elle été
attirée par l'étrange similitude qui existe entre l'Internationale Financière
et l'Internationale Prolétaire. Je dirais que l'une est l'envers de
l'autre et que le revers est
G.- Où voyez-vous une
similitude dans des choses aussi opposées ?
R.- Objectivement,
elles sont identiques. Mais comme je l'ai prouvé, le Komintern
dans sa double face, renforcé par le mouvement
réformiste et l'ensemble du syndicalisme, provoque l'anarchie dans la
production, l'inflation, la pauvreté et le désespoir dans les masses. Les finances, essentiellement
l'Internationale Financière, épaulée consciemment ou inconsciemment par les
investisseurs privés créent les mêmes contradictions mais en plus grand nombre
encore ... Maintenant vous pouvez deviner les raisons pour lesquelles
Marx a caché les contradictions financières, qui ne pouvaient avoir échappé à
son regard pénétrant si les finances n'avaient eu là un allié dont l'influence
- objectivement révolutionnaire - était déjà alors d'une extraordinaire
importance.
G.- Une coïncidence
inconsciente, mais pas une alliance, qui présuppose l'intelligence, la volonté
et l'accord ...
R.- Quittons cette
perspective, si vous le voulez bien. Et passons maintenant plutôt à une analyse
subjective des finances et même plus : Examinons quelle sorte de gens sont là
personnellement à 1'œuvre. L'essence internationale de la monnaie est bien
connue. De ce fait, il ressort que
l'organisation internationale qui possède l'argent et qui l'accumule est une
organisation cosmopolite. La finance à son apogée - en tant que trouvant
en elle-même son propre but, c’est-à-dire l'Internationale Financière - dénie
et ne reconnaît rien de ce qui est national, ni non plus l'Etat, et par
conséquent elle est anarchique, et elle serait anarchiste de manière absolue si
elle - la négatrice de tout Etat national - n'était pas par nécessité un Etat
dans toute son essence fondamentale. L'Etat comme tel n'est que pouvoir. Et l'argent est exclusivement pouvoir. Ce
super Etat communiste que nous nous sommes efforcés de créer depuis tout un
siècle et dont l'esquisse est l'Internationale de Marx, faites-en l'analyse, et
vous verrez quelle est son essence. Le
plan de l'Internationale et le prototype que représente l'URSS, c'est aussi le
pouvoir pur. La similitude fondamentale entre les deux créations est
absolue. C'est quelque chose de fatal et d'inévitable puisque la personnalité
des auteurs des deux était identique. Le
Financier est tout juste aussi international que le communiste. Tous les deux,
à l'aide de différents alibis et de différents moyens, luttent contre l'Etat
national bourgeois et en sont la négation. Le Marxisme le fait afin de
le changer en un Etat communiste, d'où s'en suit que le Marxiste doit être un
Internationaliste. Le Financier renie l'Etat national bourgeois, et sa négation
trouve sa fin en elle-même : il ne se manifeste pas en tant
qu'internationaliste, mais comme un anarchiste cosmopolite ... C'est son
apparence actuelle, mais voyons ce qu'il est réellement et ce qu'il vise à
être. Comme vous le voyez, il y a en
résidu une claire similitude individuelle entre les Communistes
internationalistes et les cosmopolites de
G.- C'est
subjectivement une similitude de hasard et en contradiction dans l'objectif,
mais l'une est facilement érodée et de peu de signification ; la plus
radicale est aussi celle qui a l'existence la plus réelle.
R.- Permettez-moi de ne
pas répondre immédiatement afin de ne pas interrompre la séquence logique du
raisonnement ... Je cherche seulement à décrypter l'axiome de base : l'argent est pouvoir. L'argent est aujourd'hui
le centre de gravité général. J'espère que vous êtes bien d'accord avec moi.
G.- Continuez, Rakowski, je vous prie.
R.- Comprendre comment l'Internationale Financière est
progressivement devenue à notre époque la maîtresse de l'argent, ce talisman
magique, qui est devenu aujourd'hui pour les gens ce que Dieu et
Les historiographes et
les masses aveuglés par les cris et la pompe de
G.- Mais qu'est-ce que
cela a à faire avec le pouvoir mythique
qu'ils avaient acquis ?
R.- Ils avaient obtenu
pour eux le réel privilège de battre
monnaie ... Ne souriez pas, autrement je devrais en conclure que vous ne
savez pas ce que sont les monnaies... Je vous demande de vous mettre à ma
place. Ma situation est celle de l'assistant d'un docteur qui aurait à
expliquer la bactériologie à un médecin ressuscité, formé à l'époque d'avant
Pasteur. Mais je peux expliquer votre manque de connaissances et vous en
excuser. Le langage fait usage de termes qui provoquent des idées erronées sur
les choses et les actes, ceci à cause de la puissance d'inertie de la pensée,
et qui ne correspondent pas à des conceptions réelles et exactes. Ainsi de la
monnaie. Il est clair que dans votre imagination apparaissent à ce mot
immédiatement des images de monnaies réelles en métal et en papier. Mais la
monnaie ce n'est pas cela ; l'argent ce n'est plus cela dorénavant. Les
pièces en circulation, c'est un pur anachronisme. S'il en existe encore et si
elles circulent, c'est seulement par atavisme, uniquement parce que cela convient
pour le maintient d'une illusion, à l'heure actuelle, d'une pure fiction.
G.- Voilà un paradoxe
brillant, osé et même poétique.
R.- Si vous le voulez,
c'est peut-être brillant mais ce n'est pas un paradoxe. Je sais bien, et c'est
la cause de votre sourire, que les Etats frappent encore de la monnaie, des
pièces de métal et impriment des billets avec des bustes royaux et des emblèmes
nationaux ; bien, et alors ? Une grande
partie de la monnaie en circulation, l'argent des grandes affaires ou comme
représentant de la richesse nationale, l'argent, oui l'argent était dorénavant
émis par le petit groupe de personnes que j'ai évoqué. Des titres, des
valeurs, des chèques, des traites, des billets à ordre, des lettres de change,
des escomptes, cotations et des chiffres sans fin inondèrent les Etats comme
une cataracte. Que représentaient dès lors par rapport à tout cela des monnaies
métalliques et de papier ?... du négligeable, une sorte de minimum face à l'inondation croissante de la monnaie
financière qui envahissait tout. En plus de l'immense variété de formes des
monnaies financières, ils créèrent la monnaie-crédit avec l'intention d'en
rendre le volume quasiment infini. Et, de lui donner la vitesse du son... ce n'est plus qu'une abstraction, un être de
pensée, un chiffre, un nombre ; le crédit, la foi... Commencez-vous
enfin à saisir ?... La fraude, la fausse monnaie jouissant d'un statut légal...
pour utiliser une autre terminologie afin de mieux me faire comprendre. Les Banques, les Bourses de valeurs, et l'ensemble
du système financier mondial, c'est une gigantesque machine destinée à produire
artificiellement des scandales, selon l'expression d'Aristote. Forcer l'argent
à produire de l'argent, si c'est un crime en matière économique, c'est
quelque chose qui, en ce qui a trait au financier, est lui crime qui relève du
code criminel, car c'est de l'usure. J'ignore quels sont les arguments par
lesquels on essaie de justifier tout cela ; sans doute par la proposition
qu'ils reçoivent un intérêt légal... mais même en l'admettant, et l'admettre
dépasse même ce qui est nécessaire, nous voyons que cette usure existe encore, car même si l'intérêt reçu est légal, alors
celui-ci invente et falsifie le capital inexistant. Les Banques ont
toujours, sous forme de dépôts et d'encours productif, une quantité d'argent
qui est dix fois - ou peut-être même 100 fois - supérieur à l'argent qui existe
physiquement sous forme de pièces et de billets de banque. Et je ne parle pas de cas où la
monnaie-crédit, c’est-à-dire la fausse monnaie, la monnaie fabriquée, est
supérieure au capital en dépôt. Compte
tenu que l'intérêt légal est fixé, non pas sur le capital réel, mais sur lui
capital virtuel, l'intérêt en question est en réalité illégal, en proportion du
nombre de fois que le capital fictif dépasse le capital réel. Il faut
garder à l'esprit que le système que je vous décris là en détail n'est encore
que l'un des plus innocents parmi ceux qui sont utilisés pour la fabrication de
la fausse monnaie. Imaginez, si vous le
pouvez, un petit groupe de gens ayant un pouvoir illimité par la possession de
la richesse réelle, et vous verrez qu'ils sont les dictateurs absolus des
Bourses de valeur, avec comme résultat qu'ils sont alors aussi les dictateurs
de la production et de la distribution et aussi du travail et de la
consommation. Si votre imagination en est capable, multipliez alors ceci
par le facteur global et vous verrez son influence anarchique, morale et
sociale, c'est-à-dire son influence révolutionnaire ... Comprenez-vous ?
G.- Toujours pas.
R.- Manifestement, il
est très difficile de comprendre les miracles.
G.- Comment le
miracle ?
R.- Oui, le miracle.
N'est-ce pas un miracle qu’un banc de bois ait été transformé en un temple ? Et
pourtant, un tel miracle a été vu par des gens mille fois, et ils n'ont pas
cillé une seule fois en un siècle. Car c'était bien un miracle extraordinaire
de voir que les bancs où s'asseyaient de gras usuriers pour faire leurs
opérations de change sur les monnaies se transformaient dorénavant en temple,
qui s'élèvent magnifiques dans tous les coins des grandes cités contemporaines,
avec leurs colonnades païennes, et affluent les foules avec une foi qui ne leur
vient pas des divinités célestes pour y faire assidûment le dépôt de tout ce
qu'elle possède de leurs biens au dieu de l'Argent, qui - l'imaginent-elles
sans doute - doit vivre dans les coffres blindés des banquiers, et qui est
pré-ordonné de par sa divine mission à accroître la richesse jusqu'à un infini
métaphysique.
G.- C'est la nouvelle
religion de la bourgeoisie décadente.
R.- Religion oui, c'est
la religion de la puissance.
G.- Vous semblez être
le poète de l'économie !
R.- Oui si vous le
voulez, car pour donner une image de
G.- C'est une vue
erronée : car les finances, comme l'ont défini Marx et plus particulièrement
Engels, sont déterminées par le système de production capitaliste.
R.- C'est exact, mais
c'est l'inverse : c'est le système
capitaliste de production qui est déterminé par
G.- Voilà qui n'est pas
nouveau. Tout cela nie rappelle ce que Trotski
avait écrit il y a une dizaine d'années.
R.- Dites...
G.- Quand il dit que le
Komintern est une organisation conservatrice par
rapport à
R.- Oui en effet, il le
dit dans un opuscule où il prédit l'effondrement de l'Angleterre ... Il le déclare en posant la question : « Qui pousse
l'Angleterre sur la voie de
G.- Mais rappelez-vous
aussi son affirmation que, si les
financiers de New York avaient forgé
R.- L'explication que vous je ai donnée pour vous
faire comprendre pourquoi Marx et Engels avaient camouflé la vérité est
également applicable à Léon Trotski.
G.- Je n'apprécie pas
dans Trotski que le fait qu'il ait interprété en quelque sorte sous une forme
littéraire un fait qui en tant que tel n'était que trop bien connu et qu'on a
déjà noté. Trotski lui-même souligne de
manière tout à fait correcte que ces banquiers « accomplissent irrésistiblement
et inconsciemment leur mission révolutionnaire ».
R.- Et ils
l'accomplissent cette mission, en dépit du fait que Trotski l'ait déclaré ?
Voilà qui est bien étrange ! Pourquoi
alors ne corrigent-ils pas leurs actions ?
G.- Les financiers sont des révolutionnaires
inconscients, car ils ne le sont que de manière objective, ceci résultant de
leur incapacité intellectuelle à en voir les conséquences finales.
R.- Tous croyez cela
sincèrement ? Vous pensez que parmi ces véritables génies, il y en a qui sont
inconscients ? Vous considérez comme idiots des gens à qui le monde entier est
soumis aujourd'hui ? Voilà qui serait vraiment une contradiction bien
stupide !
G.- Mais que
prétendez-vous?
R.- J'affirme tout
simplement qu'ils sont
révolutionnaires objectivement et subjectivement de manière tout à fait
consciente.
G.- Quoi, les banquiers
? Vous êtes fous !
R.- Moi, non... et vous
? Réfléchissez un peu. Ces gens-là sont comme vous et moi. La situation qui
fait qu'ils sont les maîtres des monnaies en quantités illimitées, puisqu'ils
les créent par eux-mêmes, ne nous permet pas de fixer les limites de leurs ambitions.
S'il y a quelque chose qui satisfasse pleinement l'homme, c'est bien de
satisfaire son ambition, et par dessus tout de satisfaire sa volonté de
puissance ; pourquoi donc ces gens-là, les banquiers, n'auraient-ils pas la
soif du pouvoir, du pouvoir total ? Exactement comme vous ou moi pourrions
l'avoir ?
G.- Et si selon vous -
et je le pense aussi - ils possèdent déjà le pouvoir politique global, quel autre pouvoir veulent-ils donc
posséder ?
R.- Je vous l'ai déjà
dit, le pouvoir absolu. Le même
pouvoir que Staline a dans l'URSS, mais dans le monde entier.
G.- Le même pouvoir que
Staline, mais alors dans un objectif opposé.
R.- le Pouvoir,
lorsqu'il est réellement absolu, ne peut qu'être unique. L'idée de l'absolu
exclut la multiplicité. C'est la raison pour laquelle le pouvoir poursuivi par
le Komintern et le « Kapintern
», qui sont des choses du même ordre, étant absolues, doit en politique
également être unique et identique : le pouvoir absolu est à lui-même sa
propre fin, autrement il ne serait pas absolu. Et jusqu'à présent, on n’a pas
encore inventé d'autre machine de pouvoir total que l'Etat communiste. Le
pouvoir bourgeois capitaliste, même à l'échelon le plus élevé comme le pouvoir
d'un César, reste un pouvoir limité, car s'il était en théorie la
personnification de la divinité chez les Pharaons et les Césars de l'Antiquité,
du fait des conditions économiques d'alors et du sous-développement de
l'appareil d'Etat il y avait cependant toujours place pour la liberté
individuelle. Comprenez-vous alors que ce qui domine en partie les nations et
les gouvernements du monde, aujourd'hui puisse avoir des prétentions à une
domination absolue ? Comprenez bien que c'est la même chose qu'il leur reste à
obtenir...
G.- Voilà qui est
intéressant, au moins comme exemple de folie.
R.- Certainement, mais
folie à un bien moindre degré que celle de Lénine qui rêvait d'asseoir son
pouvoir sur le monde entier dans sa mansarde en Suisse, ou celle de Staline
rêvant à la même chose durant son exil dans une cabane en Sibérie. Il me semble
que des rêves d'une telle ambition sont beaucoup plus naturels de la part
d'hommes d'argent vivant dans les gratte-ciels de New York.
G.- Alors concluez, qui
sont-ils ?
R.- Etes-vous assez
naïf pour penser que si je savais qui « ILS
» sont, je serais ici prisonnier
G.- Pourquoi ?
R.- Pour la raison bien
simple que celui qui est de leur cercle ne serait pas dans une situation
l'obligeant à leur rendre des comptes... C'est une règle élémentaire de toute
conspiration intelligente, que vous devez bien comprendre.
G.- Mais vous avez dit
qu'ILS sont les banquiers ?
R.- Non, je ne l'ai pas
dit. J'ai toujours parlé de l'Internationale
de
G.- Certes, tout cela
est compréhensible et logique, mais lorsque vous déclarez ne pas les connaître,
n'est-ce pas une esquive? Comme il m'en semble, et selon les informations que
je possède, vous avez occupé un poste suffisamment haut dans la «conspiration» pour
en avoir su bien davantage encore. Et vous n'en connaissez pas un seul
personnellement ?
R.- C'est exact, mais
vous ne me croyez pas. J'en étais venu au moment de vous expliquer que je
parlais d'une personne ou de personnes, avec une personnalité... comment
dirai-je... mystique, peut-être comme Gandhi ou quelque chose comme cela, mais
sans signes extérieurs. Des mystiques
du pur pouvoir qui se sont libérés de toutes les préoccupations vulgaires et
frivoles. Je ne sais pas si vous me comprenez ? Eh bien, quant à leur
lieu de résidence et à leurs noms, je les ignore ... Imaginez Staline
actuellement dirigeant réellement l'URSS, mais qui ne serait pas entouré de
murailles, qui n'aurait de personnel autour de lui, et qui aurait pour sa vie
les mêmes garanties que n'importe quel autre citoyen. Mais par quel moyen
pourrait-il se protéger contre les attentats à sa vie ? Il est avant tout un
conspirateur, et quelque soit l'importance de son
pouvoir, il est anonyme.
G.- Tout ce que vous me
dites est logique, mais je ne vous crois pas.
R.- Mais si,
croyez-moi ! je ne sais rien ; si je savais,
comme je serais heureux ! Je ne serais pas ici à défendre ma
vie. Je comprends bien vos doutes et le fait que par suite de votre éducation
policière vous ressentiez le besoin de connaître des noms. Pour vous honorer et
aussi parce que c'est essentiel pour l’objectif que nous nous sommes
mutuellement fixes, je ferai tout mon possible pour vous en informer. Vous savez que selon l'histoire non écrite et
connue seulement de nous, le fondateur de
G.- Je répète une fois encore que
tout cela, tout ce que vous avez exposé sous une forme si littéraire, a un nom
que nous avons déjà répété mille fois dans cette conversation sans fin : ce
sont les contradictions naturelles du Capitalisme, et si comme vous le
prétendez, il y a en plus la volonté et l'activité de quelque autre facteur que
le prolétariat, alors je veux que vous me citiez concrètement un exemple de
personne.
R.- Un seul vous suffit ? Eh bien,
alors, écoutez une petite histoire. "ILS" isolèrent diplomatiquement
le Tsar, en vue de la guerre Russo japonaise, et les
Etats-Unis financèrent alors le Japon. Pour mettre les points sur les i, ce fut
l'œuvre de Jacob Schiff, le directeur de la banque de
Kuhn, Loeb and Co, qui succéda à
G.- Vous allez jusqu'à dire que Kérensky était un collaborateur de Lénine ?
R.- De Lénine, non, de Trotsky, oui. Ou plutôt, il est plus exact de dire un
collaborateur d'EUX. G.- Mais c'est absurde !
R.- Décidément vous ne pouvez pas
comprendre... Vous pourtant... Cela me surprend néanmoins. Si vous étiez un
simple espion et que, cachant votre identité, vous obteniez le poste de
commandant de la citadelle ennemie, est-ce que vous ne feriez pas ouvrir les
portes aux attaquants au service desquels vous êtes en réalité? Vous n'auriez
pas été fait prisonnier après avoir été défait ? N'auriez-vous pas été en grand
danger de mort pendant l'attaque de la citadelle, si l'un des attaquants,
ignorant que votre uniforme n'était qu'un masque, vous avait pris pour un
ennemi ? Croyez-moi, en dépit des statues et du Mausolée, le Communisme doit
davantage à Kerensky, qu'à Lénine.
G.- Voulez vous dire que Kérensky a été délibérément et consciemment un défaitiste ?
R.- Certainement ! pour moi c'est parfaitement clair. Comprenez bien que j'ai
pris part personnellement à tout cela. Mais je vous dirai plus encore.
Savez-vous qui finança la révolution d'Octobre ? C'est EUX qui la financèrent,
en particulier à travers les mêmes banquiers qui avaient financé le Japon en
1905, à savoir Jacob Schiff et les frères Warburg ;
c'est-à-dire, au travers de la grande constellation bancaire, par l'une des
cinq banques qui sont membres de
G.- D'accord. Acceptons l'hypothèse
que tout ne fut pas simple affaire de chance. Quelles déductions en tirezvous pratiquement comme résultats ?
R.- Permettez-moi de finir cette
petite histoire, et alors ensuite nous en arriverons tous deux aux conclusions.
Dès son arrivée à Petrograd, Trotsky fut publiquement
reçu par Lénine. Or, comme vous le savez, entre les deux révolutions il y avait
eu de graves divergences entre eux. Là tout est oublié, et Trostky
émerge comme le maître de son affaire en ce qui concerne le triomphe de la
révolution, que cela plaise ou non à Staline. Pourquoi cela ? Ce secret est
connu de la femme de Lénine, Krupskaïa. Elle connaît
qui est en réalité Trotsky ; c'est elle qui persuada
Lénine de recevoir Trotsky. S'il ne l'avait pas reçu,
Lénine serait resté bloqué en Suisse ; cela seul lui était une raison sérieuse,
mais en plus, il savait que Trotsky fournissait
l'argent et aidait à obtenir une aide internationale colossale. La preuve en
était le train plombé qui l'avait amené. En outre, l'unification de toute
l'aile gauche du camp révolutionnaire, des Sociaux-révolutionnaires et des
Anarchistes autour du Parti insignifiant des Bolcheviques était l'oeuvre de Trotsky, et non de la
détermination inflexible de Lénine. Ce n'était pas pour rien que le parti réel
du sans-parti Trotsky était l'ancien Bund du
prolétariat juif, non pas le Bund officiel bien connu mais le Bond secret, qui
avait infiltré toutes les factions socialistes, et dont les leaders étaient
sous sa direction.
G.- Et Kérensky
aussi alors ?
R.- Kérensky
également... et aussi certains des autres leaders qui n'étaient pas
socialistes, les leaders des groupes politiques bourgeois.
G.- Comment cela se fait-il ?
R.- Oubliez-vous le rôle de
G - Etaient-ils aussi sous le
contrôle du Bund ?
R.- Bien entendu, comme
intermédiaire immédiat, mais en fait aussi sous LEUR direction à
"EUX".
G.- En dépit alors de la montée du
Marxisme qui menaçait leurs vies et leurs privilèges ?
R.- Oui en dépit de tout cela ; car
à l'évidence ils ne voyaient pas le danger. Ayez à l'esprit que tout maçon
voyait et espérait dans son imagination bien plus que ce que la réalité
offrait, parce qu'il imaginait ce qui lui était profitable. Comme preuve de la
puissance politique de cette organisation, ils voyaient que les maçons étaient
dans les gouvernements et au sommet des Etats des nations bourgeoises,
cependant que leur nombre croissait constamment. Réfléchissez qu'à la même
époque, les dirigeants des nations Alliées étaient franc-maçons,
sauf de rares exceptions. Pour eux, c'était un argument d'une très grande
force. Ils croyaient tout à fait que la révolution s'arrêterait au stade de la
république bourgeoise du type français.
G.- D'après la description que l'on
a donnée de
R.- Ils l'étaient en effet et le
sont toujours. Les maçons n'avaient rien appris de la première leçon que fut
pour eux
G.- Voulez-vous dire que les
francs-maçons doivent périr des mains de
R.- Très exactement ! Vous venez de
prononcer une vérité, qui est voilée par un grand secret. Je suis maçon, vous
le saviez, n'est-ce pas ? Eh bien je vais vous révéler ce grand secret qu'ils
promettent de révéler aux maçons des plus hauts grades, mais qui ne le leur est
jamais dévoilé, ni au 25e degré, ni au 33e ni au
93e , ni à aucun autre degré plus élevé d'aucun
rituel. Il est clair que si je le connais, ce n'est pas en tant que
franc-maçon, mais comme quelqu'un qui est des LEURS...
G.- Et de quoi s'agit-il ?
R.- Chaque organisation maçonnique
s'efforce d'arriver à créer les conditions nécessaires au triomphe de la
révolution communiste ; c'est le but évident de
G.- Et vous niez encore la
stupidité de la bourgeoisie ?
R.- Je la nie dans la bourgeoisie
en tant que classe, mais pas dans certains de ses secteurs. L'existence de
maisons de fous ne prouve pas que la folie soit universelle.
G.- Par qui d'autre alors ?
R.- Pour quatre-vingt-dix pour
cent, elles étaient dues à "EUX". Il ne faut pas oublier que les
Blancs étaient à leur manière des démocrates. Les Mencheviks étaient avec eux,
ainsi que les restes des anciens Partis Libéraux. A l'intérieur de ces forces
"ILS" avaient toujours eu à leur service beaucoup de gens qui les
servaient, les uns délibérément, les autres inconsciemment. Dès que Trotsky eut pris le commandement, ces gens-là reçurent
l'ordre de trahir systématiquement les Blancs, et en même temps on leur promit
une participation, à plus ou moins court terme, au Gouvernement Soviétique. Maïsky était l'un d'eux, l'un des rares pour lesquels cette
promesse fut tenue, mais il ne l'obtint qu'après que Staline se fut convaincu
de sa loyauté. Ces trahisons, associées à la progressive diminution de l'aide
des Alliés aux Généraux des Blancs, qui en plus de tout cela étaient de
malheureux incapables, les forcèrent à subir défaite après défaite. Finalement
Wilson introduisit dans ses célèbres quatorze points le point 6 (3) dont
l'existence suffit à mettre un point final aux tentatives -des Blancs de
combattre l'URSS. La guerre civile confortait ainsi la position de Trotsky comme héritier de Lénine. Car il l'était
effectivement, c'est indubitable. Le vieux révolutionnaire pouvait alors mourir
auréolé de gloire. S'il demeura en vie malgré la balle tirée par Kaplan, il ne
survécut pas à la procédure secrète qui l'acheva.
G.- Trotsky
abrégea sa vie ? Voilà un point extrêmement avantageux pour notre procès.
N'était-ce pas Lévine qui était le médecin de Lénine
?
R.- Trotsky
?... Il est probable qu'il y trempa, et il est en tout cas certain qu'il fut au
courant. Mais quant à la réalisation technique... c'est un détail de peu d'importance ; qui le sait au juste ? "ILS" ont à
leur disposition un nombre suffisant de canaux pour atteindre qui ils veulent.
G.- En tout cas, l'assassinat de
Lénine est une question de la plus haute importance, qu'il vaudrait la peine de
faire examiner lors du prochain procès... Qu'en pensez-vous RAKOWSKI, en
supposant que "par hasard " vous ayez été l'auteur du meurtre ? Il
est clair que si vous ne donnez pas un tour satisfaisant à la conclusion de cet
entretien... l'exécution technique de l'affaire en question vous irait bien en
tant que médecin...
R.- Je ne vous le conseille pas.
Laissez donc cette question. Elle est suffisamment dangereuse pour Staline en
personne. Car vous pourrez toujours semer votre propagande autant que vous le
voudrez, mais EUX ont aussi leur propagande, et qui est la plus puissante, car
la question du "à qui profite" le crime, forcera tout un chacun à
voir en Staline l'assassin de Lénine, et cet argument-là sera bien plus fort
que n'importe quelle confession arrachée de Lévine,
de moi ou de n'importe qui.
G.- Que voulez-vous dire par là ?
R.- Que c'est la règle classique et
infaillible pour déterminer le meurtrier que de rechercher à qui cela a
profité... Et en ce qui concerne l'assassinat de Lénine, dans ce cas, le
bénéficiaire c'était son chef: Staline. Pensez-y, et maintenant je vous demande
instamment de ne plus faire ce genre de remarques, parce qu'elles me distraient
et m'empêchent de finir.
G.- Très bien, continuez, mais vous
êtes averti...
R.- Tout le monde sait que si Trotsky n'hérita pas de Lénine, ce ne fut pas dû à une
erreur humaine, au fait que quelque chose ait été omis dans le plan. Au cours
de la maladie de Lénine, Trotsky tint en mains tous
les fils du pouvoir, ce qui était plus que suffisant pour lui permettre de
succéder à Lénine, et des mesures avaient été prises pour condamner Staline à
mort. Pour Trotsky le dictateur, il lui suffisait
pour liquider Staline d'avoir en sa possession la lettre d'accusation de Lénine
contre son chef d'alors Staline (4), cette lettre que sa femme Krupskaia lui avait arrachée des mains. Mais une stupide
malchance, comme vous le savez, ruina toutes nos chances. Trotsky
tombe alors inexplicablement malade, et cela au moment décisif lorsque Lénine
meurt, et il devient incapable de toute action pendant un intervalle de
plusieurs mois. En dépit du fait que notre organisation de l'affaire disposait
d'énormes avantages, l'obstacle provenait dès lors d'elle-même, c'est-à-dire
de sa centralisation sur une seule personne. Car il est évident qu'un homme
comme Trotsky, préparé d'avance à sa mission et pour
ce qu'il devait réaliser, ne se remplace pas sur l'heure et de manière
improvisée. Personne parmi nous, et pas même Zinoviev, n'avait reçu la
formation nécessaire et ne possédait les qualités requises pour une telle
entreprise. Et d'autre part Trotsky, craignant lui même
d'être remplacé, ne voulait aider personne. Ainsi, après la mort de Lénine,
quand nous dûmes faire face à Staline qui commençait à montrer une activité
fiévreuse, notre défaite au Comité Central devint alors prévisible. Nous eûmes
à prendre une décision improvisée, et ce fut de nous rallier à Staline, de
devenir plus staliniens que lui, d'exagérer en tout, et ainsi de saboter son
action. Le reste, vous le savez déjà : ce fut notre lutte souterraine continue
et nos continuels échecs à l'avantage de Staline, alors qu'il montre un talent
policier génial, absolument sans équivalent dans le passé. Et j'ajouterai
encore ceci : parce qu'il possède un atavisme national que son marxisme précoce
n'a pas réussi à déraciner en lui, Staline pour cette raison souligne son pan-Russianisme, et à cet égard ressuscite une classe que nous
voulions détruire, celle des Nationaux-Communistes, qui s'oppose aux
Communistes - internationalistes que nous sommes. Il met l'Internationale au
service de l'URSS, et celle-ci accepte sa domination. Si nous voulons trouver
un parallèle historique, c'est au bonapartisme qu'il faut faire référence à ce
sujet, mais si l'on veut trouver un modèle au type même de Staline, on ne
pourra pas trouver de parallèle historique le concernant. Peut-être pourrais-je
pourtant le trouver, mais en combinant deux personnalités : Fouché et Napoléon.
Essayons de dépouiller ce dernier de sa deuxième moitié, de ses accessoires, de
ses uniformes, de son rang militaire, de sa couronne et tutti-quanti, qui,
semble-t-il, n'intéressent pas Staline. Alors à eux deux, ils fournissent un
type identique à Staline sous ses aspects essentiels : il est le tueur de la
révolution ; il ne la sert pas, mais s'en sert ; il représente le plus ancien
impérialisme Russe, tout comme Napoléon s'identifia avec les Rois de France ;
il créa une aristocratie, même si celle-ci ne fut pas militaire car il n'y eut
pas de victoires, mais burocratico-policière.
G.- Assez RAKOWSKI ! Vous n'êtes
pas ici pour faire de la propagande trotskyste. Allez-vous enfin en venir à
quelque chose de concret ?
R.- Il est bien clair que je vais y
venir, mais pas avant d'être arrivé au point où vous vous serez fait pour vousmême une idée au moins superficielle à LEUR sujet, au
sujet de ceux avec qui vous aurez à compter en pratique et dans la réalité
concrète actuelle. Pas avant. Pour moi, comme vous pouvez bien le comprendre,
il est encore beaucoup plus important que, pour vous, de ne pas échouer.
G.- Soit, alors continuez, mais
faites aussi court que possible.
R.- Nos échecs, qui empirent alors
jour après jour, empêchent de réaliser ce qu'ILS avaient préparé pour la
période d'après-guerre en vue du nouveau bond en avant de
G.- Voilà une bien étrange théorie.
Expliquez-vous.
R.- Les réparations imposées par
Versailles et les limitations économiques n'avaient pas été déterminées en
fonction des avantages des diverses nations. Leur somme d'absurdités était si
patente que même les économistes les plus éminents des nations victorieuses ne
tardèrent pas à le dire.
G.- Ceci aurait pu arriver même
sans intention. Pourriez-vous, plutôt que ces déductions logiques, me démontrer
pourquoi la révolution et le Communisme reculent, et plus encore : ils lui
opposent le Fascisme, qui a conquis désormais l'Espagne et l'Allemagne... Que
pouvez-vous me dire là-dessus ?
R.- Je vous dirai que ce n'est que
dans le cas où on LES ignore, EUX et leurs objectifs, que vous auriez alors
raison... mais vous ne devez pas oublier précisément leur existence et leurs
objectifs, avec aussi le fait qu'en URSS, le pouvoir est aux mains de Staline.
G.- Je ne vois pas le rapport.
R Parce que vous vous refusez à le
voir : vous avez pourtant assez de capacités déductives et d'aptitudes au
raisonnement. Je le répète encore, pour nous, Staline n'est pas un Communiste,
c'est un bonapartiste.
G.- Et alors ?
R.- Nous ne voulions pas que les
pré-conditions formidables que nous avions créées à Versailles en faveur de
G.- Mais il est sûr que le Fascisme
est totalement anti-communiste par rapport au Communisme Trotskyste aussi bien
qu'au Communisme Stalinien. Alors, si le pouvoir qu'ILS ont - comme vous le prétendez-
est si grand, comment n'ont-ILS pas pu éviter cela ?
R.- Parce que c'est EUX justement
qui ont permis à Hitler de triompher.
G.- Vous dépassez là les bornes de
l'absurdité.
R.- C'est le résultat de l'absence
de culture qui fait que l'absurde et le miraculeux se mêlent. Ecoutez-moi donc.
J'ai déjà admis la défaite de l'opposition. ILS constatèrent finalement que
Staline ne pouvait être évincé par un coup d'Etat, et leur expérience
historique leur suggéra donc la répétition avec Staline de la manœuvre qui
avait eu lieu avec le Tsar. Mais il y avait une difficulté qui semblait
insurmontable. Dans toute l'Europe, il n'y avait pas un seul Etat agresseur.
Pas un qui fût géographiquement bien placé et avec une armée suffisante pour
une attaque contre
G.- Ceux qui, selon vous, veulent
imposer le Communisme plénier, vont alors armer Hitler qui ne jure que
d'éradiquer la première nation Communiste. Voilà qui, si l'on doit vous croire,
est quelque chose de vraiment très logique pour ces financiers.
R.- C'est que vous oubliez de
nouveau le bonapartisme stalinien. Souvenez-vous que contre Napoléon,
l'étrangleur de
G.- Je ne crois ni aux contes de
fées, ni dans les miracles...
R.- Eh bien, si vous ne voulez pas
croire qu'ils sont capables d'accomplir ce qu'ils avaient déjà fait, alors
attendez-vous à constater l'invasion de l'URSS et la liquidation de Staline
d'ici un an. Vous estimez qu'il s'agirait d'un miracle ou d'un accident, eh
bien préparez-vous quand même à voir cela et à le vivre... Mais, bien que ce
ne soit encore qu'une hypothèse, vous refusez-vous vraiment à croire ce dont je
vous ai parlé ? Si c'est le cas, vous ne commencerez à agir en ce sens qu'au
moment où vous commencerez à en constater les preuves, à la lumière de mes paroles.
G.- Soit, parlons-en alors comme
d'une supposition. Qu'alliez-vous dire ?
R.- Vous aviez, vous-même, il y a
un moment, relevé la coïncidence d'opinion qui eut lieu entre nous. Nous ne
sommes pas actuellement intéressés par l'attaque de
l'URSS, puisque la chute de Staline y
impliquerait la destruction du Communisme, dont l'existence nous intéresse
toujours en dépit du fait qu'il n'est ici que formel, car il nous donne la
certitude du succès lorsque nous réussirons à nous en emparer et à le convertir
en véritable Communisme. Je pense vous avoir donné ainsi la position actuelle
de manière relativement exacte.
G.- Splendide ! Alors la
solution...
R.- Avant tout, il faut nous
assurer qu'il n'y ait pas de risque d'une possible attaque de la part d'Hitler.
G.- Si, comme vous l'assurez, ce
furent EUX qui l'ont fait Führer, ils ont donc barre sur lui et il est forcé de
leur obéir.
R.- Je suis allé trop vite ; je ne
me suis pas exprimé de manière suffisamment exacte, et vous m'avez mal compris.
Il est exact qu'ILS ont financé Hitler, mais cela ne voulait pas dire qu'ils
lui ont révélé leur existence et leurs objectifs. L'ambassadeur Warburg se
présenta sous un faux nom et Hitler ne devina même pas sa race ; il mentit
également à propos de ceux dont il était le représentant. Il déclara à Hitler
qu'il avait été envoyé par les cercles financiers de Wall Street qui étaient
intéressés à financer le mouvement National-Socialiste
dans le but de faire pression sur
G.- Et Hitler l'a cru ?
R.- Cela, nous l'ignorons. Mais
qu'il ait cru ou non nos explications n'était pas si important : notre but
essentiel était de provoquer une guerre, et Hitler incarnait la guerre. Est-ce
que vous comprenez maintenant ?
G.- Oui, je comprends. Alors comme
conséquence, je ne vois pas d'autre moyen de l'arrêter sinon la création d'une
coalition entre l'URSS et les démocraties qui soit
capable d'effrayer Hitler. Car je pense qu'il ne sera pas capable d'attaquer
tous les pays du monde simultanément. Tout au plus, il les attaquerait les uns
après les autres.
R.- Est-ce qu'une solution plus
simple ne vous vient pas à l'esprit ? disons,
contre-révolutionnaire ?
G.- Pour éviter la guerre contre
l'URSS ?
R.- Raccourcissez cette phrase de
moitié... et répétez avec moi "éviter la guerre". N'est-ce pas là une
chose absolument contre-révolutionnaire ? Tout communiste convaincu qui désire
imiter Lénine son idole et les plus grands stratèges révolutionnaires doit
toujours souhaiter la guerre. Rien n'est plus efficace que la guerre pour
rapprocher la victoire de la révolution. C'est là un dogme marxiste-léniniste
que vous devez prêcher. Maintenant, ajoutons ceci : le National-Communisme de
Staline, cette sorte de bonapartisme, est capable d'aveugler l'intelligence des
communistes les plus intégralement pur-sang, au point de les empêcher de voir
que la déviation dans laquelle Staline est tombée, c'est-à-dire de soumettre la
révolution à l'Etat au lieu de soumettre l'Etat à la révolution, et il serait
correct...
G.- Votre haine de Staline vous
aveugle et vous vous contredisez. Ne sommes-nous pas convenus qu'une attaque
contre l'Union Soviétique ne serait pas souhaitable ?
R.- Mais pourquoi la guerre devrait-elle nécessairement
avoir lieu contre l'URSS ?
G.- Contre quel autre pays
voulez-vous donc qu'Hitler fasse la guerre ? Il est assez clair que c'est
contre l'URSS qu'il dirigera son attaque : il le déclare dans tous ses
discours. Quelle preuve de plus vous faut-il ?
R.- Si vous, les hommes du Kremlin,
vous considérez cela comme certain et indiscutable, pourquoi alors avezvous donc provoqué la guerre civile en Espagne ?
N'allez pas me dire que vous l'avez fait pour des raisons purement
révolutionnaires. Staline est incapable de mettre réellement en pratique ne
serait-ce qu'une seule théorie marxiste. S'il y avait place là pour des
considérations révolutionnaires, ce serait une erreur de sacrifier en Espagne
tant d'excellentes forces révolutionnaires internationales. C'est le pays qui
est le plus éloigné de l'URSS, et l'éducation stratégique la plus élémentaire
n'aurait pas permis le gaspillage de telles forces... Comment, en cas de
conflit, Staline serait-il capable d'approvisionner et d'apporter une aide
militaire à une République Soviétique Espagnole ? Mais il avait néanmoins
raison. Il y a là un point stratégique important, un carrefour d'influences
opposées entre les Etats capitalistes... une guerre entre eux aurait pu ainsi
être provoquée. J'admets théoriquement que cette stratégie aurait pu être
juste, mais en pratique, non. Vous voyez bien que la guerre entre les Etats
démocratiques et les Etats fascistes n'a pas éclaté. Maintenant, je vais vous
dire : si Staline pensait par là pouvoir, de lui-même, créer les conditions
suffisantes pour susciter une guerre dans laquelle les Etats capitalistes se
seraient battus entre eux, pourquoi n'admet-il pas, ne serait-ce que
théoriquement au moins, que d'autres également puissent faire la même chose que
ce qui ne lui sembla pas impossible ?...
G.- En admettant votre postulat, on
peut en effet admettre cette hypothèse.
R.- Cela signifie donc qu'il y a un
second point d'accord entre nous : le premier était qu'il ne fallait pas qu'il
y ait de guerre contre l'URSS ; le second est qu'il serait avantageux d'en
provoquer une entre les Etats bourgeois.
G.- Oui, j'en suis d'accord. Mais
est-ce votre opinion personnelle ou
R.- Je l'exprime comme ma propre
opinion. Je n'ai ni pouvoir, ni contact avec EUX. Mais je peux néanmoins confirmer
que sur ces deux points, leur vues coïncident avec celles du Kremlin.
G.- C'est la chose la plus
importante, et c'est pourquoi il est essentiel de s'en assurer avant tout. Mais
j'aimerais savoir sur quoi vous basez votre confiance qu'ILS approuvent cela.
R.- Si j'avais le temps de vous
expliquer la totalité de leur plan, vous connaîtriez les raisons pour
lesquelles ils approuvent notre conclusion. Pour l'instant, je les résumerai à
trois.
G.- Lesquelles ?
R.- L'une est celle que j'avais
déjà mentionnée. Grâce à son intuition naturelle et contre l'avis technique de
Schacht, Hitler, cet individu primaire et sans instruction, a rétabli un
système économique de nature très dangereuse. Ignorant tout des théories
économiques et guidé seulement par la nécessité, il a évincé, comme nous
l'avions fait en URSS, à la fois le capital international et privé. Cela veut
dire qu'il a repris à son avantage exclusif le privilège de créer la monnaie,
et cela, non seulement de la monnaie matérielle, mais aussi des monnaies
financières : il s'est emparé de la machine intacte de falsification (de la
circulation monétaire) et l'a fait travailler au bénéfice de l'Etat. Il est
allé même plus loin que nous, car nous, après l'avoir aboli en Russie, nous
l'avons remplacé par ce système grossier appelé Capitalisme d'Etat : c'était
une victoire très coûteuse, en vue des nécessités de la démagogie pré-révolutionnaire... Je vais vous citer deux faits réels
à titre de comparaison. Et je dirai même qu'Hitler a eu de la chance, car il n'avait
pratiquement pas d'or, et pour cette raison même, il ne fut pas tenté de créer
une réserve d'or. Comme il ne possédait, pour toute garantie financière, que
l'équipement technique et la colossale capacité de travail des Allemands, sa
"réserve d'or" fut la capacité technique et de travail...
c'est-à-dire une chose si totalement révolutionnaire que, comme par magie, il a
radicalement résolu le chômage de plus de sept millions d'ouvriers et de
techniciens.
G.- Mais grâce à un réarmement
croissant.
R.- Qu'est-ce que vient faire votre
réarmement ? Si Hitler est parvenu à ce résultat en dépit de tous les
économistes bourgeois qui l'entourent, il était bien capable, en l'absence de
tout danger de guerre, d'appliquer un tel système aussi à une production de
paix... Vous imaginez-vous ce qui serait arrivé si un tel système avait infecté
un certain nombre d'autres Etats et amené une période d'autarcie ? Par exemple
concernant le Commonwealth. Si vous le pouvez, imaginez alors les effets
contre-révolutionnaires... Le danger n'est cependant pas inévitable, car nous
avons eu cette chance qu'Hitler restaura son système économique, non pas en
fonction de théories antérieures mais empiriquement, et qu'il n'en tira aucune
formulation scientifique... En d'autres termes, comme il ne pensa pas sa
méthode selon un procédé déductif basé sur le raisonnement, il ne put
l'exprimer en termes scientifiques ou en corps de doctrine ; mais il y a
cependant un danger latent qu'une telle doctrine se fasse jour à tout moment, à
la suite d'une déduction, et soit formulée. C'est un danger très sérieux.
Beaucoup plus grave que tous les autres facteurs externes et cruels du National-Socialisme. Nous n'attaquons pas cet aspect dans
notre propagande, car il pourrait se faire qu'à travers les polémiques
théoriques suscitées, nous risquions ainsi de provoquer une formulation et une
systématisation de cette doctrine économique si décisive (5). C'est pourquoi il
n'y a qu'une solution : la guerre !
G.- Et la deuxième raison ?
R.- Si Thermidor triompha avec la
révolution soviétique, ce fut le résultat de l'existence du nationalisme russe
antérieur. Sans le nationalisme, le bonapartisme eut été impossible. Et si
c'est arrivé en Russie où le nationalisme n'était encore qu'embryonnaire,
incarné en la personne du Tsar, alors quels obstacles le marxisme ne doit-il
pas surmonter avec les nationalismes pleinement développés d'Europe occidentale
? Marx se trompait à propos des conditions favorisant le succès de la
révolution. Le Marxisme triompha, non pas dans les pays les plus
industrialisés, mais en Russie où le prolétariat était réduit. Indépendamment
de toute autre raison, notre victoire s'explique là par le fait qu'en Russie il
n'y avait pas de réel nationalisme, alors que, dans les autres pays il était à
son apogée. Vous voyez comment s'est produit sa résurgence sous
l'extraordinaire pouvoir du Nazisme, et comme il est infectieux. Vous comprenez
donc facilement, qu'outre le fait que cela pourrait avantager Staline, la
nécessaire destruction du nationalisme vaut à elle seule une guerre en Europe.
G- En somme, RAKOWSKI, vous avez
énoncé une raison économique et une raison politique. Quelle est donc la
troisième ?
R.- C'est facile à deviner. Nous
avons encore une autre raison : c'est une raison religieuse. Le Communisme ne
peut pas vaincre tant qu'il n'aura pas supprimé le Christianisme encore vivant.
L'Histoire est très parlante à ce propos : la révolution permanente a demandé
dix-sept siècles pour parvenir à sa première et seulement partielle victoire, en
créant la grande division de
G.- Ainsi, je considère
personnellement que vous avez donné une définition de trois points fondamentaux
sur la base desquels un plan peut être établi. Sur cela, je suis bien d'accord
avec vous actuellement. Mais je vous répète mes réserves mentales, c'est-à-dire
mes doutes, sur tout ce que vous avez mentionné, concernant les gens, les
organisations et les faits. Maintenant continuez d'exposer les grandes lignes
de votre plan.
R.- Eh bien, nous y sommes arrivés
en effet. Mais je ferai seulement une réserve préliminaire : je parle de ma
propre responsabilité. Je suis responsable de l'interprétation que j'ai donnée
des points évoqués dans le sens dans lequel ILS les entendent, mais j'admets
qu'ILS puissent considérer un autre plan comme étant plus adéquat pour
atteindre ces trois objectifs, et celui très différent que je vais énoncer
maintenant. Gardez cela à l'esprit.
G.- Très bien, je garderai cela en
tête ; continuez je vous prie.
R.- Nous allons simplifier. Puisque
manque l'objet pour lequel la puissance militaire allemande avait été créée à
savoir nous donner le pouvoir en URSS, l'objectif est désormais de nous donner
une avancée sur tous les fronts et de diriger la poussée hitlérienne non plus
vers l'Est mais vers l'Ouest.
G.- Précisément, mais avez-vous
pensé au plan de réalisation pratique ?
R.- J'ai eu pour cela à
G.- Oui, mais admettez que tout
cela reste problématique.
R.- Problématique, mais pas
insoluble comme vous le pensez. En réalité, les problèmes ne sont insolubles
que lorsqu'ils incluent des contradictions dialectiques subjectives, et même
alors nous considérons une synthèse comme toujours possible et essentielle. Il
suffit de surmonter ce que les métaphysiciens chrétiens désignent comme
"moralement impossible".
G.- Vous vous remettez encore à
théoriser.
R.- C'est à cause de ma formation
intellectuelle : pour moi, c'est essentiel. Les personnes d'une grande culture
préfèrent envisager le concret à partir de la généralisation, et non pas faire
l'inverse. Avec Hitler et Staline, on peut trouver un terrain commun, car tout
en étant des individualités très différentes, ils ont tous deux les mêmes
racines. Si Hitler est un sentimental à un degré pathologique alors que Staline
est au contraire normal, ce sont l'un et l'autre des égoïstes : ils ne sont
idéalistes ni l'un ni l'autre, et c'est pourquoi ce sont tous deux des
bonapartistes, c'est-à-dire de classiques impérialistes. Et si telle est bien
leur position, il n'est plus difficile désormais de leur trouver un terrain
d'entente. Pourquoi pas en effet, s'il a pu s'en trouver un entre une Tsarine
et un Roi de Prusse.
G.- RAKOWSKI, vous êtes
incorrigible.
R.- Vous ne devinez pas ? Si
G.- Et que ressort-il de cette
triple coïncidence ?
R.- S'il y a communauté d'intérêt
alors il y a une possibilité d'entente.
G.- Quoi, entre Hitler et Staline
?... C'est absurde ! Impossible.
R.- En politique, il n'y a rien
d'absurde ni d'impossible.
G.- Imaginons, par simple
hypothèse, qu'Hitler et Staline envahissent
R.- Permettez-moi d'interrompre.
Une attaque ne peut qu'entraîner l'alternative suivante : la paix ou la guerre.
Vous l'admettez ?
G.- Oui, et alors ?
R.- Pensez-vous que l'Angleterre et
G.- Cela me semble très
difficile... à moins que l'Amérique...
R.- Laissons les Etats-Unis de côté
pour l'instant. Serez-vous avec moi d'accord que si Staline et Hitler attaquent
tous les deux
G.- Votre raisonnement est logique,
cela semble impossible.
R.- Dans ce cas, une attaque ou une
guerre serait donc sans intérêt. Elle n'entraînerait pas la destruction des
Etats bourgeois, et la menace hitlérienne contre l'Union Soviétique
continuerait d'exister après la division de
G.- C'est une vue correcte... mais
alors il n'y a pas de solution.
R.- Si, il y a une solution.
G.- Laquelle ?
R.- Que les démocraties attaquent
et n'attaquent pas l'agresseur !
G.- Qu'est-ce que vous dites ?
Qu'est-ce que c'est que cette hallucination ? En même temps attaquer et ne pas
attaquer ?... C'est tout à fait impossible...
R.- Vous le pensez? Allons,
calmez-vous... Est-ce qu'il n'y a pas deux agresseurs? Ne sommes-nous pas
d'accord que, du fait qu'ils sont deux, il n'y aurait pas d'avance ? Qu'est-ce
qui empêche alors l'attaque contre l'un d'eux seulement ?
G.- Que voulez-vous dire par là ?
R.- Simplement que les démocraties
ne déclareront la guerre qu'à un seul agresseur, et que ce sera à Hitler.
G.- Certes, mais c'est une
hypothèse gratuite.
R.- C'est une hypothèse, mais elle
est fondée. Considérez ceci : tout Etat qui doit combattre contre une coalition
d'Etats ennemis a pour objectif stratégique de détruire ceux-ci séparément,
l'un après l'autre. C'est une règle si connue qu'elle n'a pas besoin de preuve.
Aussi vous serez bien d'accord avec moi qu'il n'y a pas d'obstacles à créer de
telles conditions. Je pense donc que la question que Staline ne se sente pas
agressé en cas d'attaque contre Hitler est déjà réglée. N'est-ce pas ? En
outre, la géographie impose cette attitude, et pour la même raison la stratégie
également. Car, aussi stupides que puissent être
G.- Oui, vos arguments semblent
logiques dans le cas où le conflit se limiterait à ces quatre pays, mais en
réalité il n'y en a pas seulement quatre, mais davantage, et la neutralité
n'est pas une petite affaire dans une guerre sur une telle échelle.
R.- Certes, mais l'éventuelle
participation de nombreux pays ne change pas le rapport des puissances. Pesez
bien cela dans votre esprit, et vous venez que la balance de puissances se
conserve, même si d'autres ou éventuellement tous les Etats d'Europe entraient
en guerre. En outre, et ceci est très important, pas un de ces Etats qui
entreront en guerre aux côtés de
G.- Vous oubliez les Etats-Unis.
R.- Vous allez voir dans un moment
que je ne les oublie pas. Je me limiterai à rechercher leur rôle dans la phase
préliminaire du programme qui nous occupe jusqu'ici, et je dirai que l'Amérique
ne pourra pas forcer
G.- Je suis bien d'accord, mais
alors je vous demande de m'expliquer encore une fois la réalisation technique.
R.- Comme vous l'avez vu, étant
donné la coïncidence des intérêts de Staline et de Hitler
en ce qui concerne une attaque de
G.- Et vous croyez cela facile ?
R.- Franchement, non. Il faut une
diplomatie qui soit plus expérimentée que celle de Staline. Cela aurait été
possible avec celui que Staline a décapité, ou avec cet autre qui désormais
croupit à
G.- Encore une fois, je ne
comprends pas vos paradoxes.
R.- Excusez-moi, mais le paradoxe
n'est que d'apparence, c'est cette synthèse qui m'y force. Je voulais dire
qu'avec Hitler il faut jouer franc-jeu à propos des questions concrètes et les
plus pressantes. Il faut lui montrer que l'on ne cherche pas à le pousser à la
guerre sur deux fronts. Par exemple, on doit pouvoir l'assurer et lui prouver
au moment le plus opportun que notre mobilisation se limitera à un petit nombre
de forces, juste ce qu'il faut pour envahir
G.- Mais où est la tromperie alors
?
R.- Je vais vous laisser quelques
minutes pour y réfléchir afin que vous puissiez découvrir par vous-même en quoi
il y a tromperie de Hitler. Mais d'abord, je veux insister sur le fait, et vous
voudrez bien le noter, que le plan que je viens d'indiquer est logique et
normal, et je pense qu'un tel plan doit permettre d'arriver à faire se détruire
entre eux les Etats capitalistes, pourvu que l'on provoque un conflit brutal
entre leurs deux ailes : la fasciste et la bourgeoise. Je répète que le plan
est logique et normal. Comme vous avez pu le voir, il n'y a là nulle
intervention de facteurs mystérieux ou inhabituels. En bref, pour que quelqu'un
puisse réaliser ce plan, "LEUR" intervention n'est pas nécessaire.
Maintenant j'aimerais pouvoir deviner ce que vous pensez : n'êtes-vous pas en
train de vous dire qu'il serait stupide de perdre son temps à vouloir prouver
leur existence improuvable et la puissance qu'ILS détiennent ? N'est-ce pas
vrai ?
G.- Oui, en effet.
R.- Allons soyez franc. Réellement,
ne constatez-vous pas LEUR intervention ? Je vous ai informé, pour vous aider,
que leur intervention existe et est décisive, et que, pour cette raison, le
caractère logique et naturel de ce plan n'est que d'apparence... Est-ce que
vraiment vous ne LES voyez pas ?
G - Très sincèrement, non.
R.- La logique et le caractère
naturel de mon plan n'existent qu'en apparence. Car ce qui serait logique et
naturel, c'est que Hitler et Staline s'infligent
mutuellement la défaite. Pour les démocraties, ce serait une chose simple et
facile que de mettre en œuvre un tel plan. Pour elles, il leur suffirait de
"permettre" à Hitler, notez bien le terme lui permettre, d'attaquer
Staline. N'allez pas me dire que l'Allemagne risquerait d'être vaincue. Si les
distances en Russie et l'épouvantable crainte de Staline et de ses hommes de
main de l'Axe hitlérien et la vengeance de leurs victimes ne suffisent pas à
mettre l'Allemagne à genoux, rien n'empêchera les démocraties, en voyant que
Staline s'affaiblit, de commencer à l'aider avec circonspection et méthode, et
de poursuivre leur aide jusqu'à ce que les deux armées soient totalement
épuisées. Voilà en réalité ce qui serait facile, naturel et logique, si les
motifs et les buts mis en avant par les démocraties et que croient la plupart
de ceux qui les suivent étaient vrais, et non pas ce qu'ils sont en fait, des
prétextes. En fait, il n'existe qu'un but, un seul, c'est le triomphe du
Communisme ; ce n'est pas Moscou qui imposera sa volonté aux démocraties, mais
New York. Ce n'est pas le Komintern, qui l'imposera,
mais le Kapintern, sur Wall Street. Qui d'autre que
Wall Street aurait pu imposer à l'Europe une contradiction aussi évidente et
aussi absolue ? Quelle force peut la mener à son complet suicide ? Une seule
force le peut, et c'est l'argent. L'argent est puissance, et c'est l'unique
pouvoir.
G.- Je serai franc avec vous,
RAKOWSKI : je vous reconnais un talent exceptionnel. Vous possédez une
dialectique brillante, persuasive et subtile : et lorsque cela ne suffit pas,
votre imagination dispose alors des moyens de développer vos plans sous les
plus belles couleurs, d'inventer de brillantes et claires perspectives. Mais
tout cela, tout en provoquant mon enthousiasme, est insuffisant. Il me faut
vous poser un certain nombre de questions, en posant l'hypothèse que je crois
ce que vous venez de dire.
R.- Eh bien je vous donnerai mes
réponses, mais à une seule condition : c'est que vous n'ajoutiez rien à mes
paroles, ni n'en déduirez rien.
G.- Soit, c'est promis. Vous
affirmez qu'ILS empêchent ou empêcheront une guerre germanosoviétique,
qui est pourtant logique du point de vue des Capitalistes ? Me suis-je bien
exprimé ?
R.- Oui, c'est bien exact.
G.- Mais la réalité actuelle est
bien qu'ils ont permis à l'Allemagne de réarmer et de s'étendre. C'est bien un
fait. Je sais, d'après vos explications, que ceci faisait partie du plan
trotskyste, qui s'est écroulé grâce au "nettoyage" qui a lieu
actuellement ; aussi l'objectif est-il maintenant hors d'atteinte. Face à la
nouvelle situation, vous conseillez seulement qu'Hitler et Staline signent un
pacte et se partagent
R.- Cela ne peut pas être garanti.
G.- A quoi bon continuer la
discussion alors ?
R.- Ne vous
emballez pas. La menace contre l'URSS est réelle et existe. Ce n'est pas une
simple hypothèse ni une menace verbale. C'est un fait et un fait contraignant.
ILS ont déjà la suprématie sur Staline, une suprématie irrécusable. Ce qui est
seulement offert à Staline, c'est le choix entre les deux membres d'une
alternative, le droit de choisir mais pas en toute liberté. L'attaque d'Hitler
surviendra de toute manière à son initiative ; ILS n'ont pas besoin de faire
quoi que ce soit pour qu'elle se produise, rien d'autre que de lui laisser la
possibilité d'agir. Telle est la réalité fondamentale et déterminante que vous
aviez oubliée, par suite de votre tournure d'esprit
par trop attachée au Kremlin... L'égocentrisme, mon cher, l'égocentrisme.
G.- Qu'est-ce à dire le droit de
choisir ?
R.- Je vais vous le définir une
fois encore, brièvement, ou bien il y aura une attaque contre Staline, ou bien
on procédera à la réalisation du plan que je vous ai exposé, suivant lequel les
Etats capitalistes européens se détruiront mutuellement. J'ai attiré votre
attention sur cette alternative, mais comme vous le voyez
elle n'est que théorique. Si Staline veut survivre, il sera bien forcé de
réaliser ce plan, proposé par moi et ratifié par EUX.
G.- Et s'il refuse ?
R.- Il ne pourra pas le refuser.
L'expansion et le réarmement de l'Allemagne vont se poursuivre. Quand Staline
devra faire face à cette immense menace, que fera-t-il ? La solution lui sera
alors dictée par son propre instinct de conservation.
G.- Il semble alors que les
événements ne doivent se dérouler que selon LEURS instructions?
R.- Oui, tel est bien le cas.
Naturellement en URSS aujourd'hui les choses en resteront ainsi, mais un jour
ou l'autre, elles se présenteront tout à fait de cette manière. Il n'est pas
difficile de prédire et de suggérer quelque chose, si ce quelque chose est
avantageux à celui qui doit le réaliser: dans le cas présent, à Staline, qui
n'est pas du genre à envisager le suicide. Il est beaucoup plus difficile de
donner un pronostic et de forcer à agir dans le sens désiré quelqu'un à qui ce
n'est pas profitable mais qui doit néanmoins agir, dans le cas présent, les
démocraties. J'ai réservé cette information jusqu'à cet instant afin de vous
donner une image concrète de la situation réelle. Rejetez donc l'idée fausse
que vous seriez les arbitres dans la situation présente, car ce sont EUX les
arbitres.
G.- EUX, à la fois dans le premier
cas et dans le second... Alors, il nous faut traiter avec des ombres ?
R.- Les faits sont-ils des ombres ?
La situation internationale va devenir extraordinaire, mais pas fantomatique :
elle sera réelle, bien réelle. Il n'y a pas là de miracle. La future politique
est ici prédéterminée... Pensez-vous donc que ce
soit l'œuvre de fantômes ?
G.- Enfin, voyons... supposons que
votre plan soit accepté. Mais il nous faut avoir quelque chose de tangible, de
personnel, afin d'être en mesure d'entreprendre des négociations.
R.- Par exemple ?
G.- Quelqu'un muni d'un mandat, un
représentant officiel.
R.- Mais pour quoi faire ? Juste
pour le plaisir de faire sa connaissance ? Pour le plaisir d'une conversation ?
Mettez-vous dans l'esprit que le personnage que vous évoquez, s'il se
présentait, ne vous présenterait aucune lettre de créance avec sceaux et
armoiries, et ne porterait pas un uniforme de diplomate, du moins s'agissant de
quelqu'un venant d'EUX ; s'il devait dire ou promettre quelque chose, ça
n'aurait aucune force juridique ni le sens d'un pacte... Comprenez bien qu'ILS
ne sont pas un Etat. ILS sont ce qu'était l'Internationale avant 1917, et ce
qu'elle est toujours : rien, et pourtant tout. Imaginez, autant que cela soit
possible, que l'URSS entreprenne des négociations avec
G.- Par quoi commenceriez-vous dans
le cas présent ?
R- Très simple : je commencerais
dès demain à sonder Berlin...
G.- A propos d'un éventuel accord
sur l'attaque de
R - Non, pas déjà... je
manifesterais simplement un désir de compromis, et je laisserais percer un
certain désappointement à propos des démocraties. Je mettrais aussi la pédale
douce en Espagne... tout cela serait un encouragement... puis alors je
glisserais un mot sur
G.- Et rien d'autre ?
R.- Non, au début, rien de plus, et
c'est déjà un grand travail diplomatique.
G.- Franchement, sachant les
objectifs qui ont dominé dans la politique du Kremlin jusque maintenant, je ne
vois personne qui aujourd'hui oserait conseiller un pareil changement et aussi
radical dans la politique étrangère. RAKOWSKI, je vous le propose, essayez de
vous transformer par la pensée en celui qui, au Kremlin, aura à prendre la
décision... Sur la base de vos révélations, de vos arguments, de vos hypothèses
et malgré toute votre persuasion, à mon sens il serait impossible de convaincre
qui que ce soit -Moi même, après vous avoir écouté, et
en même temps, c'est indéniable, après avoir été profondément influencé par vos
explications et votre personnalité, je n'ai pas été tenté d'envisager un seul
instant ce pacte Germano-Soviétique comme quelque chose de faisable.
R.- Les événements internationaux
vous y conduiront avec une force irrésistible...
G.- Mais les attendre serait perdre
un temps précieux. Envisagez donc quelque chose de pratique, quelque chose que
je puisse présenter comme une preuve de votre véracité et de votre
crédibilité... Faute de quoi, je n'oserai transmettre la teneur de notre conversation
et les informations que vous m'avez fournies ; j'en rédigerais certes le
compte-rendu de la manière la plus rigoureuse, mais cela irait aux Archives du
Kremlin et y resterait enfoui.
R.- Est-ce qu'il ne suffirait pas
de mentionner qu'on en est venu à considérer que quelqu'un, et même de la
manière la plus officielle, devrait avoir un entretien avec un certain
personnage très important ?
G.- Il me semble que cela serait
quelque chose de concret.
R.- Oui, mais avec qui ?
G.- Ce n'est que mon opinion
personnelle, RAKOWSKI, mais vous avez cité les noms de certains personnages,
d'importants financiers ; si je me souviens bien, vous avez parlé d'un certain Schiff par exemple, puis vous en avez mentionné un autre,
qui avait servi d'intermédiaire auprès d'Hitler pour son financement. Il y a
aussi des politiciens ou des personnes ayant une position importante, qui sont
des LEURS ou, si vous préférez, qui LES servent. Quelqu'un comme cela pourrait
nous aider à démarrer quelque chose de concret. Connaissez-vous quelqu'un ?
R.- Je ne pense pas que cela soit
nécessaire. Réfléchissez... Sur quoi allez-vous négocier ? Probablement sur le
plan que j'ai exposé, n'est-ce pas ? Et pour obtenir quoi ? Actuellement ILS
n'ont rien besoin de faire dans ce contexte. LEUR mission "n'est pas de
faire". Et c'est la raison pour laquelle vous ne pourriez pas obtenir
d'accord pour une action concrète et ne pourriez pas en demander... Gardez cela
à l'esprit attentivement.
G.- Même s'il en est ainsi à votre
avis, il doit y avoir là cependant, d'après ce que vous m'avez dit, une
réalité, futelle même inutile... quelqu'un, une
personnalité qui puisse donner confirmation et crédibilité de la puissance que
vous LEUR attribuez....
R.- Je vais vous donner
satisfaction, bien que je sois sûr que cela soit inutile. Je vous ai déjà dit
que je ne sais pas qui précisément est des LEURS. Mais j'ai eu des assurances à
ce sujet de la part de quelqu'un, qui dut LES avoir connus.
G.- De qui ?
R.- De Trotsky.
C'est de Trotsky que j'ai seulement su que l'un
d'entre EUX avait été Walther Rathenau, bien connu depuis Rapallo. C'est lui le
dernier d'entre EUX qui ait occupé une position politico-sociale en vue, car
c'est lui qui brisa l'isolement économique de l'URSS. Cela, malgré le fait
qu'il était l'un des plus importants millionnaires. Naturellement, cela avait
été aussi le cas de Lionel Rotschild. Ce sont les
deux seuls noms que je peux citer en toute assurance. Bien sûr, je pourrais en
citer aussi d'autres, qui, par ce qu'ils font et de par leurs personnalités, me
font certainement penser qu'ils sont tout à fait des LEURS, mais je ne saurais
dire ce qu'ils dirigent, ni à qui ils obéissent.
G.- Citez les noms de quelques-uns.
R.- Comme institution, il y a la
banque des Kuhn, Loeb & Co, de Wall Street ; à
cette banque appartiennent les familles de Schiff,
Warburg, Loeb et Kuhn. Je dis familles, pour mettre
en évidence plusieurs noms qui sont tous liés entre eux par des mariages : les
Baruch, Frankfurter, Altschul,
Cohen, Benjamin, Strauss, Steinhardt, Blom, Rosenman, Lippman, Lehman, Dreyfus, Lamont, Rotschild, Lord, Mandel, Morgenhau,
Ezekiel, Lasky. Cela fait,
je pense, assez de noms. En pressant ma mémoire, je pense qu'il pourrait m'en
revenir d'autres encore, mais je répète que j'ignore qui parmi eux fait
effectivement partie d'EUX, et je ne peux pas même vous assurer que l'un d'eux
soit du nombre. Je ne veux pas en prendre la responsabilité. Mais ce que je
pense assurément, c'est que l'une quelconque des personnes que j'ai citées,
même celles ne faisant pas partie d'EUX, pourrait cependant LEUR transmettre
toute proposition importante. Mais naturellement, que cette personne quoi
qu'elle soit fasse ou pas partie d'EUX, il ne faut cependant pas s'attendre à
une réponse directe. La réponse sera fournie par des faits. C'est la tactique
qui a invariablement leur préférence, et avec laquelle on doit obligatoirement
compter. Ainsi, si vous tentiez d'entreprendre des initiatives diplomatiques,
adopter la méthode d'une approche personnelle auprès d'EUX serait inutile : il
vous suffirait de vous borner à lancer des idées, à exposer des hypothèses
rationnelles, en fonction de certains facteurs définis mais inconnus. Et il
suffirait ensuite d'attendre.
G.- Vous comprenez bien que je ne
dispose pas actuellement d'un répertoire d'adresses où trouver tous ces gens
que vous avez mentionnés. Je suppose qu'ils se trouvent quelque part mais bien
loin. Où donc ?
R.- Pour la plupart aux Etats-Unis.
G.- Alors comprenez que si nous
décidions devoir agir, cela nous prendrait beaucoup de temps. Or la question
est urgente, et urgente non pas tant pour nous que pour vous !
R.- Pour moi ?
G.- Oui pour vous. Souvenez-vous
que votre procès aura lieu très bientôt. Je ne sais pas, mais je crois pouvoir
avancer sans risque que, si ce dont nous avons discuté ici devait intéresser le
Kremlin, il faudrait que cela les intéresse avant que vous ne comparaissiez
devant le Tribunal : pour vous ce serait essentiel. Je crois donc qu'il est de
votre intérêt de nous proposer quelque chose de plus rapide. La chose la plus
importante est d'obtenir des preuves que vous avez dit la vérité, et cela, non
pas sous un délai de quelques semaines, mais de quelques jours. Si vous y
réussissiez, alors cela vous donnerait d'assez solides assurances quant à la possibilité
de sauver votre vie... Dans le cas contraire, je ne réponds de rien.
R.- Alors finalement, je prendrai
le risque. Savez-vous si Davis est actuellement à Moscou ? Oui, l'Ambassadeur
des Etats-Unis.
G.- Oui, je pense, bien qu'il aurait dû repartir.
R.- Seule une situation
exceptionnelle me donne le droit, contre toutes les règles comme je le
constate, de faire appel à un intermédiaire officiel.
G.- Devons-nous donc penser que le
Gouvernement américain est derrière tout cela ?
R.- Derrière, certes, mais pas
dessous...
G.- Roosevelt alors ?
R.- Qu'en sais-je ? Je ne peux que
tirer des conclusions. Vous êtes constamment obnubilé par la manie de
l'espionnage politique. Je pourrais inventer, pour vous satisfaire, toute une
histoire : mon imagination est plus que suffisante et je dispose d'assez de
dates et de faits véridiques pour donner à mon histoire une apparence de
véracité et une apparence telle qu'elle semble l'évidence même. Mais les faits
connus de tous ne sont-ils pas encore plus évidents ? Et vous pouvez les
compléter par votre propre imagination si vous le voulez. Voyez vous-même.
Souvenez-vous du matin du 24 octobre 1929. Un jour viendra où cette date
apparaîtra dans l'histoire de
G.- Roosevelt est-il l'un d'EUX ?
R.- Je ne sais pas s'il est l'un
d'EUX, ou bien s'il LEUR est soumis. Que voulez-vous savoir de plus ? Je pense
qu'il était conscient de sa mission, mais je ne peux pas vous dire s'il
obéissait sous la pression d'un chantage, ou bien s'il faisait partie de ceux
qui dirigent réellement. Ce qui est vrai, c'est qu'il remplit sa mission, qu'il
réalisa exactement tout ce qui lui avait été assigné. Ne m'en demandez pas
plus, car je n'en sais pas plus.
G.- Dans le cas où l'on déciderait
d'approcher Davis, sous quelle forme conseilleriez-vous de le faire ?
R.- En premier lieu, il vous faut
choisir une personne comme le "baron" ; lui, pourrait servir...
Est-il encore en vie ?
G.- Je l'ignore.
R.- Bien. A vous de choisir la
personne. Votre délégué doit se présenter comme un homme de confiance, pas un
personnage secondaire, et le mieux serait qu'il apparaisse comme un opposant
secret. Il faudra mener habilement la conversation à propos de la situation
délicate (conflictuelle) dans laquelle l'URSS a été mise par lesdites
démocraties européennes, du fait de leur front uni contre le National-Socialisme, d'où la conclusion d'une alliance avec
les impérialismes français et anglais - l'impérialisme contemporain réel - pour
la destruction d'un impérialisme potentiel. Il faut qu'il s'exprime en des
termes qui identifient la fausse position soviétique avec celle également
fausse de la démocratie américaine... qui se voit, elle aussi, forcée de
soutenir l'impérialisme colonial pour défendre la démocratie en Angleterre et
en France. Comme vous le constatez, la question peut se traiter sur un
fondement très logique et solide. Cela fait, il est alors très facile de
formuler une hypothèse d'action : la première, c'est que ni l'URSS ni les
Etats-Unis n'ont intérêt à l'impérialisme européen, ce qui ramène donc la
dispute à une question d'hégémonie personnelle ; c'est qu'en outre, pour des
raisons tant idéologiques qu'économiques,
G.- Mais est-ce qu'elles ne nous
tromperont pas ?... Si elles étaient véridiques en le disant ?
R.- Mais comment le
pourraient-elles ? Staline n'a-t-il pas pleine liberté d'action afin d'aider
Hitler en suffisance ? Est-ce que nous ne lui mettons pas en mains la possibilité
de faire poursuivre la guerre entre les Capitalistes jusqu'au dernier homme et
jusqu'au dernier franc ? Avec quoi pourraient-elles l'attaquer ? Les Etats
occidentaux épuisés auront déjà assez à faire avec la révolution communiste
chez elles, qui par ailleurs a une chance de triompher.
G.- Mais si Hitler s'assurait d'une
victoire rapide et que comme Napoléon il mobilise alors toute l'Europe contre
l'URSS ?
R.- Voilà qui est bien improbable.
Et vous oubliez l'existence des Etats-Unis. Vous négligez le facteur de
puissance, plus important encore. N'est-il pas naturel que l'Amérique, imitant
en cela Staline, aiderait alors pour sa part les Etats démocratiques ? Si l'on
devait coordonner contre la montre l'aide aux deux groupes de combattants, on
serait assuré, à coup sûr, d'une extension continue de la guerre.
G.- Et les Japonais ?
R.- Est-ce que
G.- Non, si cela dépendait de moi,
j'essaierais... Mais pensez-vous que le délégué... ?
R.- J'en suis certain. Je n'ai
jamais eu l'occasion de lui parler, mais veuillez noter un détail : la
nomination de Davis fut annoncée en novembre 1936. On doit assumer que
Roosevelt avait pensé bien plus tôt à l'envoyer, et que dans cette intention il
entreprit les démarches préliminaires ; nous savons tous que l'examen de la
question et les explications officielles de la nomination prennent plus de deux
mois. Donc apparemment, sa nomination fut acquise en août... Et que se
passa-t-il en août? C'est en août que Zinoviev et Kamenev furent fusillés. Je
suis prêt à jurer que sa nomination s'est faite en vue d'une nouvelle
implication, de LEUR part, dans la politique de Staline. Oui, je le pense
assurément. Avec quelle agitation intérieure n'a-t-il pas dû alors entreprendre
son voyage, en voyant tomber l'un après l'autre les chefs de l'opposition dans
des purges successives. Savez-vous s'il assista au procès de Radek ?
G.- Oui.
R.- Vous le verrez. Entretenez-vous
avec lui. Il attend cela depuis plusieurs mois.
G - Nous devons maintenant en
terminer pour cette nuit, mais avant de nous séparer je veux encore savoir
quelque chose. Faisons l'hypothèse que tout ce dont nous avons parlé se vérifie
et que tout se déroule avec un plein succès. "ILS" vont poser des
conditions particulières. Pouvez-vous deviner de quoi il pourrait s'agir ?
R.- Ce n'est pas difficile à
deviner. La première condition sera de mettre fin aux exécutions de
communistes, c'est-à-dire des trotskystes comme vous les appelez. Ensuite,
naturellement, ils demanderont l'établissement de plusieurs zones d'influence,
comme je l'ai déjà mentionné. Ce seront les frontières qui devront délimiter le
Communisme formel du Communisme réel. C'est la condition la plus importante. Il
y aura là des concessions réciproques, pour une aide temporaire mutuelle
pendant la durée du plan et le cours de son exécution. Vous constaterez, par
exemple, ce phénomène paradoxal que tout un tas de gens, ennemis de Staline, se
mettront à l'aider ; sans qu'il doive s'agir nécessairement de prolétaires ni
d'espions professionnels. Des personnes d'influence apparaîtront à tous les
niveaux de la société, même à des niveaux très élevés, qui se mettront à aider
le Communisme formel stalinien, à partir du moment où il deviendra, sinon réel,
mais du moins un Communisme objectif. M'avez-vous compris ?
G.- Un peu. Vous enveloppez ces
choses sous une casuistique si impénétrable.
R.- S'il nous faut en terminer, je
ne peux que m'exprimer de cette manière. Mais voyons si je ne peux cependant
pas vous aider à mieux comprendre. Il est bien connu que le Marxisme s'est
appelé hégélien. C'est ainsi que s'est vulgarisée cette doctrine. L'idéalisme
hégélien est une variante, répandue pour l'esprit occidental mal informé, du
mysticisme naturel de Spinoza. EUX sont spinosistes, ou peut-être devrait-on
plutôt dire à l'inverse que le Spinosisme c'est EUX, en ce sens qu'il ne fut
qu'une version, appropriée à l'époque, de LEUR propre philosophie, qui, elle,
est beaucoup plus ancienne et d'un niveau beaucoup plus élevé. Après tout, un
hégélien et pour cette raison même un adepte de Spinoza était fidèle à sa foi,
mais seulement temporairement, tactiquement. La question ne se situe pas comme
le prétend le Marxisme, à savoir que la synthèse s'élève comme le résultat de
l'élimination des contradictions. C'est comme résultat d'une fusion mutuelle
des opposés que de la thèse et de l'antithèse s'élève en tant que synthèse la
réalité, la vérité, comme une harmonie finale entre ce qui est subjectif et
objectif.
N'apercevez-vous pas cela déjà ? A
Moscou, il y a le Communisme, à New York le Capitalisme : c'est la thèse et
l'antithèse. Analysez alors l'un et l'autre. Moscou, c'est le Communisme
subjectif mais aussi le Capitalisme objectif, le Capitalisme d'Etat. New York,
c'est le Capitalisme subjectif, mais le Communisme objectif. Une synthèse
existe sur un plan personnel, la vérité : c'est
* * *
L'entretien
avait duré environ six heures. J'avais donné une deuxième fois de la drogue à
RAKOWSKI. La drogue à l'évidence, opéra bien, quoique je ne pusse le vérifier
que par certains symptômes d'animation. Mais je pense que RAKOWSKI aurait parlé
exactement de la même manière s'il avait été à l'état pleinement normal.
Manifestement, le sujet de la conversation touchait à sa spécialité, et il
était passionné d'exposer ce dont il avait parlé. Car si ce qu'il disait était
vrai, il avait alors, de tous ses efforts, tenté de faire triompher ses idées
et son plan. Et si c'était faux, c'était la marque d'une imagination
extraordinaire, et cela constituait alors une formidable manœuvre pour sauver
sa vie déjà pratiquement perdue.
J'étais
d'opinion que ce que j'avais entendu ainsi ne pouvait guère avoir d'importance.
Je ne suis pas doté d'une érudition suffisante pour en comprendre
l'universalité et les perspectives. Lorsque RAKOWSKI aborda la partie la plus
importante de son sujet, je ressentis la même impression à ce moment-là que
lorsque je vis pour la première fois ma propre radiographie sur l'écran de
l'appareil à rayons X... Mes yeux étonnés virent apparaître quelque chose de
trouble et de sombre, quoique réel. Quelque chose comme une apparition. Il me
fallait coordonner l'image et les mouvements, les corrélations et les actions
jusqu'au degré où il fût possible de deviner à l'aide de l'intuition logique ce
dont il s'agissait.
Je pense que
je venais d'observer pendant plusieurs heures "une radiographie de la
révolution" à l'échelle mondiale. Il est possible que cela ait en partie
échoué, ou ait été déformé par suite des circonstances et des personnalités qui
la reflétaient. Ce n'est pas pour rien en effet que le mensonge et la
dissimulation sont permis dans la lutte révolutionnaire et y sont acceptés
comme la norme de moralité. Et RAKOWSKI, en tant que dialecticien passionné
doué d'une grande culture et orateur de toute première classe, est d'abord et
avant tout un révolutionnaire fanatique.
J'ai relu la
conversation à de nombreuses reprises, et chaque fois j'ai ressenti mon
incompétence sur ces questions. Ce qui m'avait semblé jusque là, pour moi et
pour le monde entier, être la vérité et la réalité d'évidence, aussi ferme que
des blocs de granit, ce sur quoi l'ordre social s'établit comme sur le roc
immuable et permanent, tout cela se mua alors en un épais brouillard.
Apparaissaient là des forces colossales, incommensurables et invisibles, dotées
d'un impératif catégorique, et en même temps désobéissantes, menteuses et
titanesques : quelque chose comme le magnétisme, l'électricité ou l'attraction
de la terre. En présence de cette révélation phénoménale, je me sentais comme
un homme de l'Age de pierre, la tête encore toute pleine des superstitions
primitives concernant les phénomènes de la nature, qui aurait été soudain
transporté un soir dans le Paris actuel. Et je suis encore plus stupéfait qu'il
pourrait l'être.
A bien des
reprises, je me refusai d'admettre cette histoire. Au départ, je me persuadai
que tout ce que racontait RAKOWSKI n'était que le fruit de son imagination.
Mais même m'étant convaincu ainsi être le jouet de l'un des plus grands romanciers
du monde, c'est en vain que je cherchais à trouver par quelles forces
suffisantes, par quelles raisons logiques et par quels gens dotés de
personnalités assez puissantes, pouvoir alors expliquer les gigantesques
progrès de
Quoi qu'il en
soit, je n'ai aucune chance de la voir. Ma position ne me permet pas
d'envisager avec beaucoup d'optimisme la possibilité pour moi de survivre à
plus ou moins brève échéance. Mais ce suicide des Etats bourgeois d'Europe dont
parla RAKOWSKI et qu'il prouve être inévitable, serait bien pour moi, qui ai
été initié à ce secret, la preuve magistrale et définitive.
* * * * * * *
Après que
RAKOWSKI eut été ramené à sa cellule, Gabriel resta un certain temps plongé
dans ses pensées. Je le regardai, mais sans le voir, et en fait mes propres
idées et conceptions avaient perdu pied, étaient en quelque sorte en suspens.
"Comment
considérez-vous tout cela ?" demanda Gabriel.
"Je ne
sais pas, je ne sais pas", répliquais-je, et c'était vrai. Mais j'ajoutai
: "Je pense que voilà un homme étonnant, et si nous avons affaire à une
falsification, alors elle est extraordinaire ; en tout cas c'est un trait de
génie".
"C'est
pourquoi, si nous avons le temps, nous devrons avoir là dessus un échange de
vues... je m'intéresse toujours à votre opinion en tant que celle d'un profane
et celle d'un médecin. Mais maintenant, il faut mettre sur pied notre
programme. J'ai besoin de vous en tant que spécialiste, mais comme d'un homme
modeste. Ce que vous avez entendu du fait de votre fonction un peu particulière
est peut-être du vent et de la fumée que le vent emportera, mais ce peut être
aussi quelque chose dont l'importance est insurpassable. Une terminologie
restrictive est ici inappropriée. Etant donné cette possibilité, un puissant
sentiment de prudence me force à limiter le nombre de personnes qui en soient
au courant. Pour le moment, il n'y a que nous deux qui sachions.
L'homme qui a manipulé l'appareil d'enregistrement ne connaît pas le français.
Et le fait que nous n'ayons pas parlé en russe ne fut pas un caprice de ma
part. En bref, je vous serais reconnaissant d'être le traducteur. Dormez
quelques heures. Et dès que possible mettez-vous à la traduction et écrivez la
conversation, que le technicien reproduira pour que vous l'écoutiez. Ce sera un
travail difficile. Je vais donner des instructions pour qu'il se mette d'accord
sur l'heure avec vous. Vous ne savez pas dactylographier, et l'enregistreur
devra donc fonctionner très lentement. Quand vous aurez achevé la version
française, je la lirai. Il faudra ajouter quelques remarques et épigraphes : je
le ferai. Pouvez-vous vous servir d'une machine à écrire ?"
"Très
mal, seulement en tapant avec deux doigts."
"Bien,
débrouillez-vous ainsi tout de même. Mais faites, je vous prie, le moins de
fautes possible."
Gabriel appela
le technicien. Nous nous mîmes d'accord pour commencer à 11 heures, et il était
déjà 7 heures. Je partis dormir un peu. On m'appela ponctuellement. Nous nous
installâmes dans mon petit bureau. Gabriel m'avait demandé de faire deux exemplaires
de la traduction. J'en fis trois, pour en garder un pour moi. Je pris le risque
car il était parti pour Moscou. Je ne regrette pas d'en avoir eu le courage.
* * * * * * *
EPILOGUE
Comme on le
sait, Staline suivit les conseils de RAKOWSKI. Il fit un pacte avec Hitler. Et
Le secret de
ces changements de politique peut être compris à la lumière d'une conversation
ultérieure entre Gabriel et le Dr. Landowsky qui
figure dans un chapitre postérieur du livre "Symphonie en rouge
majeur". En voici quelques brefs extraits.
Gabriel - Vous
souvenez-vous de la conversation avec RAKOWSKI ?... Savez-vous qu'il ne fut pas
condamné à mort ? Bien, sachant tout cela, vous ne serez pas surpris que le
Camarade Staline ait cru sage de tenter ce plan en apparence si étrange... Avec
ce plan, on ne risque rien, et au contraire on peut gagner beaucoup... Pressez
votre mémoire, et vous serez à même de comprendre bien des choses.
Le Docteur- Je
me souviens assez bien de tout. N'oubliez pas que j'ai
entendu la conversation à deux reprises, que je l'ai écrite les deux fois, et
qu'en plus je l'ai traduite... Puis-je savoir si vous connaissez les gens que
RAKOWSKI évoquait par ILS ou par EUX ?
Gabriel.- Pour
vous manifester ma confiance je vous répondrai que non ! Nous ne savons pas en
toute certitude qui ILS sont, mais finalement une grande part de ce que dit
RAKOWSKI s'est vu confirmé ; par exemple, il est exact que Hitler fut financé
par les banquiers de Wall Street. Beaucoup de ce qu'il dit encore s'est avéré
également vrai. Tous ces mois au cours desquels je ne vous ai pas vu, je les ai
consacrés à une investigation relative aux informations de RAKOWSKI. Il est
vrai que je n'ai pas réussi à déterminer précisément qui fait partie de ces
remarquables personnages, mais c'est un fait qu'il existe là une espèce de
cercle constitué de financiers, de politiciens, d'hommes de science, et même
d'ecclésiastiques de haut rang, très riches et puissants, qui occupent des
postes élevés. Si l'on doit juger de leur idéologie par ses résultats
(essentiellement en tant qu'ils sont des intermédiaires), elle semble étrange
et inexplicable, du moins à la lumière des conceptions usuelles... puisqu'en
fait celle-ci offre une grande similitude avec l'idéologie communiste. Bien
sûr, il s'agit d'idées communistes très particulières. Mais laissons de côté
ces questions concernant leur caractère, leur genre d'affaires et leur profil ;
reste qu'objectivement, selon l'expression de RAKOWSKI, ceux-ci, imitant
Staline aveuglément dans ses actions et ses erreurs, édifient le Communisme.
Ils suivirent l'avis de RAKOWSKI presque à la lettre. Il ne se passa rien de
concret, mais ils n'opposèrent pas de refus et ils ne déchirèrent pas leurs
vêtements d'horreur. Bien au contraire, ils écoutèrent tout avec une grande
attention. L'Ambassadeur Davis évoqua avec précaution les procès passés, et
alla même jusqu'à suggérer que l'on gagnerait beaucoup dans l'opinion publique
américaine par une amnistie rapide en faveur de RAKOWSKI. Il fut très observé
durant les procès en mars. Comme de naturel il assista en personne à tous. Nous
ne l'autorisâmes pas à se faire accompagner de techniciens, pour éviter tout
risque qu'ils "télégraphient" avec les accusés. Lui n'est pas un
diplomate professionnel et il ne connaît pas les techniques particulières. Il
se vit donc obligé de regarder les accusés tout le temps, essayant de leur
parler le plus possible avec les yeux selon moi, et nous pensons qu'il réussit
à stimuler le moral de Rosenholz et de RAKOWSKI. Ce
dernier confirma l'intérêt que Davis lui avait manifesté durant le procès, et
confessa qu'il lui avait fait un signe secret de salut maçonnique. A la suite
de quoi il y eut encore une chose étrange, qui ne peut être objet de
falsification. Le 2 mars, à l'aube, on reçut un message radio d'une station
très puissante disant : "Amnistie, ou bien le danger Nazi va s'accroître"...
Le radiogramme était chiffré avec le chiffre de notre ambassade à Londres. Vous
pouvez imaginer qu'il s'agissait donc de quelque chose de très important.
Le Docteur -
Mais la menace n'était pas réelle ?
G.- Comment
donc pas réelle ? C'est le 12 mars que se terminèrent les débats du Tribunal
Suprême, et à 9 heures le même soir le Tribunal commença ses délibérations. Et
le même 12 mars à 5 heures 30 du matin, Hitler ordonna à ses divisions blindées
de pénétrer en Autriche. Naturellement ce fut une simple promenade militaire !
Tout cela faisait-il matière suffisante à réflexion? Ou
bien devions-nous être assez stupides pour considérer le salut discret de
Davis, le radiogramme, le chiffre, la coïncidence de l'invasion avec le verdict
et aussi le silence de l'Europe comme étant de simples hasards ?
Non, de fait,
nous ne LES avons pas vus, mais nous avons entendu LEUR voix, et compris leur
langage.
Note de G. Knupfer
Il serait
superflu d'ajouter un long commentaire. Qu'il suffise d'énoncer l'évidence :
c'est l'un des documents politiques les plus importants du siècle. Beaucoup
d'entre nous connaissaient depuis des décennies les faits rapportés ici, mais
c'est la première fois que nous en obtenons l'aveu circonstancié et détaillé
par quelqu'un qui faisait partie du cercle très restreint des véritables
organisateurs du complot. A l'évidence RAKOWSKI était l'un d’EUX.
L'évidence
interne de ce document et le fait que les événements ultérieurs se déroulèrent
exactement selon le plan indiqué constituent une
double preuve de la véracité de cette histoire. L'ouvrage dont ce texte est
tiré est un document essentiel pour tous ceux qui veulent comprendre les
événements qui surviennent dans le monde et leur cause, et aussi pour apprendre
à connaître ce qui seul peut stopper les conquêtes de la révolution : le
pouvoir exclusif d'émission des monnaies doit impérativement être rendu aux
Etats, et cela partout. Si on ne le fait pas à temps, le Communisme vaincra.
* * * * * * *
Notes
1) Sachons que la notion de classe, bien que placée au
centre de la théorie marxiste, est restée indéterminée (cf. La lutte
des classes, Raymond Aron,
éd. Gallimard, 1964, collection Idées, chap. 11). Comment en effet
définir une classe ? à partir de quels critères ?
Faut-il la définir par la fortune ? la profession ? par l'influence politique ou par l'appartenance à un parti
politique ? par le type de culture ou par l'éducation
? Cette notion marxiste des classes
n'est en vérité qu'une notion relative et subjective conçue a priori,
notion prétendument inférée à partir du seul examen de faits limités dans
le temps et dans l'espace (à savoir de la condition des ouvriers dans les
manufactures anglaises des années 1850), et vue de surcroît selon une
perspective déformante, ce qui fait qu'elle échappe à toute définition spécifique
qui pourrait permettre quelque prévision historique par une démarche logique et
expérimentale (bien qu'il n'existe pas de science de l'histoire, car, en
histoire, deux événements espacés dans le temps ne sont jamais liés
ontologiquement par un moyen terme homogène). Les mots "classe" et "prolétariat" sont en réalité
des êtres de raison ou de pensée sécrétés par le cerveau de Karl Marx pour les
besoins de sa cause : détruire la société bourgeoise ou capitaliste en
lui suscitant son contraire, et en utilisant pour cela les « have
not » (c'est-à-dire ceux qui n'ont rien),- voire les frustrés,- qui
doivent absolument représenter le prolétariat - ce qui n’est d’ailleurs qu’un
attrape-nigaud, car Marx vise le gouvernement mondial luciférien. Le marxisme,
l'« opium des intellectuels », par son principe de la lutte des
classes, incite tous les infériorisés du moment à la révolte en leur promettant
le paradis sur la terre par l'instauration du communisme, régime pris comme fin
de l'histoire, « erreur cardinale qui constitue une transfiguration
religieuse d'un régime extraordinairement prosaïque », disait Raymond Aron
(émission télévisée Apostrophes, 23 septembre 1983). Raymond Aron
n’avait vu que le côté exotérique du sujet. Nous sommes plutôt là en présence
d'une gnose (connaissance illuminative et subjugante
réservée aux seuls adeptes et initiés d'une secte) et d'une parodie de la
doctrine millénariste. « Le marxisme, dit pertinemment Jules Monnerot, est une prédication eschatologique déguisée en
savoir scientifique, une pseudo-science » (Sociologie
de
Ajoutons
que pour que cette lutte des classes persiste jusqu'à l'avènement du
communisme, il faut un antagonisme permanent de la bourgeoisie et du
prolétariat, et par conséquent que ces deux termes antagonistes restent
identiques à eux-mêmes, ce qui suppose une cristallisation dogmatique démentie
par l'histoire, la mobilité sociale caractérisant les sociétés industrielles
modernes, mobilité qui tend à faire disparaître « la conscience de
classe » et les sentiments révolutionnaires.
Nous soulignerons également la contradiction insurmontable
du marxisme et son inconséquence interne en remarquant que Marx, la tête de
l'intelligentsia communiste et le père des communistes initiés et conscients, a
une conception « mobiliste » ou évolutive de la vérité, et en
remarquant également que la théorie de la vérité en évolution, en affrontant sa
propre loi et en se soumettant à ses propres critères (première condition à
laquelle doit satisfaire toute théorie de la connaissance), s'oppose à
elle-même, comme le marxisme dont la caducité est donnée dans la notion de la
dialectique elle-même (cf. la célèbre « triade » hégélienne que Marx
avait reprise religieusement dans son « Capital » en la baptisant « formule
sacramentelle » : thèse + antithèse = synthèse.- Cf. Œuvres
choisies, vol. I, La métaphysique de l'économie politique, I. La méthode,
Première observation, p. 178, éd. Gallimard, collection Idées, nrf, 1963, p. 178). Si, en effet, un philosophe (je
dirais plutôt un « idéosophe », la formule
de Jacques Maritain) soutient que sa doctrine n'est qu'un moment très bref de
l'évolution, il ne reste plus qu'à attendre sa disparition et son remplacement
par une autre, et ainsi de suite.
2) Weishaupt, fondateur officiel
des Illuminés de Bavière, le plus fameux conspirateur qui ait paru, dit
Louis Blanc, était imprégné de sentiments antichrétiens, voire d'une haine
satanique. Il avait été à l'école de Voltaire... l'incarnation de la haine.
Voici ce qu'en dit Barruel : «Les services de
Voltaire furent constamment ceux d'un homme qui a tous les talents des
sophistes et des littérateurs ensemble ; qui les consacre tous à sa guerre contre
le Christ. Pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, il n'eut point
d'autre objet. Il le disait lui-même : ce qui m'intéresse, c'est
l'avilissement de l'infâme, c'est-à-dire du Christianisme. Cette haine de
Jésus-Christ et de Sa Religion, il la soufflait sans cesse aux conjurés. Il
écrivait à l'un : 'Engagez tous les frères à poursuivre l'infâme de vive
voix et par écrit, sans lui donner un moment de relâche'; il mandait à
l'autre: 'Faites tant que vous pourrez les plus sages efforts pour écraser
l'infâme'; à d'autres encore : 'On oublie que la principale occupation
doit être d'écraser le monstre'; et dans sa bouche, le monstre, comme
l'infâme, était toujours Jésus-Christ et Sa Religion. La haine avait pénétré
Voltaire jusqu'à la moelle des os, c'était la haine incarnée contre le Christ.
Il en était arrivé à signer ses lettres : Christmoque
(je me moque du Christ) pour que chacune de ses paroles, jusqu'à la
dernière, fût un blasphème. Et c'est à cet homme, à ce blasphémateur du Christ,
qui n'eut d'émule en blasphème contre le Fils de Dieu que dans l'enfer, c'est à
lui que
Qu'était
Voltaire à côté de Weishaupt ? Peu de chose : un
philosophe à côté du fondateur de la maçonnerie Illuminée ! Et pourtant, Weishaupt ne connut pas les mêmes sollicitations
artistiques de
Weishaupt fut
converti par la grâce de Dieu et Voltaire hurlait avant de mourir afin qu'on
lui amène un prêtre. Il voulait se confesser pour éviter la damnation
éternelle, mais les `frères' firent barrage à sa requête... Voltaire fut très
probablement damné mais il eut sa statue et les adolescents sont endoctrinés à
ses idées délétères...
L'Ordre des " Illuminati
" a été créée par Adam Weishaupt, un professeur de loi
Canonique à l'Université d'Ingolstadt en Allemagne. Etant né un 6 février 1748
dans une famille Juive, puis converti, il devint Jésuite. Franc-maçon, s'étant
séparé de l'Eglise Romaine Catholique, il était lourdement impliqué dans la
pratique de la sorcellerie. Certains pensent que c'est son portrait et non
celui de G. Washington qui est imprimé sur le billet vert. Cet Ordre visait à :
Ø
établir
un Nouvel Ordre Mondial...
Ø détruire toutes les démocraties...
Ø détruire le Christianisme...
Ø introduire un Communisme mondial en
abolissant toute forme de droit à la propriété individuelle...
Ø
et
finalement remettre le pouvoir à Lucifer, leur dieu et l'introniser à la tête
du Gouvernement Mondial. (N.d.l.r.)
3) Le
Point 6 de Wilson se lisait comme suit : "L'évacuation de tout territoire
Russe et un règlement de toute question intéressant
4) On note que par deux fois RAKOWSKI
mentionne Staline comme le chef de Lénine : il peut s'agir d'une erreur.
5) La question
d'une formulation scientifique de cette question et la proposition d'un
programme économique correspondant ont été l'objet d'une étude attentive des
éditeurs de ce livre et de leurs amis pendant des années. Leurs conclusions ont
été publiées. Dans un livre du traducteur
anglais du présent ouvrage intitulé " The Strugle
for the world power " (2e édition, 1963) il a exposé une
solution complète de la question monétaire et à la page 237, tout un programme
économique, politique et social. Ses conclusions peuvent être fournies sur
demande à son éditeur C 0 Bloomfield Books, 26 Meadow
Lane, Sudbury, Suffolk COIO 6TD, Angleterre.
* * * * * * *
Gavriil Gavriilovitch
KUSMIN, le 26 janvier 1938.
- - - - - - - - - - -