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 À Notre-Dame de France

La politique française

"regnum Galliæ, regnum Mariæ" 

3/7

 

 " Vive le Christ qui est Roi de France ! "

(Pape saint Pie X, le 13 décembre 1908, à Mgr Touchet, lors de la lecture du

décret de béatification de Jeanne d'Arc)

 

 Pape Pie XI., encyclique Divini illius Magistri, 31 décembre 1929 - sur l'éducation :

 

" [...] Nous faisant l'écho du divin Maître, Nous avons adressé de salutaires paroles, tantôt d'avertissement, tantôt d'exhortation, tantôt de direction aux jeunes gens et aux éducateurs, aux pères et aux mères de famille, sur différents points de cette éducation chrétienne. Nous y avons mis cette sollicitude qui convient au Père commun de tous les fidèles, et cette insistance, en temps et hors de temps, qui est le devoir du Pasteur, comme l'enseigne l'Apôtre : ' Insiste à temps et à contretemps, reprends, supplie, menace avec une inaltérable patience et toujours en instruisant ' (II Timothée, 4 : 2). Insistance plus que jamais nécessaire à notre époque, où nous n'avons que trop à déplorer une absence si complète de principes clairs et sains, même sur les problèmes les plus fondamentaux.

" [...] En vérité, on n'a jamais autant que de nos jours discuté sur l'éducation ; aussi, les inventeurs de nouvelles théories pédagogiques se multiplient-ils. On imagine, on propose, on discute des méthodes et des moyens propres non seulement à faciliter l'éducation, mais à créer même une éducation nouvelle, d'efficacité infaillible, qui soit capable de disposer les nouvelles générations à la félicité terrestre si convoitée.

" [...] Il est donc de suprême importance de ne pas errer en matière d'éducation, non plus qu'au sujet de la tendance à la fin dernière [et la fin dernière de tout homme], à laquelle est intimement et nécessairement liée toute l'œuvre éducatrice. En fait, puisque l'éducation consiste essentiellement dans la formation de l'homme, lui enseignant ce qu'il doit être et comment il doit se comporter dans cette vie terrestre pour atteindre la fin sublime en vue de laquelle il a été créé, il est clair qu'il ne peut y avoir de véritable éducation qui ne soit tout entière dirigée vers cette fin dernière. Mais aussi, dans l'ordre présent de la Providence, c'est-à-dire depuis que Dieu s'est révélé dans son Fils unique, qui seul est ' la Voie, la Vérité et la Vie ' [et dans son Fils unique seul à la fois Dieu et homme, mais homme parfait, non déchu], il ne peut y avoir d'éducation complète et parfaite en dehors de l'éducation chrétienne.

" [...] Pareillement, des principes énoncés ressort clairement et avec évidence l'excellence, peut-on dire incomparable, de l'œuvre de l'éducation chrétienne, puisqu'elle a pour but, en dernière analyse, d'assurer aux âmes de ceux qui en sont l'objet la possession de Dieu, le Souverain Bien, et à la communauté humaine le maximum de bien-être réalisable sur cette terre ; ce qui s'accomplit de la part de l'homme de la manière la plus efficace qui soit possible, lorsqu'il coopère avec Dieu au perfectionnement des individus et de la société. [...]

" L'éducation est nécessairement œuvre de l'homme en société, non de l'homme isolé. Or, il y a trois sociétés nécessaires, établies par Dieu, à la fois distinctes et harmonieusement unies entre elles, au sein desquelles l'homme vient au monde. Deux sont d'ordre naturel : la famille et la société civile ; la troisième, l'Église, est d'ordre surnaturel. En premier lieu, la famille, instituée immédiatement par Dieu pour sa fin propre, qui est la procréation et l'éducation des enfants. Elle a pour cette raison une priorité de nature et, par suite, une priorité de droits, par rapport à la société civile [car la famille existait avant la société, avant l'État]. Néanmoins, la famille est une société imparfaite, parce qu'elle n'a pas en elle-même tous les moyens nécessaires pour atteindre sa perfection propre, tandis que la société civile est une société parfaite, car elle a en elle tous les moyens nécessaires à sa fin propre, qui est le bien commun temporel. Elle a donc, sous cet aspect, c'est-à-dire par rapport au bien commun, la prééminence sur la famille, qui trouve précisément dans la société civile la perfection temporelle qui lui convient.

" La troisième société, dans laquelle l'homme, par le baptême, naît à la vie divine de la grâce, est l'Église, société d'ordre surnaturel et universel [d'où le terme catholique], société parfaite aussi, parce qu'elle a en elle tous les moyens requis pour sa fin, qui est le salut éternel des hommes. A elle donc la suprématie dans son ordre.

" En conséquence, l'éducation, qui s'adresse à l'homme tout entier, comme individu et comme être social, dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce, appartient à ces trois sociétés nécessaires, dans une mesure proportionnée et correspondant à la coordination de leurs fins respectives, selon le plan établi par la Providence divine.

" Et d'abord elle appartient d'une manière suréminente à l'Église à deux titres d'ordre surnaturel, que Dieu lui a conférés à elle exclusivement, et qui sont, pour ce motif, absolument supérieurs à tout autre titre d'ordre naturel [Dieu étant l'Auteur et le Maître de la nature].

" Le premier titre se trouve dans la mission expresse et l'autorité suprême du magistère que son divin Fondateur lui a données : ' Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé ; et voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles ' (S. Matthieu, 28 : 18-20). A ce magistère, le Christ a conféré l'infaillibilité [ce qui est logique puisqu'Il a dit à ses apôtres qu'Il est avec eux jusqu'à la consommation des siècles, ou alors on ne verrait pas la raison de sa présence continuelle par son Esprit de vérité et par le sacrement de l'Eucharistie], en même temps qu'Il donnait à l'Église la mission d'enseigner sa doctrine. Il en résulte que celle-ci ' a été établie par son divin Auteur comme la colonne et le fondement de la vérité pour enseigner à tous les hommes la foi divine, pour en conserver entier et inviolé le dépôt qui lui a été confié, pour conduire et conformer les hommes, leurs mutuelles relations et leurs actions, à l'honnêteté des mœurs et à l'intégrité de la vie selon la règle de la doctrine révélée ' (Pie IX, Let. Quum non sine, 14 juillet 1864).

" Le second titre est la maternité surnaturelle par laquelle l'Église, Épouse immaculée du Christ, engendre, nourrit et élève les âmes dans la vie divine de la grâce par ses sacrements et son enseignement. C'est pourquoi saint Augustin affirme à bon droit que ' celui-là n'aura pas Dieu pour père qui aura refusé d'avoir l'Église pour père ' (De Symbolo ad catech. XIII). [...]

" Or, cette fin, ce bien commun d'ordre temporel, consiste dans la paix et la sécurité dont les familles et les citoyens jouissent dans l'exercice de leurs droits, et en même temps dans le plus grand bien-être spirituel et matériel possible en cette vie, grâce à l'union et à la coordination des efforts de tous [où en est actuellement, en l'an 2000, notre monde dit moderne?]. La fonction de l'autorité civile qui réside dans l'État est donc double : protéger et faire progresser la famille et l'individu, mais sans les absorber ou s'y substituer.

" En matière donc d'éducation, c'est le droit, ou pour mieux dire le devoir, de l'État de protéger par ses lois le droit antérieur, défini plus haut, qu'a la famille sur l'éducation chrétienne de l'enfant, et, par conséquent aussi, de respecter le droit surnaturel de l'Église sur cette même éducation.

" [...] D'une manière générale, c'est encore le droit et le devoir de l'État de protéger, selon les règles de la droite raison et de la foi, l'éducation morale et religieuse de la jeunesse, en écartant ce qui, dans la vie publique, lui serait contraire [nous sommes au regret de soutenir que l'État n'accomplit plus son devoir en ce qui concerne la morale et la vraie religion].

" Il appartient principalement à l'État, dans l'ordre du bien commun, de promouvoir de toutes sortes de manières l'éducation et l'instruction de la jeunesse : tout d'abord, il favorisera et aidera lui-même l'initiative de l'Église et des familles et leur action, dont l'efficacité est démontrée par l'histoire et par l'exemple ; de plus, il complétera cette action lorsqu'elle n'atteindra pas son but ou qu'elle sera insuffisante ; il le fera même au moyen d'écoles et d'institutions de son ressort, car l'État, plus que tout autre, est pourvu de ressources, mises à sa disposition pour subvenir aux besoins de tous [et tout particulièrement des plus pauvres], et il est juste qu'il en use à l'avantage de ceux-là mêmes dont elles proviennent.

" [...] Est donc injuste et illicite tout monopole de l'éducation et de l'enseignement qui oblige physiquement ou moralement les familles à envoyer leurs enfants dans les écoles de l'État, contrairement aux obligations de la conscience chrétienne ou même à leurs légitimes préférences. [...]

" De plus, en général, la société civile et l'État sont en droit de revendiquer ce qu'on peut appeler l'éducation civique, non seulement de la jeunesse, mais encore de tous les âges et de toutes les conditions. [...] Cette éducation civique, vaste et multiple au point d'embrasser presque toute l'œuvre de l'État pour le bien commun, ne peut avoir d'autre fondement que les règles du droit, et ne peut davantage se mettre en contradiction avec la doctrine de l'Église qui est la maîtresse divinement établie de ces règles. [...]

" [...] En effet, il ne faut jamais perdre de vue que le sujet de l'éducation chrétienne c'est l'homme tout entier : un esprit joint à un corps, dans l'unité de nature, avec toutes ses facultés naturelles et surnaturelles, tel que nous le font connaître la droite raison et la Révélation [pour l'État actuel tous ces mots ne correspondent à rien de réel]. [...]

" [...] Il importe en particulier d'imprégner l'intelligence des vérités surnaturelles et de fortifier la volonté par le secours de la grâce ; sans quoi il sera impossible de dominer les mauvaises inclinations et de mener à son terme et sa perfection l'action éducatrice de l'Église : de cette Église que le Christ a dotée de la doctrine céleste et des sacrements divins, pour qu'elle remplisse efficacement le rôle de maîtresse de tous les hommes.

" Est donc faux tout naturalisme pédagogique qui, de quelque façon que ce soit, exclut ou tend à amoindrir l'action surnaturelle du christianisme dans la formation de la jeunesse ; erronée toute méthode d'éducation qui se base, en tout ou en partie, sur la négation ou l'oubli du péché originel ou du rôle de la grâce, pour ne s'appuyer que sur les seules forces de la nature.

" Mais à prendre les mots dans leur sens naturel, à en juger par les faits, il n'est que trop clair que l'intention d'un grand nombre est de soustraire l'éducation à toute dépendance de la loi divine. Et ainsi voit-on de nos jours ce cas vraiment étrange d'éducateurs et de philosophes qui se fatiguent à la recherche d'un code moral universel d'éducation, comme si n'existaient ni le Décalogue, ni la loi évangélique, ni même cette loi naturelle que Dieu a gravée dans le cœur de l'homme, qui a été promulguée par la droite raison et codifiée encore par Dieu Lui-même, avec la Révélation positive, dans les dix commandements. Ce sont encore des novateurs qui ont coutume de donner par mépris à l'éducation chrétienne les noms de : ' hétéronome ', ' passive ', ' arriérée ' ["catho"], tout simplement parce qu'elle se fonde sur l'autorité et la loi de Dieu.

" [...] Et qu'on ne dise pas qu'il est impossible à l'État, dans une nation divisée de croyances, de pourvoir à l'instruction publique autrement que par l'école neutre ou l'école mixte, puisqu'il doit le faire plus raisonnablement, et qu'il le peut plus facilement en laissant la liberté et en venant en aide par des justes subsides à l'initiative et à l'action de l'Église et des familles. Que cela soit réalisable à la satisfaction des familles et pour le bien de l'instruction, de la paix et de la tranquillité publiques, l'exemple de certains peuples, divisés en plusieurs confessions religieuses, le démontre. Chez eux, l'organisation scolaire sait se conformer aux droits des familles en matière d'éducation pour tout l'enseignement (spécialement en accordant des écoles entièrement catholiques aux catholiques), mais ils observent encore le respect de la justice distributive, l'État donnant des subsides à toute école voulue par les familles. [L'État a donc le devoir de rendre entièrement gratuites toutes les écoles catholiques, afin que celles-ci ne soient pas seulement réservées aux riches. Ainsi les écoles gratuites sont seulement celles où l'on enseigne l'erreur, le mensonge, l'athéisme et le matérialisme, en un mot, celles qui n'apportent que le désespoir et la mort - sans oublier que les catholiques contribuent malgré eux à leur financement en payant leurs impôts, ce qui est un comble ! (et c'est également ce qui se passe pour les avortements). Est-ce juste ? Seuls les Pontifes Romains avaient vu et voient toujours clair. C'est vraiment maintenant, en l'an 2000, l'époque des ténèbres.]

 

Charles Maurras, De la politique naturelle au nationalisme intégral, Textes choisis par François Natter, Maître Assistant à Paris-Sorbonne, Doyen de la Faclip, Claude Rousseau, Maître Assistant à Paris-Sorbonne, Professeur à la Faclip, avec la collaboration de Claude Polin, Maître Assistant à Paris-Sorbonne, Professeur à la Faclip, Collection Essais d'Art et de Philosophie, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 6, place de la Sorbonne, Paris (Ve), 1972, p. 91, journal quotidien de l'Action française, 25 septembre 1926, dans le Dictionnaire Politique et Critique :

 

" L'école au service du régime ; la conscience conforme :

" Théoriquement, l'a b c de l'instituteur confessionnel ou son système métrique ne diffère en rien de l'a b c de l'arithmétique laïque et obligatoire. Mais, à côté de cette théorie, il y a la pratique, et en pratique il y a ce grand point : l'instituteur officiel est chargé d'enseigner les dogmes du régime, il est le distributeur d'une doctrine d'État. Il a la charge d'une religion, d'une foi.

" Ne dites pas que cette religion est inexistante parce qu'elle est inavouée ou même interdite par une loi qui parle de neutralité : la neutralité est un masque. Plus on insistera sur le silence absolu que gardent nos lois quant à l'esprit de l'école officielle, plus même on démontrera que l'État, notre État (incohérent, instable, impersonnel), est incapable d'élaborer une doctrine, plus il faudra sentir ce que montrent les réalités : en fait, une doctrine et même ce qu'on a tort d'appeler une Mystique se trouve être enseignée neuf fois sur dix par le corps des maîtres primaires ; cette doctrine de la démocratie traditionnelle se fondant sur la théorie de l'individu-roi, aboutit à la théorie de l'individu-dieu.

" [...] L'école publique est, après l'urne et pour l'urne, son premier instrument de règne. Sans l'école, il aurait déjà perdu la partie. "

 

Id., pp. 191-192, et dans Jeanne d'Arc, Louis XIV, Napoléon, Flammarion, 1937, pp. 213 à 224 :

 

" Sur les corps et les âmes ou l'Université servante de l'État démocratique.

" [...] Ainsi que le disait Le Chapelier, “ l'anéantissement de toutes espèces de corporations de citoyens de même état et profession était l'une des bases fondamentales de la Constitution française ” : l'Association Universitaire subit la loi commune.

" Elle fut “ anéantie ”.

" La Constitution de 1791 posa le principe qu'il serait créé et organisé une instruction publique commune à tous les citoyens. Les contribuables la payent depuis cent quarante ans.

" [...] Notre université ne prêche plus le respect de l'empereur, ni la fidélité à la dynastie. Un autre dogme, un autre culte : elle affiche cette déclaration des Droits de l'homme qui, désavouée par la science et par la raison, mais restée la loi d'une secte, sert de symbole verbal au Régime. L'intelligence du pays aura consigne de professer ce symbole. L'État unique imposera son système et sa bibliothèque de dogmes intéressés. Il sera l'arbitre des programmes.

" Il y a bien la liberté de l'enseignement.

" Ceux qui ne veulent pas envoyer leurs enfants aux maîtres de l'État peuvent les placer dans des maisons d'instruction privées. Mais cela est cher. Les parents qui n'utilisent pas l'enseignement de l'État y contribuent pourtant de leurs deniers. De plus, l'État s'est réservé le droit de sanctionner tout enseignement et, pour obtenir le diplôme, les candidats doivent justifier qu'ils sont instruits de ce que l'État veut qu'ils sachent, comme il veut que cela soit su. Les établissements privés doivent donc se conformer aux études officielles, et, comme celles-ci sont fort chargées [et pour cause!], il ne peut être question d'y introduire une autre matière.

" [...] Plébiscitaire ou parlementaire, populaire ou impérial, un gouvernement qui est l'élu du Nombre ne peut jouer qu'une comédie de neutralité tolérante. Il n'est rien de moins neutre, ni de moins disposé à laisser circuler les idées dans les intelligences et les consciences, car sa vie en dépend. Il ne peut se désintéresser de ce qui se passe dans les cerveaux et les cœurs dont il sollicite le vote [mais providentiellement, en 1957, grâce aux militaires américains, naquit l'idée de réseau d'où Internet surgira pour jouer un rôle de plus en plus important dans la diffusion de la connaissance - ce à quoi tenteront de s'opposer les gourous de l'information ou les mandarins de l'Instruction publique par des arguments spécieux. Bien sûr, sur Internet le pire passe, mais le meilleur également, alors qu'ailleurs ne règnent le plus souvent que la désinformation, l'omission volontaire, le mensonge, la veulerie et la médiocrité)."

 

Id., pp. 79 et 80, et dans La Politique religieuse, Nouvelle Librairie Nationale, 1912, pp. 410-413 :

 

" Le gouvernement du nombre.

" La démocratie est le gouvernement du Nombre. [...]

" Il faut exclure le principe du gouvernement du nombre, parce qu'il est absurde dans sa source, incompétent dans son exercice, pernicieux dans ses effets (1). (...) Nous prions nos contradicteurs de prendre garde à ces mots : " principe du gouvernement ", surtout à principe.

" Car, si, sous le nom de gouvernement du nombre, vous parlez d'autre chose, si vous donnez au nombre un maître, un souverain - loi divine ou humaine, loi abstraite ou vivante, - vous pouvez dire : “ J'ai associé le nombre au gouvernement ”, vous ne pouvez pas dire que le nombre est le gouvernement, car ce gouvernement serait gouverné lui-même, selon votre propre langage, par un maître, par un guide, par une règle autre que lui. Cela peut être mieux, cela peut être pis, c'est autre chose, à coup sûr, c'est autre chose qu'un gouvernement ayant son principe dans le nombre.

" Or, c'est de ce dernier que nous voulons parler ; il est seul en discussion.

" Donc, nous respectons trop le peuple pour aller lui dire : Il suffit de compter les voix des incompétents, pour résoudre les questions d'intérêt très général qui exigent de très longues années d'études, de pratique ou de méditation. Ou bien : Il suffit de recueillir et d'additionner les suffrages des premiers venus [la présentation de la carte nationale d'identité étant suffisante] pour réussir les choix les plus délicats.

" Nous aimons trop le peuple pour aller lui chanter ces choses. L'amour et le respect du peuple nous permettent de proposer au peuple, j'entends à l'ensemble des citoyens organisés, la gestion des intérêts où il est compétent, ses intérêts locaux et professionnels. Le même sentiment nous oblige à lui refuser la gestion des intérêts généraux de la nation je dis de la nation française, parce que ces intérêts sont beaucoup trop complexes pour être également et clairement sensibles à la pensée de tous.

" Prise en fait, “ la démocratie c'est le mal, la démocratie c'est la mort ” (Préface de l'Enquête sur la Monarchie). Le gouvernement du nombre [ou par le nombre] tend à la désorganisation du pays [en le morcelant, en l'atomisant, en le réduisant à l'état de poussière - au quantitatif pur, à une materia prima capable de prendre n'importe quelle forme, - moyen idoine de désarmer le peuple pour mieux le dominer]. Il détruit par nécessité tout ce qui le tempère, tout ce qui diffère de lui : religion, famille, traditions, classes, organisation de tout genre. Toute démocratie isole et étiole l'individu, développe l'État au-delà de la sphère qui est propre à l'État. Mais, dans la sphère, où l'État [et quel État puisque c'est le Nombre, i.e. le quantitatif, l'instabilité même ?] devrait être roi, elle lui enlève le ressort, l'énergie, même l'existence : " Nous n'avons plus d'État, nous n'avons que des administrations " [aussi anonymes que des grains de poussière], la belle parole de M. Anatole France se vérifie partout où l'erreur démocratique affecta les institutions et les lois. C'est un fait que la démocratie corrompt tout. Nous le disons au peuple, parce que cela est.

" Dire au peuple ce qui n'est pas serait lui manquer de respect. Lui débiter des fables pernicieuses, c'est plutôt le haïr, tantôt le mal aimer. Profiter, pour lui faire ce mensonge, de la confiance naïve qu'il a voulu placer en vous, c'est abuser de lui, c'est le trahir et vous dégrader vous-même. Voilà pourquoi nous prenons le peuple à témoin de la vivacité de notre haine pour la démocratie et pour ce principe, absolument faux, de la souveraineté du Nombre. Notre honneur est en cause, en même temps que la sécurité française et tous les autres bien publics."

1) Cité par S. EM. Le cardinal Billot (Tractatus, p. 37).

 

Id., p. 83, et dans Mes idées politiques, préface de Pierre Gaxotte de l'Académie française, Fayard, 1937, pp. 170-171 :

 

" La démocratie, gouvernement des choses.

" Qui ne sent, qui ne voit la raison profonde de l'extrême précarité du bien sous le régime républicain ? Rien ne l'arrête, rien ne le fixe. Aucune institution n'est chargée de capitaliser les leçons de l'expérience. Nulle magistrature stable, et qui dure par elle-même, n'est capable de résister aux aveugles remous d'une opinion trompée.

" La faiblesse de ses hommes compte infiniment peu auprès de la nocivité du régime. De quoi se plaint-on ? De ce que des intérêts importants soient traînés en longueur puis réglés brusquement par des improvisations plus que dangereuses. Le scandale est double. Mais il sort d'une source unique : de l'irresponsabilité dans le temps. A chaque minute de ce temps, on peut trouver un ministre pour bomber le torse, couvrir les subordonnés, revendiquer la paternité de tel ou tel acte. Mais à trois mois ou à trois semaines de distance, le ministre a changé, il a changé de sa personne, il a changé de groupe ou de parti, il est impossible de retrouver au pouvoir l'auteur de telles lenteurs, de telles négligences, telles remises au lendemain, et si, par miracle, on le retrouve, il répond froidement qu'ayant dit oui, puis non, il n'a fait que suivre les nécessités objectives. Elle sont variables et l'ont fait varier [et il compte même là-dessus].

" Elles seules comptent. C'est elles qui gouvernent. Se relâchent-elles de leur prise sur les factions et les assemblées, on se relâche aussi et on ne fait rien. Pressent-elles, on est pressé, et l'on bâcle ce qui aurait dû être sérieusement mûri et profondément médité. Bref, l'homme abdique ostensiblement et s'en remet au gouvernement des choses muettes [ou au prochain gouvernement, et ainsi de suite]. Imaginons un chariot quelconque abandonné ainsi à la loi des forces aveugles ! [Et le char de l'État démantelé et la France morcelée]."

 

Id., pp. 101-102, 103, et dans La Politique religieuse, Nouvelle Librairie Nationale, 1912, pp.406-410, et in Dentelle du rempart, pp. 206-210 :

 

" Le libéralisme est la doctrine politique qui fait de la Liberté le principe fondamental par rapport auquel tout doit s'organiser en fait, par rapport auquel tout doit se juger en droit. Je dis que le libéralisme supprime en fait toutes les libertés. Libéralisme égale despotisme. Je le démontre :

" En religion.

" Dans l'ordre religieux, la liberté-principe peut tout admettre, hors l'aliénation de la liberté, d'elle-même. Un homme qui aliène sa liberté personnelle n'est plus un homme, dit la philosophie libérale. Il a perdu son rang, sa dignité. Mais, objectera-t-on, il fit acte de liberté en immolant sa liberté ? Il n'avait pas ce droit de l'immoler. La liberté, c'est l'intangible [c'est une partie inhérente des droits imprescriptibles de l'homme]. " Pas de liberté contre la liberté." Dès lors, point de vœux monastiques, point de Congrégation [etc.]. C'est le sophisme protestant des Renouvier et des Buisson. Mais qu'on y prenne garde : ce raisonnement est sophistique parce que le point de départ en est faux : il n'est point vrai que la liberté soit un principe fondamental. Mais, si la prémisse était vraie, la conclusion le serait aussi [c'est évident].

" C'est très logiquement, très rigoureusement que M. Buisson a déduit la loi de 1901 du principe libéral. Dans le principe libéral, la liberté des ordres religieux serait chose immorale. Dans le principe libéral, cette liberté doit être étouffée. Et voilà donc une première liberté dont la conquête exige au préalable le renversement du principe libéral. Si nous nous dévouons à la liberté des congrégations religieuses, - liberté définie, liberté réelle et pratique, - nous devons faire la guerre au libéralisme.

" En économie politique.

" Dans l'ordre économique, la liberté-principe veut que la concurrence des libertés individuelles, d'où le bien doit sortir inévitablement, soit œuvre sacrée. Il n'y a qu'à laisser faire et à laisser passer. Toute intervention de l'État ou de la Société mérite le nom d'attentat et presque de profanation. Le statut du travail doit donc être individuel. Autant par respect pour sa liberté propre que par vénération de la mécanique du monde, l'ouvrier doit respecter les injonctions du décret Le Chapelier et s'interdire sévèrement toute association, corporation, fédération, tout syndicat d'ordre professionnel, de nature à troubler le libre jeu de l'offre et de la demande, le libre échange du salaire et du travail. Tant pis si le marchand de travail est un millionnaire maître absolu du choix entre 10.000 ouvriers : liberté ! liberté ! La liberté économique aboutit donc, par une déduction rapide, à la célèbre liberté de mourir de faim.

" En science politique.

" Dans l'ordre politique, le libéralisme, exprimé à la première phrase du Contrat social [de J.-J. Rousseau] et au premier article de la Déclaration des droits de l'homme, parce que l'homme naît libre. Le libéralisme veut dégager l'individu humain de ses antécédences ou naturelles ou historiques : il l'affranchira des liens de famille, des liens corporatifs et de tous les autres liens sociaux ou traditionnels [et avec cela l'on prétend vouloir " faire du social " - ne faut-il pas en toutes choses regarder la fin ?]. [...]

" Il y a une autre forme de libéralisme, plus aiguë, plus logique, à laquelle arrivent toujours, quand ils ont persisté dans l'opposition, les partis libéraux : ils se font anarchistes purs. [...] "

 

 Charles Maurras, L'Avenir de l'Intelligence, préface, pp. 32 et 33, Nouvelle Librairie Nationale, 11, rue de Médicis, Paris, 1917 :

 

" Or, c'est, tout au contraire, la réforme, le changement des idées admises et des goûts établis qui fut le but marqué des écrivains du XVIIIe siècle. [...]

" [...] Ce sont des mécontents. Ils apportent au monde une liste de doléances, un plan de reconstitution.

" [...] Et la vivacité, l'esprit, l'éloquence de leurs critiques leur procure la vogue. Jusqu'à quel point ? Cela doit être mesuré au degré de la tolérance dont Jean-Jacques réussit à bénéficier. Il faut se rappeler ses manières, ses goûts et toutes les tares de sa personne (1). [...]

" [...] Quand Rousseau écrivait, il usurpait les attributs du prince, ceux du prêtre et ceux même du peuple entier, puisqu'il n'était même point le sujet du roi, ni membre d'aucun grand État militaire faisant quelque figure dans l'Europe d'alors. L'élite politique et mondaine, une élite morale, fit mieux que ramasser la plume de Jean-Jacques ; elle baisa la trace de sa honte et de ses folies ; elle en imita tous les coups. Le bon plaisir de cet homme ne connut de frontières que du côté des gens de lettres, ses confrères et ses rivaux.

" La royauté de Voltaire, celle de l'Encyclopédie, ajoutée à cette popularité de Jean-Jacques, établirent très fortement, pour une trentaine et une quarantaine d'années la dictature générale de l'Écrit. L'Écrit régna non comme vertueux, ni comme juste, mais précisément comme écrit. Il se fit nommer la Raison. Par gageure, cette raison n'était d'accord ni avec les lois physiques de la réalité, ni avec les lois logiques de la pensée : contradictoire et irréelle dans tous ses termes, elle déraisonnait et dénaturait les problèmes les mieux posés."

 

1) Gaxotte (Pierre), de l'Académie française, La Révolution française, Arthème Fayard et Cie, 1928, chap. IV : La crise de l'autorité, page 77 :

 

" On connaît la vie de Rousseau. Ancien laquais congédié pour vol, entretenu à seize ans par une maîtresse qui en avait trente et qui partageait ses faveurs entre lui et son jardinier, chassé par M. de Mably, qui l'avait engagé comme précepteur et dont il pillait la cave, amant d'une femme de charge, Thérèse Levasseur, avec qui il vivait chez une autre protectrice, Mme d'Épinay, persécuté imaginaire, à demi fou avant de l'être tout à fait, il est chéri, admiré par toute la haute société."

 

Jacques Maritain, Trois réformateurs : Luther, Descartes, Rousseau, Plon-Nourrit et Cie, Imprimeurs-Éditeurs, Paris, 1925, III : Rousseau, page 144 :

 

" Autant dire qu'il y a chez Jean-Jacques aucune rectification de la volonté. De là ses actions viles et sa veulerie morale. C'est essentiellement par cette lâcheté devant le réel que s'expliquent l'abandon de ses cinq enfants, et ses crises passionnelles, ses ruptures d'amitiés, ses impuissantes frénésies, le narcissisme équivoque de ses sentiments et toutes les misères de sa vie."

 

Id, p. 139 :

 

" Ce qui est propre à Jean-Jacques, son privilège singulier, c'est sa résignation à lui-même. Il s'accepte, et ses pires contradictions, comme le fidèle accepte la volonté de Dieu.  Il consent d'être à la fois le oui et le non ; et il le peut, dans la mesure où il consent à déchoir de l'état de raison, et à laisser végéter tels quels les morceaux disjoints de son âme. Telle est la sincérité de Jean-Jacques et de ses amis. Elle consiste à ne jamais toucher à ce qu'on découvre en soi à chaque instant de sa vie, de craindre d'altérer son être. Voilà dès le principe et par définition tout travail moral entaché d'hypocrisie pharisaïque : dernier état du salut sans les œuvres ! [Cf. S. Jacques, 2 : 20.] "

 

Id., pp. 142-143 :

 

" Concentrant en lui-même l'héritage de tous les déséquilibres introduits dans le monde depuis la Réforme, malade et perdu de névrose, profondément asthénique, champ clos de contrastes héréditaires épuisants, il joint à de merveilleux dons d'artiste, à une intelligence vive, et capable d'un remarquable bon sens instinctif, à une sensibilité suraiguë, à des désirs du sublime, à une flamme de génie qui paraît dans ses yeux admirables, une impuissance extraordinaire des fonctions par lesquelles l'homme domine rationnellement le réel : dans l'ordre spéculatif, tout effort de construction logique et cohérente est pour lui un supplice (1), ' ses raisonnements différents concordent jamais qu'à la cadence de sa plainte (2) ', et surtout dans l'ordre pratique, la volonté en tant que faculté rationnelle est nulle chez lui (3)."

 

1) Lettre à Dom Deschamp, 12 septembre 1762, Masson, II, 84 :

 

" Vous êtes bon de me tancer sur mes inexactitudes en fait de raisonnement. En êtes-vous à vous apercevoir que je vois très bien certains objets, mais que je ne sais point comparer, que je suis assez fertile en propositions, sans jamais voir de conséquences [n'est-ce pas là un manque d'intelligence ?] ; qu'ordre et méthode qui sont vos dieux, sont mes furies ; que jamais rien ne s'offre à moi qu'isolé, et qu'au lieu de lier mes idées dans les lettres, j'use d'une charlatanerie de transitions, qui vous en impose tous les premiers, à tous vous autres grands philosophes ? C'est à cause de cela que je me suis mis à vous mépriser, voyant bien que je ne pouvais pas vous atteindre."

 

2) Charles Maurras, Romantisme et Révolution, préface à l'édition définitive.

 

3) Jean-Jacques Rousseau, Dialogues, écrits entre 1772 et 1775, et où l'on voit Rousseau juge de Jean-Jacques, Deuxième Dialogue :

 

" Enflammé par la longue contemplation d'un objet, il fait parfois dans sa chambre de fortes et promptes résolutions qu'il oublie ou qu'il abandonne avant d'être arrivé dans la rue. Toute la vigueur de sa volonté s'épuise à résoudre ; et il n'en a plus pour exécuter."

 

ID., ibid. :

 

" Jamais homme ne se conduisit moins sur des principes et des règles, et ne suivit plus aveuglément ses penchants. Prudence, raison, précaution, prévoyance, tout cela ne sont pour lui que des mots sans effet. Quand il est tenté, il succombe ; quand il ne l'est pas, il reste dans sa langueur."

 

ID., ibid. :

 

" J'ai dit que Jean-Jacques n'était pas vertueux : notre homme ne le serait-il pas non plus ; et comment, faible et subjugué par ses penchants, pourrait-il l'être, n'ayant toujours pour guide que son propre cœur, jamais son devoir ni sa raison ? Comment la vertu, qui n'est que travail et combat, régnerait au sein de la mollesse et des doux loisirs ? Il serait bon, parce que la nature l'aurait fait tel ; Il ferait du bien, parce qu'il lui serait doux d'en faire : mais s'il s'agissait de combattre ses plus chers désirs et de déchirer son cœur pour emplir son devoir, le ferait-il aussi ? J'en doute. La loi de la nature, sa voix du moins, ne s'étend pas jusque-là."

 

ID., ibid. :

 

" D'heureuses fictions lui tiennent lieu d'un bonheur réel ; et que dis-je ? lui seul est solidement heureux, puisque les biens terrestres peuvent à chaque instant échapper en mille manières à celui qui croit les tenir ; mais rien ne peut ôter les biens de l'imagination à quiconque sait en jouir ; il les possède sans risque et sans crainte." 

 

ID., Émile, l. IV (Prof. de foi) :

 

" Dans l'état d'abaissement où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchants sont légitimes."

 

ID, ibid., l, V (Prof. de foi) :

 

" ... les idées générales et abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes, jamais le jargon de la métaphysique n'a fait découvrir une seule vérité."

 

ID., Lettre à M. de Beaumont :

 

" Les premiers mouvements de la nature sont toujours droits."

 

ID., ibid., Premier Dialogue :

 

" Tous les premiers mouvements de la nature sont bons et droits."

 

ID., Nouvelle Héloïse, Ve partie, lettre III :

 

" Il n'y a point d'erreur dans la nature."

 

ID., Discours sur l'origine de l'inégalité, Ire partie :

 

« ... j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui médite est un animal dépravé [d'où l'on conclut qu'en ne méditant pas l'homme revient à ses origines et retrouve ainsi son état d'animal parfait]. » Quand on sait de source sûre que Jean-Jacques Rousseau était adulé par l'élite politique et mondaine de son temps et qu'il continue même à l'être de nos jours par l'éloge de ses écrits, de son style (a), de sa pensée politique et même philosophique, alors que les écrits de cet homme révèlent manifestement un déséquilibre moral et intellectuel notoire, on est bien obligé de conclure à la mort de l'intelligence de tous ceux et de toutes celles qui nous gouvernent et sont publiquement censés nous donner des leçons, alors qu’ils sont même incapables de nous dire ce qu’est la vérité.]

 

a) Cf. Antoine Albalat, La Formation du Style par l'Assimilation des Auteurs, Librairie Armand Colin, Paris, 1956, p. 11.

 

ID., Deuxième lettre à Sophie, Œuvres et correspondance inédites, éd. Streckeisen-Moulton, 1861 (Masson, II, p. 55) :

 

" ... le raisonnement, loin de nous éclairer, nous aveugle ; il n'élève point notre âme, il l'énerve et corrompt le jugement qu'il devrait perfectionner."

 

ID., IIe et IVe lettres à Sophie :

 

" Je veux parler à votre cœur, et je n'entreprends pas de discuter avec les philosophes. Ils auraient beau me prouver qu'ils ont raison, je sens qu'ils mentent, et je suis persuadé qu'ils le sentent aussi... Si vous sentez que j'ai raison, je n'en veux pas davantage."

 

ID., IIIe lettre à Sophie (cf. également Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Ire partie) :

 

" En philosophie, substance, âme, corps, éternité, mouvement, liberté, nécessité, contingence, etc., sont autant de mots qu'on est contraint d'employer à chaque instant et que personne n'a jamais conçus..." [Réflexion de Jacques Maritain : " Il dit vrai en ce qui le concerne".]

 

ID., Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, IIe partie :

 

" L'exemple des sauvages qu'on a presque tous trouvés à ce point semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l'individu, et en effet vers la décrépitude de l'espèce."

 

Lettre de Voltaire à Rousseau relative au Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 30 août 1755 :

 

" J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain (...). On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage." [On ne peut pas mieux dire.]

 

J.-J. Rousseau, Du contrat social, l. I, chap. Ier et chap. VI :

 

" L'homme est né libre, et partout [sauf solitaire et à l'état sauvage] il est dans les fers."

 

ID., ibid., l. I, chap. VI :

 

" “ Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant.” Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution.

" ... l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. Car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.

" Enfin chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a.

 

ID., ibid., l. I, chap. VII :

 

" On voit par cette formule que l'acte d'association renferme un engagement réciproque du public avec les particuliers, et que chaque individu, contractant, pour ainsi dire, avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport ; savoir, comme membre du souverain envers les particuliers, et comme membre de l'État envers le souverain. [Nous avons là un joli tour de passe-passe et le programme d'un homme - ou plutôt d'un sauvage - incapable de maîtriser les inclinations vicieuses de ses sens et par conséquent incapable de raisonner sainement et de voir où son imagination débridée le conduit.]

" [...] Ainsi donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre [...]."

 

ID., ibid., l. I, chap. VIII :

 

" Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède." [Rousseau a complètement perdu le sens du réel.]

 

ID., ibid., l. II, chap. III :

 

" Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun, l'autre regarde à l'intérêt privé, et n'est qu'une somme de volonté particulières [...]. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles [enfin, nous y sommes !] aux dépens de la grande [de la grande association, c'est-à-dire de l'État], la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l'État [ce que le décret Le Chapelier a fidèlement illustré en supprimant les corporations ou les corps intermédiaires ou les " prétendus intérêts communs "]. [...]

" Il importe donc pour avoir bien l'énoncé de la volonté générale qu'il n'y a pas de société [ou association] partielle dans l'État et que chaque citoyen n'opine que d'après lui [comme le sauvage solitaire - et la boucle est ainsi bouclée !]."

 

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre III, chap. IV : De la démocratie :

 

" A prendre le terme dans la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. [...] Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique ou populaire, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans la sienne. [...] S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. [Tiens, tiens! là Rousseau semble avoir repris une certaine lucidité, mais en réalité un tel gouvernement est dans tous les cas contre nature, car gouverner et démocratiser sont deux termes inconciliables. Ce gouvernement ne convient par conséquent à aucune créature. Rousseau est un malheureux et dangereux insensé. Il faut vraiment que le monde soit dans une totale cécité intellectuelle pour ne pas s'en apercevoir.]

 

ID., ibid., livre IV, chap. III : Des élections :

 

" [...] Mais j'ai déjà dit qu'il n'y avait point de véritable démocratie."

 

ID., Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, seconde partie :

 

" Ce système odieux [la tyrannie] est bien éloigné d'être même aujourd'hui celui des sages et bons monarques, et surtout des rois de France, comme on peut le voir en divers endroits de leurs édits et en particulier dans le passage suivant d'un écrit célèbre, publié en 1667, au nom et par les ordres de Louis XIV (1) : Qu'on ne dise donc point que le souverain ne soit pas sujet aux lois de son État, puisque la proposition contraire est une vérité du droit des gens que la flatterie a quelquefois attaquée, mais que les bons princes ont toujours défendue comme une divinité tutélaire de leurs États. Combien est-il plus légitime de dire avec le sage Platon que la parfaite félicité d'un royaume est qu'un prince soit obéi de ses sujets, que le prince obéisse à la loi, et que la loi soit droite et toujours dirigée au bien public." [Là aussi. Le lecteur conclura et choisira ce qui lui semble le plus raisonnable.]

 

1) Note de Maurice Jallut in "Propositions pour un nouveau régime", p. 21 :

 

" Il s'agit en réalité du “ Traité des droits de la Reine ”, que Louis XIV fit publier en 1667 pour défendre les droits de son épouse Marie-Thérèse à la succession des Pays-Bas espagnols."

Pour bien préciser sa pensée sur la souveraineté du peuple, J.-J. Rousseau ridiculise même les politiques qui s'imaginent qu'une somme de volontés particulières fait une volonté générale, écrivant dans son “ Contrat Social ” (liv. II, ch. II) :

" [...] ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées ; c'est comme s'ils composaient l'homme de plusieurs corps dont l'un aurait des yeux, l'autre des bras, l'autre des pieds, et rien de plus. Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs, puis jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé. Tels sont à peu près les tours de gobelets de nos politiques ; après avoir démembré le corps social par un prestige digne de la foire, ils rassemblent les pièces on ne sait comment." [Rousseau apporte de l'eau à notre moulin. D'aucuns concluront à bon droit que cette conception de la souveraineté conduit logiquement au règne du parti unique. Ne voit-on pas qu'en cherchant à obtenir des électeurs le plus grand nombre possible de voix tout en demeurant dans le cadre de la volonté générale, on ne peut que s'en tenir à quelques idées rudimentaires et à des vœux pieux fort séduisants, comme le chant des sirènes (1), sans considérer les intérêts des forces vives de la nation ou sans se prononcer sur des problèmes concrets et particuliers, c'est-à-dire sans jamais aller jusqu'au fond des choses ? Et qui doit ou devra déterminer et régler le bien commun ? Une majorité d'intérêts particuliers ? Là est la question. Et nous n'oublions pas non plus l'influence des groupes de pression et les plans ou les projets élaborés dans l'abstrait par des techniciens accrédités par le Pouvoir ("la chose des partisans") et finalement imposés au peuple. A quoi bon l'E.N.A., l'officine du naturalisme ou du positivisme juridique (cf. Hans Kelsen), si l'on ne voit pas cela ? Les énarques lisent peut-être tous les textes dont ils ont besoin pour leurs études ou leur carrière, mais ils ne semblent pas pour autant discerner le vrai du faux. Outre cela, ils ont été habitués depuis l'école primaire à lire des ouvrages qu'un État d'obédience maçonnique a choisis pour eux afin de les marquer à vie - ce qui, la grâce aidant, ne réussit pas toujours, mais laisse cependant des séquelles. Mais rares sont ceux qui osent sortir des sentiers battus en lisant d'autres ouvrages sérieux ou bien informés susceptibles de les changer du tout au tout. La carrière politique compte-t-elle plus que la vérité ? Savent-ils seulement ce qu'est la vérité ? - Pas plus qu'un ordinateur qui, bien que capable actuellement d'intégrer des systèmes différentiels du second ordre, n'est en réalité qu'une machine sans âme. Le pouvoir et l'argent attirent sans doute davantage nos énarques. Nous ne pouvons par conséquent leur accorder le moindre crédit. Ne nous laissons pas séduire par leurs belles paroles ou le chant des sirènes, car ils sont rompus à la dialectique et savent toujours retomber sur leurs pattes au profit de la Franc-Maçonnerie qui les a façonnés à sa manière dès leurs premières années à l'école laïque, c'est-à-dire à l'école sans Dieu ou sans Vérité.]

 

1) Cf. Homère, L'Odyssée, chant XII.

 

Quelle misère d'élaborer une Constitution basée sur les principes d'un homme sans principes qui se disait " assez fertile en propositions, sans jamais voir de conséquences " et qui s'était permis d'écrire que " les idées générales et abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes " ! Si le Genevois, le sophiste de la liberté et de l'égalité qui n'a fait que reprendre les petits mystères de Weishaupt, se savait incapable d'abstraire des idées de la réalité, c'est-à-dire d'avoir une activité noétique adéquate pour penser, et de voir les conséquences de ses dogmes ou de ses postulats, tels que le principe de la souveraineté du peuple et la loi de la volonté générale, on se demande bien pourquoi il s'est mis à écrire sur des problèmes qui lui échappaient totalement. En effet, il n'a pas vu qu'en décrétant illimitée la souveraineté du peuple il légitimait frauduleusement et logiquement un pouvoir livré aux caprices de la volonté générale et récusait ainsi l'intangibilité des lois naturelles qui participent de la loi éternelle de Dieu. C'était la porte ouverte à tous les débordements dont les hommes sont capables et même à la justification puis à la légitimation des crimes les plus abominables (par exemple l'avortement). Nous l'avons vu d'abord avec les jacobins puis avec le communisme ou le socialisme et avec le nazisme ou le socialisme national qui tend maintenant à devenir international. Seuls les Papes, surtout jusqu'au Pape Pie XII, avaient vu clair, mais les laïcs catholiques ou chrétiens s'en sont indignement moqués en se laissant progressivement gagner par l'idéologie maçonnique qui ne voit partout que le despotisme ou l'esclavage. Nos travaux le prouvent incontestablement ; et nous en attendons toujours d'un pied ferme la réfutation en bonne et due forme Nous sommes vraiment arrivés à la fin d'un monde dont Dieu seul connaît la suite.

 

Les Constitutions de la France depuis 1789, texte intégral, édition mise à jour, 1995, GF Flammarion, Paris, ch. Ier : La Constitution de 1791, pp. 21-22, 24, 25 :

 

«  [...] Les " physiocrates " et les " économistes " auraient désiré que la Constitution organisât rationnellement l'exploitation des terres, les manufactures et les échanges commerciaux. Jean-Jacques Rousseau [nous y sommes!] souhaitait que la constitution ou " contrat social " assurât le bonheur des citoyens en leur garantissant une égalité, non plus seulement " en droits, mais " en jouissance ", c'est-à-dire par une répartition autoritaire des biens. Les rédacteurs des cahiers avaient lu les " philosophes " ou avaient entendu parler de leurs idées, la plupart prescrivirent aux députés de s'occuper d'abord de rédiger une constitution.

«  [...] La Déclaration de 1789 est donc restée célèbre dans sa rédaction du 26 août. Si d'autres déclarations des droits ont été publiées en 1793 et en 1795, c'est à celle de 1789 que se réfèrent, ainsi qu'on le verra plus loin, les constitutions du 27 octobre 1946 et du 4 octobre 1958 [peut-on être plus clair ?].

" [...] La déclaration française, au contraire, se veut universelle. Elle a subi l'influence des philosophes du XVIIIe siècle, et surtout de Locke [1], de Voltaire, de Rousseau [toujours lui !]. »

 

1) John Locke (1632-1704), philosophe anglais, de l'école nominaliste, c'est-à-dire de l'école pour laquelle l'universel n'est absolument pas dans les idées, sans que rien y réponde dans la réalité (« par exemple, dit Jacques Maritain, il n'y a pas dans la réalité de nature humaine qui se retrouve en Pierre comme en Paul et en Jean ; ce qui détruit purement et simplement la connaissance intellectuelle et fait de la science une fiction » — cf. Jacques Maritain, Éléments de philosophie, I : Introduction générale à la philosophie, Éd. Téqui, 1952, p. 113 ; Les degrés du savoir, Éd. Desclée De Brouwer, 1932, ch. III : Le réalisme critique, Positions idéalistes et essais de réaction, p. 248 : " L'idée devient désormais, comme dira Locke, l'objet immédiat de la pensée." ; Henri Collin, docteur en philosophie et en théologie, Manuel de philosophie thomiste, 3 vol., tome III : Critériologie, ch. III, Le problème idéaliste, § 2 : L'expérience sensible, art. II : L'expérience externe, n° 489 : L'idéalisme subjectiviste, Librairie P. Téqui, éditeur, Paris, 1950, p. 43 : " Avançant dans la voie du subjectivisme, ouverte par Descartes, Locke, après avoir distingué les qualités premières [seule perception des sens] et les qualités secondes [connaissance du sensible sous un mode universel] de la matière, avait fait de celles-ci de pures modifications subjectives de nos sens, auxquelles rien de réel ne correspond formellement en dehors de nous, et n'avait reconnu de réalité qu'aux premières. Berkeley, arguant du principe médiatiste que nous ne connaissons par nos sens, quels qu'ils soient, que des états subjectifs, en conclut logiquement que nous n'avons pas plus le droit d'affirmer la réalité des qualités premières que celle des qualités secondes ; que leur être à toutes se réduit à la représentation subjective que nous nous en faisons et que seule nous percevons."). En politique, Locke passe pour un libéral en distinguant deux pouvoirs dans l'État : le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, et en soutenant la suprématie du Parlement, et ce pour que les Anglais ne soient plus gouvernés par des souverains étrangers à leur patrie, en l'occurrence par les Français avec le duc de Normandie et les Plantagenets. Ce qui est un cas typiquement anglais et par conséquent non reproductible (Montesquieu, De la Constitution anglaise : " Elles [les lois] doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre ").

 

Id., ch. III : La Constitution de 1795 ou de an I, p. 94 :

 

«  La nouvelle Constitution [...] tend à consolider le gouvernement de la bourgeoisie et à lui assurer la paisible jouissance des avantages que la Révolution lui a procurés. Pour ces raisons elle répudie tout ce qui, dans les précédentes constitutions, avait été rédigé sous l'influence des idées de Rousseau [on n'en sort pas !], elle suit au contraire davantage celles de Montesquieu [ces passages valent de l'or], notamment en ce qui concerne la séparation des pouvoirs et le rôle des " corps intermédiaires ", ainsi marque-t-elle un recul, non seulement sur la Constitution de 1793, mais même sur celle de 1791. »

 

        Pour que notre corps aille toujours dans une bonne direction ne faut-il pas que nos membres soient intiment associés à notre volonté ? Dans un mouvement cohérent ou bien ordonné, moteur et mobile ne doivent-ils pas aller de concert ? Qu'en serait-il de l'univers s'il venait à se désorganiser ? Les anciens le nommaient d'ailleurs cosmos, ce qui signifie " qui est en bon ordre, bien ordonné, bien réglé ". Ce raisonnement s'applique également à toute société humaine bien organisée ou digne de ce nom, - l'organisation matérielle ou purement économique ne suffisant pas pour en faire une société humaine (cf. la vie des abeilles, celle des fourmis, etc. - Comme le dit Platon dans sa Politique (276c) par la voix de l'étranger éléate, " si fortement que nous ayons été convaincus qu'il y a un art de nourrir le troupeau bipède, nous ne devions pas plus pour cela lui donner sur-le-champ le nom d'art royal et politique, comme si la définition en était achevée "). Sans ordre, tout retournerait au chaos ou à l'anarchie, c'est-à-dire au néant ou au non-être, car toute chose tient dans l'être conformément à la loi naturelle ou divine. Et c'est pourquoi l'être est intelligible et les sciences naturelles sont possibles (logos). La séparation politique du législatif et de l'exécutif est une monstruosité. Ces deux domaines requièrent un seul pouvoir pour les unir et les rendre féconds. On ne doit pas les séparer, mais seulement les distinguer pour les unir. Ceux qui voient les choses ainsi sont animés par l'esprit manichéen qui caractérisait les révolutionnaires de 89, les adeptes de la maçonnerie ou les fils spirituels de Manès, l'esclave Curbique vendu à la veuve de Scythien, préconisant une égalité et une liberté sans frein ou désorganisatrices contre toute loi, toute magistrature, contre les rois et contre le Dieu du christianisme.

 

Abbé Augustin Barruel (1741 - 1820), Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, en 2 tomes (1063 pages), Diffusion de la Pensée Française, 1974, tome 1, Discours préliminaire, pp. 42, 43, 44, 45 :

 

" Appuyés sur les faits, et munis des preuves qu'on trouvera développées dans ces Mémoires, nous tiendrons un langage bien différent. Nous dirons et nous démontrerons ce qu'il importe aux peuples et aux chefs des peuples de ne pas ignorer ; nous leur dirons : Dans cette Révolution française, tout jusqu'à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué : tout a été l'effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices aux complots. [...]

" [...] La Révolution française a été ce qu'elle devait être dans l'esprit de la secte. [...] Je dirai plus encore : bien loin de préparer dans le lointain un avenir heureux, la Révolution française n'est encore qu'un essai des forces de la secte ; ses conspirations s'étendent sur l'univers entier.

" ... mais je me hâterai d'ajouter : Ecraser une secte n'est pas imiter ses fureurs, sa rage sanguinaire et l'homicide enthousiasme dont elle enivre ses apôtres ; ce n'est pas égorger, immoler ses adeptes, et diriger contre eux toutes les foudres dont elle les armait. Ecraser une secte, c'est l'attaquer dans ses écoles mêmes, dissiper ses prestiges, mettre au jour l'absurdité de ses principes, l'atrocité de ses moyens, et surtout la scélératesse de ses maîtres. Oui, anéantissez le Jacobin, mais laissez vivre l'homme. [...]

" La secte est monstrueuse, mais ses disciples ne sont pas tous des monstres. Les soins mêmes qu'elle prenait pour cacher au grand nombre ses derniers projets, les précautions extrêmes dont elle usait pour ne les révéler qu'aux élus de ses élus, nous démontrent assez combien elle craignait de se voir sans moyens et sans force, et d'être abandonnée par la multitude de ses disciples, s'ils venaient à pénétrer dans toute l'horreur de ses mystères. [...]

" Si la France, aujourd'hui fermée comme l'enfer, ne peut plus entendre d'autre voix que celle des démons de la Révolution, au moins est-il encore temps de prévenir une partie des autres Nations. Elles ont entendu parler des forfaits et des malheurs de cette Révolution ; il faut bien qu'elles sachent le sort qui les attend elles-mêmes, si la secte des Jacobins prévaut ; il faut bien qu'elles sachent aussi que leurs propres révolutions ne font pas moins partie du grand complot que celle de la France ; et que tous ces forfaits, toute cette anarchie, toutes ces atrocités qui ont suivi la dissolution de l'Empire français, ne sont qu'une partie de la dissolution qu'on leur prépare à toutes [...].

 

Michel Creuzet, Les corps intermédiaires, Éditions des Cercles Saint-Joseph, Marigny, 1964, pp. 72-74 :

 

Enoncés pontificaux du principe de subsidiarité

 

« Pie XI, dans l'encyclique Quadragesimo Anno a donné une synthèse remarquable du " principe de subsidiarité " des corps intermédiaires.

« “ Il n'en reste pas moins indiscutable, déclare le pape, qu'on ne saurait ni changer, ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice en même temps que troubler d'une manière dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes.

« L'objet naturel de toute intervention en matière sociale est d'aider les membres du corps social et non pas de les détruire, ni de les absorber.”

« Développant sa pensée à propos du rôle de l'État le pape ajoute : " Que les gouvernements en soient bien persuadés ; plus parfaitement sera réalisé l'ordre hiérarchique des divers groupements selon ce principe de la fonction supplétive de toute collectivité, plus grandes seront l'autorité et la puissance sociales, plus heureux et plus prospères l'état des affaires publiques."

« Pie XII résume ainsi l'enseignement de son prédécesseur : " Toute activité sociale est de par sa nature subsidiaire ; elle doit servir de soutien aux membres du corps social et ne jamais les détruire ni les absorber. Paroles vraiment lumineuses qui valent pour la vie sociale à tous ses degrés et aussi pour la vie de l'Église, sans préjudice de sa structure hiérarchique ".

« “ Principe grave de philosophie sociale ” que l'on ne saurait “ ni changer, ni ébranler ” et dont l'oubli troublerait “ d'une manière dommageable l'ordre social ”.

« L'Église tient visiblement à cette position. Et l'on notera que les papes, en cet endroit, n'invoquent pas des motifs surnaturels mais l'ordre des choses, la conformité à l'ordre naturel, les données de la raison et de l'histoire.

« C'est assez dire que le “ principe de subsidiarité ” est un élément fondamental, essentiel, de la vie sociale. La doctrine de l'Église ne peut ni le méconnaître, ni le modifier, ni en diminuer la portée.

« Des données de l'expérience et de l'énoncé d'un principe de droit naturel par les souverains pontifes on peut déduire ces règles de vie sociale :

- il faut laisser aux particuliers et aux groupes d'ordre inférieur les attributions dont ils peuvent s'acquitter de leur propre initiative ;

- les groupes d'ordre supérieur ont pour seul but d'aider les particuliers ou les groupes inférieurs, de suppléer à ce qu'ils ne peuvent faire par eux-mêmes. Ils ne doivent ni les détruire ni prendre leur place ;

- le seul cas où un groupe d'ordre supérieur peut remplacer un groupe d'ordre inférieur c'est quand il y a carence de ce dernier, comme le personnel subsidiaire suppléant remplace les titulaires malades et les gens en vacances.

 

Lien entre la “ fonction supplétive ” et “ l'ordre hiérarchique ”.

 

« “ Fonction supplétive ” et “ ordre hiérarchique ” des corps intermédiaires sont intimement liés. La notion de hiérarchie, si on veut en dégager pleinement le sens, ne doit pas s'entendre à la façon d'un concept mathématique. Hiérarchiser n'est pas mettre en rang d'oignons. L'ordre hiérarchique suppose des dispositions harmonieuses, conforme à l'extrême complexité du réel. Autrement dit : chaque groupe à sa place. Devant : ce qui doit être ; à l'écart ce qui doit y rester ; au-dessus ce qui y a droit ; à un rang exceptionnel ce qui fait exception, etc.

« Problème de hiérarchie d'abord, problème de la place que doit occuper dans l'ordre social, tel ou tel groupe humain. Mais problème qui déjà introduit l'examen du mécanisme de cette “ fonction supplétive ” des corps sociaux sur le quel nous nous pencherons ensuite. La fonction supplétive est, si l'on veut, l'aspect dynamique du principe général de subsidiarité tandis que l'ordre hiérarchique en est l'aspect statique. Il ne suffirait pas de déterminer la hiérarchie des corps intermédiaires si les groupements “ supérieurs ” trouvaient leur raison d'être dans le seul fait de leur supériorité. Ils n'auraient plus qu'à détruire et absorber les groupes “ inférieurs ” pour être assurés de l'hégémonie. On serait à l'opposé du principe de subsidiarité !

« En réalité la détermination statique de la place de chaque corps intermédiaire dans l'ordre social est en même temps la détermination dynamique de la fonction d'aide, de subsidium, qu'il exercera par rapport à ceux qui sont placés au-dessus de lui. Car telle est sa raison d'être."

 

 S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur le De l'Interprétation (peri ermhneias, Hermeneutica, de Interpretatione) d'Aristote, I, l. 2, n° 2 (cité par H.-D. Gardeil, O. P., professeur à la Faculté de Philosophie du Saulchoir, dans l'Initiation à la philosophie de S. Thomas d'Aquin, vol. I, Logique, Textes ; pp. 201-202 :

 

" [...] Et si l'homme était par nature un animal solitaire [Et si quidem homo esset naturaliter animal solitarium : le postulat du Contrat social], les passions de l'âme lui suffiraient, en le conformant aux choses, pour en avoir en lui la connaissance. Mais, comme l'homme est par nature un animal politique et social [sed quia homo est animal naturaliter politicum et sociale : autrement dit l'antithèse de Rousseau], il fallut que chacun pût communiquer aux autres ses pensées, ce qui se fait par la voix ; il fallut donc des paroles significatives pour permettre aux hommes de vivre ensemble ; aussi ceux qui sont de langues différentes ne peuvent-ils pas vivre convenablement ensemble. D'autre part, si l'homme ne jouissait que de la connaissance sensible qui vise le présent et l'immédiat, il lui suffirait pour vivre avec autrui de paroles significatives, comme les autres animaux qui par certains sons de voix se manifestent entre eux leurs représentations. Mais, comme l'homme jouit également de la connaissance intellectuelle qui fait abstraction du présent et de l'immédiat, mais encore de ce qui lui est distant dans l'espace et futur dans le temps ; aussi, pour manifester également ses pensées à ceux qui lui sont distants dans l'espace et à ceux qui viendront dans le futur, il lui fallut faire usage de l'écriture."

 

        Quand on sait que le principe fondamental de la souveraineté illimitée du peuple relève directement de la pensée de Jean-Jacques Rousseau et que ce principe exerce encore une influence considérable sur les grands politiques de notre temps ou sur ceux que l'on tient pour tels, on ne peut que rester stupéfait devant la déliquescence intellectuelle du monde moderne ou actuel. Nous parlons bien d'intelligence et non pas de raison (1), car sans la saisie intellectuelle de l'être ou du réel existant et des principes premiers de la raison spéculative, sans oublier la connaissance des universaux ou des notions transcendantales et des règles élémentaires de la logique (2), les plus beaux raisonnements seront toujours insuffisants pour la découverte de la vérité et immanquablement entachés de sophismes.

        On ne construit pas un État sur des principes abstraits qui prêtent à des interprétations contradictoires et le contraignent à osciller constamment entre la liberté et l'autorité en le condamnant ainsi à une instabilité chronique, et à plus forte raison lorsque ces principes ne sont même pas en conformité avec la loi divine et naturelle et le conduisent alors inéluctablement à les mettre en application par des mesures sans lendemain, inopérantes ou stériles, voire désastreuses pour le pays tout entier (3). "Les abstractions, dit Maurice Jallut, ont une logique que rien ne peut arrêter " (4). Et le Docteur angélique, dans son traité général de la Loi, pour nous prévenir, écrit : " Dès qu'une chose joue le rôle de moyen en vue d'une fin [le bien commun d'une cité, par ex.], il faut que sa constitution intime soit déterminée en proportion avec cette fin : par exemple, la scie est ainsi faite qu'elle est apte à couper (5)." Retenons bien les leçons de ce saint, car sa philosophie est appelée, avec raison, " philosophia perennis " ou philosophie éternelle - dans ses principes, bien sûr.

 

1) S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 79, a. 8.

 

2) Ibid., commentaire sur les Seconds analytiques d'Aristote, I, l. I, nos 1-2 : " Et ideo (ars logica, id est rationalis scientia) videtur esse ars artium " : " Et c'est pourquoi (l'art logique, c'est-à-dire la science rationnelle) semble être l'art des arts ", ou l'art de l'activité rationnelle de l'esprit.

 

3) Connaît-on seulement le sens des mots : patrie (la terre de nos pères, patrimoine historique, legs matériels, intellectuels, spirituels et moraux), nation (communauté vivante des héritiers appelés à conserver leur patrimoine et à le transmettre à leur postérité) et État (puissance politique autonome dont le devoir est d'aider et de protéger la communauté nationale) ?

 

4) Propositions pour un nouveau régime, Les Cahiers de l'Ordre Français, 2e Cahier, 1962.

 

5) S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, 1a-2æ, qu. 95, conclusion.

 

Charles Maurras, Romantisme et Révolution, Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1922 :

 

" [...] Mais le misérable Rousseau ! Celui-là, rien ne pouvait ni ne devait le contenir. Il venait d'un des points du monde où, depuis deux siècles, tournoyaient les mélanges de décomposition. Ni l'esprit de famille, ni l'esprit de parti, ni cet intérêt politique qui aurait modéré tout autre Genevois n'étaient capables de tempérer la rage mystique de ce batteur d'estrade malheureusement né, fouetté tout de travers par une vieille demoiselle, et gâté jusqu'aux moelles par ses premiers amis. Capable de tous les métiers, y compris les plus dégoûtants, tour à tour laquais et mignon, maître de musique, parasite, homme entretenu, il s'est instruit à peu près seul ; comme le capital intellectuel, le capital moral lui fait défaut ; de même qu'il s'est fabriqué une science, il s'est fait par la collaboration de l'expérience et de ses lectures ou par les leçons successives de ses maîtresses qu'il a vilement racontées son système du goût et son code des convenances. Il raisonne facilement : mais, né sensible et versatile, tout à fait impuissant à s'attacher avec force à la vérité, ses raisonnements différents ne concordent jamais qu'à la cadence de sa plainte, et l'on trouve chez lui à doses presque égales l'homme criminel ou l'homme sauvage et le simple fou. [...] Plus il y eut en lui d'abjection sincère et de vilenie naturelle, plus il prétendit qu'on devait tout en admettre, et l'obéir, et l'adorer."

 

Collin (Henri), docteur en philosophie et en théologie, Manuel de philosophie thomiste, 3 vol. ( I : Logique formelle - Ontologie - Esthétique ; II : Psychologie ; III : Critériologie - Méthodologie - Morale - Théologie naturelle - Tables générales), Librairie P. Téqui, éditeur, Paris, 1950, tome III, morale, p. 334 :

 

" II - J.-J. ROUSSEAU (1712-1778) dans le Contrat social, imagine pour l'humanité un état primitif asocial : l'homme naturellement bon, sans péché originel, libre de toute obligation, égal en droits à ses semblables, menait primitivement une vie solitaire dans les forêts, parfaitement heureux, à l'abri des troubles causés par les idées, les désirs ou les lois morale."

 

Id., pp. 339, 340-341, 338-339 :

 

" 791. CONCEPTION ORGANIQUE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE. - De même que la famille est composée d'individus à fonctions variées, de même la société civile, nous venons de le voir, résulte de l'union d'un certain nombre de familles en vue de la défense de leurs droits et de leur prospérité commune. Les cellules sociales sont donc ici, en loi ordinaire, non pas des individus, mais les familles qui, unies elles-mêmes en communes, provinces et, par certains de leurs membres, en associations professionnelles, forment ainsi les différents organes d'importance inégales du corps social, de l'État où, sous une autorité civile unique, elles sont associées ensemble par une communauté d'intérêts, de droits et de devoirs sur un territoire déterminé nécessaire à leur complète organisation : tels sont les éléments personnels et l'élément réel de la société civile.

" C'est seulement constituée de la sorte que la société civile mérite le nom de corps social, qu'elle présente une analogie avec le corps physique où les cellules ne font partie de l'ensemble qu'indirectement, en formant d'abord des organes hétérogènes et ne coopèrent à l'activité générale que sous la loi directrice d'un principe vital unique [l'âme]. Il y a cependant cette différence capitale que les cellules du corps social que sont ses membres intelligents et libres ont avant tout leur fin personnelle à réaliser dans et par la société. [...]

" 792. THÉORIE INDIVIDUALISTE. - A cette conception organique de la société civile s'oppose l'individualisme qu'a mis en vogue surtout J.-J. Rousseau et qu'a cherché à réaliser la Révolution française. Suivant cette façon de voir [façon de voir qui ne repose sur aucun fondement historique et qui méconnaît la véritable nature de l'homme], l'État n'est plus un corps social immédiatement composé d'organes différents à fonctions déterminées inégales : c'est une agglomération d'individus, une juxtaposition dans le temps et dans l'espace d'unités toutes égales, sans liens sociaux d'intérêts, de traditions de famille, sans droits ni devoirs autres que ceux qui dérivent de leur volonté libres, soumises immédiatement sans intermédiaires à une autorité omnipotente et omnivore - incarnée dans un homme plébiscité ou une assemblée irresponsable - qui est censée exprimer la volonté libre de tous et de chacun [autrement dit " du passé faisons table rase " ... c'est de la folie furieuse. Comment est-il encore possible de croire à de tels principes qui sont manifestement erronés et pernicieux ? N'est-ce pas là la mort de l'intelligence ? Il reste bien la raison, mais celle-ci sans la saisie des principes premiers tourne à vide. Il s'agit donc bien de la mort de l'intelligence].

" En un mot, il ne reste plus alors que deux éléments dans la société civile, un gouvernement, maître de toutes les libertés et source de tous les droits, devant une poussière, sans cohésion ni force, de citoyens également réduits à leur faiblesse individuelle, ' hommes abstraits qui ne sont d'aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique..., absolument semblable entre eux..., tous indépendants, sans traditions, sans habitudes, comme autant d'unités arithmétiques, toutes séparables, toutes équivalentes" (Taine, La Révolution, I, 2, 2).

" Inutile d'insister sur une conception aussi factice qui ne s'applique nullement aux hommes réels, seuls existants, qui ne respecte pas la dignité humaine, brise l'organisme naturel de la société civile et conduit, sous prétexte de liberté, au despotisme anonyme populaire, le plus funeste de tous (cf. S. Thomas d'Aquin, De regimine principum, I, 5)."

" 790. LA VÉRITABLE FIN DE LA SOCIÉTÉ CIVILE. - Elle n'est autre qu'une tranquille prospérité commune qui rende plus facile une vie honnête, vertueuse, et qui aide ainsi l'homme à atteindre sa fin dernière personnelle. Cette prospérité comprend : 1° comme élément négatif, la paix publique, résultant de la protection des droits de chacun et qui consiste non pas dans une tranquille possession de l'injustice, mais, suivant la célèbre définition de saint Augustion (Cité de Dieu, XIX, 13, cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 29, art. 2), dans ' la tranquillité de l'ordre ' ; 2° comme élément positif, la jouissance des biens spirituels et matériels qui dépassent les moyens d'action des simples particuliers, de telle sorte que tous les membres du corps social trouvent là, autant qu'il est possible, leur bonheur temporel relatif."

 

        La vie en société civile est naturelle à l'homme, car celui-ci y incline naturellement en vertu d'une loi qui lui est inhérente (1). Cette inclination ou cette loi naturelle immuable participe de la Loi éternelle étant établi que les choses sont dans la Pensée divine de toute éternité en tant qu'elles sont nécessairement connues et ordonnée par Dieu, la Raison suprême (2), de même que la vie intellectuelle est naturelle à l'homme qui désire naturellement savoir (3) et participe de la Vie du Verbe éternel par les principes généraux et indémontrables qui éclairent son esprit (4) et lui permettent ainsi d'aboutir à des conclusions ou à des déterminations particulières visant des cas concrets (5). Et c'est ainsi que la nature pousse l'homme à former différentes sociétés civiles et à tirer parfois des conclusions erronées ou à faire parfois des lois qui ne conviennent pas à certains peuples (6). Montesquieu a très bien vu le problème en écrivant que " les lois doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites [lois fondamentales] que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre " (7). Et le désastre pour une nation ne sera que plus important lorsque de nouveaux principes contraires à l'ordre naturel viendront la désorganiser et lui faire perdre sa raison d'être. Une lecture attentive et méditée du Traité de la Loi de saint Thomas d'Aquin nous montre les effroyables erreurs du monde moderne incapable de différencier la loi naturelle, qui est absolument immuable dans ses principes premiers, de la loi humaine ou positive qui en dérive et qui, quant à elle, ne peut que varier dans son application à cause de la grande diversité des choses humaines ou des caractères fondamentaux et des coutumes de chaque nation considérée (8). Cela nous autorise à affirmer qu'une loi qui serait injuste, c'est-à-dire en désaccord avec la loi naturelle ou avec la règle de la raison, ne serait déjà plus une loi, mais une corruption de la loi (9). Soulignons encore que la vertu de religion, qui consiste à rendre à Dieu un hommage qui Lui est dû qu'à Lui seul, relève de la morale naturelle et qu'à ce titre elle est apparentée à la vertu de justice et s'impose à l'homme comme étant la vertu la plus haute de toutes (10). Quel misérable monde dans lequel nous nous trouvons ! Et pauvre Europe !

 

1) Cf. Genèse, 2 : 18 ; Aristote, Politique, tome I, 2 ;

2) cf. Romains, 4 : 17 ;

3) cf. Aristote, Métaphysique, liv. A, 1 ;

4) cf. S. Jean, I : 1 ; 4 et 9 ;

5) cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIæ, qu. 91, art. 1, 2 et 3 et qu. 95, art. 2 ;

6) cf. id., qu. 95, art. 3 et 4 ;

7) phrase citée par Maurice Jallut dans La France moderne et la démocratie, Les Cahiers de l'Ordre français, 3e Cahier, 1963 ;

8) cf. Maurice Jallut, Propositions pour un nouveau régime, Les Cahiers de l'Ordre français, 2e Cahier, 1962 ; ibid., Histoire Constitutionnelle de la France, 2 vol. Éd. du Scorpion ;

9) cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, IIæ, qu. 95, art. 2 ;

10) cf. id., IIa-IIæ, qu. 80, art. unique ; qu. 81, art. 4 et 5 ; cf. Contra Gentiles, III, 119 et 120 ; IV, 1, ad. Quia vero ; et Cicéron, Rhetor., l. 2, c. 53.

 

Lalande (André), membre de l'Institut, professeur honoraire à la Sorbonne, président honoraire de la Société Française de Philosophie, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, revu par MM. les membres et correspondants de la Société et publié avec leurs corrections et observations par André Lalande, avant-propos de René Poirier, membre de l'Institut, professeur à la Sorbonne, Presses Universitaires de France, Paris, 1968, page 215 :

 

" DÉMOCRATIE, Grec : Dhmokratia [de dhmos, peuple, et kratein dominer, régner, gouverner, commander, ordonner] ; Allemand : Demokratie ; Anglais : Democracy ; Italien : Democrazia.

A. État politique dans lequel la souveraineté appartient à la totalité des citoyens, sans distinction de naissance, de fortune ou de capacité.

B. Parti politique soutenant la démocratie au sens A.

Radical international : Demokrati."

 

Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 12, 1161 a 6-9 :

 

" La démocratie se rencontre principalement dans les demeures sans maîtres (car là tous les individus sont sur un pied d'égalité), et dans celles où le chef est faible et où chacun a licence de faire ce qui lui plaît."

 

Pape Léon XIII, Encyclique " Graves de communi " (" Les graves discussions "), 18 janvier 1901 - la " Charte de l'action des catholiques " sur la " démocratie chrétienne " et l'ambiguïté de ce terme :

 

" ... et Nous avons cru de notre devoir d'avertir publiquement les catholiques des erreurs profondes cachées dans les doctrines du socialisme et des dangers qu'elles faisaient courir, non seulement aux biens extérieurs, mais aussi à la probité des mœurs et à la religion. [...]

" Ailleurs, la chose elle-même est appelée démocratie chrétienne, et ceux qui s'y adonnent sont les démocrates chrétiens ; au contraire, le système défendu par les socialistes est désigné sous le nom de démocratie sociale.

" Or, des deux dernières expressions énoncées ci-dessus, si la première, ' chrétiens sociaux ', ne soulève guère de réclamations, la seconde, ' démocratie chrétienne ', blesse beaucoup d'honnêtes gens, qui lui trouvent un sens équivoque et dangereux. Ils se défient de cette dénomination pour plus d'un motif. Ils craignent que ce mot ne déguise mal le gouvernement populaire [1] ou ne marque en sa faveur une préférence sur les autres formes de gouvernement. [...]

" Que prétend la démocratie sociale [ou socialiste], et quel doit être le but de la démocratie chrétienne ? Il ne peut y avoir de doute sur ce point. L'une, en effet, - qu'on se laisse aller à la professer avec plus ou moins d'excès - est poussée par un grand nombre de ses adeptes à un tel point de perversité, qu'elle ne voit rien de supérieur aux choses de la terre, qu'elle recherche les biens corporels et extérieurs, et qu'elle place le bonheur de l'homme dans la poursuite et la jouissance de ces biens. C'est pour cela qu'ils voudraient que, dans l'État, le pouvoir appartînt au peuple [d'où le terme de Démocratie]. [...]

" Au contraire, la démocratie chrétienne, par le fait seul qu'elle se dit chrétienne, doit s'appuyer sur les principes de la foi divine comme sur sa propre base. Elle doit pourvoir aux intérêts des petits, sans cesser de conduire à la perfection qui convient aux âmes créées pour les biens éternels. Pour elle, il ne doit y avoir rien de plus sacré que la justice ; il lui faut garder à l'abri de toute atteinte le droit de propriété et de possession, maintenir la distinction des classes qui, sans contredit, est le propre d'un État bien constitué ; enfin, il faut qu'elle accepte de donner à la communauté humaine une forme et un caractère en harmonie avec ceux qu'a établis le Dieu créateur.

" Mais il serait condamnable de détourner à un sens politique le terme de démocratie chrétienne [notons bien que le Peuple de Dieu ne gouverne pas l'Église : kratein]. Sans doute, la démocratie, d'après l'étymologie même du mot et l'usage qu'en ont fait les philosophes, indique le régime populaire ; mais, dans les circonstances actuelles, il ne faut l'employer qu'en lui ôtant tout sens politique, et en lui attachant aucune autre signification que celle d'une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple (beneficam in populum actionem christianam). [...]

" Nous venons, en passant, de rappeler la pratique des vertus et des devoirs religieux, et ce n'est pas sans intention. Certains hommes, en effet, professent l'opinion, et elle se répand parmi le peuple, que la question sociale, comme on dit, n'est qu'une question économique. Il est très vrai, au contraire, qu'elle est avant tout une question morale et religieuse, et que, pour ce même motif, il faut surtout la résoudre d'après les règles de la morale et le jugement de la religion. Admettons, en effet, que le salaire des ouvriers soit doublé, que la durée du travail soit réduite ; admettons même que les denrées soient à bas prix. Eh bien! Si l'ouvrier, selon l'usage, prête l'oreille à des doctrines et s'inspire des exemples qui le poussent à s'affranchir du respect envers Dieu et à se livrer à la dépravation des mœurs, il est inévitable qu'il voie ses ressources et le fruit même de ses travaux se dissiper. L'expérience et la pratique montrent que, malgré la durée plus courte de leur travail et le prix plus élevé de leur salaire, la plupart des ouvriers de mœurs corrompues et sans principes religieux mènent une vie gênée et misérable. [...]

" [...] Certes, elle est assez étendue, la perspective des misères qui sont devant nos yeux ; elles sont assez redoutables, les menaces de perturbations funestes que tient suspendues sur nos têtes la force toujours croissante des socialistes. Ceux-ci se glissent habilement au sein de la société. Dans les ténèbres de leurs conventicules secrets [allusion aux assemblées générales des loges maçonniques] comme en plein jour, par la parole et la plume, ils poussent la multitude à la révolte. Affranchis des enseignements de l'Église, ils ne s'inquiètent pas des devoirs, n'exaltent que les droits. Ils font appel à des foules chaque jour grossissante de malheureux, que les difficultés de l'existence rendent plus accessibles à leurs mensonges et plus ardents à embrasser leurs erreurs.

" L'avenir de la société et de la religion est en jeu. Sauvegarder l'honneur de l'une et de l'autre, c'est le devoir sacré de tous les gens de bien. [...] "

 

1) L'avenir leur a donné raison, car, même aujourd'hui, en l'an 2001, le terme de " démocratie chrétienne ", dans l'esprit des Français, est toujours confondu avec celui de " démocratie sociale " que les socialistes utilisent pour promouvoir un égalitarisme contre nature, si cher à Jean-Jacques Rousseau, car, en conservant ce mot, on ne pouvait fatalement que revenir à sa définition réelle ou à la chose même, c'est-à-dire au gouvernement du peuple, aboutissement logique de la folle utopie égalitaire.

 

Lettre " Notre charge apostolique " du Pape saint Pie X sur le " Sillon " à l'épiscopat français du 25 août 1910 :

 

" 22. Au reste, si le peuple demeure le détenteur du pouvoir, que devient l'autorité ? Une ombre, un mythe ; il n'y a plus de loi proprement dite, il n'y a plus d'obéissance." [En effet, dans une démocratie proprement dite, qui doit obéir à qui ?]

 

Louis Daménie, La Cathédrale effondrée, les Cahiers de l'Ordre Français, 1er Cahier, 1962, Légitimité et légalité, pages 79-80 :

 

" Qui a perdu l'art de mettre de l'ordre dans les concepts est promis à tous les emportements de la passion, à tous les fanatismes et finalement à toutes les tyrannies. Les traditions morales, nous l'avons constaté, peuvent servir jusqu'à un certain point de garde-fou. Jusqu'à un certain point seulement. Nous n'arracherons la jeunesse à la séduction du totalitarisme qu'en lui donnant les armes nécessaires pour vaincre les sophistes. L'Occident n'a dû sa supériorité militaire et technique qu'à un effort millénaire contre la confusion de l'esprit. Ce n'est qu'en bridant l'anarchie intellectuelle que l'on fonde la liberté de l'intelligence.

" Nos intellectuels ne seraient pas la proie des nuées si, au lieu de leur faire la tête trop pleine de connaissances encyclopédiques, on leur avait enseigné dès l'enfance, le haut idéal socratique : " Moi, Socrate, fils de Sophronisque, qui ne me permettrai pas plus de produire à la légère une affirmation non vérifiée que de croire savoir ce que j'ignore..." Savoir ce dont il parle est la première condition d'une réflexion féconde. Qui ne veut pas se contenter de bavarder ou de parler à l'étourdi, doit commencer par fixer le sens des mots dont il se sert.

" Cela paraît aller de soi. Non pas. Combien s'imaginent, par les meilleurs, qu'il est permis de ployer des concepts à sa fantaisie. On en voit, par exemple, qui se disent démocrates, simplement parce que ce vocable sonne heureusement aux oreilles du peuple. Tout le monde, de nos jours, se dit démocrate. [...]. Pourquoi rejeter ce terme si vague et d'un emploi si commode ? Chacun met dessous ce qui lui plaît. Ce n'est qu'un emballage dont les gens ont pris l'habitude et qui leur fait accepter plus facilement la marchandise. Si, par souci janséniste de pureté, vous refusez de vous dire démocrate, vous heurtez de front les préjugés et vous vous engagez dans des difficultés infinies. Par une sorte de réflexe conditionné, le peuple vous tiendra d'emblée pour son ennemi et refusera de vous écouter. N'est-ce pas perdre son temps que de se battre pour un mot ? Ce ne sont pas les mots qui comptent, mais les idées qu'ils recouvrent.

" Qui raisonne ainsi se désarme en face de la subversion. Que peut-il lui opposer, puisqu'il partage son mépris de la vérité, qui est adéquation du mot à l'idée et de l'idée au mot. Si le langage n'est pas juste, l'idée cesse aussitôt de l'être. Le mot de démocratie traîne derrière lui toute une nuée d'images vagues, de réminiscences, de rêveries, que l'Histoire lui a attachées. Que vous le vouliez ou pas, votre idée s'en trouvera gauchie. Dès l'instant que l'on préfère l'efficacité à la vérité, on ne peut plus s'arrêter. Un choix irréversible a été posé. On ne se délivre pas de l'engrenage du mensonge. Dès qu'on y a mis le doigts, il faut que le corps y passe tout entier.

" [...] L'homme a droit à la vérité [et lui dire la vérité, c'est le respecter]. C'est même l'unique droit de l'homme. Il a le droit qu'on lui parle avec des mots vrais, des mots qui s'accordent avec la réalité qu'ils recouvrent. Prétendre le contraire, c'est en définitive se reconnaître dialecticien, mais dialecticien honteux. Le moment n'est-il pas venu de comprendre que l'on ne résiste pas à la subversion en composant avec les méthodes intellectuelles qui sont siennes ? La vérité est une, et l'Histoire précisément ne nous prouve-t-elle pas que c'est le langage qui commence par être subverti ? Dès cet instant, il n'y a plus de vérité [et il ne faut même pas affirmer qu'il n'y a pas de vérité]. La dialectique [qui ne s'applique qu'à éprouver le savoir] triomphe, et l'ordre humain tout entier se lézarde. Savoir ce dont on parle est le premier devoir. Le plus difficile aussi. Il ne servirait à rien de le nier. A qui fera-t-on croire qu'on gagne des batailles en s'avouant d'avance vaincu ?"

 

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