Vénérable
Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)
Abbesse du Monastère de l’Immaculée
Conception
de la ville d’Agréda,
de l’Ordre de S. François
IIe Partie – Livre VIe
CHAPITRE
XXVII
Quelques
apparitions de notre Sauveur Jésus-Christ ressuscité aux Marie et aux apôtres.
—
Le récit
qu'ils en faisaient à notre auguste Reine, et la prudence avec laquelle elle
les écoutait.
1477. Après
que notre Sauveur Jésus ressuscité et glorieux eut visité et rempli de gloire
sa très-sainte Mère, il résolut, comme un père plein de tendresse et comme un
pasteur très-vigilant, de rassembler les brebis de son troupeau, que le
scandale de sa Passion avait troublées et dispersées. Les saints Pères et tous
ceux qu'il avait tirés des limbes et du purgatoire l'accompagnaient toujours,
quoiqu'ils ne se manifestassent point dans ses apparitions; car il n'y eut que
notre auguste Reine qui les vit, qui les connût, et qui leur parlât pendant les
quarante jours qui se passèrent jusqu'à l'Ascension de son très-saint Fils. Et
lorsqu'il n'apparaissait point à d'autres personnes, il restait toujours auprès
de sa bienheureuse Mère dans le Cénacle, où elle demeura sans en sortir durant
ces quarante jours. Elle y jouissait de la vue du Rédempteur du monde, et de
l'assemblée des prophètes et des saints qui faisaient compagnie au Roi et à
(1) Marc., IV, 47. — (2) Marc., XVI, 2. — (3) Marc., XXVII, 65. —
(4) Joan., XX, 1; Marc., XVI, 2.
1479. Un
grand tremblement de terre se fit sentir un peu avant que les Marie
s'entretinssent de la difficulté qu'elles auraient de faire ôter la pierre, et
au même moment un ange du Seigneur renversa la pierre qui fermait le sépulcre
(5). Lés gardes en furent si saisis de frayeur, qu'ils demeurèrent comme morts
(6), quoiqu'ils né vissent point le Seigneur; car son corps était déjà
ressuscité et sorti du sépulcre avant que l'ange en ôtât la pierre. Les Marie
sentirent aussi quelque crainte, mais elles s'encouragèrent, et le Seigneur les
fortifia; elles s'approchèrent donc, et entrèrent dans le sépulcre. Elles
virent près de l'ouverture l'ange qui avait renversé la pierre, et qui était
assis dessus; il avait le visage brillant comme un éclair, et son vêtement
était blanc comme la neige (7) ; et il leur dit : Ne craignez point; c'est
Jésus de Nazareth que vous cherchez : il n'est pas ici, parce qu'il est
ressuscité. Entrez, et vous verrez le lieu où on l'avait mis (8). Les Marie
entrèrent, et voyant le sépulcre vide, elles furent toutes désolées, parce
qu'elles étaient plus occupées du désir qu'elles avaient de le voir, que de ce
que l'ange leur avait dit. Bientôt elles virent deux autres anges assis aux
côtés du sépulcre, qui leur dirent : Pourquoi cherchez-vous parmi les morts
Celui qui est vivant ? Il n'est point ici, mais il est ressuscité;
souvenez-vous de ce qu'il vous a dit, étant encore en Galilée : qu'il fallait
qu'il fût crucifié, et qu'il ressuscitât trois jours après (9). Allez
promptement en donner la nouvelle à ses disciples et à Pierre, et dites-leur
qu'ils aillent en Galilée, où ils le verront (10).
(5) Matth., XXVIII, 2. — (6) Ibid., 4. (7) Matth.,
XXVIII, 8. — (8) Marc., XVI, 6. — (9) Luc., XXIV, 5 et
6. — (10) Marc., XVI, 7.
1480. Par cet avis les
Marie se souvinrent de ce que leur divin Maître avait dit. Et étant assurées de
sa résurrection,, elles partirent aussitôt du sépulcre
pour en donner la nouvelle aux onze apôtres et aux autres disciples qui avaient
suivi le Seigneur ; mais la plupart prirent ce qu'elles leur disaient pour un
vain rêve (11), tant ils étaient ébranlés dans leur foi, tant ils avaient déjà
oublié les paroles Rédempteur. Pendant que les Marie, pleines de joie et de
crainte, racontaient aux apôtres ce qu'elles avaient vu, les gardes du sépulcre
reprirent leurs sens (12). Et comme ils le virent ouvert, et que le sacré corps
n'y était plus, ils allèrent avertir les princes des prêtres de ce qui s'était
passé, et les mirent dans un si grand trouble, qu'ils s'assemblèrent
immédiatement avec les anciens du peuple pour délibérer sur le moyen de cacher
fine merveille si éclatante (13). Ils résolurent de donner une grande somme
d'argent aux soldats, afin qu'ils dissent que pendant qu'ils dormaient, les
disciples de Jésus étaient venus enlever son corps du sépulcre (14). Les
princes des prêtres les ayant ainsi gagnés leur dirent de ne rien craindre, et
qu'ils les mettraient à couvert des suites de leur apparente négligence (15) ;
c'est pourquoi ils publièrent cette imposture parmi les Juifs; et il y en eut
beaucoup, qui furent assez stupides pour y ajouter foi; d'autres, encore plus
obstinés et plus aveuglés, admettent aujourd'hui même le témoignage de gens qui
ont avoué qu'ils dormaient, tout en prétendant qu'ils ont vu enlever le corps
du Sauveur.
1481. Quoique le rapport des Marie
parût du délire aux disciples et aux apôtres, saint Pierre et saint Jean,
souhaitant s'en éclaircir, se rendirent promptement au sépulcre, et les Marie y
retournèrent après eux (16). Saint Jean arriva le premier, et, sans entrer dans
le sépulcre, il vit de l'ouverture les linges à un autre endroit que celui où
l'on avait mis le sacré corps (17), et il attendit que saint Pierre fût arrivé.
Celui-ci entra le premier, saint Jean le suivit, et ils virent que le corps du
Sauveur n'était point dans le sépulcre (18). Saint Jean dit qu'il crut alors,
et c'est qu'il s'affermit dans ce qu'il avait commencé à croire, lorsqu'il vit
(11) Luc., XXIV,
11. — (12) Matth., XXVIIII, 11. — (13) Ibid.,
12. — (14) Ibid., 18. — (15) Ibid., 14. — (16) Joan., XX, 3. — (17) Joan., XX, 5. — (18) Ibid., 6. — (19) Ibid.,
13. — (20) Ibid., 15. — (21) Joan.,
XX, 16.
1482. Quand
(22) Ibid. —
(23) Ibid.,
17. — (24) Matth., XXVIII, 9. — (25) Ibid.,
10. — (26) Luc., XXIV, 11.
1483. Les
évangélistes ne disent point en quel temps le Seigneur apparut à saint Pierre,
quoique saint Luc le suppose (27). Mais ce fut après que lés Marie l'eurent vu
; et il lui apparut d'une manière plus secrète et en particulier comme au chef
de l'Église, avant de se montrer aux apôtres réunis ou à aucun d'eux, le jour
même de la résurrection, après que les Marie l'eurent assuré qu'elles l'avaient
vu. Ensuite il apparut, comme saint Luc le raconte fort au long (28), aux deux
disciples qui allaient en un bourg nommé Emmaüs, éloigné de Jérusalem de
soixante stades, qui faisaient quatre milles de Palestine, et près de deux
lieues d'Espagne. L'un des deux s'appelait Cléophas,
et l'autre était saint Luc lui-même ; or, voici ce qui, arriva. Les deux
disciples sortirent de Jérusalem après avoir appris ce que les Marie avaient
annoncé; chemin faisant, ils s’entretenaient de tout ce qui s'était passé en
(27) Luc., XXIV,
34. — (28) Ibid., 15, etc. — (29) Matth., XI, 19.
1484.
Pendant qu'ils conféraient ensemble de toutes ces choses, Jésus leur apparut en
costume de pèlerin, comme s'il les eût atteints sur la route, et leur demanda (après
les avoir salués) : « De quoi vous entreteniez-vous, et pourquoi êtes-vous
tristes (30)? » Alors Cléophas lui répondit : «
Êtes-vous le seul étranger dans Jérusalem qui ne sachiez point ce qui s'y est
passé ces jours derniers? » Le Seigneur lui dit : « Et qu'y est-il arrivé?
» Le disciple répondit a Vous ne savez pas comment on a traité Jésus de
Nazareth, qui a été un prophète puissant en œuvres et en paroles? Et comment
les princes des prêtres et nos magistrats l'ont condamné à mort, et l'ont crucifié
? Nous espérions néanmoins que ce serait lui qui délivrerait Israël en
ressuscitant : mais c'est aujourd'hui le troisième jour après sa mort, et nous
ne savons point ce qu'il est devenu. Il est vrai que quelques femmes de celles
qui étaient avec nous nous ont fort étonnés ; car étant allées avant le jour au
sépulcre, et n'ayant point trouvé le corps de Jésus, elles sont venues dire
qu'elles avaient vu plusieurs anges, qui déclaraient qu'il était ressuscité.
Aussitôt quelques-uns des nôtres ont couru au sépulcre, et ont trouvé que ce
que les femmes avaient dit était exact. Quant à nous, nous nous rendons à
Emmaüs pour y attendre la fin de toutes ces choses extraordinaires. » Alors le
Seigneur leur dit : « Insensés dont le cœur est si lent à croire ce
qui a été annoncé par les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrit
toutes ces peines et une mort si ignominieuse, et qu'il entrât par cette voie
dans sa gloire? »
(30) Luc., XXIV,
16, etc.
1485. Notre divin Maître leur signala dans les Ecritures les mystères de sa
vie et de sa mort pour la rédemption du genre humain,
commençant par la figure de l'agneau que Moïse ordonna d'immoler et de manger,
après avoir teint de son sang le haut (les portes (31) ; il leur expliqua le
sens symbolique (le la mort du grand prêtre Aaron (32), de la mort de Samson
causée par l'excès de sa passion pour son épouse Dalila (33), et de plusieurs
endroits des Psaumes de David (34), où il prédisait l'assemblée que les Juifs
tinrent pour condamner le Seigneur, sa mort, le partage qu'ils firent entre eux
de ses habits, et que son corps ne serait point sujet ü la corruption; il leur
expliqua aussi ce qui est dit au livre de
(31) Exod., XII, 7. — (32) Num., XX, 29. — (33) Jud, XVI, 30. —
(34) Ps. XXI, 16 et 19; XV, 10. — (35) Sap., II,
10. — (36) Isa., LIII, 2; Jerem., XI, 19. — (37) Zach., XIII, 6.
1486.
Ils le reconnurent, parce qu'il leur ouvrit les yeux de l'âme, et, aussitôt
qu'il les eut éclairés par sa divine lumières il disparut. Pour eux, ravis
d'admiration et transportés de joie, ils se disaient l'un à l'autre :
« N'est-il pas vrai que nous sentions notre cœur briller au dedans de nous
lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et qu'il nous découvrait les Écritures?
Et se levant à l'heure même, ils partirent, quoiqu'il fût déjà nuit, et
retournèrent à Jérusalem (38): Ils entrèrent dans la maison où les apôtres
s'étaient retirés pour éviter les insultes des Juifs, et ils les trouvèrent
avec quelques autres personnes, qui assuraient que le Seigneur était ressuscité
et qu'il était apparu à saint Pierre. Les deux disciples rapportèrent à leur
tour ce qui leur était arrivé en chemin, et comment Jésus en rompant le pain
s'était fait connaître à eux. Saint Thomas se trouvait alors présent, et
quoiqu'il eût entendu les deux disciples, dont les paroles étaient confirmées
par saint Pierre qui assurait aussi qu'il avait vu son Maître ressuscité, il
s'en tint à ses objections et conserva ses doutes, sans vouloir ajouter foi au
témoignage des trois disciples plus qu'à celui des saintes femmes. Il sortit
avec une espèce de dépit, effet de son incrédulité, et se retira de la
compagnie des autres. Peu d'instants après que Thomas se fut retiré, le
Seigneur entra quoique les portes fussent fermées, et apparut au milieu de ceux
qui étaient assemblés, et leur dit : La paix soit avec vous; c'est moi, ne
craignez pas (39).
(38) Luc., XXIV,
33. — (39) Luc., XXIV, 36.
1487. Mais le trouble et la frayeur
dont ils étaient saisis leur faisant penser que c'était un esprit qu'ils
voyaient, il leur dit : Pourquoi vous troublez-vous, et pourquoi toutes ces
pensées vous entrent-elles dans l'esprit? Regardez mes mains et mes pieds,
c'est moi-même; touchez-moi, considérez-moi bien, un esprit n'a ni chair ni os
comme vous voyez que j'en ai (40). Alors même les apôtres restèrent si
éperdus de joie et d'admiration, que, tout en voyant et touchant les mains du
Sauveur percées, ils ne parvenaient point encore à croire que ce fût bien lui
qu'ils entendaient et qu'ils touchaient. Le meilleur des Maîtres leur demanda
pour les rassurer davantage : Avez-vous ici quelque chose à manger (41)?
Ils lui présentèrent avec empressement un morceau de poisson rôti et un rayon
de miel, dont il mangea en leur présence, et leur donna ce qui restait (42).
Ensuite il leur dit : Ce que vous voyez c'est ce que, je vous avais dit
lorsque j'étais avec vous qu'il fallait que tout ce qui est écrit de moi dans
la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes, fût accompli (43).
Alors il leur ouvrit l'intelligence, ils le connurent, et comprirent les
Écritures qui parlaient de sa Passion, de sa mort et de sa résurrection. Et les
ayant ainsi éclairés par sa divine lumière, il leur dit une seconde fois : La
paix soit avec vous. Comme mon Père m'a envoyé, moi je vous envoie (44), afin
que vous enseigniez au monde la vérité et la connaissance de Dieu et de la vie
éternelle, et que vous prêchiez la pénitence et la rémission des péchés en mon
nom. Ayant dit ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez le
Saint-Esprit. Les péchés seront pardonnés à ceux à qui vous les pardonnerez, et
ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (45). Vous prêcherez
parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem (46). Ensuite le
Seigneur disparut, les laissant consolés et affermis dans la foi, et leur ayant
donné, à eux et aux autres prêtres, le pouvoir de pardonner les péchés.
(40) Ibid.,
38. — (41) Ibid., 41. — (42) Ibid., 42. — (43) Luc., XXIV, 44. —
(44) Joan., X, 21.
— (45) Ibid., 22 et 23. — (46) Luc., XXIV, 47.
1488.
Tout cela arriva, comme je l'ai dit, en l'absence de saint Thomas. Mais par, une
disposition de la divine Providence, il retourna bientôt à l'assemblée qu'il
avait quittée, et les apôtres lui racontèrent tout ce qui leur était arrivé
depuis son départ. Et quoiqu'il les eût trouvés tout changés par la joie dont
venait de les remplir l'apparition du Seigneur, il n'en persista pas moins dans
son incrédulité, déclarant qu'il ne croirait point ce qu'on lui disait, s'il ne
voyait les marques des clous dans ses mains, et s'il ne mettait la sienne dans
la plaie de son côté (47). L'incrédule Thomas persista dans cette opiniâtreté
jusqu'à ce que huit jours après le Seigneur entra une autre fois dans la
maison, les portes fermées, et apparut de nouveau au milieu des apôtres, parmi
lesquels l'incrédule se trouvait. Il les salua selon sa coutume, leur disant : La
paix soit avec vous (48). Et s'adressant à Thomas, il le reprit avec une
bonté et une douceur admirable, et lui dit : Approchez-vous, Thomas; mettez
ici votre doigt, et regardez mes mains; portez aussi votre main et mettez-la
dans mon côté, et ne soyez plus incrédule, niais soumis et fidèle (49).
Thomas toucha les sacrées plaies de notre divin Sauveur, et il fut
intérieurement éclairé, de sorte qu'il crut et qu'il reconnut sa faute. Et se
prosternant il lui répondit : Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu (50).
Alors Jésus lui dit : Vous croyez, Thomas, parce que vous voyez; heureux
ceux qui n'ont point vu, et qui ont cru (51). Puis il disparut, laissant
les apôtres et Thomas, qui était avec eux, pleins de lumière et de joie. Ils
allèrent aussitôt raconter à la bienheureuse Marie ce qui était arrivé, comme
ils l'avaient fait après la première apparition.
(47) Joan., XX, 25.
— (48) Ibid., 26. — (49) Ibid., 27. — (50) Ibid., 28. — (51) Ibid.,
29.
1489.
Les apôtres ne pénétraient point alors la profonde sagesse de
1490. Notre Sauveur fit encore d'autres
apparitions et plusieurs autres miracles, comme l'évangéliste saint Jean
l'énonce; mais on n'en a écrit que ce qui était suffisant pour établir la foi
de la résurrection (52). Le même évangéliste rapporte ensuite que Jésus se
manifesta de nouveau à saint Pierre, à Thomas, à Nathanaël,
aux fils de Zébédée et à deux autres disciples près
de la mer de Tibériade (53) ; et comme cette apparition est fort mystérieuse,
j'ai cru ne devoir point l'omettre dans ce chapitre. Voici comment elle eut
lieu. Les apôtres se rendirent en Galilée après ce qui leur était arrivé dans
Jérusalem, parce que le Seigneur le leur avait ordonné, leur promettant que ce
serait là qu'ils le verraient. Or saint Pierre, se trouvant avec les six autres
disciples sur les bords de cette mer, leur dit qu'il voulait aller pêcher,
puisque c'était son métier, pour tâcher de pourvoir à leurs besoins. Tous se
joignirent à lui, et ils passèrent la nuit entière à jeter leurs filets sans
prendre un seul poisson. Le matin suivant notre Sauveur leur apparut sur le
rivage sans néanmoins se faire connaître. Il était proche de la barque dans
laquelle ils pêchaient, et il leur demandé : N'avez-vous rien à manger?
Ils lui répondirent : Nous n'avons rien (54). Le Seigneur leur
dit : Jetez votre filet du côté droit, et vous trouverez quelque chose
(55). Ils jetèrent leur filet, et ils ne le pouvaient plus tirer, tant il était
rempli de poissons. Alors saint Jean reconnut Jésus-Christ à ce miracle, et
s'adressant à saint Pierre il lui dit : « C'est le Seigneur (56). » A
ces mots saint Pierre le reconnut aussi, et, emporté par son ardeur ordinaire,
il se vêtit aussitôt de sa tunique et se jeta dans la mer, marchant sur les
eaux jusqu'à l'endroit où se trouvait le Maître de la vie; et les autres
disciples y menèrent leur barque, traînant le filet plein de poissons.
(52) Joan., XV, 30.
— (53) Joan., XXI, 1. — (54) Joan., XXI, 5. — (55)
Ibid., 6. — (56) Ibid., 7.
1491. Ils
descendirent à terre, et ils trouvèrent que le Seigneur leur avait déjà préparé
à manger, car ils virent des charbons allumés et un poisson dessus, et du pain
(57); mais le Sauveur leur dit d'apporter quelques poissons de ceux qu'ils
venaient de prendre. Saint Pierre monta dans la barque, et tira le filet ù
terre: il contenait cent cinquante-trois gros poissons, et cette énorme
quantité ne l'avait point déchiré. Le Seigneur leur dit de manger. Et quoiqu'il
fût si familier avec eux, personne n'osa lui demander qui il était; car les
miracles qu'il venait de faire et la majesté qui paraissait cru lui les avaient
pénétrés d'une grande crainte respectueuse. Il s'approcha d'eux, et leur
distribua du pain et du poisson. Après qu'ils eurent mangé il se tourna vers
saint Pierre et lui demanda : Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que
ceux-ci? Saint Pierre lui répondit: Oui, Seigneur, cous savez que je
vous aime. Jésus lui dit : Paissez mes apicaux (58). Il lui demanda
de nouveau : Simon, fils de Jean, m'aimez-vous? Saint Pierre répondit
encore : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime (59). Il lui
demanda pour la troisième fois : Simon, fils de Jean m'aimez-vous? Saint
Pierre fut contrasté de ce qu'il lui demandait pour la troisième fois,
m'aimez-vous? Il il lui répondit : Seigneur, rien
ne vous est caché, vous savez que je vous aime. Notre Sauveur Jésus-Christ
lui dit une troisième fois : Paissez mes brebis (60). Il l'établit ainsi
seul chef de son Église universelle et unique, lui donnant comme à son vicaire
la suprême autorité sur tous les hommes. Et c'est pour cela qu'il lui demanda
si souvent s'il l'aimait, comme si ce seul amour l'eût rendu capable de la
dignité souveraine, et eût suffi pour l'exercer dignement.
(57) Ibid.,
9. — (58) Joan., XXI, 15 — (59) Ibid., — (60) Ibid.,
17.
1492. Ensuite le Seigneur fit connaître
à saint Pierre les devoirs de la charge qu'il lui confiait, et lui dit : En
vérité, je vous assure que lorsque vous étiez jeune, vous vous ceigniez
vous-même, et vous alliez où vous vouliez ; mais quand vous serez vieux; vous
étendrez vos bras, et un autre vous ceindra et vous mènera où vous ne voudrez pas aller (61). Saint
Pierre comprit que le Sauveur lui prédisait la mort de la croix en laquelle il
l'imiterait. Et comme il aimait beaucoup saint Jean, il souhaita savoir ce
qu'il deviendrait; c'est pourquoi il demanda au Seigneur : Que
ferez-vous de celui-ci que vous aimez tant (1)? Le Seigneur lui répondit : Que
vous importe de le savoir? Si je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je
vienne une seconde fois au monde, cela ne dépendra que de moi. Mais vous,
suivez-moi, et ne vous mettez pas en peine de ce que j'en veux faire (2).
De là vint que le bruit courut parmi les apôtres que saint Jean ne mourrait
point (3). Mais l'évangéliste lui-même fait remarquer que Jésus- Christ ne dit
pas d'une manière positive qu'il ne mourrait point, et cela résulte des
dernières paroles qu'il adressa à saint Pierre; il semble plutôt que le Seigneur
eût l'intention de cuber ce qu'il voulait décider quant à la mort de
l'évangéliste, et de s'en réserver alors le secret. La bienheureuse Marie eut
une claire connaissance de tousses mystères et de toutes ces apparitions par la
révélation dont j'ai parlé en plusieurs endroits. Et comme la dépositaire des
ouvres et des mystères du Seigneur en l'Église, elle les repassait souvent dans
son esprit. Les apôtres, et surtout son nouveau fils saint Jean, l'informaient
de tout ce qui leur arrivait. Cette auguste Princesse demeura dans sa retraite
pendant les quarante jours qui s'écoulèrent depuis la résurrection; et elle y
jouissait de la vue de son très-saint Fils, de celle des saints et des anges,
et ceux-ci répétaient les cantiques de louanges que cette divine Mère faisait,
et les recueillait pour ainsi dire sur ses lèvres pour exalter la gloire du
Seigneur des. victoires et des armées
(61) Ibid.,
18. — (62) Joan., XXI, 21. — (63) Ibid., 22. — (64) Ibid., 23.
Instruction que j'ai
reçue de notre auguste Reine.
1493. Ma
fille, d'instruction que je vous donne dans ce chapitre servira aussi de
réponse à la question, que vous désireriez me faire pour savoir pourquoi mon
très-saint Fils apparut une fois en pèlerin et une autre fois en jardinier, et
pourquoi il ne se faisait pas toujours connaître aussitôt qu'il se manifestait.
Sachez, ma très-chère fille, qu'encore que les Marie et les apôtres fussent
disciples du Seigneur, et comparativement beaucoup plus parfaits que tous les
autres hommes du monde, ils n'étaient pourtant que des enfants en sainteté,
bien loin du degré de perfection auquel ils auraient dû arriver à l'école d'un
tel Maître. Ils chancelaient souvent dans leur foi, et dans les autres vertus
ils n'avaient pas toute la ferveur que demandaient leur vocation et les
bienfaits qu'ils recevaient du Seigneur; orles plus petites fautes que
commettent les âmes que Dieu choisit pour les favoriser de ses entretiens les
plus familiers, pèsent plus dans les balances de sa très-juste équité que
plusieurs lourdes fautes des autres âmes qui ne sont point appelées à cette
grâce. C'est pour cette raison que les Marie et les apôtres, quoiqu'ils fussent
dans l'amitié du Seigneur, n'étaient pas assez bien disposés, à canne de leurs
infidélités et de leur tiédeur, pour sentir aussitôt les effets célestes de la
présence de leur divin Maître. Mais avant de se faire connaître à eux, il leur
adressait avec un amour paternel des paroles vivifiantes, par lesquelles il les
disposait à recevoir ses lumières et ses faveurs. Quand une fois il avait
renouvelé leur foi et leur amour, il se faisait connaître, il leur communiquait
l'abondance de sa divinité, qu'ils sentaient, et les comblait des dons les plus
admirables au moyen desquels ils s'élevaient au-dessus d'eux-mêmes. Et
lorsqu'ils commençaient à jouir des délices de se présence, il disparaissait,
afin de leur faire désirer et solliciter avec une nouvelle ardeur ses
communications et ses doux entretiens. Voilà, ma fille, les raisons pour
lesquelles le Seigneur ne se fit point connaître d'abord qu'il apparat à
1494. Cet ordre admirable de la divine
Providence vous montrera combien vous devez vous reprocher l'incrédulité dans
laquelle vous êtes tombée si souvent à l'égard des faveurs que vous recevez de
la clémence de mon très-saint Fils; car il est temps que vous modériez les craintes
auxquelles vous vous êtes toujours laissée aller, afin que vous ne passiez
point de l'humilité à l’ingratitude et du doute à l'obstination et à la dureté
de cœur en ne croyant pas que ces faveurs viennent de lui. Vous trouverez aussi
une instruction salutaire dans des réflexions sérieuses sur la promptitude avec
laquelle le Très-Haut se plaît, par sa charité infinie, à répondre à ceux qui
sont humbles et dont le cœur est affligé (65), et à soulager ceux qui le
cherchent avec amour (66), qui méditent sur ses mystères et qui s'entretiennent
de sa Passion et de sa mort. Vous connaîtrez les effets de cette charité par
l'exemple de Pierre, de
(65) Ps. XXXIII,
18. — (66) Sap., VI, 13. — (67) Matth., XXVI, 75. —
(68) Marc., XVI, 7.
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