Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)
Abbesse du Monastère de l’Immaculée
Conception
de la ville d’Agréda,
de l’Ordre de S. François
La Cité Mystique de Dieu
IIe Partie, Livre VIe
CHAPITRE
XXIX
Notre
Rédempteur Jésus-Christ monte an ciel avec tous les saints qu'il avait tirés
des Limbes. —
Il
emmène aussi sa très-sainte Mère pour la mettre en possession de la gloire.
1509. Le moment heureux arriva bientôt
où le Fils unique du Père éternel, qui était descendu du ciel pour se revêtir
de la chair humaine, devait y remonter par sa propre vertu pour s'asseoir à la
droite de Celui dont il était l'éternel héritier, engendré de sa substance en
égalité, et en unité de nature et de gloire infinie. Il monta si haut, parce
qu'il était auparavant descendu dans les lieux inférieurs de la terre, suivant
l'expression de l'Apôtre (1) et ce fut après avoir accompli toutes les choses
qui avaient été dites et écrites de son avènement au monde, de sa vie, de sa
mort et de la rédemption du genre humain ; avoir pénétré, comme Seigneur de
tout ce qui est créé, jusqu'au centre de la terre, et avoir déclaré que, s'il
ne montait pas au ciel, le Saint-Esprit ne viendrait point (2), qu'il couronna
tous ses mystères par celui de son ascension glorieuse. Or, pour célébrer ce
jour si solennel et si mystérieux, notre Seigneur Jésus-Christ choisit pour
témoins de son ascension les six-vingts personnes
qu'il avait réunies dans le Cénacle, comme il a été rapporté dans le chapitre
précédent ; cette très-heureuse assemblée se composait de la très-pure Marie,
des onze apôtres, des soixante-douze disciples, de Marie-Madeleine, de Marthe
et de leur frère Lazare, des autres Marie, et de quelques autres hommes et
femmes fidèles.
1510. Notre divin Pasteur sortit du
Cénacle avec ce petit troupeau, qu'il conduisait devant lui par les rues de
Jérusalem, sa bienheureuse Mère étant à ses côtés. Les apôtres et tous les
autres se dirigèrent ensuite, par ordre du Seigneur, vers Béthanie, qui n'est
éloignée que d'environ une demi-lieue du pied du mont des Oliviers. Les saints
qui avaient été tirés des limbes et du purgatoire suivaient le divin
Triomphateur, lui chantant avec les anges qui l'accompagnaient de nouveaux
cantiques de louanges : mais ils n'étaient visibles qu'à l'auguste Marie. La
résurrection de Jésus de Nazareth était déjà divulguée dans la ville de
Jérusalem et par toute
(1) Ephes., IV, 9. — (2) Joan., XVI, 7. — (3) Matth., XXVIII, 13.
1511. Ils
marchèrent tous avec cette assurance que le Seigneur leur inspirait, jusqu'au
sommet du mont des Oliviers ; et étant arrivés au lieu déterminé, ils formèrent
trois chœurs, l'un d'anges, l'autre des saints qui étaient sortis des limbes,
et le troisième des apôtres et des autres fidèles, et se partagèrent en deux ailes,
dont notre Sauveur Jésus-Christ était le Chef. Puis la très-prudente Mère se
prosterna aux pieds de son Fils, l'adora comme vrai Dieu et Rédempteur
véritable du monde, et lui demanda sa dernière bénédiction. Tous les autres
fidèles qui se trouvaient présents en firent de même à l'imitation de leur
Reine. Alors ils demandèrent avec beaucoup de larmes au Seigneur s'il
rétablirait en ce temps-là le royaume d'Israël (4). Il leur répondit que ce
secret appartenait à son Père éternel, et qu'il ne leur convenait pas de le
savoir (5) ; mais qu'il fallait qu'ils reçussent le Saint-Esprit, et qu'ensuite
ils prêchassent les mystères de la rédemption du genre humain dans Jérusalem,
dans toute
1512. Après que le Seigneur eut adressé
cet adieu à cette sainte et heureuse assemblée des fidèles, il joignit les
mains avec un air serein et majestueux, et commença à s'élever de terre par sa
propre vertu, y laissant les vestiges ou l'empreinte de ses pieds sacrés. Il
monta insensiblement dans la région de l'air, ravissant les yeux et le cœur de
ces nouveaux enfants de l'Église. Et comme le premier mobile imprime le
mouvement à tous les cieux inférieurs qu'il renferme dans sa vaste sphère, de
même notre Sauveur Jésus-Christ attira après lui les anges, les saints Pères,
et les autres justes qui l'accompagnaient, les uns en corps et en âme, les
autres en leurs âmes seulement : de sorte qu'ils s'élevèrent tous ensemble de terre
dans le plus bel ordre , et suivirent leur Roi. et
leur Chef. Le nouveau mystère que la droite du Très-Haut opéra en ce moment,
fut d'emmener sa très-sainte Mère pour lui donner dans le ciel la possession de
la gloire et de la place qu'il lui avait destinée comme à sa Mère véritable, et
qu'elle s'était acquise par ses mérites. La bienheureuse Vierge était déjà
préparée à cette faveur avant de la recevoir; car son très-saint Fils la lui
avait promise pendant les quarante jours qu'il demeura avec elle après sa
résurrection. Et afin que ce mystère ne fuit alors découvert à aucun mortel,
que les apôtres et les autres fidèles ne fussent point privés de la présence de
leur auguste Maîtresse, et qu'elle persévérât à prier avec eux jusqu'à la venue
du Saint-Esprit (comme il est marqué dans les Actes des Apôtres) (7), la
puissance divine fit qu'elle se trouvât, d'une manière miraculeuse, en deux
endroits car elle resta su milieu des enfants de l'Église, elle se rendit avec
eux su Cénacle, et en même temps elle monta su ciel avec le Rédempteur du
monde, et sur son propre trône, où elle s'assit trois jours avec le plus
parfait usage de ses puissances et de ses sens, tandis qu'on la voyait aussi
dans le Cénacle tout absorbée dans la contemplation.
1513. La
bienheureuse Vierge fut élevée avec son très-saint Fils, et placée à sa droite,
et alors s'accomplit ce que dit David : que
1514. La certitude qui est inséparable
de la vérité divine, ne laisse aucun doute dans l'entendement de celui qui la
contrait et qui la considère en Dieu, où tout est lumière sans mélange de
ténèbres (9), et où l'on discerne à la fois l'objet et sa raison d'être. Mais
pour ce qui regarde ceux qui lisent ou entendent seulement ces mystères, il
faut donner des motifs à leur piété pour les porter à croire ce qu'ils ont
d'obscur. C'est pour cela que j'aurais hésité à rapporter cette secrète et
mystérieuse ascension de notre auguste Reine au ciel avant sa mort, si je
n'eusse craint de me rendre grandement coupable en excluant de cette histoire
un fait si merveilleux, et qui constitue pour elle une prérogative si
glorieuse. Je me trouvai dans cette hésitation la première fois que je connus ce
mystère, mais je ne m'y trouve pas maintenant que je l'écris, ayant déjà
déclaré dans la première partie, que la bienheureuse Vierge fut portée dans le
ciel empyrée aussitôt après sa naissance, et ayant dit ensuite dans cette
seconde partie que cela lui était arrivé deux fois pendant les neuf jours qui
précédèrent l'incarnation du Verbe, pour la disposer, dignement à un si haut
mystère. En effet, si le Tout-Puissant a accordé des faveurs si admirables à la
très-pure Marie avant qu'elle fût
(4) Act., I, 6. — (5)
Ibid., 7. — (6) Ibid., 8. — (7) Act., I, 14. — (8)
Ps. XLIV, 10. — (9) I Joan., I, 5.
1515. Si
l'on cherche dans ces mystères de la bienheureuse Marie les raisons pour
lesquelles le Très-Haut les a opérés en elle, ou les a tenus si longtemps
cachés dans son Église, c'est là une tout autre chose. Le prodige en lui-même
doit se mesurer sur la puissance de Dieu, sur l'amour incompréhensible qu'il a
eu pour sa Mère, et sur la dignité qu'il lui a donnée au-dessus de toutes les
créatures. Et comme les hommes, tant qu'ils vivent dans leur chair mortelle, ne
parviennent jamais à connaître entièrement ni la dignité de l'auguste Vierge
Mère, ni l'amour que son adorable Fils a pour elle, ni la tendresse qu'a la
très-sainte Trinité à son égard, ni ses mérites, ni la sainteté à laquelle la
toute-puissance du Très-Haut l'a élevée, ils sont toujours tentés, dans leur
ignorance, de limiter le pouvoir qu'il lui a plu de faire éclater, en opérant
en faveur de sa Mère tout ce qu'il a pu, c'est-à-dire tout ce qu'il a voulu.
Or, s'il s'est donné à elle seule d'une manière si particulière que de devenir
le Fils de sa propre substance, il fallait, par une conséquence rigoureuse,
qu'il fit à son égard, dans l'ordre de la grâce, ce qu'il n'était pas
convenable de faire à l'égard d'aucune autre créature, ni même à l'égard du
genre humain tout entier; et non-seulement les faveurs, les dons et les hies
dont le Seigneur a comblé sa très-sainte Mère, doivent être exceptionnels; mais
la règle générale est qu'il ne lui en a refusé aucun de toits ceux qu'il a pu
lui faire, pour rehausser sa gloire et sa sainteté, et les rapprocher de celle
de son humanité très-sainte.
1516.
Mais pour ce qui est de la bonté que Dieu a eue de découvrir ces merveilles à
son Église, il s'y trouve d'autres raisons de sa haute providence, par laquelle
il la gouverne et lui procure de nouvelles lumières, selon les temps et les
besoins qui s'y présentent. Car l'heureux jour de la grâce qui a lui sur le
monde par l'incarnation du Verbe et la rédemption des hommes, a son lever et
son midi, comme il aura son coucher; et
1517.
Avant que j'eusse été informée de ces raisons, lorsque je commençai à connaître
ce mystère que notre Sauveur Jésus-Christ opéra en emmenant sa très-sainte Mère
avec lui dans son ascension, grands furent mon embarras et mon admiration, non
pas tout pour ce qui me concernait que par rapport à ceux qui l'entendraient
rapporter. Entre autres choses par lesquelles le Seigneur daigna m'éclairer
alors, il lite rappela ce qu'avait écrit de lui-même dans l'Église, saint Paul
racontant le ravissement qu'il eut jusqu'au troisième ciel (10), c'est-à-dire
jusqu'au ciel des bienheureux, sans déterminer s'il y fut ravi avec son corps
ou sans son corps, et sans nier ni affirmer plutôt l'un que l'autre, puisqu'il
suppose an contraire qu'il a pu être ravi de l'une de ces deux manières comme
de l'autre. Je compris donc que, s'il est possible que l'Apôtre ait été, au
commencement de sa conversion, ravi avec sou corps jusqu'au ciel empyrée,
lorsque sa vie précédente offrait, non des mérites mais des fautes, et que s'il
n'y avait ni témérité ni inconvénient dans l'Église à croire que le pouvoir
divin ait fait ce miracle en sa faveur, on ne devait pas douter que le Seigneur
n'eût accordé ce privilège à sa Mère, qui était déjà remplie de tant de mérites
ineffables et élevée à une si haute sainteté. Le Seigneur me fit aussi entendre
que, puisque les autres saints qui étaient ressuscités avec Jésus-Christ
avaient obtenu de monter avec lui au ciel en corps et en âme, il y avait bien
plus de sujet d'accorder ce bienfait à sa très-pure Mère; car quand même il eut
été refusé à tous les autres mortels, il était en quelque sorte dû à la
bienheureuse Marie parce quelle avait souffert avec lui. Il était juste qu'elle
eût part au triomphe du Sauveur, et à la joie avec laquelle il allait s'asseoir
à la droite de son Père éternel, pour que sa propre
Mère pût à son tour se placer à la sienne, elle gui lui avait fourni de sa
propre substance cette nature humaine en laquelle il montait triomphant au
ciel. Et comme il était convenable que le Fils et
(10) II Cor., XII,
2.
1518. Ces raisons me semblent
suffisantes pour satisfaire la piété des catholiques, pour les consoler et les
réjouir saintement par la connaissance de ce mystère et de plusieurs autres de
cette nature, dont je parlerai dans la troisième partie. Et reprenant le fil de
l'histoire, je dis que notre Sauveur emmena avec lui dans son ascension sa
très-sainte Mère revêtue de splendeur et de gloire à la vue des anges et des
saints, qui en recevaient une joie inexprimable. Il fut très-utile que les
apôtres et les autres fidèles ignorassent alors ce mystère, car s'ils eussent
vu monter leur Mère et leur Maîtresse avec Jésus-Christ, ils eussent été
plongés dans la consternation, puisque la plus grande consolation qu'il leur
restât était d'avoir parmi eux
(11) Act., I, 9. — (12) Ps. XXIII, 7.
1519. Ouvrez,
ouvrez vos portes éternelles, ô princes; et vous, portes, ouvrez-vous, afin de
laisser entrer dans sa demeure le grand Roi de gloire, le Seigneur des puissances,
qui est fort et puissant dans les combats, qui est vainqueur, et qui revient
victorieux et triomphant de tons ses ennemis. Ouvrez les portes du paradis
suprême, et laissez-les toujours ouvertes, car voici le nouvel Adam, le
Restaurateur de tout le genre humain, qui est riche en miséricorde (13),
opulent dans les trésors de ses propres mérites, chargé des dépouilles et des
prémices de la rédemption abondante (14) qu'il a opérée dans le monde, par sa
mort. Il a réparé la perte de notre nature, et a élevé la nature humaine à la
dignité souveraine dé son propre être immense. II vient avec le royaume des
élus que son Père lui a donnés. Il a racheté les mortels, et par sa miséricorde
libérale il leur laisse le moyen de pouvoir légitimement reconquérir le droit
qu'ils avaient perdu par le péché, et de mériter par l'observance de sa loi la
vie éternelle en qualité de ses frères et comme héritiers des biens de son Père
(15); en outre, pour sa plus grande gloire et pour mettre le comble à notre
joie, il amène à ses côtés
(13) Ephes., II, 4. — (14) Ps. CXXIX,
7. — (15) II Tim., IV, 8. — (16) Cant., III, 11.
1520.
Cette procession toute nouvelle et si bien rangée arriva an ciel empyrée au
milieu de transports d'allégresse qui surpassent tout ce qu'on petit imaginer.
Et après que les anges et les saints eurent formé deux chœurs, notre Rédempteur
Jésus-Christ et sa bienheureuse Mère passèrent entre deux, et tous à leur tour
rendirent ait Sauveur l'adoration suprême, et à sa très-sainte Mère l'hommage
qui était dû à sa haute dignité, chantant de nouveaux cantiques de louanges à
l'Auteur de la grâce et de la vie, et à sa divine Mère. Le Père éternel mit à
sa droite sur le trône de
(17) Isa., LXIV, 4.
1521.
Dans cette circonstance l'humilité et la sagesse de notre très-prudente Reine
atteignirent le plus haut degré; car parmi toutes ces faveurs ineffables, elle
demeura sur le marchepied du trône de
1522. En
vertu de ce décret, la très-pure Marie fut mise sur le trône de la très-sainte
Trinité, à la droite de son adorable Fils, sachant dès lors comme les autres
saints que, non-seulement la possession de cette place lui était destinée après
sa mort pour toutes les éternités, mais encore que le Seigneur la laissait
libre d'y demeurer et de ne plus retourner au monde. Car la volonté
conditionnelle des Personnes divines était, pour ce qui dépendait du Seigneur, qu'elle
ne quittât plus, son siège de gloire. Et afin qu'elle se déterminât, le
Très-Haut lui découvrit de nouveau l'état dans lequel la sainte Église
militante se trouvait sur la terre, ainsi que l'isolement et les besoins des
fidèles, au milieu desquels elle pouvait à son gré descendre ou ne pas
descendre pour les protéger. Par là il donnait occasion à
1524. Le
Très-Haut renouvela en elle tous les dons qu'il lui avait communiqués
jusqu'alors, les confirma et les scella de nouveau au degré qui était,
convenable, pour l'envoyer en qualité de Mère et de Maîtresse de la sainte
Église ; il lui renouvela aussi les titres de Reine de tout ce qui est créé,
d'Avocate et de Maîtresse des fidèles, qu'il lui avait donnés auparavant : et
comme le sceau s'imprime sur la cire molle, de même l'être humain et l'image de
Jésus-Christ furent de nouveau imprimés en la très-pure Marie par la vertu de
la toute-puissance divine, afin qu'elle s'en retournât avec cette marque à
l'Église militante, on elle devait être le jardin véritablement fermé et scellé
pour garder les eaux de la vie (18). O mystères aussi vénérables que sublimes!
O secrets de la très-haute Majesté, dignes de nos plus profonds respects !
O charité de l'auguste Marie, que les ignorants enfants d'Ève n'ont jamais pu,
imaginer ! Ce ne fut pas sans mystère que Dieu laissa le secours de ses enfants
les fidèles à la disposition de cette Mère de miséricorde ; ce fut une divine
adresse pour trous découvrir en cette merveille cet amour maternel que nous
n'aurions peut-être jamais bien connu autrement, malgré tant d'autres œuvres qu'elle
avait faites en notre faveur. Ce fut un effet de la divine Providence, afin que
notre grande Reine ne fût point privée de cette excellence, que trous
comprissions l'obligation qu'un pareil témoignage d'amour nous imposait, et que
nous fussions excités à la reconnaissance par un exemple si admirable. Ce que
les martyrs et les autres saints ont fait en renonçant à quelque satisfaction
passagère pour arriver au repos éternel, nous pourra-t-il paraître grand à la
vue de cette charitable bonté de notre très-douce Mère, et sachant qu'elle s
est privée de la joie véritable pour venir secourir ses faibles enfants? Quelle
confusion doit être la nôtre, lorsque, ni pour reconnaître ce bienfait, ni pour
imiter cet exemple, ni pour plaire à cette auguste Reine, ni pour nous assurer
sa compagnie éternelle et celle de son adorable Fils, nous ne voulons pas même
nous priver du moindre plaisir terrestre et trompeur, qui nous attire leur
inimitié et nous procure la mort ? Bénie soit une telle femme; que les cieux la
louent, et que toutes les générations l'appellent bienheureuse (19).
(18) Cant., IV, 12.
1525.
J'ai terminé la première partie de cette Histoire par le chapitre trente-unième
des Proverbes de Salomon , en m'en servant pour énumérer les excellentes vertus
de cette incomparable Reine, qui fut l'unique Femme forte de l’Église ; je
pourrais finir aussi cette seconde partie par le même chapitre ; car le
Saint-Esprit a renfermé dans la fécondité des mystères que contiennent les
paroles de ce passage des Proverbes, plus que je ne saurais dire. Ces paroles
se vérifient plus éminemment dans le grand mystère dont je viens de faire
mention, par l'état si sublime dans lequel se trouva la très-pure Marie après
avoir reçu ce bienfait. Mais je ne m'arrête point à répéter ce que j'ai déjà
dit, attendu que si l'on prend la peine d'y faire réflexion, on y découvrira la
plupart des choses que je pourrais expliquer ici, et l'on verra que cette
auguste Reine l'ut véritablement
(19) Luc., I, 48. —
(20) Prov., XXI, 10. (2I) I Joan.,
IV, 16. — (22) Ephes., II, 20.
1526. Pour finir ce chapitre et en même temps cette seconde partie, je
reviendrai à l'assemblée des fidèles que nous avons laissés si affligés sur la
montagne des Oliviers. La bienheureuse Marie ne les oublia pas au milieu de sa
gloire ; mais, considérant la tristesse et la stupéfaction avec lesquelles ils
continuaient à regarder dans les airs l'endroit où leur Rédempteur et leur
Maître avait disparu, elle jeta les yeux sur eux de la nue dans laquelle elle
montait, et d'où elle les assistait. Et voyant leur douleur, elle pria
tendrement Jésus de consoler ces pauvres enfants qu'il laissait orphelins sur
la terre. Le Rédempteur des hommes, touché des prières de sa très-douce Mère,
envoya de cette même nue deux anges vêtus de blanc et tout rayonnants de
lumière, qui apparurent sous une forme humaine à tous les fidèles, et leur
dirent : Hommes de Galilée, ne vous arrêtez pas à regarder en haut avec tant
d'étonnement : car ce même Seigneur Jésus, qui du milieu de vous s'est élevé
dans le ciel, en descendra avec la même gloire et la même majesté que vous l'y
avez vu monter (23). Par ces paroles et quelques autres qu'ils ajoutèrent,
ils consolèrent les apôtres, les disciples et les autres fidèles, afin qu'ils
ne se laissassent point abattre par la douleur, et qu'ils attendissent dans
leur retraite la consolation que le Saint-Esprit leur donnerait par sa venue,
ainsi que le divin Maître le leur avait promis.
(23) Act., I, 11.
1527. Mais il faut remarquer qu’encore
que ces paroles tendissent à consoler les hommes et les femmes qui composaient
cette heureuse assemblée, elles servirent aussi à les, reprendre de leur peu de
foi. Car si, elle eût été bien affermie par le pur amour de la chanté, ils
auraient compris qu'il leur était inutile de regarder le ciel avec une si
grande surprise, puisqu'ils ne pouvaient plus voir leur Maître, ni le retenir
par cet amour sensible qui les portait à ré garder en haut, par où cet adorable
Seigneur était monté: mais ils pouvaient le voir par la foi et le chercher où
il était, et avec la foi ils l'eussent assurément trouvé. L'autre manière de le
chercher était inutile et imparfaite, puisqu'il n'était pas nécessaire qu'ils
le vissent et qu'ils lui parlassent corporellement pour le porter à les
assister par sa grâce : et comme ils ne l'entendaient pas de la sorte, ils
commettaient une faute digne d'être reprise. Les apôtres et les disciples
restèrent longtemps à l'école de notre Seigneur Jésus-Christ, et puisèrent la
doctrine de la perfection dans sa propre source, qui était si pure et si
claire, qu'ils auraient pu être déjà tout spiritualisés, et capables dé la plus
haute perfection. Mais notre nature est si malheureusement encline à satisfaire
les sens et à se contenter de tout ce qui les flatte, quelle veut aimer et
goûter d'une manière sensible même, les choses les plus divines et les plus
spirituelles : et une fois accoutumée à ces inclinations terrestres, elle tarde
beaucoup à s'en purifier, et bien souvent elle se trompe elle-même lorsqu'elle
croit aimer plus sûrement ce qui est le plus saint et le plus parfait. Cette
vérité a été expérimentée pour notre instruction par les apôtres, à qui le
Seigneur avait dit qu'il était de telle sorte la vérité et la lumière, qu'il
était en même temps le chemin (24), et que par lui ils arriveraient à la
connaissance de son Père éternel: car la lumière n'est pas faite que pour
briller dans la solitude, ni le chemin que pour s'y arrêter.
(24) Joan., XIV, 6.
1528.
Cette doctrine si répétée dans l'Évangile et si souvent sortie de la bouche de
Celui qui en est l'auteur, et confirmée par l'exemple de sa vie, aurait pu
élever le cœur et (esprit des apôtres à sa connaissance et à sa pratique. Mais
la satisfaction spirituelle et sensible qu'ils recevaient de la conversation et
de la présence de leur divin Maître, et le grand amour qu'ils lui portaient
avec raison, occupaient toutes les forces de leur volonté. Elle restait si
attachée aux sens, qu'ils ne savaient se résoudre à sortir de cet état, ni
remarquer qu'ils se cherchaient beaucoup eux-mêmes dans cette satisfaction
spirituelle, se laissant aller à l'inclination qu'ils avaient pour un plaisir
spirituel qui leur venait des sens. Et si leur adorable Maître ne les eût
quittés en montant au ciel, il eût été bien difficile de les éloigner de sa
très-douce présence sans leur causer une douleur et une tristesse excessives ;
et par là ils n'auraient pas été si propres à prêcher l'Évangile, qui devait être
annoncé par tout le monde au prix des travaux, des sueurs, et même de la vie de
ceux qui le prêchaient. Ce ministère ne pouvait convenir qu'à des hommes forts
en l'amour divin, dégagés des douceurs sensibles de l'esprit, et préparés à
tout; à l'abondance et à la disette, à l'infamie et aux honneurs, aux
applaudissements et aux outrages, à la tristesse et à la joie (25), et à
conserver dans tous ces divers événements le zèle de l’honneur de Dieu avec un cœur
magnanime, supérieur à toutes les adversités comme à toutes les prospérités.
Après cette réprimande des anges, ils s'en retournèrent avec la bienheureuse
Marie de la montagne des Oliviers au Cénacle, où ils persévérèrent à prier avec
elle, en attendant la venue du Saint-Esprit (26), comme nous le verrons dans la
troisième partie.
(25) II Cor., VI, 8. — Act., I, 12.
Instruction que j'ai reçue de notre grande
Reine.
1529. Ma
fille, vous terminerez heureusement cette seconde partie de ma vie, si vous
êtes bien pénétrée et persuadée de la douceur très-efficace de l'amour du
Seigneur, et de sa munificence infinie envers les âmes qui n'y mettent aucun
obstacle de leur côté. Il est plus conforme à l'inclination et à la volonté
sainte du souverain Bien de consoler les créatures que de les affliger; de les
caresser que de les châtier. Mais les mortels ignorent cette science divine,
car ils souhaitent que le Seigneur leur donne les consolations, les plaisirs et
les récompenses terrestres et dangereuses, et les préfèrent aux biens
véritables et assurés. L'amour divin dissipe cette erreur pernicieuse,
lorsqu'il les corrige et les afflige par les adversités, et qu'il les instruit
par les châtiments : car la nature humaine est par elle-même pesante, grossière
et ingrate, et ce n'est qu'à force de la labourer et de la cultiver qu'on
parvient à lui faire produire de bons fruits, et par ses inclinations elle ne
saurait être bien disposée à recevoir les très-douces et très-aimables
communications du souverain Bien. C'est pourquoi il faut la travailler et la
polir par le marteau des adversités, et la retremper dans le creuset de la
tribulation, afin qu'elle se rende capable des faveurs divines, et qu'elle
apprenne à ne pas aimer les objets terrestres et trompeurs, dans lesquels la
mort est cachée.
1530. Toutes les peines. que j'avais prises me
parurent fort peu de chose quand je connus la récompense que le Seigneur
m'avait préparée par sa bonté éternelle : et c'est pour cela qu'il disposa avec
une providence admirable que je choisisse volontairement de retourner dans
l'Église militante, parce que ce choix devait servir à exalter le saint nom du
Très-Haut, à m'acquérir une plus grande gloire, et à procurer à l'Église et à
ses enfants le secours nécessaire en la manière la plus admirable et la plus
sainte. Je crus qu'il était fort juste de me priver de la félicité que j'avais
dans le ciel, pendant ces années qu'il me restait encore à vivre sur la terre,
et d'y retourner pour y acquérir de nouveaux mérites, et y trouver de nouvelles
occasions de travailler selon le bon plaisir du Très-Haut : car je devais tout
cela à sa bonté divine, qui m'avait tirée de la poussière. Profitez donc, ma
très-chère fille, de cet exemple, et animez-vous à m'imiter dans un temps
auquel la sainte Église se trouve si affligée et environnée de tribulations,
sans que ses enfants se mettent en peine de la consoler. Je veux que vous vous
y employiez de toutes vos forces, priant du plus intime de votre cœur le
Tout-Puissant pour ses fidèles, et étant toujours prête à donner, s'il était nécessaire,
votre propre vie pour une si belle cause. Je vous assure, ma fille, que le zèle
que vous y déploierez sera fort agréable aux yeux de mon très-saint Fils et aux
miens.
Que tout
soit à la gloire du Très-Haut, Roi des siècles, immortel et invisible, et de sa
très-sainte Mère Marie, durant les siècles des siècles (1) !
(1) I Tim., I, 17.
FIN DE