LA CITÉ MYSTIQUE DE DIEU
Vénérable
Mère Marie de Jésus (1602 – 1665)
12. Afin que l'on soit averti et éclairci dans
le reste de cet ouvrage de la façon dont le Seigneur manifeste ces merveilles,
il m'a semblé à propos de mettre ce chapitre au commencement, dans lequel je l'expliquerai
le mieux qu'il me sera possible, et selon qu'il me sera accordé.
13.
J'ai reçu, depuis que j'ai l'usage de la raison, un bienfait du Seigneur que
j'estime un des plus grands que sa main libérale m'ait faits : c'est de m'avoir
donné une très-grande crainte de le perdre ; ce qui m'a toujours poussée et
excitée à désirer et à faire ce qui était le plus parfait et le plus assuré, et
à demander la continuation de cette grâce au Très-Haut, qui m'a crucifiée en
quelque façon, perçant ma chair d'une vive crainte de ses jugements (1) ; je
tremble toujours de perdre l'amitié du Tout-Puissant, et même je doute si je la
possède. Les larmes que cette perplexité me causait étaient ma continuelle
nourriture (2) ; cette crainte m'a fait faire de grandes instances à Dieu, et
m'oblige de demander l'intercession de la très-pure Vierge dans ces misérables
temps où nous sommes (auxquels les serviteurs de Dieu doivent être cachés, et
ne paraître presque point), le suppliant de tout mon cœur qu'il me conduise par
une voie assurée et cachée aux yeux des hommes.
(1) Ps.
CXVIII, 120. — (2) Ps. XLI, 4.
14.
Le Seigneur me répondit à ces demandes réitérées : « Ne crains point et ne
t'afflige pas, ô âme, je te mettrai dans un état et dans un chemin de lumière
et de sûreté si caché et si relevé, que nul autre que moi ne le pourra
connaisse. Dès aujourd'hui je t'ôterai tout ce qui éclate à l'extérieur, et qui
peut être exposé au péril ; ainsi ton trésor sera caché : garde-le, et
conserve-le bien, par la vie la plus parfaite. Je te mettrai dans un sentier
secret, clair, véritable et pur ; marche par cette route. » Dès lors j'aperçus
un changement et un état fort spiritualisé dans mon intérieur. Mon entendement
fut doué d'une nouvelle lumière, et on lui communiqua une science avec laquelle
il connut toutes choses en Dieu, ce qu'elles sont en elles-mêmes, et leurs
opérations ; il lui fut manifesté que c'est la volonté du Très-Haut que je les
connaisse et que je les pénètre. Cette intelligence et cette lumière qui
m'éclaire est sainte et douce, pure et subtile, aiguë et active, assurée et
sereine (3). Elle fait aimer le bien et haïr le mal. C'est une vapeur de la
vertu de Dieu (4), et une simple émanation de ses infinies clartés, que l'on
présente à mon entendement comme un miroir, dans lequel j'aperçois par ma vue
intérieure, et par le plus suprême de mon âme, plusieurs choses ; l'objet
paraissant infini par la lumière qui en rejaillit, quoique les vues soit
limitées et l'entendement faible. L'on voit le Seigneur comme s'il était assis
sur un trône de grande majesté, d'où l'on découvrirait distinctement ses
attributs, autant que les forces de l'esprit humain le peuvent permettre ; y
ayant entre deux comme un voile d'un cristal très-pur qui le couvre, à travers
lequel l'on connaît et l'on discerne avec une vive clarté et une grande
distinction lés merveilles et les attributs ou perfections de Dieu. Quoique ce
voile dont je viens de parler empêche de le voir totalement, immédiatement et
intuitivement, néanmoins la connaissance de ce qu'il cache ne cause aucune
peine, mais elle est plutôt un sujet d'admiration à l'entendement, parce que
l'on comprend que l'objet est infini et que celui qui le contemple est borné ;
car elle lui donne des espérances que ce voile sera tiré, et qu'on lui en ôtera
l'obstacle, quand l'âme sera dépouillée de cette chair mortelle (5), si elle
tâche de s'en rendre digne.
15. Dans cette connaissance, il y a
divers degrés et plusieurs manières de voir ; et cela dépend de la divine
volonté, Dieu étant un miroir volontaire. Quelquefois il se manifeste plus
clairement, d'autres fois moins. Quelquefois on y montre quelques mystères, et
on en cache d'autres, et toujours ils sont grands. Cette différence suit bien
souvent la disposition de l'âme ; parce que si elle n'est pas tranquille et en
paix, ou qu'elle ait commis quelque faute, ou quelque imperfection, pour petite
qu'elle soit, elle ne peut voir cette lumière de la façon que je dis, par
laquelle l'on connaît le Seigneur avec tant de clarté et de certitude, qu'elle
ne laisse aucun doute de ce qu'on y découvre: au contraire elle persuade et
assure que c'est Dieu qui est présent, et elle fait mieux entendre tout ce que
sa Majesté dit. Et cette connaissance produit une force solide, efficace et
pleine de douceur, pour aimer et servir le Très-Haut, et pour lui obéir. L'on
connaît de grands mystères dans cette clarté ; l'on y voit combien la vertu est
estimable, et combien il est avantageux de la pratiquer et de la posséder ;
l'on y découvre sa perfection et sa sûreté ; et l'on y ressent une force et une
vertu qui contraint de pratiquer le bien, de s'opposer su mal, de le combattre
et de vaincre bien souvent les passions. L'âme ne saurait être vaincue pendant
qu'elle jouit de cette vue et qu'elle conserve cette lumière (6), qui lui
communique le courage et la ferveur, l'assurance et la joie, et qui, par ses
soins et par ses impulsions, appelle, relève et donne cette agilité et cette
vivacité qui font que la partie supérieure de l'âme attire après soi
l'inférieure. Et le corps même s'en ressent, étant presque tout spiritualisé
pendant ce temps- là, auquel toutes ses pesantes inclinations sont suspendues.
(3) Sap.,
VII, 22. — (4) Ibid., 25. — (5) I Cor., V, 4 et
6. — (6) Sap., VII, 30.
16.
Lorsque l'âme tonnait et ressent ces doux effets, elle dit avec une amoureuse
affection au Très-Haut: Tirez-moi après vous: Trahe
me post te (7), et nous courrons ensemble ; parce qu'étant unie avec son
bien-aimé, elle ne sent point les opérations terrestres ; et se laissant
attirer par la douceur des parfums de Celui qui la charme, elle se trouve plus
on elle aime que là où elle vit. Elle laisse la partie animale déserte, et ne
la rejoint que pour la réformer et la perfectionner, et pour y sacrifier les
appétits criminels des passions. Que s'ils se veulent quelquefois révolter,
elle les rejette avec impétuosité, parce que je ne vis plus, dit-elle, mais
c'est Jésus-Christ qui vit en moi (8).
18. Je ne dis pas que ce soit toute la
lumière, mais seulement une partie ; et cette partie est une connaissance qui
surpasse les forces et le pouvoir de la créature. Le Très-Haut fortifie
l'entendement pour le disposer à cette vue, lui donnant une qualité et une
lumière surnaturelles, afin qu'il soit proportionné à cette connaissance, qui
nous affermit dans cet état par la certitude avec laquelle nous croyons et nous
connaissons les autres choses divines: Mais ici la foi nous accompagne aussi,
et le Tout-Puissant fait voir à l'âme dans cet état, par sa lumière éternelle,
combien elle doit estimer cette science et cette clarté qu'il lui communique ;
et avec elle tous les biens me sont venus ensemble, et par ses libérales mains
j'ai reçu un honneur d'un très-grand prix. Cette lumière me précède en tout ce
que je fais ; je l'ai apprise sans fiction, et je désire de la communiquer sans
envie, et de ne pas celer l'honneur que j'en reçois (14). Elle est une
participation de Dieu et elle produit une grande douceur et une joie singulière
(15). Elle enseigne beaucoup dans un, instant, et elle s'assujettit le cœur
(16), nous retire et nous éloigne avec de puissants efforts de tous les objets qui pourraient nous séduire et qui
dans cette lumière nous paraissent d'une amertume horrible : de sorte que
l'âme, renonçant aux choses passagères, se va réfugier dans le sanctuaire de
l'éternelle Vérité, et entre dans le cellier du Très- Haut (17), où par ses
ordres je suis ornée de la charité, qui m'incite à être patiente et douce, sans
envie et sans orgueil ni ambition (18) ; de n'être point colère, de ne juger
mal de personne et de souffrir tout (19) ; ne cessant de m'instruire et de
m'exhorter par de fortes impulsions dans le plus secret de mon âme, afin que je
pratique toujours ce qui est le plus saint et le plus pur, m'enseignant même
les moyens de le faire: et si je manque encore à la moindre petite chose, elle
me reprend sans en laisser échapper aucune.
(7) Cant.,
I, 3. — (8) Gal., II, 20. — (9) I Joan., V, 11 et 12.
— (10) Hebr., IV, 12. — (11) Joan., I, 5. — (12) Ps. XCI, 14.
— (13) Apoc., III, 23. — (14) Sap.,
VIII, 10, 11, 12 et 13. — (15) Sap., VIII, 16 et 18.
— (16) Ibid. 4 et 7. — (17) Cant, II, 4. — (18) Cor., XIII, 4. — (19) Ibid., 5.
(20) Éphés., III, 18. — (21) Sap.,
VII, 17, 18,19 et 20.
20.
Bien que j'aie pénétré toutes ces choses avec une grande clarté, néanmoins le
Seigneur ne m'a jamais découvert qu'une âme se dût perdre: et cela a été un
effet de sa Providence, parce que la damnation d'une personne ne se manifeste
pas sans un grand sujet ; outre que je mourrais sans doute de douleur, si je le
connaissais, et ce serait un effet que cette lumière produirait, car c'est une
chose fort déplorable de voir qu'une âme doive être privée de Dieu pour
toujours. Je l'ai prié de ne pas me découvrir cette malheureuse perte de
personne ; et si je pouvais délivrer quelqu'un du péché pari ma propre vie, je
le ferais avec plaisir et je ne refuserais pas que le Seigneur me le découvrit
; mais pour celui auquel il n'y a point de remède, je
le prie de me le cacher.
21.
On ne me donne pas cette lumière pour m'obliger à déclarer mon secret en
particulier, mais afin que j'en use avec prudence et avec sagesse. Elle me
pénètre comme une substance qui vivifie (quoiqu'elle ne soit .qu'un accident),
et qui émane de Dieu comme une habitude, par laquelle je dois régler mes sens
et la partie inférieure de mon âme. Car dans la supérieure je jouis toujours
d'une vision et d'un état de pais qui me font connaître intellectuellement tous
les mystères et les secrets de la Reine du ciel que l'on m'y découvre, aussi
bien que plusieurs autres de notre sainte foi, qui me sont presque
continuellement présents: et je ne perds jamais cette lumière de vue. Que si
quelquefois je m'abaisse comme une misérable créature avec quelque attache aux
choses humaines, à l'instant le Seigneur m'appelle avec une douce rigueur,
m'oblige de retourner à lui et d'être attentive à ses paroles, à la
connaissance de ses mystères et de ses grâces, aux vertus et aux opérations
tant extérieures qu'intérieures de la très-sainte Vierge, comme je vais le
déclarer.
22.
Dans ces états spirituels et dans la clarté de nette même lumière je connaissais
et je voyais la même Reine, Mère et Vierge, quand elle me parlait ; et les
anges, leur nature et leur excellence. Quelquefois aussi je les connais et je
les vois en Dieu, et d'autres fois en eux-mêmes ; mais avec cette différence,
que pour les connaître en eux-mêmes il me faut, descendre quelques degrés plus
bas. Et lorsque cela arrive je m'en aperçois par le changement des objets et
par les divers mouvements de mon entendement. Je vois et j'entends ces princes
célestes ; je leur parle dans ces degrés inférieurs ; ils y conversent avec
moi, et m'éclaircissent de plusieurs de ces mystères que le Seigneur m'a
montrés. La Reine du ciel m'y déclare et m'y manifeste ceux de sa très-sainte
vie, et toutes les merveilles qui s'y sont passées ; et je les distingue tous
avec ordre par les divins effets que je ressens dans mon âme.
23.
Je les vois en Dieu comme dans un miroir volontaire, sa Majesté m'y montrant
les saints qu'elle veut et de la manière qu'il lui plaît, avec une grande
clarté et avec des effets plus relevés ; on y connaît avec une admirable
lumière le même Seigneur, les saints, leurs vertus héroïques, leurs prodiges,
et comme ils les ont opérés avec la grâce, rien ne leur ayant été impossible
par son secours et par sa, vertu (22) : la créature se trouvant dans cette
connaissance plus abondante, plus remplie de vertu et de consolation, et comme
dans le repos de son centre ; parce que la lumière qu'on y ressent est d'autant
plus forte, ses effets plus relevés, sa substance et sa certitude plus grandes,
que ce repos est plus intellectuel, moins corporel et moins imaginaire. On y
remarque encore ici une différence car l'on y connaît que cette vue ou cette
connaissance du même Seigneur, de ses attributs et de ses perfections, est plus
élevée ; et que ce qui en résulte est d'une douceur inconcevable; et même que
la connaissance des créatures en Dieu est inférieure à celle-là. Il me semble
que cette subordination naît en partie de l'âme même: car comme sa vue est si
bornée, elle ne peut pas s'appliquer si fort à Dieu, ni le connaître si
parfaitement avec les créatures que lorsqu'elle connaît sa seule Majesté sans
elles: il semble même que dans cette seule vue on reçoit une plus grande
plénitude de consolation, que quand on voit les créatures en Dieu. Cette connaissance
de la divinité est si délicate, qu'elle diminue à mesure que nous y mêlons
quelque autre chose, su moins pendant que nous sommes dans cette vie mortelle.
(22)
Philip. XV, 18.
24.
Je vois dans l'autre état plus inférieur à celui que j'ai dit, la très-sainte
Vierge en elle-même et les anges; j'y aperçois et j'y connais de quelle manière
l'on m'y enseigne, l'on m'y parle et l'on m'y éclaire; laquelle est à peu près
celle dont les anges se communiquent et se parlent entre eus, et dont ces
esprits supérieurs éclairent et informent leurs inférieurs. Le Seigneur comme
cause première distribue cette lumière; mais celle dont la très-sainte Vierge
participe et dont elle jouit avec une si grande plénitude, elle la communique à
la partie supérieure de l'Ame, et je connais par cette communication cette
Reine, ses prérogatives et ses mystères, de la manière dont l'ange inférieur
tonnait ce que le supérieur lui communique. Je la connais aussi par la doctrine
que cette même Reine enseigne, par l'efficacité de cette doctrine et par
plusieurs autres effets, que la vérité, la pureté et l'élévation de cette
vision font ressentir et font éprouver; dans laquelle on ne reconnaît rien
d'impur, rien d'obscur, rien de faux et rien de douteux; au contraire tout y
est saint, pur et véritable. Il m'en arrive de même dans mon état présent, avec
les princes célestes; et le Seigneur m'a fait connaître plusieurs fois que je
reçois ces communications et ces lumières, comme ils les pratiquent parmi eus.
Il m'arrive souvent que cette illumination passe dans moi par tous ces sacrés
canaux; que le Seigneur me donne l'intelligence et la lumière ou son objet; que
la très-sainte Vierge m'en donne l'éclaircissement, et que les anges me
fournissent les termes pour m'exprimer. D'autres fois (et pour l'ordinaire) le
Seigneur fait tout, et il m'enseigne ce que je dois écrire. La Reine du ciel
m'instruit quelquefois de tout par elle-même; d'autres fois les anges me
rendent cet office; et l'on a coutume aussi de ne m'en donner que
l'intelligence; prenant les termes dont je me sers pour me faire entendre, de
ce qui m'a été déjà inspiré. Il est vrai que je pourrais errer en ceci, si Dieu
le permettait, parce que je suis une pauvre ignorante et que je me sers de ce
que j'ai ouï : et quand il me vient quelque difficulté en déclarant ces
connaissances, j'ai recours à mon directeur et à mon père spirituel dans les
matières les plus délicates et les plus difficiles.
25.
Dans ces sortes de temps et ces divers états, j'ai rarement des visions
corporelles, mais j'y reçois quelques visions imaginaires : et celles-ci sont
fort inférieures aux autres dont je viens de parler, qui sont bien plus
élevées, plus spirituelles et plus intellectuelles. Et ce que je puis assurer
est que dans toutes les connaissances et les intelligences qui me viennent de
la part du Seigneur, de la très-sainte Vierge ou des anges, soit qu'elles
soient grandes ou petites, inférieures ou supérieures, je reçois une lumière
très-abondante et une doctrine fort profitable, dans laquelle je reconnais et
je vois la vérité et tout ce qui est le plus parfait et le plus saint ; j'y
ressens même une force et une lumière divines qui m'obligent de travailler à la
plus grande pureté de mon Ame, de désirer la grâce du Seigneur, de mourir pour
elle et de pratiquer toujours ce qui lui est le plus agréable :
connaissant par ces divers degrés et par ces sortes d'intelligences, avec un
grand profit, une douce consolation et une parfaite joie de mon âme, tous les
mystères de la vie de la Reine du ciel. De quoi je glorifie de tout mon cœur le
Tout-Puissant, je l'exalte, je l'adore et je le reconnais pour saint, pour le
Dieu fort et admirable, et digne de louange, de gloire et de révérence pendant
tous les siècles des siècles. Amen.
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