Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)

 Abbesse du Monastère de l’Immaculée Conception

de la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François

 

La Cité Mystique de Dieu

 

IIIe Partie, Livre VIIIe

CHAPITRE XII

Comment l'auguste Marie célébrait son Immaculée Conception et sa Nativité. —

Les bienfaits qu'elle recevait ces jours-là de son Fils notre Sauveur Jésus-Christ.

Instruction que j'ai reçue de la grande Reine du ciel la bienheureuse Marie.

 

618. Ma fille, je veux que la première leçon que vous tirerez de ce chapitre serve à dissiper certaines craintes que je découvre dans votre cœur, à raison de la sublimité et du caractère extraordinaire des mystères de ma vie, que vous écrivez dans cette histoire. Vous êtes intérieurement assaillie de deux doutes d'une part, vous vous demandez si vous êtes un instrument convenable pour écrire ces secrets, ou s'il ne vaudrait pas mieux qu'une autre personne plus savante et plus avancée en vertu les écrivît pour donner plus d'autorité à son travail, puisque vous êtes la moindre, la plus inutile et la plus ignorante de toutes. D'autre part, vous doutez que ceux qui liront ces mystères y ajoutent foi, parce qu'ils sont si rares et si inouïs, surtout les visions béatifiques et intuitives de la Divinité, dont je jouis si souvent pendant la vie mortelle. Je vais répondre au premier de ces doutes, en convenant d'abord avec vous que vous êtes la moindre et la plus inutile des créatures; car, puisque vous l'avez appris de la bouche du Seigneur, et que je vous le confirme, vous en devez être persuadée. Mais sachez que l'autorité de cette histoire et de tout ce qui s'y trouve renfermé ne dépend point de l'instrument, mais de l'Auteur, qui est la souveraine. Vérité, et de celle que ce que vous écrivez contient en soi; le plus haut séraphin n'y pourrait rien ajouter s'il écrivait cette histoire, et vous non plus ne pouvez rien en omettre, rien en retrancher.

 

619. Il n'était pas convenable qu'un ange l'écrivit, et l'eût-il écrite, les incrédules et les endurcis de cœur y trouveraient encore à redire. Il fallait qu'une créature humaine en fût l'instrument, mais il n'était pas convenable que ce fût la plus savante et la plus sage ; car on aurait pu attribuer ce travail à sa science, ou bien la lumière divine y aurait moins éclaté, parce qu'on l'aurait confondue avec les lueurs de la raison naturelle. Il est de la plus grande gloire de Dieu que ce soit une femme que ne puissent aider ni la science ni l'industrie personnelles. Moi-même j'y trouve une gloire et une satisfaction particulières, d'autant plus que vous êtes l'instrument choisi ; car vous saurez, et tout le monde doit savoir, qu'il n'y a rien du vôtre dans cette histoire, et que vous ne devez non plus vous l'attribuer qu'à la plume avec laquelle vous l'écrivez-vous n'êtes que l'instrument de la main du Seigneur, que l'organe de mes paroles. Et ce n'est pas parce que vous ôtes une vile pécheresse que vous devez craindre que les mortels ne me refusent l'honneur qu'ils me doivent ; puisque si quelqu’un n'ajoute pas foi à ce que vous écrivez, ce ne sera pas vous qu'il offensera, mais ce sera moi qu'il outragera en mettant mes paroles en doute. Quoique le nombre de vos péchés soit grand, la charité et la miséricorde du Seigneur peuvent les effacer tous; c'est pour le montrer qu'il n'a pas voulu choisir un autre instrument plus grand, mais qu'il a daigné vous tirer de la poussière et manifester en vous sa puissance libérale, d'après les motifs que je vous ai expliqués, et par une conduite propre à faire mieux connaître la vérité et l'efficace qu'elle a par elle-même; c'est pourquoi je veux que vous vous y conformiez, que vous pratiquiez ses enseignements, et que vous deveniez telle que vous souhaitez être.

 

620. Pour ce qui regarde le second doute que vous avez; si l'on ajoutera créance à ce que vous écrivez, à cause de la grandeur de ces mystères, j'y ai répondu amplement dans tout le cours de cette histoire. Ceux qui se feront une juste idée de ma personne ne trouveront aucune difficulté à me croire ; car ils découvriront le rapport qu'il y a entre les bienfaits que vous rapportez et celui de la dignité de Mère de Dieu auquel tous les autres se rattachent, parce que sa divine Majesté fait ses œuvres parfaites; et si quelqu'un en doute, assurément il ignore ce que Dieu est et ce que je suis. Si Dieu s'est montré si puissant et si libéral à l’égard des autres saints; si l'on dit dans l'Église de plusieurs d'entre eux qu'ils ont vu la Divinité pendant leur vie mortelle (et il est certain qu'ils la virent), comment, ou avec quel fondement me refusera-t-on ce que l'on accorde à d'autres qui me sont si inférieurs ? Tous les bienfaits que mon très-saint Fils leur a mérités, et toutes les faveurs dont il les a prévenus, n'ont eu d'autre but que sa gloire, et ensuite la mienne; or l'on estime et l'on aime plus la fin que les moyens, que l'on aime pour cette fin ; il est donc évident que l'amour qui a porté la volonté divine à me favoriser a été plus grand que celui avec lequel elle a favorisé tous les autres pour moi : et l'on ne doit pas trouver étrange que ce que le Seigneur a fait une fois envers eux, il l'ait fait plusieurs fois envers celle qu'il a choisie pour Mère.

 

621. Les personnes pieuses et prudentes savent; et c'est ce que l'on a enseigné dans mon Église, que la règle par laquelle on mesure les faveurs que j'ai reçues de la droite de mon très-saint Fils, est sa toute-puissance et ma capacité car il m'accorda toutes les grâces qu'il put m'accorder, et que je fus capable de recevoir. Ces grâces ne furent point stériles en moi, mais elles fructifièrent toujours autant qu'il était possible en une simple créature. Le même Seigneur était mon Fils, et son action est toute-puissante, pourvu que la créature ne lui oppose aucun obstacle; or, puisque je ne lui en opposai aucun, qui osera lui limiter ses opérations et l'amour qu'il avait pour moi comme étant sa Mère, quand lui-même me rendit plus digne de ses bienfaits que tous les autres saints, parmi lesquels il n'y en a pas un qui se soit privé dé jouir un seul moment de sa présence pour assister l'Église comme je le fis? Et si toutes les autres merveilles qu'il a opérées en ma faveur semblent excessives et incroyables, je veux que vous sachiez et que tous sachent aussi que tous ses bienfaits furent fondés et renfermés en celui de ma conception immaculée ; car ce fut une plus grande grâce de me rendre, digne de sa gloire lorsque je ne pouvais la mériter, que de la manifester lorsque je l'avais méritée, et que je ne présentais aucun empêchement à cette manifestation.

 

622. Ces avis suffiront pour dissiper vos doutes et vos craintes, le reste me regarde; pour vous, vous n'avez qu'à me suivre et à m'imiter; car c'est là pour vous la fin de tout ce que vous apprenez et écrivez c'est à cela que vous devez tendre, vous proposant sans cesse de pratiquer toutes les vertus que vous connaîtrez, sans en omettre aucune. Et pour cela je veux que vous considériez aussi ce que faisaient les aubes saints qui nous ont suivis, mon très-saint Fils et moi, puisque vous n'êtes pas moins redevable qu'eux à sa miséricorde, et que je ne me suis montrée envers aucun ni plus tendre ni plus libérale. Je veux que vous appreniez à mon école, comme ma véritable disciple, la charité, la reconnaissance et l'humilité; et j'exige que vous fassiez de tels progrès dans ces vertus, que vous vous y signaliez. Vous devez aussi, en sollicitant l'assistance des saints et des anges, célébrer mes fêtes avec une intime dévotion, et solenniser d'une manière spéciale celle de mon Immaculée Conception, en laquelle je fus si favorisée de la puissance divine; ce bienfait me pénétra d'une joie indicible, et maintenant j'en ai une toute nouvelle de voir que les hommes remercient et louent le Très-Haut pour un si rare miracle. A mon exemple, vous rendrez de plus ferventes actions de grâces au Seigneur le jour anniversaire de votre naissance, et vous y ferez quelque chose de particulier pour son service; en outre, vous prendrez la résolution, dès ce jour-là, de perfectionner votre vie et de commencer de nouveau à y travailler; c'est ce que tous les mortels devraient faire, au lieu d'employer le jour de leur naissance à de vaines démonstrations d'une joie toute terrestre.

 

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ID., ibid., IIe Partie, Livre VIe, CHAPITRE XXIX

 

Notre Rédempteur Jésus-Christ monte an ciel avec tous les saints qu'il avait tirés des Limbes. —

Il emmène aussi sa très-sainte Mère pour la mettre en possession de la gloire.

 

        1509. Le moment heureux arriva bientôt où le Fils unique du Père éternel, qui était descendu du ciel pour se revêtir de la chair humaine, devait y remonter par sa propre vertu pour s'asseoir à la droite de Celui dont il était l'éternel héritier, engendré de sa substance en égalité, et en unité de nature et de gloire infinie. Il monta si haut, parce qu'il était auparavant descendu dans les lieux inférieurs de la terre, suivant l'expression de l'Apôtre (1) et ce fut après avoir accompli toutes les choses qui avaient été dites et écrites de son avènement au monde, de sa vie, de sa mort et de la rédemption du genre humain ; avoir pénétré, comme Seigneur de tout ce qui est créé, jusqu'au centre de la terre, et avoir déclaré que, s'il ne montait pas au ciel, le Saint-Esprit ne viendrait point (2), qu'il couronna tous ses mystères par celui de son ascension glorieuse. Or, pour célébrer ce jour si solennel et si mystérieux, notre Seigneur Jésus-Christ choisit pour témoins de son ascension les six-vingts personnes qu'il avait réunies dans le Cénacle, comme il a été rapporté dans le chapitre précédent ; cette très-heureuse assemblée se composait de la très-pure Marie, des onze apôtres, des soixante-douze disciples, de Marie-Madeleine, de Marthe et de leur frère Lazare, des autres Marie, et de quelques autres hommes et femmes fidèles.

 

(1) Ephes., IV, 9.

 

        1510. Notre divin Pasteur sortit du Cénacle avec ce petit troupeau, qu'il conduisait devant lui par les rues de Jérusalem, sa bienheureuse Mère étant à ses côtés. Les apôtres et tous les autres se dirigèrent ensuite, par ordre du Seigneur, vers Béthanie, qui n'est éloignée que d'environ une demi-lieue du pied du mont des Oliviers. Les saints qui avaient été tirés des limbes et du purgatoire suivaient le divin Triomphateur, lui chantant avec les anges qui l'accompagnaient de nouveaux cantiques de louanges : mais ils n'étaient visibles qu'à l'auguste Marie. La résurrection de Jésus de Nazareth était déjà divulguée dans la ville de Jérusalem et par toute la Palestine, quoique les princes des prêtres eussent employé tous leurs efforts pour faire prévaloir le faux témoignage des soldats, qui prétendaient que ses disciples avaient enlevé son corps (3) ; mais la plupart découvrirent leur perfidie, et ne voulurent point y ajouter foi. La divine Providence ne permit point que parmi les habitants de la ville aucun des incrédules ou de ceux qui doutaient vit ou troublât cette sainte procession qui sortait du Cénacle: car ils furent tous privés de cette consolation par nue espèce d'éblouissement, comme incapables de connaître un mystère si admirable ; et notre Sauveur Jésus-Christ ne se manifestait qu'aux six-vingts justes qu'il avait choisis, afin qu'ils le vissent monter au ciel.

 

(2) Joan., XVI, 7.

 

        1511. Ils marchèrent tous avec cette assurance que le Seigneur leur inspirait, jusqu'au sommet du mont des Oliviers ; et étant arrivés au lieu déterminé, ils formèrent trois chœurs, l'un d'anges, l'autre des saints qui étaient sortis des limbes, et le troisième des apôtres et des autres fidèles, et se partagèrent en deux ailes, dont notre Sauveur Jésus-Christ était le Chef. Puis la très-prudente Mère se prosterna aux pieds de son Fils, l'adora comme vrai Dieu et Rédempteur véritable du monde, et lui demanda sa dernière bénédiction. Tous les autres fidèles qui se trouvaient présents en firent de même à l'imitation de leur Reine. Alors ils demandèrent avec beaucoup de larmes au Seigneur s'il rétablirait en ce temps-là le royaume d'Israël (4). Il leur répondit que ce secret appartenait à son Père éternel, et qu'il ne leur convenait pas de le savoir (5) ; mais qu'il fallait qu'ils reçussent le Saint-Esprit, et qu'ensuite ils prêchassent les mystères de la rédemption du genre humain dans Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre (6).

 

(3) Matth., XXVIII, 13. — (4) Act., I, 6. — (5) Ibid., 7. — (6) Ibid., 8.

 

        1512. Après que le Seigneur eut adressé cet adieu à cette sainte et heureuse assemblée des fidèles, il joignit les mains avec un air serein et majestueux, et commença à s'élever de terre par sa propre vertu, y laissant les vestiges ou l'empreinte de ses pieds sacrés. Il monta insensiblement dans la région de l'air, ravissant les yeux et le cœur de ces nouveaux enfants de l'Église. Et comme le premier mobile imprime le mouvement à tous les cieux inférieurs qu'il renferme dans sa vaste sphère, de même notre Sauveur Jésus-Christ attira après lui les anges, les saints Pères, et les autres justes qui l'accompagnaient, les uns en corps et en âme, les autres en leurs âmes seulement : de sorte qu'ils s'élevèrent tous ensemble de terre dans le plus bel ordre , et suivirent leur Roi. et leur Chef. Le nouveau mystère que la droite du Très-Haut opéra en ce moment, fut d'emmener sa très-sainte Mère pour lui donner dans le ciel la possession de la gloire et de la place qu'il lui avait destinée comme à sa Mère véritable, et qu'elle s'était acquise par ses mérites. La bienheureuse Vierge était déjà préparée à cette faveur avant de la recevoir; car son très-saint Fils la lui avait promise pendant les quarante jours qu'il demeura avec elle après sa résurrection. Et afin que ce mystère ne fuit alors découvert à aucun mortel, que les apôtres et les autres fidèles ne fussent point privés de la présence de leur auguste Maîtresse, et qu'elle persévérât à prier avec eux jusqu'à la venue du Saint-Esprit (comme il est marqué dans les Actes des Apôtres) (7), la puissance divine fit qu'elle se trouvât, d'une manière miraculeuse, en deux endroits car elle resta su milieu des enfants de l'Église, elle se rendit avec eux su Cénacle, et en même temps elle monta su ciel avec le Rédempteur du monde, et sur son propre trône, où elle s'assit trois jours avec le plus parfait usage de ses puissances et de ses sens, tandis qu'on la voyait aussi dans le Cénacle tout absorbée dans la contemplation.

       

        1513. La bienheureuse Vierge fut élevée avec son très-saint Fils, et placée à sa droite, et alors s'accomplit ce que dit David : que la Reine était à sa droite, revêtue des splendeurs de la gloire, comme d'un manteau d'or pur (8), et parée de tous les dons et de toutes les grâces à la vue des anges et des saints qui escortaient le Seigneur. Or, afin que l'admiration de ce grand mystère enflamme davantage la dévotion et la foi vive des fidèles, et les porte à glorifier l'Auteur d'une merveille si inouïe, il faut que ceux qui liront ce miracle sachent que dès que le Très-Haut m'eut déclaré qu'il voulait que j'écrivisse cette histoire, et m'eut même prescrit à diverses reprises d'entreprendre cet ouvrage, pendant plusieurs années successives sa divine Majesté me fit connaître divers mystères, et me découvrit un grand nombre des sublimes secrets que j'ai écrits et que je dois écrire dans la suite : parce que la haute importance du sujet exigeait cette préparation. Je ne recevais pas néanmoins toutes ces lumières à la fois parce que la capacité de la créature est trop bornée pour profiter d’une si grande abondance. Mais lorsque je devais écrire, la lumière de chaque mystère en particulier m'était renouvelée d'une autre manière. Je recevais ordinairement l'intelligence de tous ces mystères aux jours de fête consacrés à notre Sauveur Jésus-Christ, et à notre auguste Reine; et quant à cette grande merveille que le Seigneur opéra lorsqu'il emmena le jour de son ascension sa très-sainte Mère dans le ciel, tandis qu'elle se trouvait encore miraculeusement dans le Cénacle, je l'ai connue aux mêmes jours pendant plusieurs années consécutives.

 

(7) Act., I, 14. — (8) Ps. XLIV, 10.

 

        1514. La certitude qui est inséparable de la vérité divine, ne laisse aucun doute dans l'entendement de celui qui la contrait et qui la considère en Dieu, où tout est lumière sans mélange de ténèbres (9), et où l'on discerne à la fois l'objet et sa raison d'être. Mais pour ce qui regarde ceux qui lisent ou entendent seulement ces mystères, il faut donner des motifs à leur piété pour les porter à croire ce qu'ils ont d'obscur. C'est pour cela que j'aurais hésité à rapporter cette secrète et mystérieuse ascension de notre auguste Reine au ciel avant sa mort, si je n'eusse craint de me rendre grandement coupable en excluant de cette histoire un fait si merveilleux, et qui constitue pour elle une prérogative si glorieuse. Je me trouvai dans cette hésitation la première fois que je connus ce mystère, mais je ne m'y trouve pas maintenant que je l'écris, ayant déjà déclaré dans la première partie, que la bienheureuse Vierge fut portée dans le ciel empyrée aussitôt après sa naissance, et ayant dit ensuite dans cette seconde partie que cela lui était arrivé deux fois pendant les neuf jours qui précédèrent l'incarnation du Verbe, pour la disposer, dignement à un si haut mystère. En effet, si le Tout-Puissant a accordé des faveurs si admirables à la très-pure Marie avant qu'elle fût la Mère du Verbe, afin de la préparer à cette sublime dignité, il est bien plus croyable qu'il les lui aura renouvelées lorsque déjà elle était consacrée comme l’ayant reçu dans son sein virginal, où elle lui donna la forme humaine de son sang le plus pur, lorsqu'elle l'avait nourri de son propre lait, élevé comme son Fils véritable, lorsque enfin elle l'avait servi l'espace de trente-trois ans, et imité en sa vie, en sa Passion et en sa mort avec une fidélité qu'aucune langue ne saurait exprimer.

 

(9) I Joan., I, 5.

 

1515. Si l'on cherche dans ces mystères de la bienheureuse Marie les raisons pour lesquelles le Très-Haut les a opérés en elle, ou les a tenus si longtemps cachés dans son Église, c'est là une tout autre chose. Le prodige en lui-même doit se mesurer sur la puissance de Dieu, sur l'amour incompréhensible qu'il a eu pour sa Mère, et sur la dignité qu'il lui a donnée au-dessus de toutes les créatures. Et comme les hommes, tant qu'ils vivent dans leur chair mortelle, ne parviennent jamais à connaître entièrement ni la dignité de l'auguste Vierge Mère, ni l'amour que son adorable Fils a pour elle, ni la tendresse qu'a la très-sainte Trinité à son égard, ni ses mérites, ni la sainteté à laquelle la toute-puissance du Très-Haut l'a élevée, ils sont toujours tentés, dans leur ignorance, de limiter le pouvoir qu'il lui a plu de faire éclater, en opérant en faveur de sa Mère tout ce qu'il a pu, c'est-à-dire tout ce qu'il a voulu. Or, s'il s'est donné à elle seule d'une manière si particulière que de devenir le Fils de sa propre substance, il fallait, par une conséquence rigoureuse, qu'il fit à son égard, dans l'ordre de la grâce, ce qu'il n'était pas convenable de faire à l'égard d'aucune autre créature, ni même à l'égard du genre humain tout entier; et non-seulement les faveurs, les dons et les hies dont le Seigneur a comblé sa très-sainte Mère, doivent être exceptionnels; mais la règle générale est qu'il ne lui en a refusé aucun de toits ceux qu'il a pu lui faire, pour rehausser sa gloire et sa sainteté, et les rapprocher de celle de son humanité très-sainte.

 

1516. Mais pour ce qui est de la bonté que Dieu a eue de découvrir ces merveilles à son Église, il s'y trouve d'autres raisons de sa haute providence, par laquelle il la gouverne et lui procure de nouvelles lumières, selon les temps et les besoins qui s'y présentent. Car l'heureux jour de la grâce qui a lui sur le monde par l'incarnation du Verbe et la rédemption des hommes, a son lever et son midi, comme il aura son coucher; et la Sagesse éternelle dispose lés choses et règle les heures suivant ses desseins et dans l'ordre le plus convenable. Quoique tous les mystères de Jésus-Christ et de sa Mère soient contenus dans les divines Écritures, ils ne sont pas également tous manifestés à la fois; mais le Seigneur tire pou à peu le voile des figures, des métaphores ou des énigmes; de sorte que plusieurs mystères qui étaient comme renfermés et réservés pour nue certaine époque, ont été découverts comme les rayons du soleil le sont lorsque se retire la nue qui les intercepte. On ne doit pas s'étonner si les hommes ne reçoivent que peu à peu les rayons de cette divine lumière, puisque les anges eux-mêmes, qui connurent dès leur création le mystère de l'incarnation en substance d'une manière assez, vague, et comme la fin à laquelle se rapportait out le ministère qu'ils devaient exercer auprès des bouillies, ne découvrirent pas néanmoins toutes les conditions, tous les effets et toutes les circonstances de ce mystère; au contraire, ils n'en ont connu la plupart que dans le cours des cinq mille deux cents et quelques années qui se sont écoulées depuis la création du monde. Cette connaissance nouvelle de particularités qu'ils ignoraient, redoublait leur admiration, et les portait à glorifier de nouveau Celui qui en était l'auteur, comme je l'ai remarqué en divers endroits de cette histoire. Par cet exemple je réponds à l'étonnement que pourraient avoir ceux qui apprendront pour la première fois le mystère de la très-pure Marie que j'expose ici, et qui a été caché jusqu'au moment où le Très-Haut a bien voulu le découvrir avec les autres que j'ai fait et ferai connaître dans la suite.

 

        1517. Avant que j'eusse été informée de ces raisons, lorsque je commençai à connaître ce mystère que notre Sauveur Jésus-Christ opéra en emmenant sa très-sainte Mère avec lui dans son ascension, grands furent mon embarras et mon admiration, non pas tant pour ce qui me concernait que par rapport à ceux qui l'entendraient rapporter. Entre autres choses par lesquelles le Seigneur daigna m'éclairer alors, il lite rappela ce qu'avait. écrit de lui-même dans l'Église, saint Paul racontant le ravissement qu'il eut jusqu'au troisième ciel, c'est-à-dire jusqu'au ciel des bienheureux, sans déterminer s'il y fut ravi avec son corps ou sans son corps , et sans nier ni affirmer plutôt l'un que l'autre, puisqu'il suppose an contraire qu'il a pu être ravi de l'une de ces deux manières comme de l'autre (10). Je compris donc que, s'il est possible que l'Apôtre ait été, au commencement de sa conversion, ravi avec sou corps jusqu'au ciel empyrée, lorsque sa vie précédente offrait, non des mérites mais des fautes, et que s'il n'y avait ni témérité ni inconvénient dans l'Église à croire que le pouvoir divin ait fait ce miracle en sa faveur, on ne devait pas douter que le Seigneur n'eût accordé ce privilège à sa Mère, qui était déjà remplie de tant de mérites ineffables et élevée à une si haute sainteté. Le Seigneur me fit aussi entendre que, puisque les autres saints gui étaient ressuscités avec Jésus-Christ avaient obtenu de monter avec lui au ciel en corps et en âme, il y avait bien plus de sujet d'accorder ce bienfait à sa très-pure Mère; car quand même il eut été refusé à tous les autres mortels, il était en quelque sorte dû à la bienheureuse Marie parce quelle avait souffert avec lui. Il était juste qu'elle eût part au triomphe du Sauveur, et à la joie avec laquelle il allait s'asseoir à la droite de son Père éternel, pour que sa propre Mère pût à son tour se placer à la sienne, elle gui lui avait fourni de sa propre substance cette nature humaine en laquelle il montait triomphant au ciel. Et comme il était convenable que le Fils et la Mère ne fussent point séparés dans ce triomphe, il l'était aussi qu'aucun autre enfant de la race humaine n'arrivât eu corps et en âme à la possession de cette félicité éternelle avant l'auguste Marie, eût-ce été son père, sa mère et son époux Joseph; car ce jour-là il aurait manqué quelque chose à la joie accidentelle de tous ceux qui montaient avec notre Rédempteur Jésus-Christ, et même à celle de son humanité sainte, si la très-pure Marie avait été absente, et si elle n'était entrée avec eux dans la patrie céleste, comme Mère de leur Restaurateur et Reine de tout ce qui est créé, qu'aucun de ses sujets ne devait devancer en cette faveur.

 

(10) II Cor., XII, 2.

 

        1518. Ces raisons me semblent suffisantes pour satisfaire la piété des catholiques, pour les consoler et les réjouir saintement par la connaissance de ce mystère et de plusieurs autres de cette nature, dont je parlerai dans la troisième partie. Et reprenant le fil de l'histoire, je dis que notre Sauveur emmena avec lui dans son ascension sa très-sainte Mère revêtue de splendeur et de gloire à la vue des anges et des saints, qui en recevaient une joie inexprimable. Il fut très-utile que les apôtres et les autres fidèles ignorassent alors ce mystère, car s'ils eussent vu monter leur Mère et leur Maîtresse avec Jésus-Christ, ils eussent été plongés dans la consternation, puisque la plus grande consolation qu'il leur restât était d'avoir parmi eux la Mère la plus compatissante. Néanmoins ils éclatèrent en sanglots et en gémissements, quand ils virent que leur très-aimable Maître et leur Rédempteur s'éloignait en s'élevant de plus en plus. Et au moment où ils commençaient à le perdre de vue, une nuée très-lumineuse se mit entre le Seigneur et ceux qui demeuraient sur la terre, et le déroba entièrement à leurs regards (11). La personne du Père éternel tenait dans cette nuée : il descendit de l'empyrée jusqu'à la région de l'air à la rencontre de son Fils unique incarné, et de la Mère qui lui avait donné le nouvel être humain dans lequel il s'en retournait. Puis, le Père les approchant de lui, les reçut avec un embrassement propre à l'amour infini; et ce spectacle causa une nouvelle joie aux légions innombrables d'anges qui accompagnaient la personne du Père éternel. Bientôt cette divine assemblée traversa rapidement les éléments et les sphères célestes, et arriva aux hauteurs de l'empyrée. A l'entrée qui. s'y fit, les anges qui montaient de la terre avec leur Roi et leur Reine, Jésus et Marie, et ceux qu'ils avaient rencontrés dans la région de l'air, s'adressant aux autres qui étaient demeurés dans le ciel empyrée, répétèrent les paroles de David (12), en y ajoutant les choses relatives au mystère.

 

(11) Act., I, 9.

 

        1519. Ouvrez, ouvrez vos portes éternelles, ô princes; et vous, portes, ouvrez-vous, afin de laisser entrer dans sa demeure le grand Roi de gloire, le Seigneur des puissances, qui est fort et puissant dans les combats, qui est vainqueur, et qui revient victorieux et triomphant de tons ses ennemis. Ouvrez les portes du paradis suprême, et laissez-les toujours ouvertes, car voici le nouvel Adam, le Restaurateur de tout le genre humain, qui est riche en miséricorde (13), opulent dans les trésors de ses propres mérites, chargé des dépouilles et des prémices de la rédemption abondante (14) qu'il a opérée dans le monde, par sa mort. Il a réparé la perte de notre nature, et a élevé la nature humaine à la dignité souveraine dé son propre être immense. II vient avec le royaume des élus que son Père lui a donnés. Il a racheté les mortels, et par sa miséricorde libérale il leur laisse le moyen de pouvoir légitimement reconquérir le droit qu'ils avaient perdu par le péché, et de mériter par l'observance de sa loi la vie éternelle en qualité de ses frères et comme héritiers des biens de son Père (15); en outre, pour sa plus grande gloire et pour mettre le comble à notre joie, il amène à ses côtés la Mère de bonté qui lui a donné la forme humaine, en laquelle il a vaincu le démon , et notre Reine vient parée de tant de beauté et de grâce, qu'elle charme tous ceux qui la regardent. Sortez, sortez, divins courtisans, vous verrez notre Roi revêtu de splendeur avec le diadème que sa Mère lui a donné (16), et vous verrez sa Mère couronnée de la gloire que son Fils lui donne.

 

(12) Ps. XXIII, 7. — (13) Ephes., II, 4. — (14) Ps. CXXIX, 7. — (15) II Tim., IV, 8. — (16) Cant., III, 11.

 

1520. Cette procession toute nouvelle et si bien rangée arriva an ciel empyrée au milieu de transports d'allégresse qui surpassent tout ce qu'on petit imaginer. Et après que les anges et les saints eurent formé deux chœurs, notre Rédempteur Jésus-Christ et sa bienheureuse Mère passèrent entre deux, et tous à leur tour rendirent ait Sauveur l'adoration suprême, et à sa très-sainte Mère l'hommage qui était dû à sa haute dignité, chantant de nouveaux cantiques de louanges à l'Auteur de la grâce et de la vie, et à sa divine Mère. Le Père éternel mit à sa droite sur le trône de la Divinité le Verbe incarné, et il y parut avec tant de gloire et de majesté, qu'il inspira une nouvelle admiration et une crainte respectueuse à tous les habitants du ciel, qui connaissaient intuitivement la Divinité avec sa gloire et ses perfections infinies, unie substantiellement en une personne à la très-sainte humanité, d'une union indissoluble qui élevait cette même humanité à une prééminence et à une gloire que l’oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point ouïes, et que jamais aucun homme mortel n'a comprises (17).

 

(17) Isa., LXIV, 4.

 

1521. Dans cette circonstance l'humilité et la sagesse de notre très-prudente Reine atteignirent le plus haut degré; car parmi toutes ces faveurs ineffables, elle demeura sur le marchepied du trône de la Divinité abîmée dans la connaissance de son être terrestre et de simple créature; et là, prosternée, elle adora le Père et lui fit de nouveaux cantiques de louanges, pour la gloire qu'il communiquait à son Fils, et de ce qu'il élevait en lui son humanité déifiée à une grandeur si sublime. Ce fut un nouveau motif d'admiration et de joie pour les anges et pour les saints de voir la très-prudente humilité de leur Reine, dont ils tâchaient d'imiter les vertus avec une sainte émulation. On entendit alors la voix du Père qui s'adressant à l'auguste Vierge lui disait : Ma Fille, montez plus haut. Son très-saint Fils l'appela aussi, disant : Ma Mère, levez-vous et venez prendre la place que je vous dois pour le zèle avec lequel vous m'avez suivi et imité. Et le Saint-Esprit lui dit : Mon Épouse et ma bien-aimée, venez recevoir mes embrassements éternels. Ensuite tous les bienheureux eurent connaissance du décret de la très- sainte Trinité par lequel il était déclaré que la place de la bienheureuse Mère serait la droite de son Fils pendant toute l’éternité pour lui avoir donné l'être humain de son propre sang , et pour l'avoir nourri, servi et imité avec toute la plénitude et toute la perfection possible à une simple créature; et qui aucune autre créature humaine ne prendrait possession de ce lieu et de cet état inamissible, avec les attributions déjà exclusivement propres à notre auguste Reine avant qu'elle y fût élevée; il était aussi déclaré que cette place lui était destinée avec justice, afin qu'elle en prit la possession éternelle après sa mort, comme étant infiniment au-dessus de tous les autres saints et par ses mérites et par sa dignité.

 

1522. En vertu de ce décret, la très-pure Marie fut mise sur le trône de la très-sainte Trinité, à la droite de son adorable Fils, sachant dès lors comme les autres saints que, non-seulement la possession de cette place lui était destinée après sa mort pour toutes les éternités, mais encore que le Seigneur la laissait libre d'y demeurer et de ne plus retourner au monde. Car la volonté conditionnelle des Personnes divines était, pour ce qui dépendait du Seigneur, qu'elle ne quittât plus, son siège de gloire. Et afin qu'elle se déterminât, le Très-Haut lui découvrit de nouveau l'état dans lequel la sainte Église militante se trouvait sur la terre, ainsi que l'isolement et les besoins des fidèles, au milieu desquels elle pouvait à son gré descendre ou ne pas descendre pour les protéger. Par là il donnait occasion à la Mère de miséricorde d'augmenter ses mérites, et de manifester la tendresse maternelle qu'elle avait pour le genre humain, en faisant un acte de charité sublime, semblable à celui de sou très-saint Fils, lorsqu'il accepta l'état passible, et suspendit pour nous racheter la gloire qu'il pouvait et devait recevoir en son corps. Sa bienheureuse Mère l'imita aussi en ce point, afin de se rendre en tout semblable au Verbe incarné, et connaissant clairement tout ce qui lui était proposé, elle se prosterna devant les trois Personnes, et dit : « Dieu éternel et tout-puissant, mon Seigneur, si j’accepte maintenant la récompense que vous m'offrez par un effet de votre infinie bonté, ce sera. pour mon repos. Mais si je m'en retourne sur la terre, et que je travaille encore parmi les enfants d'Adam pendant la vie passagère, pour assister les fidèles de votre sainte Église, cela tournera à la gloire et au bon plaisir de votre divine Majesté, et au profit de mes enfants exilés et voyageurs. Or je choisis le travail, et je me prive quant à présent de ce repos et de la joie, que je reçois de votre divine présence. J'apprécie ce que je possède et ce que je reçois; mais j'en fais le sacrifice à l'amour que vous avez pour les hommes. Agréez, seigneur de tout mon être, agréez mon sacrifice, et faites que votre vertu divine me dirige dans l'entreprise que vous m'avez confiée. Propagez votre foi, afin que votre saint nom soit glorifié , et agrandissez votre Église , acquise par le sang de votre Fils unique et le mien ; car je m'offre de nouveau à travailler pour votre gloire, et à gagner autant d'âmes que je pourrai. »

 

1523. C'est le choix si inouï que fit la Reine des vertus; et il fut si agréable au Seigneur, qu'il le récompensa aussitôt, en la disposant par les purifications et les illustrations dont j'ai parlé ailleurs. à voir intuitivement la Divinité : car elle ne l'avait vue jusqu'alors, dans cette occasion, que par une vision abstractive, de même que tout ce qui avait précédé. Lorsqu'elle fut ainsi élevée, la Divinité lui fut manifestée par la vision béatifique ; et elle fut remplie de gloire et de biens célestes qu'on ne saurait exprimer ni connaître dans cette vie.

 

1524. Le Très-Haut renouvela en elle tous les dons qu'il lui avait communiqués jusqu'alors, les confirma et les scella de nouveau au degré qui était, convenable, pour l'envoyer en qualité de Mère et de Maîtresse de la sainte Église ; il lui renouvela aussi les titres de Reine de tout ce qui est créé, d'Avocate et de Maîtresse des fidèles, qu'il lui avait donnés auparavant : et comme le sceau s'imprime sur la cire molle, de même l'être humain et l'image de Jésus-Christ furent de nouveau imprimés en la très-pure Marie par la vertu de la toute-puissance divine, afin qu'elle s'en retournât avec cette marque à l'Église militante, on elle devait être le jardin véritablement fermé et scellé pour garder les eaux de la vie (18). O mystères aussi vénérables que sublimes! O secrets de la très-haute Majesté, dignes de nos plus profonds respects ! O charité de l'auguste Marie, que les ignorants enfants d'Ève n'ont jamais pu, imaginer ! Ce ne fut pas sans mystère que Dieu laissa le secours de ses enfants les fidèles à la disposition de cette Mère de miséricorde ; ce fut une divine adresse pour trous découvrir en cette merveille cet amour maternel que nous n'aurions peut-être jamais bien connu autrement, malgré tant d'autres œuvres qu'elle avait faites en notre faveur. Ce fut un effet de la divine Providence, afin que notre grande Reine ne fût point privée de cette excellence, que trous comprissions l'obligation qu'un pareil témoignage d'amour nous imposait, et que nous fussions excités à la reconnaissance par un exemple si admirable. Ce que les martyrs et les autres saints ont fait en renonçant à quelque satisfaction passagère pour arriver au repos éternel, nous pourra-t-il paraître grand à la vue de cette charitable bonté de notre très-douce Mère, et sachant qu'elle s est privée de la joie véritable pour venir secourir ses faibles enfants? Quelle confusion doit être la nôtre, lorsque, ni pour reconnaître ce bienfait , ni pour imiter cet exemple, ni pour plaire à cette auguste Reine, ni pour nous assurer sa compagnie éternelle et celle de son adorable Fils, nous ne voulons pas même nous priver du moindre plaisir terrestre et trompeur, qui nous attire leur inimitié et nous procure la mort ? Bénie soit une telle femme; que les cieux la louent, et que toutes les générations l'appellent bienheureuse (19).

 

(18) Cant., IV, 12. — (19) Luc., I, 48.

 

1525. J'ai terminé la première partie de cette Histoire par le chapitre trente-unième des Proverbes de Salomon , en m'en servant pour énumérer les excellentes vertus de cette incomparable Reine, qui fut l'unique Femme forte de l’Église ; je pourrais finir aussi cette seconde partie par le même chapitre ; car le Saint-Esprit a renfermé dans la fécondité des mystères que contiennent les paroles de ce passage des Proverbes, plus que je ne saurais dire. Ces paroles se vérifient plus éminemment dans le grand mystère dont je viens de faire mention, par l'état si sublime dans lequel se trouva la très-pure Marie après avoir reçu ce bienfait. Mais je ne m'arrête point à répéter ce que j'ai déjà dit, attendu que si l'on prend la peine d'y faire réflexion, on y découvrira la plupart des choses que je pourrais expliquer ici, et l'on verra que cette auguste Reine l'ut véritablement la Femme forte (20) dont le prix venait de loin, et du plus haut du ciel empyrée. On découvrira la confiance que la très-sainte Trinité eut en elle, et que le cœur de son Fils Dieu et homme, ne fut point frustré de ce qu'il en attendait. Ou trouvera qu'elle fut le vaisseau du marchand qui apporta du ciel la nourriture à l'Église; qu'elle planta cette même Église, du fruit de ses mains ; qu'elle se ceignit de force et affermit sou bras pour entreprendre de grandes choses; qu'elle ouvrit sa main aux pauvres, et étendit ses bras vers les affligés, qu'elle vit combien ce trafic était bon à la vue de la récompense dans l'état béatifique ; que sa lampe ne s'éteignit point pendant la nuit de la tribulation qu'elle ne pouvait rien craindre dans la rigueur des tentations, et qu'elle avait donné à ses domestiques un double vêtement. Or, pour se préparer à tout cela, elle demanda avant de descendre du ciel au Père éternel la puissance, au Fils la sagesse, au Saint-Esprit le feu de son amour, et aux trois Personnes leur assistance ; et quand elle fut sur le point de s'en retourner, elle leur demanda leur bénédiction. Elle la reçut prosternée devant leur trône, et fut remplie de nouvelles influences de la Divinité. Elles la congédièrent avec beaucoup de tendresse, et la renvoyèrent pleine des trésors inestimables de leur grâce. Les saints anges et les justes l’exaltèrent bar des bénédictions et des louanges magnifiques, avec lesquelles elle revint sur la terre, comme je le dirai dans la troisième partie, où l'on verra aussi ce qu'elle lit dans la sainte Église pendant le temps qu'il fut convenable qu'elle y demeurât ; que toutes ses actions furent un sujet d'admiration pour les bienheureux, et d'un immense profit pour les mortels, et qu'elle travailla toujours avec un zèle incroyable pour leur procurer la félicité éternelle. Comme elle avait connu le prix de la charité en son principe, c'est-à-dire en Dieu même, qui est charité (21), elle en fut toute enflammée ; de sorte que son pain du jour et de la nuit fut la charité, et, semblable à une abeille laborieuse , elle descendit de l'Église triomphante dans l'Église militante, chargée des fleurs de la charité, pour fabriquer le miel de l'amour de Dieu et du prochain , dont elle nourrit les enfants de la primitive Église, et elle les rendit par cette nourriture si forts et si parfaits, qu'ils devinrent propres à être les fondements du haut édifice de la sainte Église (22).

 

(20) Prov., XXI, 10. — (2I) I Joan., IV, 16. — (22) Ephes., II, 20.

 

1526. Pour finir ce chapitre et en même temps cette seconde partie, je reviendrai à l'assemblée des fidèles que nous avons laissés si affligés sur la montagne des Oliviers. La bienheureuse Marie ne les oublia pas au milieu de sa gloire ; mais, considérant la tristesse et la stupéfaction avec lesquelles ils continuaient à regarder dans les airs l'endroit où leur Rédempteur et leur Maître avait disparu, elle jeta les yeux sur eux de la nue dans laquelle elle montait, et d'où elle les assistait. Et voyant leur douleur, elle pria tendrement Jésus de consoler ces pauvres enfants qu'il laissait orphelins sur la terre. Le Rédempteur des hommes, touché des prières de sa très-douce Mère, envoya de cette même nue deux anges vêtus de blanc et tout rayonnants de lumière, qui apparurent sous une forme humaine à tous les fidèles, et leur dirent : Hommes de Galilée, ne vous arrêtez pas à regarder en haut avec tant d'étonnement : car ce même Seigneur Jésus, qui du milieu de vous s'est élevé dans le ciel, en descendra avec la même gloire et la même majesté que vous l'y avez vu monter (23). Par ces paroles et quelques autres qu'ils ajoutèrent, ils consolèrent les apôtres, les disciples et les autres fidèles, afin qu'ils ne se laissassent point abattre par la douleur, et qu'ils attendissent dans leur retraite la consolation que le Saint-Esprit leur donnerait par sa venue, ainsi que le divin Maître le leur avait promis.

 

1527. Mais il faut remarquer qu’encore que ces paroles tendissent à consoler les hommes et les femmes qui composaient cette heureuse assemblée, elles servirent aussi à les, reprendre de leur peu de foi. Car si, elle eût été bien affermie par le pur amour de la chanté, ils auraient compris qu'il leur était inutile de regarder le ciel avec une si grande surprise, puisqu'ils ne pouvaient plus voir leur Maître, ni le retenir par cet amour sensible qui les portait à ré garder en haut, par où cet adorable Seigneur était monté: mais ils pouvaient le voir par la foi et le chercher où il était, et avec la foi ils l'eussent assurément trouvé. L'autre manière de le chercher était inutile et imparfaite, puisqu'il n'était pas nécessaire qu'ils le vissent et qu'ils lui parlassent corporellement pour le porter à les assister par sa grâce : et comme ils ne l'entendaient pas de la sorte, ils commettaient une faute digne d'être reprise. Les apôtres et les disciples restèrent longtemps à l'école de notre Seigneur Jésus-Christ, et puisèrent la doctrine de la perfection dans sa propre source, qui était si pure et si claire, qu'ils auraient pu être déjà tout spiritualisés, et capables dé la plus haute perfection. Mais notre nature est si malheureusement encline à satisfaire les sens et à se contenter de tout ce qui les flatte, quelle veut aimer et goûter d'une manière sensible même, les choses les plus divines et les plus spirituelles : et une fois accoutumée à ces inclinations terrestres, elle tarde beaucoup à s'en purifier, et bien souvent elle se trompe elle-même lorsqu'elle croit aimer plus sûrement ce qui est le plus saint et le plus parfait. Cette vérité a été expérimentée pour notre instruction par les apôtres, à qui le Seigneur avait dit qu'il était de telle sorte la vérité et la lumière, qu'il était en même temps le chemin (24), et que par lui ils arriveraient à la connaissance de son Père éternel: car la lumière n'est pas faite que pour briller dans la solitude, ni le chemin que pour s'y arrêter.

 

(23) Act., I, 11. (24) Joan., XIV, 6.

 

1528. Cette doctrine si répétée dans l'Évangile et si souvent sortie de la bouche de Celui qui en est l'auteur, et confirmée par l'exemple de sa vie, aurait pu élever le cœur et l’esprit des apôtres à sa connaissance et à sa pratique. Mais la satisfaction spirituelle et sensible qu'ils recevaient de la conversation et de la présence de leur divin Maître, et le grand amour qu'ils lui portaient avec raison, occupaient toutes les forces de leur volonté. Elle restait si attachée aux sens, qu'ils ne savaient se résoudre à sortir de cet état, ni remarquer qu'ils se cherchaient beaucoup eux-mêmes dans cette satisfaction spirituelle, se laissant aller à l'inclination qu'ils avaient pour un plaisir spirituel qui leur venait des sens. Et si leur adorable Maître ne les eût quittés en montant au ciel, il eût été bien difficile de les éloigner de sa très-douce présence sans leur causer une douleur et une tristesse excessives ; et par là ils n'auraient pas été si propres à prêcher l'Évangile, qui devait être annoncé par tout le monde au prix des travaux, des sueurs, et même de la vie de ceux qui le prêchaient. Ce ministère ne pouvait convenir qu'à des hommes forts en l'amour divin, dégagés des douceurs sensibles de l'esprit, et préparés à tout; à l'abondance et à la disette, à l'infamie et aux honneurs, aux applaudissements et aux outrages, à la tristesse et à la joie (25), et à conserver dans tous ces divers événements le zèle de l’honneur de Dieu avec un coeur magnanime, supérieur à toutes les adversités comme à toutes les prospérités. Après cette réprimande des anges, ils s'en retournèrent avec la bienheureuse Marie de la montagne des Oliviers au Cénacle, où ils persévérèrent à prier avec elle, en attendant la venue du Saint-Esprit (26), comme nous le verrons dans la troisième partie.

 

(25) II Cor., VI, 8. — (26) Act., I, 12.

Instruction que j'ai reçue de notre grande Reine.

 

1529. Ma fille, vous terminerez heureusement cette seconde partie de ma vie, si vous êtes bien pénétrée et persuadée de la douceur très-efficace de l'amour du Seigneur, et de sa munificence infinie envers les âmes qui n'y mettent aucun obstacle de leur côté. Il est plus conforme à l'inclination et à la volonté sainte du souverain Bien de consoler les créatures que de les affliger; de les caresser que de les châtier. Mais les mortels ignorent cette science divine, car ils souhaitent que le Seigneur leur donne les consolations, les plaisirs et les récompenses terrestres et dangereuses, et les préfèrent aux biens véritables et assurés. L'amour divin dissipe cette erreur pernicieuse, lorsqu'il les corrige et les afflige par les adversités, et qu'il les instruit par les châtiments : car la nature humaine est par elle-même pesante, grossière et ingrate, et ce n'est qu'à force de la labourer et de la cultiver qu'on parvient à lui faire produire de bons fruits, et par ses inclinations elle ne saurait être bien disposée à recevoir les très-douces et très-aimables communications du souverain Bien. C'est pourquoi il faut la travailler et la polir par le marteau des adversités, et la retremper dans le creuset de la tribulation, afin qu'elle se rende capable des faveurs divines, et qu'elle apprenne à ne pas aimer les objets terrestres et trompeurs, dans lesquels la mort est cachée.

 

1530. Toutes les peines. que j'avais prises me parurent fort peu de chose quand je connus la récompense que le Seigneur m'avait préparée par sa bonté éternelle : et c'est pour cela qu'il disposa avec une providence admirable que je choisisse volontairement de retourner dans l'Église militante, parce que ce choix devait servir à exalter le saint nom du Très-Haut, à m'acquérir une plus grande gloire, et à procurer à l'Église et à ses enfants le secours nécessaire en la manière la plus admirable et la plus sainte. Je crus qu'il était fort juste de me priver de la félicité que j'avais dans le ciel, pendant ces années qu'il me restait encore à vivre sur la terre, et d'y retourner pour y acquérir de nouveaux mérites, et y trouver de nouvelles occasions de travailler selon le bon plaisir du Très-Haut : car je devais tout cela à sa bonté divine, qui m'avait tirée de la poussière. Profitez donc, ma très-chère fille, de cet exemple, et animez-vous à m'imiter dans un temps auquel la sainte Église se trouve si affligée et environnée de tribulations, sans que ses enfants se mettent en peine de la consoler. Je veux que vous vous y employiez de toutes vos forces, priant du plus intime de votre cœur le Tout-Puissant pour ses fidèles, et étant toujours prête à donner, s'il était nécessaire, votre propre vie pour une si belle cause. Je vous assure, ma fille, que le zèle que vous y déploierez sera fort agréable aux yeux de mon très-saint Fils et aux miens.

 

Que tout soit à la gloire du Très-Haut, Roi des siècles, immortel et invisible, et de sa très-sainte Mère Marie, durant les siècles des siècles (1) !

 

(1) I Tim., I, 17.

 

 

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