Dom Guéranger
L’Année Liturgique
Après la Pentecôte – livre 6
LE XI NOVEMBRE. SAINT MARTIN, ÉVÊQUE ET
CONFESSEUR.
Trois mille six cent
soixante églises dédiées à saint Martin au seul pays de France (1), presque
autant dans le reste du monde, attestent l'immense popularité du grand thaumaturge. Dans les campagnes, sur les montagnes, au fond des forêts,
arbres, rochers, fontaines, objets d'un culte superstitieux quand l'idolâtrie
décevait nos pères, reçurent en maints endroits et gardent toujours le nom de
celui qui les arracha au domaine des puissances de l'abîme pour les rendre au
vrai Dieu. Aux fausses divinités, romaines, celtiques ou germaniques, enfin
dépossédées, le Christ, seul adoré par tous désormais, substituait dans la
mémoire reconnaissante des peuples l'humble soldat qui les avait vaincues.
C'est qu'en effet, la
mission de Martin fut d'achever la déroute du paganisme, chassé des villes par
les Martyrs, mais jusqu'à lui resté maître des vastes territoires où ne
pénétrait pas l'influence des cités.
Aussi, à l'encontre des
divines complaisances, quelle haine n'essuya-t-il point de la part de l'enfer !
Dès le début, Satan et Martin s'étaient rencontrés : «Tu me trouveras partout
sur ta route, » avait dit Satan (2) ; et il tint parole. Il l'a tenue jusqu'à
nos jours : de siècle en siècle, accumulant les ruines sur le glorieux tombeau
qui attirait vers Tours le monde entier ; dans le XVI°, livrant aux flammes,
par la main des huguenots, les restes vénérés du protecteur de la France; au
XIX° enfin, amenant des hommes à ce degré de folie que de détruire eux-mêmes,
en pleine paix, la splendide basilique qui faisait la richesse et l'honneur de
leur ville.
Reconnaissance du Christ
roi, rage de Satan, se révélant à de tels signes, nous disent assez les
incomparables travaux du Pontife apôtre et moine que fut saint Martin.
Moine, il le fut d'aspiration et de fait jusqu'à
son dernier jour. « Dès sa première enfance, il ne soupire qu'après le service
de Dieu. Catéchumène à dix ans, il veut à douze s'en aller au désert ; toutes
ses pensées sont portées vers les monastères et les églises. Soldat à quinze
ans, il vit de telle sorte qu'on le prendrait déjà pour un moine (3). Après un
premier essai en Italie de la vie religieuse, Martin est enfin amené par
Hilaire dans cotte solitude de Ligugé qui fut, grâce à lui, le berceau de la
vie monastique dans les Gaules. Et, à vrai dire, Martin, durant tout le cours
de sa carrière mortelle, se sentit étranger partout hormis à Ligugé. Moine
paraîtrait, il n'avait été soldat que par force ; il ne devint évêque que par violence
; et alors, il ne quitta point ses habitudes monastiques. Il satisfaisait à la
dignité de l'évêque, nous dit son historien, sans abandonner la règle et la vie
du moine (4) ; s'étant fait tout d'abord une cellule auprès de son église de
Tours ; bientôt se créant à quelque distance de la ville un second Ligugé sous
le nom de Marmoutier ou de grand monastère (5). »
C'est à la direction
reçue de l'ange qui présidait alors aux destinées de l'Eglise de Poitiers, que
la sainte Liturgie renvoie l'honneur des merveilleuses vertus manifestées par
Martin dans la suite (6). Quelles furent les raisons de saint Hilaire pour
conduire par des voies si peu connues encore de l'Occident l'admirable disciple
que lui adressait le ciel, c'est ce qu'à défaut d'Hilaire même, il convient de
demander à l'héritier le plus autorisé de sa doctrine aussi bien que de son
éloquence :
1. Une liste par diocèses s'en trouve dans le
Saint Martin de Lecoy de la Marche, en l'Appendice. — 2. Sulpit. Sever. Vita, vi. — 3. Ita ut, jam illo tempore, non miles
sed monachus putaretur. Ibid. II. 4. — Ita implebat episcopi
dignitatem, ut non tamen propositum monachi virtutemque desereret. Sulpit. Sev.
Vita, X. — 5. Cardinal Pie, Homélie prononcée à l'occasion du rétablissement de
l'Ordre de saint Benoît à Ligugé, 25 novembre 1853. — 6. Hilarium
secutus est Martinus, qui tantum illo doctore
profecit, quantum ejus postca sanctitas declaravit. In festo S. Hilarii, Noct. II, Lect. II.
« Ç'a été, dit le Cardinal Pie, la pensée dominante de tous
les saints, dans tous les temps, qu'à côté du ministère ordinaire des pasteurs,
obligés parleurs fonctions de vivre mêlés au siècle, il fallait dans l'Eglise
une milice séparée du siècle et enrôlée sous le drapeau de la perfection
évangélique, vivant de renoncement et d'obéissance, accomplissant nuit et jour
la noble et incomparable fonction de la prière publique. C'a été la pensée des
plus illustres pontifes et des plus grands docteurs, que le clergé séculier
lui-même ne serait jamais plus apte à répandre et à
populariser dans le monde les pures doctrines de l'Evangile, que quand il se
serait préparé aux fonctions pastorales en vivant de la vie monastique ou en
s'en rapprochant le plus possible. Lisez la vie des plus grands hommes de
l'épiscopat, dans l'Orient comme dans l'Occident, dans les temps qui ont
immédiatement précédé ou suivi la paix de l'Eglise comme au moyen âge ; tous,
ils ont professé quelque temps la vie
religieuse, ou vécu en contact ordinaire avec ceux qui la pratiquaient.
Hilaire, le grand Hilaire, de son coup d'œil sûr et exercé, avait aperçu ce
besoin; il avait vu quelle place devait occuper l'ordre monastique dans le
christianisme, et le clergé régulier dans l'Eglise. Au milieu de ses combats,
de ses luttes, de ses exils, témoin oculaire de l'importance des monastères en
Orient, il appelait de tous ses vœux le moment où, de retour dans les Gaules,
il pourrait jeter enfin auprès de lui les fondements de la vie religieuse. La
Providence ne tarda pas à lui envoyer ce qui convenait pour une telle
entreprise : un disciple digne du maître, un moine digne de l'évêque (7).» On
ne saurait présumer d'essayer mieux dire ; pour le plus grand honneur de saint
Martin, l'autorité de l'Evêque de
Poitiers, sans égale en un tel sujet, nous fait un devoir de lui laisser
la parole. Comparant donc ailleurs Martin, et ceux qui le précédèrent, et Hilaire lui-même, dans leur œuvre commune
d'apostolat des Gaules : « Loin de moi, s'écrie le Cardinal, que je méconnaisse tout ce que la religion de
Jésus-Christ possédait déjà de vitalité et de puissance dans nos diverses
provinces, grâce à la prédication des premiers apôtres, des
premiers martyrs, des premiers évoques, dont la série remonte aux temps
les plus rapprochés du Calvaire. Toutefois, je
ne crains pas de le dire, l'apôtre populaire de la Gaule, le convertisseur
des campagnes restées en grande partie
païennes jusque-là, le fondateur du christianisme national, c'a été
principalement saint Martin. Et d'où vint à Martin, sur tant d'autres grands évoques et
serviteurs de Dieu, cette prééminence d'apostolat ? Placerons-nous Martin
au-dessus de son maître Hilaire ? S'il s'agit de la doctrine, non pas
assurément; s'il s'agit du zèle, du courage, de la sainteté, il ne m'appartient
pas de dire qui fut plus grand du maître ou du disciple ; mais ce que je puis dire, c'est qu'Hilaire fut surtout un docteur,
et que Martin fut surtout un thaumaturge. Or, pour la conversion des peuples,
le thaumaturge a plus de puissance que le docteur; et, par suite, dans le
souvenir et dans le culte des peuples, le docteur est éclipsé, il est effacé par
le thaumaturge.
7. Cardinal Pie, ubi
supra.
« On parle
beaucoup aujourd'hui de raisonnement pour persuader les choses divines : c'est
oublier l'Ecriture et l'histoire; et, de plus, c'est déroger. Dieu n'a pas jugé
qu'il lui convînt déraisonner avec nous. Il a affirmé, il a dit ce qui est et
ce qui n'est pas ; et, comme il exigeait la foi à sa parole, il a autorisé sa
parole. Mais comment l'a-t-il autorisée ? En Dieu, non point en homme; par des
œuvres, non par des raisons : non in sermone, sed in virtute ; non par les
arguments d'une philosophie humainement persuasive : non in persuasibilibus humanae sapientiae verbis, mais par
le déploiement d'une puissance toute divine : sed
in ostensione spiritus et virtutis. Et pourquoi ? En voici la raison profonde : Ut
fides non sit in sapientia hominum, sed in virtute Dei : afin que
la foi soit fondée non sur la sagesse de l'homme, mais sur la force de Dieu (8).
On ne le veut plus ainsi aujourd'hui ;
on nous dit qu'en Jésus-Christ le théurge fait tort au moraliste, que le
miracle est une tache dans ce sublime
idéal. Mais on n'abolira point cet ordre, on n'abolira ni l'Evangile ni
l'histoire. N'en déplaise aux lettrés de notre siècle, n'en déplaise aux
pusillanimes qui se font leurs complaisants,
non seulement le Christ a fait des miracles, mais il a fondé la foi sur
des miracles ; et le même Christ, non pas pour confirmer ses propres miracles
qui sont l'appui des autres, mais par
pitié pour nous qui sommes prompts à
l'oubli, et qui sommes plus
impressionnés de ce que nous voyons que
de ce que nous entendons, le même Jésus-Christ a mis dans l'Eglise, et pour
jusqu'à la fin, la vertu des miracles. Notre siècle en a vu, il en verra encore
; le quatrième siècle eut principalement ceux de Martin.
« Opérer des prodiges semblait un jeu pour lui ; la nature entière
pliait à son commandement. Les animaux lui étaient soumis : a Hélas! s'écriait
un jour le saint, les serpents m'écoutent, et les hommes refusent de
m'entendre. » Cependant les hommes l'entendaient souvent. Pour sa part, la
Gaule entière l'entendit ; non seulement l'Aquitaine, mais la Gaule Celtique,
mais la Gaule Belgique. Comment résister à une parole autorisée par tant de
prodiges? Dans toutes ces provinces, il renversa l'une après l'autre toutes les
idoles, il réduisit les statues en poudre, brûla et démolit tous les temples,
détruisit tous les bois sacrés, tous les repaires de l'idolâtrie. Etait-ce
légal, me demandez-vous ? Si j'étudie la législation de Constantin et de
Constance, cela l'était peut-être. Mais ce que je puis dire, c'est que Martin,
dévoré du zèle de la maison du Seigneur, n'obéissait en cela qu'à l'Esprit de
Dieu. Et ce que je dois dire, c'est que Martin, contre la fureur de la
population païenne, n'avait d'autres armes que les miracles qu'il opérait, le
concours visible des anges qui lui était parfois accordé, et enfin, et surtout,
les prières et les larmes qu'il répandait devant Dieu lorsque l'endurcissement
de la multitude résistait à la puissance de sa parole et de ses prodiges. Mais,
avec ces moyens, Martin changea la face de notre pays. Là où il y avait à peine
un chrétien avant son passage, à peine restait-il un infidèle après son départ.
Les temples du Dieu vivant succédaient aussitôt aux temples des idoles ; car,
dit Sulpice Sévère, aussitôt qu'il avait renversé les asiles de la
superstition, il construisait des églises et des monastères. C'est ainsi que
l'Europe entière est couverte de temples qui ont pris le nom de Martin (9). »
La mort ne suspendit pas
ses bienfaits ; eux seuls expliquent le concours ininterrompu des peuples à sa
tombe bénie. Ses nombreuses fêtes au cours de l'année, Déposition ou Natal,
Ordination, Subvention, Réversion, ne parvenaient point à lasser la piété des
fidèles. Chômée en tous lieux (10), favorisée par le retour momentané des beaux
jours que nos aïeux nommaient l'été de la Saint-Martin, la solennité du XI
novembre rivalisait avec la Saint-Jean pour les réjouissances dont elle était
l'occasion dans la chrétienté latine. Martin était la joie et le recours universels.
Aussi
Grégoire de Tours n'hésite pas à voir dans
son bienheureux prédécesseur le patron spécial du monde entier (11) !
Cependant moines et clercs, soldats, cavaliers, voyageurs et hôteliers en
mémoire de ses longues pérégrinations, associations de charité sous toutes
formes en souvenir du manteau d'Amiens, n'ont point cessé de faire valoir leurs
titres aune plus particulière bienveillance du grand Pontife. La Hongrie, terre
magnanime qui nous le donna sans épuiser ses réserves d'avenir, le range à bon
droit parmi ses puissants protecteurs. Mais notre pays l'eut pour père : en la
manière que l'unité de la foi fut chez nous son œuvre, il présida à la
formation de l'unité nationale ; il veille sur
sa durée; comme le pèlerinage de Tours précéda celui de Compostelle en
l'Eglise, la chape de saint Martin conduisit avant l'oriflamme de saint Denis
nos armées au combat (12). Or donc, disait Clovis, « où sera l'espérance de la
victoire, si l'on offense le bienheureux Martin (13) ? »
8. I Cor. II, 4. — 9. Cardinal Pie, Sermon
prêché dans la cathédrale de Tours le dimanche de la solennité patronale de
saint Martin, 14 novembre 1858. — 10. Concil. Mogunt. an. 813, can. XXXVI. 11. Greg. Tur. De miraculis S. Martini, IV, in Prolog. — 12. Quel qu'ait pu
être le vêtement de saint Martin désigné par cette appellation, on sait que
l'oratoire des rois de France tira de lui son nom de chapelle, passé ensuite à
tant d'autres. — 13. Et ubi erit
spes victoriae, si beatus Martinus offenditur ? Greg. Tur. Historia Francorum, II, XXXVII.
Lisons le récit de
l'Eglise, qui s'étend avec complaisance sur les derniers moments de son
illustre fils, vraiment dignes en effet d'être admirés par tous.
Martin
était né à Sabarie en Pannonie. Comme il atteignait
sa dixième année, il courut malgré ses parents à l'Eglise et s'y fit inscrire
parmi les catéchumènes. Parti à quinze ans pour l'armée, il servit sous Constance d'abord et ensuite sous
Julien. Un jour qu'à Amiens, un pauvre mendiant nu lui demandait l'aumône au
nom de Jésus-Christ, n'ayant rien que ses armes et le vêtement dont il était
couvert, il partagea sa chlamyde avec le pauvre. Or, la nuit suivante, le
Christ lui apparut couvert de cette moitié de manteau, et il disait : Martin
catéchumène m'a revêtu de ce vêtement.
A
dix-huit ans, il fut baptisé. Renonçant dès lors à la vie militaire, il se
rendit près d'Hilaire, évêque de Poitiers, qui le mit au nombre des acolythes de son église. Fait par la suite évêque de Tours,
il mena une vie très sainte avec quatre-vingts moines, dans le monastère qu'il
y bâtit. Saisi à Cande, bourg de son diocèse, d'une fièvre très grave, il
priait instamment Dieu qu'il le délivrât de cette prison mortelle. Ce
qu'entendant, ses disciples le suppliaient : Père, pourquoi nous
abandonnez-vous ? à qui nous laissez-vous dans notre
malheur? Et Martin, ému de leurs larmes, disait à Dieu : Seigneur, si je suis
encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail.
Et
comme, malgré la violence de la fièvre, ses disciples le voyaient prier
constamment tourné vers le ciel, ils le supplièrent de se laisser changer de
position quelque temps, pour que le mal prît quelque relâche et lui permît de
reposer. Mais Martin: Laissez-moi, dit-il, regarder le ciel plutôt que la
terre, pour que mon âme sur le départ trouve son chemin vers le Seigneur. Comme
la mort approchait, voyant l'ennemi du genre humain, il dit : Que fais-tu là,
bête cruelle ! tu ne trouveras rien en moi pour
toi. Ce fut en prononçant ces mots, qu'âgé de quatre-vingt-un ans, il rendit à
Dieu son âme. Elle fut reçue par le chœur des Anges, dont plusieurs personnes ouïrent les divines mélodies, spécialement l'évêque de
Cologne saint Séverin.
Nous donnons ici les
belles Antiennes des Vêpres de la fête. Les cinq premières sont composées de
passages de Sulpice Sévère en sa lettre à Bassula, où
il raconte la mort du bienheureux, complétant ainsi le livre qu'il avait écrit
de la Vie de saint Martin pendant que celui-ci vivait encore.
ANTIENNES.
Ses
disciples dirent au bienheureux Martin : Père, pourquoi nous abandonnez-vous ? À
qui nous laissez-vous dans notre malheur ? Des loups ravisseurs se jetteront
sur votre troupeau.
Seigneur,
si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail :
qu'il en soit ce que décidera votre volonté.
Homme
ineffable! ni le labeur ne l'a vaincu, ni la mort ne
le saurait vaincre, ne craignant point de mourir, ne refusant point la vie.
Les
yeux et les mains continuellement levés vers le ciel, l'esprit infatigable, il
ne donnait nulle trêve à sa prière. Alléluia.
Martin
est accueilli au sein d'Abraham dans la joie; Martin, pauvre et humble ici-bas,
fait son entrée au ciel dans l'abondance, célébré par les chants des cieux.
O
bienheureux homme, dont l'âme est en possession du paradis ! Aussi les Anges tressaillent,
les Archanges se réjouissent, le chœur des Saints publie sa gloire, les Vierges
l'entourent et elles disent : Demeurez avec nous toujours.
O
bienheureux Pontife, qui par toutes les fibres de son être aimait le Christ
Roi, et ne redoutait point les puissants de ce monde! ô
âme très sainte, que le glaive du persécuteur n'a point séparée de son corps,
et qui pourtant n'a pas perdu la palme du martyre.
L'un des plus illustres
et dévots clients de saint Martin, saint Odon, Abbé de Cluny, composa en son
honneur l'Hymne suivante. Les fidèles trouveront aux Communs de leurs livres
d'Offices l'Hymne plus ancienne, Iste Confessor, à la rédaction modifiée depuis il est vrai,
mais qui, primitivement, chanta l'Evêque de Tours et les miracles opérés au
tombeau de ce premier des justes non martyrs honorés dans l'Eglise entière.
HYMNE.
Christ
Roi, de Martin la gloire : vous êtes sa louange, il est la vôtre ; vous honorer
en lui, comme lui-même en vous, est notre désir.
Vous
qui d'un pôle à l'autre du monde faites briller la perle des Pontifes,
délivrez-nous par son très grand mérite des lourds péchés qui nous oppressent.
Il était pauvre ici-bas et humble : et voici
qu'au ciel il fait son entrée dans l'abondance, que les phalanges des cieux
viennent au-devant de lui, que toute langue, toute tribu, toute nation
applaudit au triomphe.
Comme
avait fait sa vie, resplendit sa mort, admiration de la terre et des cieux :
pour tous, c'est acte pie que se réjouir ; pour tous que ce jour soit un jour
de salut.
Martin,
l'égal des Apôtres, bénissez-nous célébrant votre fête : jetez sur nous les
yeux, vous qui pour vos disciples demeurez prêt à vivre comme à mourir.
Faites
maintenant ce que vous fîtes autrefois : des Pontifes faites briller les
vertus, de l'Eglise accroissez la gloire, de Satan déjouez les embûches.
Vous
qui trois fois avez dépouillé l'abîme, sauvez ceux que leurs fautes ont
engloutis; en souvenir du manteau partagé, revêtez-nous de justice.
Et
vous rappelant cette gloire qui dans le temps fut vôtre à titre spécial, de
l'Ordre monastique aujourd'hui presque éteint montrez-vous le secours.
Gloire
soit à la Trinité, dont par sa vie Martin fut le confesseur ; puisse-t-il faire que chez nous
aussi la foi en soit appuyée par les œuvres. Amen.
Amen.
Adam de Saint - Victor
consacre au grand Evêque de Tours une de ses plus enthousiastes productions.
SÉQUENCE.
Sion,
sois dans la joie en célébrant le jour où Martin, l'égal des Apôtres, triomphant
du monde, est couronné parmi les habitants des cieux.
C'est
lui Martin, l'humble et le pauvre, le serviteur prudent, le fidèle économe : au
ciel, à lui la richesse et la gloire, devenu qu'il est concitoyen des Anges.
C'est
lui Martin, qui catéchumène revêt un pauvre, et le Seigneur, dès la nuit
suivante, a revêtu le manteau.
C'est
lui Martin, qui dédaignant les armes, offre d'aller sans nulle défense
au-devant des ennemis ; car il est baptisé.
C'est
lui Martin, qui offrant l'hostie sainte, s'embrase au dedans par la divine
grâce, tandis qu'un globe de feu apparaît sur sa tête.
C'est
lui Martin, qui ouvre le ciel, commande à l'océan, donne des ordres à la terre,
guérit les maladies, chasse les monstres, ô l'homme incomparable !
C'est
lui Martin, qui ne craignit point de mourir, qui ne refusa point le labeur de
vivre, et de la sorte à la divine volonté s'abandonna tout entier.
C'est
lui Martin, qui ne nuisit à personne ; c'est lui Martin, qui fit du bien à tous
; c'est lui Martin, qui plut à la trine Majesté.
C'est
lui Martin, qui renverse les temples, lui qui instruit dans la foi les gentils,
et de ce qu'il enseigne leur donne en ses œuvres l'exemple.
C'est
lui Martin, qui sans pareil en mérites, rend la vie à trois morts ; maintenant
il voit Dieu pour toujours.
O
Martin, pasteur excellent, ô vous qui faites partie de la céleste milice,
défendez-nous contre la rage du loup furieux.
O
Martin, faites maintenant comme autrefois : offrez pour nous à Dieu vos prières
; souvenez-vous, pour ne jamais l'abandonner, de cette nation qui est vôtre.
Amen.
O saint Martin, prenez
en pitié la profondeur de notre misère ! L'hiver, un hiver plus funeste que
celui où vous partagiez votre manteau, sévit sur le monde ; beaucoup périssent
dans la nuit glaciale causée par l'extinction de la foi et le refroidissement
de la charité. Venez en aide aux malheureux dont le fatal engourdissement ne
songe pas à demander de secours. Prévenez-les sans attendre leur prière, au nom
du Christ dont se recommandait le pauvre d'Amiens, tandis qu'eux n'en savent
plus trouver le nom sur leurs lèvres. Pire que celle du mendiant est cependant
leur nudité, dépouillés qu'ils sont du vêtement de la grâce que se
transmettaient, après l'avoir reçu de vous, leurs pères.
Combien lamentable est
devenu surtout le dénuement de ce pays de France, que vous aviez rendu riche
autrefois des bénédictions du ciel, et dans lequel vos bienfaits furent
reconnus par de telles injures ! Daignez considérer pourtant que nos jours ont
vu commencer la réparation, près du saint tombeau rendu à notre culte filial.
Ayez égard à la piété des grands chrétiens dont le cœur sut se montrer, comme la générosité des foules, à la hauteur
des plus vastes projets; voyez, si réduit que le nombre en demeure encore, les
pèlerins reprenant vers Tours le chemin que peuples et rois suivirent aux
meilleurs temps de notre histoire.
Cette histoire qui fut
celle des beaux jours de l'Eglise, du règne du Christ Roi, ô Martin,
serait-elle finie ? Laissons l'ennemi sceller déjà en pensée notre tombe. Mais
le récit de vos prodiges nous apprend qu'il vous appartient de redresser sur
leurs pieds les morts mêmes. Le catéchumène de Ligugé n'était-il pas rayé
du nombre des vivants (1), quand vous le rappelâtes à la vie, au baptême
? Fussions-nous comme lui déjà parmi ceux dont le Seigneur ne se souvient
plus (2), l'homme ou le pays qui a Martin pour protecteur et pour père ne
saurait abandonner l'espérance. Si vous daignez garder souvenir de nous, les
Anges viendront redire au Juge suprême : C'est celui-là, c'est la nation,
pour qui Martin prie ; et ils recevront l'ordre de nous retirer des lieux
obscurs où végètent les peuples sans gloire, pour nous rendre à Martin, aux
nobles destinées que nous valut sa prédilection (3).
Nous savons néanmoins
que votre zèle pour l'avancement du règne de Dieu ne connut pas de frontières.
Inspirez donc, fortifiez, multipliez les apôtres qui poursuivent sur tous les
points du monde, comme vous le fîtes chez nous, les restes de l'infidélité.
Ramenez l'Europe chrétienne, où votre nom est demeuré si grand, à l'unité que
l'hérésie et le schisme ont détruite pour le malheur des nations. Malgré tant
d'efforts contraires, gardez à son poste d'honneur, à ses traditions de
vaillante fidélité, le noble pays où vous naquîtes. Puissent partout vos dévots
clients éprouver que le bras de Martin suffit toujours
à protéger ceux qui l'implorent.
1. Psalm. LXVIII, 29.
— 2. Psalm. LXXXVII, 6. — 3. Sulpit.
Sev. Vita, VII.
Au ciel aujourd'hui,
chante l'Eglise, « les Anges sont dans la joie, les Saints publient votre
gloire, les Vierges vous entourent et elles disent : « Demeurez avec nous
toujours (4) ! » N'est-ce pas la suite de ce que fut votre vie sur terre, où
vous et les vierges rivalisiez d'une vénération si touchante (5); où Marie leur
Reine, accompagnée de Thècle et d'Agnès, se complaisait à passer déjà de
longues heures en votre
cellule de Marmoutier, devenue, nous dit
votre historien, l'égale des
pavillons des Anges (6) ? Imitant leurs
frères et sœurs du ciel, vierges
et moines, clercs et pontifes se tournent vers vous, sans nulle crainte que
leur multitude ne nuise à aucun d'eux à vos pieds, sachant que votre seule vie
suffit à les éclairer tous, qu'un regard
de Martin leur assurera les bénédictions du Seigneur.
Originaire
d'Egypte, le soldat Mennas devint, après son martyre,
le protecteur d'Alexandrie. Il n'est pas rare de rencontrer, encore
aujourd'hui, des ampoules rapportées autrefois par les pèlerins qui les
remplissaient de l'huile brûlant à son tombeau. Disons avec l'Eglise :
4.
ORAISON.
Accordez
à notre prière, Dieu tout-puissant, que
nous, qui célébrons la naissance au ciel du bienheureux Mennas
votre Martyr, soyons par son intercession fortifiés dans l'amour de votre nom.
Par Jésus-Christ.
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