Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)
Abbesse du
Monastère de l’Immaculée Conception
de la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François
La Cité Mystique de Dieu
Ire partie, livre Ier, chap. V
De
l’interprétation que le Très-Haut me donna du chapitre huitième des Proverbes, en confirmation du
précèdent.
52. Quoique je ne sois que poussière et que cendre, je parlerai,
Seigneur, à votre Majesté (1), puisque vous êtes le Dieu des miséricordes, et
je supplierai votre grandeur incompréhensible de regarder de votre trône
très-élevé cette chétive et inutile créature, et de m'être favorable en me
continuant votre lumière pour éclairer mon entendement. Parlez, Seigneur, car
votre servante écoute (2). Or le Très-Haut et Celui qui enseigne et corrige les
sages parla (3), et me renvoya au chapitre huitième des Proverbes, dont il me
découvrit les mystères; et il m'en déclara premièrement la lettre, que j'expose
comme il s'ensuit.
53. « Le Seigneur me posséda dans le commencement de ses voies, dès
le principe, avant que d'avoir a fait aucune chose. Je fus établie dès
l'éternité et dès les choses anciennes, avant que la terre fût faite. Les
abîmes n'étaient point encore, et j'étais a déjà conçue. Les fontaines des eaux
n'avaient pas encore paru, ni la pesanteur des montagnes n'était a pas établie:
j'étais engendrée avant les collines, avant que la terre, les fleuves et les
fondements de la terre fussent faits. J'étais présente lorsqu'il préparait les
cieux; quand par une loi certaine et un circuit assuré, il faisait un rempart
aux abîmes; lorsqu'il assurait les cieux en haut et pesait les fontaines des
eaux; quand il entourait la mer de son a rivage et imposait la loi aux eaux de
ne passer pas leurs bornes; quand il jetait les fondements de la «, terre.
J'étais avec lui ordonnant toutes choses, et je me récréais tous les jours,
prenant en tout temps mes ébats en sa présence, m'égayant tout autour de la
terre; et mes délices sont d'être avec les enfants des hommes (4). »
(1)
Genes., XVIII, 27. — (2) I Reg., III, 10. — (3) Sap., VII, 15. ― (4)
Prov., VIII, 22-31.
54. Voilà le passage des Proverbes dont le Très-Haut me donna
l'intelligence. Et je connus qu'il parlait premièrement des idées, ou des
décrets qu'il eut dans son entendement avant que de créer le monde; et qu'il
parle à la lettre de la personne du Verbe incarné et de celle de sa très-sainte
Mère; et, au sens mystique, des anges et des prophètes : car la très-sainte
humanité de Jésus-Christ et sa très-pure Mère furent décrétées et désignées
avant qu'il eût fait le décret ni formé les idées de créer le reste des
créatures matérielles, et c'est ce que ces premières paroles nous
signifient :
55.
Le Seigneur me posséda dans le commencement de ses voies (5). Il
n'y eut ni voies ni chemins en Dieu, et sa divinité n'en avait pas besoin; mais
il les traça afin que par eux toutes les créatures capables de sa connaissance
le connussent et arrivassent à lui. Dans ce commencement, avant que de former
aucune chose dans son idée, quand il voulait faire les sentiers et tracer les
chemins dans son entendement divin, pour communiquer sa divinité et pour
commencer toutes choses, il décréta premièrement de créer l'humanité du Verbe,
qui devait être le chemin par où les autres devaient aller à son Père (6). Et
avec ce décret fut uni celui regardant sa très-sainte Mère, par laquelle sa
divinité devait venir au monde en naissant d'elle Dieu et homme : et c'est pour
cela qu'il dit, Dieu me posséda, parce que sa Majesté les posséda tous deux; le
Fils, parce que, quant à la divinité, il était la possession, la richesse et le
trésor de son Père, sans en pouvoir être séparé, étant une même substance et
une même divinité avec le Saint-Esprit. Il le posséda aussi quant à l'humanité,
par la connaissance et le décret de la plénitude de grâce et de gloire, qu'il
lui destinait dés sa création et son union hypostatique. Ce décret et cette
possession se devant exécuter par le moyen de la Mère, qui devait engendrer et enfanter
le Verbe (puisqu'il ne détermina pas de créer son corps, et son âme de rien, ni
d'une autre matière), il était d'une conséquence nécessaire de posséder celle
qui lui devait donner la forme humaine. Ainsi il la posséda et se l'adjugea
dans ce même instant, voulait efficacement que dans aucun temps ni dans aucun
moment le genre humain, ni aucun autre, sinon le même Seigneur; n'eût droit ni
part en elle (pour ce qui est de la part de la grâce), car il prenait
possession de cet héritage comme un droit qui appartenait à lui seul, et aussi
étroitement qu'il le fallait à l'égard de Celle qui lui devait donner la forme
humaine de sa propre substance, qui devait seule l'appeler Fils, être appelée
par lui seul Mère, et Mère digne d'avoir pour Fils un Dieu. Et comme tout cela
précédait en dignité tout ce qui est créé, il précéda de même dans la volonté
et dans l'entendement du souverain Créateur. C'est pour cela qu'il dit :
(5)
Prov., VIII, 22. — (6) Joan., XIV, 6.
56. Dès le commencement, avant que d'avoir
fait aucune chose. Je fus établie dès l'éternité et dés les choses anciennes
(7). Quelles choses anciennes étaient dans cette éternité de Dieu (que nous
concevons à présent en nous imaginant un temps sans fin), s'il n'y en avait
aucune de créée? Il est évident qu'il parle des trois personnes divines, si
bien qu'il veut noue faire entendre que dès sa divinité sans commencement et
dès ces choses qui sont seulement anciennes, c'est-à-dire la Trinité
inséparable (car tout le reste qui a commencement, est moderne), elle fut
ordonnée quand cet ancien incréé seulement précéda, et avant que le futur créé
fût imaginé. Le milieu de l'union hypostatique se trouva entre les deux
extrémités par l'entremise de la très-sainte et très-pure Marie; et l'une et
l'autre furent conjointement ordonnés immédiatement après Dieu, et avant toutes
les autres créatures. Et ce fut la plus admirable ordonnance qui se soit faite
et qui ne se fera jamais. La première et la plus admirable image de
l'entendement de Dieu, après la génération éternelle, fut celle de
Jésus-Christ, et, incontinent après, celle, de sa Mère.
(7) Prov., VIII, 23.
57. Or quel ordre peut-il y avoir en Dieu, sinon celui-ci, dans lequel
l'ordre est d'être tout ensemble ce qu'il est en soi, sans qu'il soit
nécessaire qu'une chose y succède à une autre ni s'y perfectionne par les
perfections d'une autre, ou qu'elle y soit sujette à aucune subordination?
Toutes choses ont été très-bien ordonnées dans sa nature éternelle, le sont et
le seront toujours. Ce qu'il ordonna donc, ce fut que la personne du Fils se
ferait homme, et que de cette humanité divinisée, l'ordre de la volonté divine
et de ses décrets commencerait; qu'il serait le chef et le modèle de tous les
autres hommes et de toutes les créatures qui devaient se diriger et se
subordonner à lui; parce que c'était le plus bel ordre et le plus beau concert
de l'harmonie des créatures, que d'en avoir une qui leur fût première et
supérieure, et que par elle toute la nature fût ordonnée, et singulièrement
celle des hommes. Or, la première d'entre elles était la Mère de Dieu homme,
comme créature la plus souveraine, la plus pure et la plus immédiate à
Jésus-Christ, et en lui à la Divinité. Avec cet ordre les canaux de la fontaine
cristalline (8) qui sortit du trône de la nature divine, furent disposés pour
la conduire premièrement à l'humanité du Verbe, et ensuite à sa très-sainte
Mère dans le degré et en la manière qu'il était possible et convenable à une
pure créature Mère de son Créateur. Et le convenable était que tous les
attributs divins commençassent par elle de faire leurs libéralités, sans qu'on
lui refusât aucun de leurs avantages dont elle fait capable, et qui convenaient
à celle qui, n'étant inférieure qu'à notre Seigneur Jésus-Christ, se trouvait
incomparablement élevée et au-dessus de toutes les autres créatures capables
des grâces et des dons. Ce fut le bel ordre que la sagesse infinie institua,
que de commencer par Jésus-Christ et par sa Mère; et ainsi le texte ajoute :
(8)
Apoc., XXII, 1.
58. Avant que la terre fût faite. Les abîmes n'étaient point encore,
et j'étais déjà conçue (9). Cette terre fut celle du premier Adam; avant
que sa formation se décrétât, et que les abîmes des idées au dehors se
formassent dans l'entendement divin, Jésus-Christ et sa Mère étaient désignés
et formés. Ces idées sont appelées abîmes, parce qu'entre d’être incréé de Dieu
et les créatures il y a une distance infinie; cette distance se mesure, à notre
manière de concevoir, quand les créatures furent seulement désignées et
formées, et ces abîmes d'une distance immense furent aussi pour lors en leur
façon formés. Le Verbe était déjà conçu avant tout cela, non-seulement par la
génération éternelle du Père, mais par la génération temporelle de la Mère
Vierge et pleine de grâce, qui était aussi décrétée et conçue dans
l'entendement divin; parce que sans la Mère, et une Mère de telle importance,
cette génération temporelle ne se pouvait déterminer efficacement et avec un
décret accompli. Ce fut donc là et alors que la très-sainte Marie fut conçue
dans cette immensité bienheureuse, et sa mémoire éternelle fut écrite dans le
sein de Dieu, afin qu'elle y demeurât ineffaçable pendant tous les siècles et
toutes les éternités; de manière qu'elle fut gravée et ébauchée par le
souverain Créateur dans son propre entendement, et possédée de son amour par
des liens inséparables.
(9) Prov., VIII, 24.
59. Les fontaines des eaux n'avaient pas encore paru (10). Les
images ou les idées des créatures n’étaient pas encore sorties de leur origine
et de leur principe; parce que les fontaines de la Divinité n'avaient pas
rejailli par la bonté et par la miséricorde comme par leurs canaux, afin que la
volonté divine se déterminât de créer l'univers et de communiquer ses attributs
et ses perfections ; car par rapport à tout ce qui reste de l'univers,, le
trésor de ces eaux était encore renfermé et retenu dans l'océan immense de la
Divinité, n'ayant pas alors destiné de manifester ces miséricordieuses
fontaines ni d'en faire part aux hommes; et quand ils les reçurent, elles
avaient déjà été communiquées à la très-sainte humanité du Verbe et à sa Mère
Vierge. Ainsi il ajoute :
(10)
Prov., VIII, 24.
60. Ni la pesanteur des montagnes n'était pas établie (11). Parce
que Dieu n'avait pas décrété alors la création des hauts monts des patriarches,
des prophètes, des apôtres et des martyrs, ni les autres saints de la plus
grande perfection; ni le décret d'une si grande résolution ne s'était pas
établi par l'importance de son poids et de son équité, ni par la forte et douce
manière que Dieu observe dans ses conseils et dans ses plus grandes œuvres (12).
Non-seulement avant les hauts monts (qui sont les grands saints); mais
j'étais engendrée avant les collines, qui sont les chœurs des anges, avant
lesquels la très-sainte humanité (unie hypostatiquement
au Verbe divin) et la Mère qui l'engendra, furent formés dans l'entendement
divin. Le Fils et la Mère précédèrent tous les chœurs des anges, afin que tous
soient informés et sachent que si David a dit en son psaume huitième :
« Qu'est-ce que l'homme ou le Fils de l'homme, Seigneur, que vous vous
souveniez de lui et le visitiez? Vous l'avez fait un peu moindre que les anges,
etc. (13) ; » tous doivent reconnaître qu'il y a un homme et Dieu tout
ensemble, qui est par-dessus tous les hommes et tous les anges, et qui ils sont
tous ses inférieurs et ses serviteurs, parce qu'il est Dieu étant homme
supérieur à tous; pour cette raison il occupe la première place dans l'entendement
divin et dans sa volonté; et une femme et très-pure vierge, sa Mère, supérieure
et Reine de toutes les créatures, est unie avec lui d'une façon inséparable.
(11)
Prov., VIII, 25. — (12) Sap., VIII, 1. — (13) Ps., VIII, 5.
61. Que si l'homme (comme le même psaume dit) fut couronné d'honneur et
de gloire, et constitué au-dessus de toutes les œuvres de la puissance du
Seigneur (14), ce fut parce que son chef Dieu et homme lui mérita cette
couronne et celle que les anges reçurent aussi. Le même psaume ajoute qu'après
avoir abaissé l'homme au-dessous des anges, il le constitue au-dessus de ses
ouvrages; et il est à remarquer que les mêmes anges furent aussi (ouvrage de
ses mains. Ainsi David fit mention de tout, en disant qu'il fit les hommes un
peu moindres que les anges; mais quoique inférieurs dans l'être naturel, il
devait y avoir quelque homme qui fût supérieur et constitué au-dessus des mêmes
anges, qui étaient l'ouvrage des mains de Dieu. Et cette supériorité était par
l'être de la grâce; non-seulement à l'égard de la personne divine unie à
l'humanité, mais aussi à cause de la même humanité, et par la grâce qui lui en
résulterait par l'union hypostatique, et après elle à sa très-sainte Mère.
Quelques saints aussi, en vertu du même Seigneur humanisé, peuvent être dignes
d'arriver à un degré et à. une place au-dessus des anges. Il est dit :
(14)
Ps. VIII, 6
62. J’étais engendrée ou née, qui signifie bien plus que d'être
conçue : parce que ce terme être conçue, se rapporte à l’entendement divin de
la très-sainte Trinité quand elle en fut connue, et lorsque la même Trinité
consulta (à notre façon de parler) des convenances de l'incarnation. Mais être
née se rapporte à la volonté qui détermina cet important ouvrage; afin qu'il
fût efficacement exécuté, la très-sainte Trinité détermina dans son divin
conseil, et comme l'exécutant premièrement en elle-même, cette merveilleuse
opération de l'union hypostatique, et de l'être de la, très-sainte Vierge. Et
c'est pour cela qu'elle dit en ce chapitre avoir été premièrement conçue, et
ensuite engendrée ou née; parce quelle fut en premier lieu conçue, et après
elle fut déterminée et résolue.
63.
Avant que fussent faits la terre, les fleuves, et les fondements de la terre
(15). Avant que de former une autre terre seconde (car c'est pour cela qu'elle
répète deux fois la terre), qui fut celle du paradis terrestre, où le premier
homme fut transporté (16) après avoir été créé de la terre première du champ de
Damas; avant cette seconde terre où l'homme pécha, il fut déterminé de créer
l'humanité du Verbe, et la manière dont elle devait être formée, qui était la
sainte Vierge; parce que Dieu la devait prévenir par avance, afin qu'elle n'eût
aucune part au péché, ni qu'elle y fût soumise. Les fleuves et les gonds de
la terre sont l’Église militante, et les trésors de la grâce, et des dons
qui doivent rejaillir avec impétuosité de la source de la Divinité sur tous, et
efficacement sur les saints et les élus, qui comme des gonds se meuvent en
Dieu, étant soumis et unis à sa volonté par les vertus de foi, d'espérance et
de charité. Par ce moyen ils se soutiennent, se vivifient et se gouvernent, se
portant au souverain bien et à leur dernière fin, aussi bien que dans les applications
humaines, sans perdre les gonds sur lesquels ils s'appuient. Les sacrements,
l'état de l'Église, sa protection, sa fermeté invincible, sa beauté et sa
sainteté sans tache ni ride (17), y sont aussi compris; c'est ce que ce globe
et ces torrents de grâces nous signifient. Car avant que le Très-Haut préparât
tout cela, et ordonnât ce globe et ce corps mystique, dont notre Seigneur
Jésus-Christ devait être le chef, il décréta auparavant l'union du Verbe avec. la nature humaine, et sa Mère, par le moyen de laquelle il
devait opérer ces merveilles dans le monde.
(15)
Prov., VIII, 26. — (16) Gen.,
II, 8 et 15. ─ (17) Ephes., V, 27.
64. J'étais présente lorsqu'il préparait les cieux (18).
Lorsqu'il désignait et prévoyait le ciel, et la récompense qu'il devait donner
aux fidèles enfants de cette Église après leur exil; la très-sainte humanité
unie avec le Verbe s'y trouvait présente, leur méritant la grâce comme chef; et
sa très-pure Mère était avec lui et ayant préparé au Fils et à la Mère la plus
grande part de cette grâce et de cette gloire, il disposait et prévoyait celle
que les autres saints devaient recevoir.
(18)
Prov., VIII, 27.
65. Quand par une loi certaine et un circuit assuré, il faisait un
rempart aux abîmes (19). Quand il déterminait de ceindre les abîmes de sa
divinité en laper: sonne du Kits par une loi ferme et par un tel terme,
qu'autan vivant ne peut le voir ni le comprendre. Quand il faisait ce circuit
et ce contour où aucun autre n'a pu ni ne peut entrer, que le Verbe (qui seul
se peut, comprendre), pour renfermer et abréger sa personne: divine dans. l'humanité, et la personne divine avec l'humanité,
premièrement dans le sein de la très-sainte Vierge, et après dans de petites
quantités et espèces de pain et de vin, et avec ses espèces dans la poitrine
étroite d'un homme pécheur et mortel. Ces abîmes, cette loi, ce cercle ou ce
ferme signifient tout cela; et ce mot de certaine n'y est mis qu'à cause des
grands mystères que ces choses contenaient, et à cause de la certitude de ce
qui paraissait impossible dans l'exécution, et très-difficile à expliquer; par
on ne pouvait s'imaginer de trouver la Divinité sous une loi, ni de la voir
renfermée dans des limites déterminées. Mais le même Seigneur a bien su et a pu
par sa sagesse, par sa puissance et par son amour, trouver le moyen de se
cacher dans des choses limitées.
(19) Ibid.
66. Lorsqu'il assurait les cieux en haut et pesait les fontaines des
eaux; quand il entourait la mer de son
rivage, et imposait la loi aux eaux de ne passer pas leurs bornes (20). Ici les justes sont appelés cieux, parce
qu'ils le sont quand Dieu demeure et habite en eux par la grâce, et les
confirme, les fortifie et les élève par
cette grâce (même pendant cette vie présente) au-dessus de la terre, selon la
disposition d'un chacun. Il les constitue ensuite dans la Jérusalem céleste (21)
conformément à leurs mérites. C'est pour eux qu'il pèse les fontaines des eaux
et les leur distribue avec poids et mesure par les dons de la grâce et de la
gloire, par les vertus, les secours, et les perfections qu'elles nous
représentent, et qu'un chacun reçoit selon l'ordre de la sagesse divine Quand
la distribution de ces eaux se déterminait, le décret était fait de donner à
l'humanité unie au Verbe (22) toute la mer de grâces et de dons qui résultait
de la Divinité comme au Fils unique du Père. Et, bien que tout cela fût infini,
il mit un terme à cette mer, qui fut l'humanité, où la plénitude de la Divinité
habite (23), et où elle fut aussi cachée pendant trente-trois ans, se couvrant
de ce terme comme d'un voile, afin de converser et d'habiter avec les hommes,
et afin qu'il n'arrivât pas à tous ce qui arriva aux trois apôtres sur le
Thabor (24). Dans le même instant que toute cette mer et ces fontaines de la
grâce arrivèrent à notre Seigneur Jésus-Christ, comme immédiat à la Divinité,
elles rejaillirent à sa très-sainte Mère, comme immédiate à son Fils unique;
parce que sans la Mère, et une telle Mère, cet ordre et cette souveraine
perfection qu'il fallait, auraient manqué dans la disposition des dons de son Fils;
et l'admirable harmonie de l'économie céleste et spirituelle, aussi bien que la
distribution des dons en l'Église militante et triomphante, ne commençait que par
ce fondement.
(20)
Prov., VIII, 28 et 29. ― (21)
Hebr., XII, 22. — (22) Joan., I, 14. — (23) Colos.,
II, 9. — (24) Matth., XVII, 6.
67. Quand il jetait les fondements de la terre, mais avec lui,
ordonnant toutes choses (25). Les œuvres au dehors sont communes à toutes
les trois personnes divines, parce qu'elles sont un seul Dieu, une seule
sagesse et un seul pouvoir. Ainsi, il était nécessaire et indispensable que le
Verbe, par lequel selon la divinité toutes choses furent faites (26), fait avec
le Père pour les faire. Mais ici il nous est exprimé quelque autre chose, et
c'est que le Verbe fait homme, avec sa très-sainte Mère, était déjà présent
dans la divine volonté; parce que, tout de même que par le Verbe en tant que
Dieu toutes choses furent faites, ainsi les fondements de la terre et tout ce
qu'elle contient furent aussi créés en premier lieu pour lui, comme en étant la
fin la plus noble et la plus digne. C'est pourquoi il dit :
(25)
Prov., VIII, 30. — (26) Joan., I, 3.
68.
Et je me récréais tous les jours, prenant en tout temps mes ébats en sa
présence, m'égayant tout autour de la terre (27). Le Verbe fait homme se
récréait tous les jours, parce qu'il connaissait tous ceux qui composaient les
siècles et les vies des mortels : car, en comparaison de l'éternité, ils ne
sont qu'un de nos plus petits jours. Et il se réjouissait de ce que toute la
succession de la création finirait, afin que, son dernier jour étant achevé,
les hommes jouissent de la grâce et de la couronne de gloire dans la plus
grande perfection (28). Il se réjouissait comme voyant passer les jours après
lesquels il devait descendre du ciel en terre pour y prendre chair humaine. Il
connaissait que les pensées et les couvres des hommes terrestres n'étaient que
jeu, que badinerie, que vanité et qui tromperie. Il voyait qua les justes, bien
que faibles et chancelants, étaient disposés pour recevoir les communications
et les manifestations de sa gloire et de ses perfections. Il regardait son être
immuable, la lâcheté et la dureté des hommes, et comme il devait s'humaniser
avec eux; il se complaisait en ses propres couvres, particulièrement en celles
qu'il disposait pour sa très-sainte Mère, dont il lui était si agréable de
prendre la forme humaine et de la rendre digne d'un ouvrage si admirable. Ce
sont là les jours auxquels le Verbe humanisé se récréait; et parce que de la
connaissance et des idées de toutes ses couvres et du décret efficace que la
divine volonté en fit, leur exécution s'ensuivait, le Verbe divin ajouta :
(27) Prov., VIII, 30. ―
(28) Isa., LXII, 3.
69. Et mes délices sont d'être avec tes enfants des hommes (29).
Mon plaisir est de travailler pour eux et de les favoriser; mon contentement
est de mourir pour leur donner la vie, et ma joie est d'être leur maître et
leur restaurateur. Mes délices sont de délivrer le pauvre de sa misère (30), de
m'unir avec le misérable et d'humilier pour cela ma divinité (31), de me servir
de sa nature pour la cacher et la couvrir de me rétrécir, de m'abaisser et de
suspendre la gloire de mon corps, pour devenir passible et leur mériter
l'amitié de mon Père; d'être médiateur entre sa très-juste indignation et la
malice des hommes, de me faire leur modèle et leur chef, abri qu'ils puissent
m'imiter et me suivre (32). Voilà les délices du Verbe éternel humanisé.
(29)
Prov., VIII, 31. — (30) Ps. CXII,
7. — (31) Philip., II, 7 et 8. ― (32) I Petr., II, 21.
70. O incompréhensible et éternelle bonté ! quelles
admirations et quels ravissements la vue de l'immensité de votre être immuable
ne me cause-t-elle pas; lorsque je le compare à la petitesse de l'homme! Et
interposant vôtre amour éternel entre les deux extrémités d'une distance si
fort éloignée; amour infini pour la créature, non-seulement petite, mais
ingrate ! en quel objet si bas et si vil
jetez-vous, Seigneur, votre vue! en quel objet si noble et si plein d'amoureux
mystères l'homme ne devrait et ne pourrait-il pas fixer la sienne aussi bien
que toutes ses affections 1 Suspendue d'admiration et mon cour percé de
tendresse, je déplore le malheur, les ténèbres et l'aveuglement des mortels,
puisqu'ils ne se disposent pas de connaître combien votre Majesté s'est hâtée
de les regarder et de prévenir leur véritable félicité avec autant de soin et
d'amour que si la vôtre en eût dépendu.
71. Dès le commencement toutes les œuvres, leur ordre, leurs
dispositions et la manière dont le Seigneur devait les créer, furent présentes
dans son entendement; et par son équité et par sa justice, il les compta, il
les pesa toutes; et, comme il est écrit dans la Sagesse, il sut la disposition
du monde avant que de le créer; il connut le commencement, le milieu et la fin,
des temps (33), ses vicissitudes, les cours des années, la disposition des
étoiles, les vertus des éléments, la nature des animaux, la férocité des bétel,
la force des vents, les diversités des arbres, les vertus des racines et les
pensées des hommes. Il pesa et compta tout cela (34); et non-seulement ce que
les créatures matérielles et raisonnables expriment en elles-mêmes selon la
lettre, mais encore tout ce qu'elles signifient mystiquement et que je ne
raconte pas ici, ne faisant pas à mon sujet.
(33)
Sap., VII, 18. ― Ibid., XI, 21.
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