Vénérable Mère Marie de Jésus
d’Agréda (1602-1665)
Abbesse du Monastère de
l’Immaculée Conception
de
la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François
IIIe
Partie, Livre VIIIe
CHAPITRE XII
Comment l'auguste Marie célébrait son Immaculée
Conception et sa Nativité. —
Les bienfaits qu'elle
recevait ces jours-là de son Fils notre Sauveur Jésus-Christ.
Instruction que j'ai
reçue de la grande Reine du ciel la bienheureuse Marie.
618. Ma fille, je veux que la première leçon que vous tirerez de ce
chapitre serve à dissiper certaines craintes que je découvre dans votre cœur, à
raison de la sublimité et du caractère extraordinaire des mystères de ma vie,
que vous écrivez dans cette histoire. Vous êtes intérieurement assaillie de
deux doutes d'une part, vous vous demandez si vous êtes un instrument
convenable pour écrire ces secrets, ou s'il ne vaudrait pas mieux qu'une autre
personne plus savante et plus avancée en vertu les écrivît pour donner plus d'autorité
à son travail, puisque vous êtes la moindre, la plus inutile et la plus
ignorante de toutes. D'autre part, vous doutez que ceux qui liront ces mystères
y ajoutent foi, parce qu'ils sont si rares et si inouïs, surtout les visions
béatifiques et intuitives de
619. Il n'était pas convenable qu'un ange l'écrivit, et l'eût-il écrite,
les incrédules et les endurcis de cœur y trouveraient encore à redire. Il
fallait qu'une créature humaine en fût l'instrument, mais il n'était pas
convenable que ce fût la plus savante et la plus sage ; car on aurait pu
attribuer ce travail à sa science, ou bien la lumière divine y aurait moins
éclaté, parce qu'on l'aurait confondue avec les lueurs de la raison naturelle.
Il est de la plus grande gloire de Dieu que ce soit une femme que ne puissent
aider ni la science ni l'industrie personnelles. Moi-même j'y trouve une gloire
et une satisfaction particulières, d'autant plus que vous êtes l'instrument
choisi ; car vous saurez, et tout le monde doit savoir, qu'il n'y a rien du
vôtre dans cette histoire, et que vous ne devez non plus vous l'attribuer qu'à
la plume avec laquelle vous l'écrivez-vous n'êtes que l'instrument de la main
du Seigneur, que l'organe de mes paroles. Et ce n'est pas parce que vous ôtes
une vile pécheresse que vous devez craindre que les mortels ne me refusent
l'honneur qu'ils me doivent ; puisque si quelqu’un n'ajoute pas foi à ce que
vous écrivez, ce ne sera pas vous qu'il offensera, mais ce sera moi qu'il
outragera en mettant mes paroles en doute. Quoique le nombre de vos péchés soit
grand, la charité et la miséricorde du Seigneur peuvent les effacer tous; c'est
pour le montrer qu'il n'a pas voulu choisir un autre instrument plus grand,
mais qu'il a daigné vous tirer de la poussière et manifester en vous sa
puissance libérale, d'après les motifs que je vous ai expliqués, et par une
conduite propre à faire mieux connaître la vérité et l'efficace qu'elle a par
elle-même; c'est pourquoi je veux que vous vous y conformiez, que vous
pratiquiez ses enseignements, et que vous deveniez telle que vous souhaitez
être.
620. Pour ce qui regarde le second doute que vous avez; si l'on ajoutera
créance à ce que vous écrivez, à cause de la grandeur de ces mystères, j'y ai
répondu amplement dans tout le cours de cette histoire. Ceux qui se feront une
juste idée de ma personne ne trouveront aucune difficulté à me croire ; car ils
découvriront le rapport qu'il y a entre les bienfaits que vous rapportez et
celui de la dignité de Mère de Dieu auquel tous les autres se rattachent, parce
que sa divine Majesté fait ses œuvres parfaites; et si quelqu'un en doute,
assurément il ignore ce que Dieu est et ce que je suis. Si Dieu s'est montré si
puissant et si libéral à l’égard des autres saints; si l'on dit dans l'Église
de plusieurs d'entre eux qu'ils ont vu
621. Les personnes pieuses et prudentes savent; et c'est ce que l'on a
enseigné dans mon Église, que la règle par laquelle on mesure les faveurs que
j'ai reçues de la droite de mon très-saint Fils, est sa toute-puissance et ma
capacité car il m'accorda toutes les grâces qu'il put m'accorder, et que je fus
capable de recevoir. Ces grâces ne furent point stériles en moi, mais elles
fructifièrent toujours autant qu'il était possible en une simple créature. Le
même Seigneur était mon Fils, et son action est toute-puissante, pourvu que la
créature ne lui oppose aucun obstacle; or, puisque je ne lui en opposai aucun,
qui osera lui limiter ses opérations et l'amour qu'il avait pour moi comme
étant sa Mère, quand lui-même me rendit plus digne de ses bienfaits que tous
les autres saints, parmi lesquels il n'y en a pas un qui se soit privé dé jouir
un seul moment de sa présence pour assister l'Église comme je le fis? Et si
toutes les autres merveilles qu'il a opérées en ma faveur semblent excessives
et incroyables, je veux que vous sachiez et que tous sachent aussi que tous ses
bienfaits furent fondés et renfermés en celui de ma conception immaculée ; car
ce fut une plus grande grâce de me rendre, digne de sa gloire lorsque je ne
pouvais la mériter, que de la manifester lorsque je l'avais méritée, et que je
ne présentais aucun empêchement à cette manifestation.
622. Ces avis suffiront pour dissiper vos doutes et vos craintes, le
reste me regarde; pour vous, vous n'avez qu'à me suivre et à m'imiter; car
c'est là pour vous la fin de tout ce que vous apprenez et écrivez c'est à cela
que vous devez tendre, vous proposant sans cesse de pratiquer toutes les vertus
que vous connaîtrez, sans en omettre aucune. Et pour cela je veux que vous
considériez aussi ce que faisaient les aubes saints qui nous ont suivis, mon
très-saint Fils et moi, puisque vous n'êtes pas moins redevable qu'eux à sa
miséricorde, et que je ne me suis montrée envers aucun ni plus tendre ni plus
libérale. Je veux que vous appreniez à mon école, comme ma
véritable disciple, la charité, la reconnaissance et l'humilité; et j'exige que
vous fassiez de tels progrès dans ces vertus, que vous vous y signaliez. Vous
devez aussi, en sollicitant l'assistance des saints et des anges, célébrer mes
fêtes avec une intime dévotion, et solenniser d'une manière spéciale celle de
mon Immaculée Conception, en laquelle je fus si favorisée de la puissance
divine; ce bienfait me pénétra d'une joie indicible, et maintenant j'en ai une
toute nouvelle de voir que les hommes remercient et louent le Très-Haut pour un
si rare miracle. A mon exemple, vous rendrez de plus ferventes actions de
grâces au Seigneur le jour anniversaire de votre naissance, et vous y ferez
quelque chose de particulier pour son service; en outre, vous prendrez la
résolution, dès ce jour-là, de perfectionner votre vie et de commencer de
nouveau à y travailler; c'est ce que tous les mortels devraient faire, au lieu
d'employer le jour de leur naissance à de vaines démonstrations d'une joie
toute terrestre.
-
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ID., ibid., IIe Partie, Livre VIe, CHAPITRE XXIX
Notre Rédempteur Jésus-Christ monte an ciel
avec tous les saints qu'il avait tirés des Limbes. —
Il emmène aussi sa
très-sainte Mère pour la mettre en possession de la gloire.
1509. Le moment heureux arriva bientôt
où le Fils unique du Père éternel, qui était descendu du ciel pour se revêtir
de la chair humaine, devait y remonter par sa propre vertu pour s'asseoir à la
droite de Celui dont il était l'éternel héritier, engendré de sa substance en
égalité, et en unité de nature et de gloire infinie. Il monta si haut, parce
qu'il était auparavant descendu dans les lieux inférieurs de la terre, suivant
l'expression de l'Apôtre (1) et ce fut après avoir accompli toutes les choses
qui avaient été dites et écrites de son avènement au monde, de sa vie, de sa
mort et de la rédemption du genre humain ; avoir pénétré, comme Seigneur de
tout ce qui est créé, jusqu'au centre de la terre, et avoir déclaré que, s'il
ne montait pas au ciel, le Saint-Esprit ne viendrait point (2), qu'il couronna
tous ses mystères par celui de son ascension glorieuse. Or, pour célébrer ce
jour si solennel et si mystérieux, notre Seigneur Jésus-Christ choisit pour
témoins de son ascension les six-vingts personnes
qu'il avait réunies dans le Cénacle, comme il a été rapporté dans le chapitre
précédent ; cette très-heureuse assemblée se composait de la très-pure Marie,
des onze apôtres, des soixante-douze disciples, de Marie-Madeleine, de Marthe
et de leur frère Lazare, des autres Marie, et de quelques autres hommes et
femmes fidèles.
(1)
Ephes., IV, 9.
1510. Notre divin Pasteur sortit du
Cénacle avec ce petit troupeau, qu'il conduisait devant lui par les rues de
Jérusalem, sa bienheureuse Mère étant à ses côtés. Les apôtres et tous les
autres se dirigèrent ensuite, par ordre du Seigneur, vers Béthanie, qui n'est
éloignée que d'environ une demi-lieue du pied du mont des Oliviers. Les saints
qui avaient été tirés des limbes et du purgatoire suivaient le divin Triomphateur,
lui chantant avec les anges qui l'accompagnaient de nouveaux cantiques de
louanges : mais ils n'étaient visibles qu'à l'auguste Marie. La résurrection de
Jésus de Nazareth était déjà divulguée dans la ville de Jérusalem et par toute
(2)
Joan., XVI, 7.
1511. Ils marchèrent tous avec cette
assurance que le Seigneur leur inspirait, jusqu'au sommet du mont des Oliviers
; et étant arrivés au lieu déterminé, ils formèrent trois chœurs, l'un d'anges,
l'autre des saints qui étaient sortis des limbes, et le troisième des apôtres
et des autres fidèles, et se partagèrent en deux ailes, dont notre Sauveur
Jésus-Christ était le Chef. Puis la très-prudente Mère se prosterna aux pieds
de son Fils, l'adora comme vrai Dieu et Rédempteur véritable du monde, et lui
demanda sa dernière bénédiction. Tous les autres fidèles qui se trouvaient
présents en firent de même à l'imitation de leur Reine. Alors ils demandèrent
avec beaucoup de larmes au Seigneur s'il rétablirait en ce temps-là le royaume
d'Israël (4). Il leur répondit que ce secret appartenait à son Père éternel, et
qu'il ne leur convenait pas de le savoir (5) ; mais qu'il fallait qu'ils
reçussent le Saint-Esprit, et qu'ensuite ils prêchassent les mystères de la
rédemption du genre humain dans Jérusalem, dans toute
(3)
Matth., XXVIII, 13. — (4) Act., I, 6. — (5) Ibid.,
7. — (6) Ibid., 8.
1512. Après que le Seigneur eut adressé
cet adieu à cette sainte et heureuse assemblée des fidèles, il joignit les
mains avec un air serein et majestueux, et commença à s'élever de terre par sa
propre vertu, y laissant les vestiges ou l'empreinte de ses pieds sacrés. Il
monta insensiblement dans la région de l'air, ravissant les yeux et le cœur de
ces nouveaux enfants de l'Église. Et comme le premier mobile imprime le
mouvement à tous les cieux inférieurs qu'il renferme dans sa vaste sphère, de
même notre Sauveur Jésus-Christ attira après lui les anges, les saints Pères,
et les autres justes qui l'accompagnaient, les uns en corps et en âme, les
autres en leurs âmes seulement : de sorte qu'ils s'élevèrent tous ensemble de
terre dans le plus bel ordre , et suivirent leur Roi. et
leur Chef. Le nouveau mystère que la droite du Très-Haut opéra en ce moment,
fut d'emmener sa très-sainte Mère pour lui donner dans le ciel la possession de
la gloire et de la place qu'il lui avait destinée comme à sa Mère véritable, et
qu'elle s'était acquise par ses mérites. La bienheureuse Vierge était déjà
préparée à cette faveur avant de la recevoir; car son très-saint Fils la lui
avait promise pendant les quarante jours qu'il demeura avec elle après sa
résurrection. Et afin que ce mystère ne fuit alors découvert à aucun mortel,
que les apôtres et les autres fidèles ne fussent point privés de la présence de
leur auguste Maîtresse, et qu'elle persévérât à prier avec eux jusqu'à la venue
du Saint-Esprit (comme il est marqué dans les Actes des Apôtres) (7), la
puissance divine fit qu'elle se trouvât, d'une manière miraculeuse, en deux
endroits car elle resta su milieu des enfants de l'Église, elle se rendit avec
eux su Cénacle, et en même temps elle monta su ciel avec le Rédempteur du
monde, et sur son propre trône, où elle s'assit trois jours avec le plus
parfait usage de ses puissances et de ses sens, tandis qu'on la voyait aussi
dans le Cénacle tout absorbée dans la contemplation.
1513. La bienheureuse Vierge fut élevée
avec son très-saint Fils, et placée à sa droite, et alors s'accomplit ce que
dit David : que
(7)
Act., I, 14. — (8) Ps. XLIV, 10.
1514. La certitude qui est inséparable
de la vérité divine, ne laisse aucun doute dans l'entendement de celui qui la
contrait et qui la considère en Dieu, où tout est lumière sans mélange de
ténèbres (9), et où l'on discerne à la fois l'objet et sa raison d'être. Mais
pour ce qui regarde ceux qui lisent ou entendent seulement ces mystères, il
faut donner des motifs à leur piété pour les porter à croire ce qu'ils ont
d'obscur. C'est pour cela que j'aurais hésité à rapporter cette secrète et
mystérieuse ascension de notre auguste Reine au ciel avant sa mort, si je
n'eusse craint de me rendre grandement coupable en excluant de cette histoire
un fait si merveilleux, et qui constitue pour elle une prérogative si glorieuse.
Je me trouvai dans cette hésitation la première fois que je connus ce mystère,
mais je ne m'y trouve pas maintenant que je l'écris, ayant déjà déclaré dans la
première partie, que la bienheureuse Vierge fut portée dans le ciel empyrée
aussitôt après sa naissance, et ayant dit ensuite dans cette seconde partie que
cela lui était arrivé deux fois pendant les neuf jours qui précédèrent
l'incarnation du Verbe, pour la disposer, dignement à un si haut mystère. En
effet, si le Tout-Puissant a accordé des faveurs si admirables à la très-pure
Marie avant qu'elle fût
(9)
I Joan., I, 5.
1515. Si l'on cherche dans ces mystères de la bienheureuse Marie les
raisons pour lesquelles le Très-Haut les a opérés en elle, ou les a tenus si
longtemps cachés dans son Église, c'est là une tout autre chose. Le prodige en
lui-même doit se mesurer sur la puissance de Dieu, sur l'amour incompréhensible
qu'il a eu pour sa Mère, et sur la dignité qu'il lui a donnée au-dessus de
toutes les créatures. Et comme les hommes, tant qu'ils vivent dans leur chair
mortelle, ne parviennent jamais à connaître entièrement ni la dignité de
l'auguste Vierge Mère, ni l'amour que son adorable Fils a pour elle, ni la
tendresse qu'a la très-sainte Trinité à son égard, ni ses mérites, ni la
sainteté à laquelle la toute-puissance du Très-Haut l'a élevée,
ils sont toujours tentés, dans leur ignorance, de limiter le pouvoir qu'il lui
a plu de faire éclater, en opérant en faveur de sa Mère tout ce qu'il a pu,
c'est-à-dire tout ce qu'il a voulu. Or, s'il s'est donné à elle seule d'une manière
si particulière que de devenir le Fils de sa propre substance, il fallait, par
une conséquence rigoureuse, qu'il fit à son égard, dans l'ordre de la grâce, ce
qu'il n'était pas convenable de faire à l'égard d'aucune autre créature, ni
même à l'égard du genre humain tout entier; et non-seulement les faveurs, les
dons et les hies dont le Seigneur a comblé sa très-sainte Mère, doivent être
exceptionnels; mais la règle générale est qu'il ne lui en a refusé aucun de
toits ceux qu'il a pu lui faire, pour rehausser sa gloire et sa sainteté, et
les rapprocher de celle de son humanité très-sainte.
1516. Mais pour ce qui est de la bonté que Dieu a eue de découvrir ces
merveilles à son Église, il s'y trouve d'autres raisons de sa haute providence,
par laquelle il la gouverne et lui procure de nouvelles lumières, selon les
temps et les besoins qui s'y présentent. Car l'heureux jour de la grâce qui a
lui sur le monde par l'incarnation du Verbe et la rédemption des hommes, a son
lever et son midi, comme il aura son coucher; et
1517. Avant que j'eusse été informée de
ces raisons, lorsque je commençai à connaître ce mystère que notre Sauveur
Jésus-Christ opéra en emmenant sa très-sainte Mère avec lui dans son ascension,
grands furent mon embarras et mon admiration, non pas tant pour ce qui me
concernait que par rapport à ceux qui l'entendraient rapporter. Entre autres choses
par lesquelles le Seigneur daigna m'éclairer alors, il lite rappela ce
qu'avait. écrit de lui-même dans l'Église, saint Paul racontant le ravissement
qu'il eut jusqu'au troisième ciel, c'est-à-dire jusqu'au ciel des bienheureux,
sans déterminer s'il y fut ravi avec son corps ou sans son corps , et sans nier
ni affirmer plutôt l'un que l'autre, puisqu'il suppose an contraire qu'il a pu
être ravi de l'une de ces deux manières comme de l'autre (10). Je compris donc
que, s'il est possible que l'Apôtre ait été, au commencement de sa conversion,
ravi avec sou corps jusqu'au ciel empyrée, lorsque sa vie précédente offrait,
non des mérites mais des fautes, et que s'il n'y avait ni témérité ni
inconvénient dans l'Église à croire que le pouvoir divin ait fait ce miracle en
sa faveur, on ne devait pas douter que le Seigneur n'eût accordé ce privilège à
sa Mère, qui était déjà remplie de tant de mérites ineffables et élevée à une
si haute sainteté. Le Seigneur me fit aussi entendre que, puisque les autres saints gui étaient ressuscités avec Jésus-Christ
avaient obtenu de monter avec lui au ciel en corps et en âme, il y avait bien
plus de sujet d'accorder ce bienfait à sa très-pure Mère; car quand même il eut
été refusé à tous les autres mortels, il était en quelque sorte dû à la
bienheureuse Marie parce quelle avait souffert avec lui. Il était juste qu'elle
eût part au triomphe du Sauveur, et à la joie avec laquelle il allait s'asseoir
à la droite de son Père éternel, pour que sa propre
Mère pût à son tour se placer à la sienne, elle gui lui avait fourni de sa
propre substance cette nature humaine en laquelle il montait triomphant au
ciel. Et comme il était convenable que le Fils et
(10)
II Cor., XII, 2.
1518. Ces raisons me semblent
suffisantes pour satisfaire la piété des catholiques, pour les consoler et les
réjouir saintement par la connaissance de ce mystère et de plusieurs autres de
cette nature, dont je parlerai dans la troisième partie. Et reprenant le fil de
l'histoire, je dis que notre Sauveur emmena avec lui dans son ascension sa
très-sainte Mère revêtue de splendeur et de gloire à la vue des anges et des
saints, qui en recevaient une joie inexprimable. Il fut très-utile que les
apôtres et les autres fidèles ignorassent alors ce mystère, car s'ils eussent
vu monter leur Mère et leur Maîtresse avec Jésus-Christ, ils eussent été
plongés dans la consternation, puisque la plus grande consolation qu'il leur
restât était d'avoir parmi eux
(11)
Act., I, 9.
1519. Ouvrez, ouvrez vos portes
éternelles, ô princes; et vous, portes, ouvrez-vous, afin de laisser entrer
dans sa demeure le grand Roi de gloire, le Seigneur des puissances, qui est
fort et puissant dans les combats, qui est vainqueur, et qui revient victorieux
et triomphant de tons ses ennemis. Ouvrez les portes du paradis suprême, et
laissez-les toujours ouvertes, car voici le nouvel Adam, le Restaurateur de
tout le genre humain, qui est riche en miséricorde (13), opulent dans les
trésors de ses propres mérites, chargé des dépouilles et des prémices de la
rédemption abondante (14) qu'il a opérée dans le monde, par sa mort. Il a
réparé la perte de notre nature, et a élevé la nature humaine à la dignité
souveraine dé son propre être immense. II vient avec le royaume des élus que
son Père lui a donnés. Il a racheté les mortels, et par sa miséricorde libérale
il leur laisse le moyen de pouvoir légitimement reconquérir le droit qu'ils
avaient perdu par le péché, et de mériter par l'observance de sa loi la vie
éternelle en qualité de ses frères et comme héritiers des biens de son Père (15);
en outre, pour sa plus grande gloire et pour mettre le comble à notre joie, il
amène à ses côtés
(12) Ps. XXIII, 7. — (13) Ephes.,
II, 4. — (14) Ps. CXXIX, 7. — (15) II Tim., IV, 8. — (16)
Cant., III, 11.
1520. Cette procession toute nouvelle et si bien rangée arriva an ciel
empyrée au milieu de transports d'allégresse qui surpassent tout ce qu'on petit
imaginer. Et après que les anges et les saints eurent formé deux chœurs, notre
Rédempteur Jésus-Christ et sa bienheureuse Mère passèrent entre deux, et tous à
leur tour rendirent ait Sauveur l'adoration suprême, et à sa très-sainte Mère
l'hommage qui était dû à sa haute dignité, chantant de nouveaux cantiques de
louanges à l'Auteur de la grâce et de la vie, et à sa divine Mère. Le Père
éternel mit à sa droite sur le trône de
(17)
Isa., LXIV, 4.
1521. Dans cette circonstance l'humilité et la sagesse de notre
très-prudente Reine atteignirent le plus haut degré; car parmi toutes ces
faveurs ineffables, elle demeura sur le marchepied du trône de
1522. En vertu de ce décret, la très-pure Marie fut mise sur le trône de
la très-sainte Trinité, à la droite de son adorable Fils, sachant dès lors
comme les autres saints que, non-seulement la possession de cette place lui
était destinée après sa mort pour toutes les éternités, mais encore que le
Seigneur la laissait libre d'y demeurer et de ne plus retourner au monde. Car
la volonté conditionnelle des Personnes divines était, pour ce qui dépendait du
Seigneur, qu'elle ne quittât plus, son siège de gloire. Et afin qu'elle se
déterminât, le Très-Haut lui découvrit de nouveau l'état dans lequel la sainte
Église militante se trouvait sur la terre, ainsi que l'isolement et les besoins
des fidèles, au milieu desquels elle pouvait à son gré descendre ou ne pas
descendre pour les protéger. Par là il donnait occasion à
1524. Le Très-Haut renouvela en elle tous les dons qu'il lui avait
communiqués jusqu'alors, les confirma et les scella de nouveau au degré qui
était, convenable, pour l'envoyer en qualité de Mère et de Maîtresse de la
sainte Église ; il lui renouvela aussi les titres de Reine de tout ce qui est
créé, d'Avocate et de Maîtresse des fidèles, qu'il lui avait donnés auparavant
: et comme le sceau s'imprime sur la cire molle, de même l'être humain et
l'image de Jésus-Christ furent de nouveau imprimés en la très-pure Marie par la
vertu de la toute-puissance divine, afin qu'elle s'en retournât avec cette
marque à l'Église militante, on elle devait être le jardin véritablement fermé
et scellé pour garder les eaux de la vie (18). O mystères aussi vénérables que
sublimes! O secrets de la très-haute Majesté, dignes de nos plus profonds
respects ! O charité de l'auguste Marie, que les ignorants enfants d'Ève
n'ont jamais pu, imaginer ! Ce ne fut pas sans mystère que Dieu laissa le
secours de ses enfants les fidèles à la disposition de cette Mère de
miséricorde ; ce fut une divine adresse pour trous découvrir en cette merveille
cet amour maternel que nous n'aurions peut-être jamais bien connu autrement,
malgré tant d'autres œuvres qu'elle avait faites en notre faveur. Ce fut un
effet de la divine Providence, afin que notre grande Reine ne fût point privée
de cette excellence, que trous comprissions l'obligation qu'un pareil
témoignage d'amour nous imposait, et que nous fussions excités à la
reconnaissance par un exemple si admirable. Ce que les martyrs et les autres
saints ont fait en renonçant à quelque satisfaction passagère pour arriver au
repos éternel, nous pourra-t-il paraître grand à la vue de cette charitable
bonté de notre très-douce Mère, et sachant qu'elle s est privée de la joie
véritable pour venir secourir ses faibles enfants? Quelle confusion doit être
la nôtre, lorsque, ni pour reconnaître ce bienfait ,
ni pour imiter cet exemple, ni pour plaire à cette auguste Reine, ni pour nous
assurer sa compagnie éternelle et celle de son adorable Fils, nous ne voulons
pas même nous priver du moindre plaisir terrestre et trompeur, qui nous attire
leur inimitié et nous procure la mort ? Bénie soit une telle femme; que les
cieux la louent, et que toutes les générations l'appellent bienheureuse (19).
(18) Cant., IV, 12. — (19) Luc., I, 48.
1525. J'ai terminé la première partie de cette Histoire par le chapitre
trente-unième des Proverbes de Salomon , en m'en
servant pour énumérer les excellentes vertus de cette incomparable Reine, qui
fut l'unique Femme forte de l’Église ; je pourrais finir aussi cette seconde
partie par le même chapitre ; car le Saint-Esprit a renfermé dans la fécondité
des mystères que contiennent les paroles de ce passage des Proverbes, plus que
je ne saurais dire. Ces paroles se vérifient plus éminemment dans le grand
mystère dont je viens de faire mention, par l'état si sublime dans lequel se
trouva la très-pure Marie après avoir reçu ce bienfait. Mais je ne m'arrête
point à répéter ce que j'ai déjà dit, attendu que si l'on prend la peine d'y
faire réflexion, on y découvrira la plupart des choses que je pourrais
expliquer ici, et l'on verra que cette auguste Reine l'ut véritablement
(20)
Prov., XXI, 10. — (2I) I Joan.,
IV, 16. — (22) Ephes., II, 20.
1526. Pour finir ce
chapitre et en même temps cette seconde partie, je reviendrai à l'assemblée des
fidèles que nous avons laissés si affligés sur la montagne des Oliviers. La
bienheureuse Marie ne les oublia pas au milieu de sa gloire ; mais, considérant
la tristesse et la stupéfaction avec lesquelles ils continuaient à regarder
dans les airs l'endroit où leur Rédempteur et leur Maître avait disparu, elle
jeta les yeux sur eux de la nue dans laquelle elle montait, et d'où elle les
assistait. Et voyant leur douleur, elle pria tendrement Jésus de consoler ces
pauvres enfants qu'il laissait orphelins sur la terre. Le Rédempteur des
hommes, touché des prières de sa très-douce Mère, envoya de cette même nue deux
anges vêtus de blanc et tout rayonnants de lumière, qui apparurent sous une
forme humaine à tous les fidèles, et leur dirent : Hommes de Galilée, ne
vous arrêtez pas à regarder en haut avec tant d'étonnement : car ce même
Seigneur Jésus, qui du milieu de vous s'est élevé dans le ciel, en descendra
avec la même gloire et la même majesté que vous l'y avez vu monter (23).
Par ces paroles et quelques autres qu'ils ajoutèrent, ils consolèrent les
apôtres, les disciples et les autres fidèles, afin qu'ils ne se laissassent
point abattre par la douleur, et qu'ils attendissent dans leur retraite la
consolation que le Saint-Esprit leur donnerait par sa venue, ainsi que le divin
Maître le leur avait promis.
1527. Mais il faut remarquer qu’encore que ces paroles tendissent à
consoler les hommes et les femmes qui composaient cette heureuse assemblée,
elles servirent aussi à les, reprendre de leur peu de foi. Car si, elle eût été
bien affermie par le pur amour de la chanté, ils auraient compris qu'il leur
était inutile de regarder le ciel avec une si grande surprise, puisqu'ils ne
pouvaient plus voir leur Maître, ni le retenir par cet amour sensible qui les
portait à ré garder en haut, par où cet adorable Seigneur était monté: mais ils
pouvaient le voir par la foi et le chercher où il était, et avec la foi ils
l'eussent assurément trouvé. L'autre manière de le chercher était inutile et
imparfaite, puisqu'il n'était pas nécessaire qu'ils le vissent et qu'ils lui
parlassent corporellement pour le porter à les assister par sa grâce : et comme
ils ne l'entendaient pas de la sorte, ils commettaient une faute digne d'être
reprise. Les apôtres et les disciples restèrent longtemps à l'école de notre
Seigneur Jésus-Christ, et puisèrent la doctrine de la perfection dans sa propre
source, qui était si pure et si claire, qu'ils auraient pu être déjà tout
spiritualisés, et capables dé la plus haute perfection. Mais notre nature est
si malheureusement encline à satisfaire les sens et à se contenter de tout ce
qui les flatte, quelle veut aimer et goûter d'une manière sensible même, les
choses les plus divines et les plus spirituelles : et une fois accoutumée à ces
inclinations terrestres, elle tarde beaucoup à s'en purifier, et bien souvent
elle se trompe elle-même lorsqu'elle croit aimer plus sûrement ce qui est le
plus saint et le plus parfait. Cette vérité a été expérimentée pour notre
instruction par les apôtres, à qui le Seigneur avait dit qu'il était de telle sorte
la vérité et la lumière, qu'il était en même temps le chemin (24), et que par
lui ils arriveraient à la connaissance de son Père éternel: car la lumière
n'est pas faite que pour briller dans la solitude, ni le chemin que pour s'y
arrêter.
(23)
Act., I, 11. — (24)
Joan., XIV, 6.
1528. Cette doctrine si répétée dans l'Évangile et si souvent sortie de
la bouche de Celui qui en est l'auteur, et confirmée par l'exemple de sa vie,
aurait pu élever le cœur et l’esprit des apôtres à sa connaissance et à sa pratique.
Mais la satisfaction spirituelle et sensible qu'ils recevaient de la
conversation et de la présence de leur divin Maître, et le grand amour qu'ils
lui portaient avec raison, occupaient toutes les forces de leur volonté. Elle
restait si attachée aux sens, qu'ils ne savaient se résoudre à sortir de cet
état, ni remarquer qu'ils se cherchaient beaucoup eux-mêmes dans cette
satisfaction spirituelle, se laissant aller à l'inclination qu'ils avaient pour
un plaisir spirituel qui leur venait des sens. Et si leur adorable Maître ne
les eût quittés en montant au ciel, il eût été bien difficile de les éloigner
de sa très-douce présence sans leur causer une douleur et une tristesse
excessives ; et par là ils n'auraient pas été si propres à prêcher l'Évangile,
qui devait être annoncé par tout le monde au prix des travaux, des sueurs, et
même de la vie de ceux qui le prêchaient. Ce ministère ne pouvait convenir qu'à
des hommes forts en l'amour divin, dégagés des douceurs sensibles de l'esprit,
et préparés à tout; à l'abondance et à la disette, à l'infamie et aux honneurs,
aux applaudissements et aux outrages, à la tristesse et à la joie (25), et à
conserver dans tous ces divers événements le zèle de l’honneur de Dieu avec un coeur magnanime, supérieur à toutes les adversités comme à
toutes les prospérités. Après cette réprimande des anges, ils s'en retournèrent
avec la bienheureuse Marie de la montagne des Oliviers au Cénacle, où ils
persévérèrent à prier avec elle, en attendant la venue du Saint-Esprit (26),
comme nous le verrons dans la troisième partie.
(25)
II Cor., VI, 8. — (26) Act., I, 12.
Instruction que j'ai
reçue de notre grande Reine.
1529. Ma fille, vous terminerez heureusement cette seconde partie de ma
vie, si vous êtes bien pénétrée et persuadée de la douceur très-efficace de
l'amour du Seigneur, et de sa munificence infinie envers les âmes qui n'y
mettent aucun obstacle de leur côté. Il est plus conforme à l'inclination et à
la volonté sainte du souverain Bien de consoler les créatures que de les
affliger; de les caresser que de les châtier. Mais les mortels ignorent cette
science divine, car ils souhaitent que le Seigneur leur donne les consolations,
les plaisirs et les récompenses terrestres et dangereuses, et les préfèrent aux
biens véritables et assurés. L'amour divin dissipe cette erreur pernicieuse,
lorsqu'il les corrige et les afflige par les adversités, et qu'il les instruit
par les châtiments : car la nature humaine est par elle-même pesante, grossière
et ingrate, et ce n'est qu'à force de la labourer et de la cultiver qu'on
parvient à lui faire produire de bons fruits, et par ses inclinations elle ne
saurait être bien disposée à recevoir les très-douces et très-aimables
communications du souverain Bien. C'est pourquoi il faut la travailler et la
polir par le marteau des adversités, et la retremper dans le creuset de la
tribulation, afin qu'elle se rende capable des faveurs divines, et qu'elle
apprenne à ne pas aimer les objets terrestres et trompeurs, dans lesquels la
mort est cachée.
1530. Toutes les peines. que j'avais prises me parurent fort peu de
chose quand je connus la récompense que le Seigneur m'avait préparée par sa
bonté éternelle : et c'est pour cela qu'il disposa avec une providence
admirable que je choisisse volontairement de retourner dans l'Église militante,
parce que ce choix devait servir à exalter le saint nom du Très-Haut, à
m'acquérir une plus grande gloire, et à procurer à l'Église et à ses enfants le
secours nécessaire en la manière la plus admirable et la plus sainte. Je crus
qu'il était fort juste de me priver de la félicité que j'avais dans le ciel,
pendant ces années qu'il me restait encore à vivre sur la terre, et d'y
retourner pour y acquérir de nouveaux mérites, et y trouver de nouvelles
occasions de travailler selon le bon plaisir du Très-Haut : car je devais tout
cela à sa bonté divine, qui m'avait tirée de la poussière. Profitez donc, ma
très-chère fille, de cet exemple, et animez-vous à m'imiter dans un temps
auquel la sainte Église se trouve si affligée et environnée de tribulations,
sans que ses enfants se mettent en peine de la consoler. Je veux que vous vous
y employiez de toutes vos forces, priant du plus intime de votre cœur le
Tout-Puissant pour ses fidèles, et étant toujours prête à donner, s'il était
nécessaire, votre propre vie pour une si belle cause. Je vous assure, ma fille,
que le zèle que vous y déploierez sera fort agréable aux yeux de mon très-saint
Fils et aux miens.
Que tout soit à la gloire du Très-Haut, Roi des siècles, immortel et
invisible, et de sa très-sainte Mère Marie, durant les siècles des siècles
(1) !
(1)
I Tim., I, 17.
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