Vénérable
Mère Marie de Jésus (1602 – 1665)
Saint
Irénée de Lyon (2ème siècle), « Contre les hérésies », IV,
20, 7 :
« La
gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ; et la vie de l’homme,
c’est
la vision de Dieu. »
35.
Il me fut manifesté que cet ordre se devait distribuer par les instants qui
suivent : Au premier, Dieu connut ses attributs divins, ses perfections et
cette ineffable inclination qu'il avait de se communiquer hors de lui-même ; et
ce fut la première connaissance des communications au dehors. Sa Majesté
contemplant la nature, la vertu et l'efficace que ses perfections infinies
avaient pour produire des choses magnifiques, vit dans son équité qu'il était
très convenable, et comme de la justice et de la nécessité, qu'une si
souveraine bonté se communiquât, afin d'opérer selon son inclination
communicative, et afin d'exercer sa libéralité et sa miséricorde, distribuant
au dehors d'elle-même avec sa magnificence la plénitude de ses trésors infinis
que
36.
Dieu regarda tout cela dans ce premier instant après la communication ad intra,
ou su dedans, par les émanations éternelles. Et en les regardant il se trouva
comme obligé par lui-même de se communiquer ad extra, c'est-à-dire au dehors de
son être, connaissant qu'il était saint, juste, miséricordieux et pieux de le
faire, puisque rien ne s'y pouvait opposer. Et nous pouvons nous imaginer,
selon notre manière de concevoir, qu’il manquait quasi quelque chose à la
tranquillité de Dieu, jusqu'à ce qu'il fût arrivé au centre des créatures, dans
lesquelles et avec lesquelles il devait prendre ses délices (1) en leur faisant
part de sa divinité et de ses perfections.
37.
Deux choses me causent de l'admiration, me suspendent, m'attendrissent et
m'anéantissent dans cette connaissance et dans cette lumière que je reçois. la première est cette inclination que j'ai découverte en
Dieu, et cette grande volonté qui est en' lui de communiquer sa divinité et les
trésors de sa gloire. La seconde, est l'immensité ineffable et incompréhensible
des biens et des dons que je connus qu'il destinait et qu'il voulait
distribuer, ne laissant pas avec tout cela d'être autant infini que s'il ne
sortait aucune chose de lui. Je connus dans cette inclination et dans ce désir
de sa Majesté qu'elle était disposée de sanctifier, de justifier et de remplir
de dons et de perfections toutes les créatures en général et en particulier, et
de donner à chacune plus que les anges et les séraphins n'ont reçu, quand même
toutes les gouttes de la mer et les grains de sable, les étoiles, les plantes,
les éléments et tontes les créatures irraisonnables seraient capables de raison
et de ses dons, pourvu que de leur côté elles n'y missent aucun obstacle
capable de l'empêcher. O épouvantable horreur du péché et de sa malice, qui
seul peut arrêter ce torrent impétueux de tant de biens éternels !
(1) Prov.,
VIII, 31.
38.
Il fut conféré et décrété dans le second instant de faire cette communication
de la divinité à raison de la grande gloire et de l'exaltation qui en
résulterait au dehors à sa Majesté, par la manifestation de ses grandeurs. Et
Dieu regarda dans cet instant cette propre exaltation comme la fin de ses
communications qui le devait faire connaître, louer et glorifier en manifestant
sa libéralité et sa toute-puissance.
39.
Dans le troisième instant, on connut et détermina l'ordre et la manière de
faire cette communication, en façon que l'exécution d'une si grande résolution
fût à la plus grande gloire de Dieu ; l'ordre qu'il devait y avoir entre les
objets et la manière, et la différence de leur communiquer la divinité et les
attributs, afin que ce mouvement du Seigneur eût (à notre façon de concevoir)
une fin honnête et des objets proportionnés, et qu'il se trouvât parmi eux la
plus belle et la plus admirable de toutes les harmonies et de toutes les
subordinations. Il fut déterminé en premier lieu dans cet instant que le Verbe
divin prendrait chair humaine et se rendrait visible. La perfection et la
disposition de la très sainte humanité de notre Seigneur Jésus-Christ y furent
décrétées, et la forme en resta dans l'entendement divin. En second lieu,
celles des autres qui devaient recevoir l'humanité à son imitation, y eurent
place ; l'entendement divin y désignant l'harmonie de la nature humaine, ses
avantages, la disposition du corps organisé et l'âme qui le devait animer avec
ses puissances, pour connaître son Créateur et en jouir, capable de discerner
le bien d'avec le mal, et avec une volonté libre pour aimer le même Seigneur.
40.
Je découvris qu'il était comme nécessaire, pour des raisons très-relevées que
je ne saurais exprimer, que cette union hypostatique de la seconde personne de
la très-sainte Trinité avec la nature humaine fût le premier ouvrage, et le
premier objet par où l'entendement et la volonté divine sortissent premièrement
au dehors. L'une des raisons est, parce qu'après que Dieu se fut connu et aimé
dans lui-même, il était le plus convenable et du plus bel ordre de connaître et
d'aimer ce qui était le plus immédiat à sa divinité, comme l'est l'union
hypostatique. Et l'autre, parce que sa divinité se devait aussi communiquer
substantiellement au dehors, s'étant communiquée au dedans ; afin que
l'intention et la volonté divine commençassent leurs couvres par la fin la plus
relevée, et que ses attributs se communiquassent avec une très-belle harmonie ;
que ce feu de la divinité opérât premièrement le plus grand de tous ses
ouvrages en ce qui lui était le plus immédiat, comme l'était l'union
hypostatique ; que sa divinité commençât en premier lieu par celui qui devait
arriver su plus haut et au plus excellent degré, après le même Dieu, de sa
connaissance, de son amour, des opérations et de la gloire de sa même divinité,
et que Dieu ne se mit pas (selon notre façon de parler) comme en danger d'être
privé de cette fin, car c'était avec lui seul qu'il pouvait trouver quelque
proportion et quelque espèce de justice qui méritât un si merveilleux ouvrage.
Il était aussi convenable et comme nécessaire que, puisque Dieu voulait créer
plusieurs créatures, il les créât avec ordre et subordination, et que celle-ci
fût la plus admirable et la plus glorieuse de toutes. Et par cette raison il y
en devait avoir une qui en fût le chef et au-dessus de toutes, et quelle fût,
autant qu'il serait possible, immédiate et unie à Dieu, afin que par elle et
par son moyen tous eussent accès à sa divinité. Et c'est pour ces raisons et
plusieurs autres (que je ne puis exprimer) que la grandeur des ouvrages de Dieu
a trouvé en la seule personne du Verbe incarné de quoi se satisfaire, parce que
par lui il y avait dans la nature un très-bel ordre, qui sans lui ne s'y
trouverait pas.
41.
Dans le quatrième instant, les dons et les grâces qui se devaient donner à
(humanité de notre Seigneur Jésus-Christ, unie à la divinité, furent décrétées.
Ici le Très-Haut ouvrit la main de sa libéralité toute-.puissante et de ses
attributs pour enrichir la très-sainte humanité et l'âme de Jésus-Christ par
l'abondance de ses dons et de ses grâces dans la plus grande plénitude et au
plus haut degré qui fût possible. Dans cet instant se détermina ce que David a
dit depuis : L'impétuosité du fleuve de la divinité réjouit la cité de Dieu (2)
; le torrent de ses dons se dégorgeant dans cette humanité du Verbe, lui
communiqua toute la science infuse, toute cette béatitude cette grâce et cette
gloire dont son âme très-sainte était capable, et qui convenait au sujet, qui
était vrai Dieu et vrai homme tout ensemble, et chef de toutes les créatures
capables de la grâce et de la gloire, qui leur devaient résulter de ce torrent
impétueux de la manière qu'il arriva.
(2) Psal.
XLV, 5
42.
Le décret et la prédestination de
43.
J'avoue que dans la connaissance que j'eus des très-hauts mystères et décrets,
je fus ravie d'admiration et tout hors de moi-même. Et connaissant cette
très-sainte et très-pure créature, formée et désignée dans l'entendement divin
dès le commencement et avant tous les siècles, enivrée de joie, je glorifie le
Tout-Puissant de l'admirable et mystérieux décret qu'il fit de nous créer une
si pure, si grande, si mystique et si divine créature, plus digne d'être
admirée et louée de toutes les autres, qu'il n'est possible d'en faire la
description. Et je pourrais bien dire dans cette admiration ce que dit saint Denis l'Aréopagite,
que si la foi ne m'enseignait et la connaissance de ce que je vois ne me
convainquait que c'est Dieu qui la forme dans son idée, et que sa seule
toute-puissance pouvait et peut former une telle image de sa divinité ; et si
tout cela ne m'était représenté dans un même temps, je pourrais douter si cette
Vierge Mère aurait été elle - même une divinité.
44.
Oh! combien de larmes sortent de mes yeux, et quelle
perçante admiration ressent mon âme, de voir que ce divin prodige et cette
merveille du Très-Haut ne soit pas connue, ni manifestée à tous les mortels! On
en tonnait beaucoup, mais on en ignore bien davantage, parce que ce livre
scellé n'a pas été ouvert. La connaissance de ce tabernacle de Dieu me suspend,
et je reconnais son auteur plus admirable en sa formation que dans tout le
reste des autres créatures inférieures à cette Dame, bien que leur diversité
publie hautement la gloire et la puissance de leur Créateur mais cette Reine
les renferme toutes, et possède plus de trésors elle seule que toutes les
autres ensemble ; la variété et l'inestimable valeur de ses richesses exaltent
et glorifient plus son auteur qu'elles ne sauraient faire.
45.
Dans cet instant il fut promis au Verbe (selon notre manière de parler), comme par
un contrat touchant la sainteté, la perfection et les dons de grâce et de
gloire, que celle qui était destinée pour être sa Mère devait recevoir, combien
serait protégée et défendue cette véritable cité de Dieu, dans laquelle sa
Majesté contempla les grâces et les mérites que cette princesse devait acquérir
pour soi, et les fruits qu'elle pourrait procurer à son peuple par l'amour et
par le retour qu'il en recevrait. Dans ce même instant, et comme en troisième
et dernier lieu, Dieu détermina de créer un endroit où le Verbe fait homme et
sa Mère pussent habiter et converser. Il créa en premier lieu, à leur
considération et pour eux seuls, le ciel, les astres, la terre, les éléments et
tout ce qu'ils contiennent. Le second décret et l'intention suivante fut pour
les membres dont il devait être le chef et pour les sujets dont il devait âtre
le roi ; car tout le nécessaire fut disposé par avance avec une providence
royale.
46.
Je passe au cinquième instant, bien que j'aie trouvé ce que je cherchais. La
création de la nature angélique fut déterminée dans ce cinquième: car étant
plus excellents et plus proportionnés à
(3) Ps. XC,
11.
47.
La
prédestination des bons et la réprobation des mauvais anges appartient à cet
instant, dans lequel Dieu vit et connut par sa science
infinie les œuvres des uns et des autres, avec l'ordre qu'il fallait pour prédestiner par sa volonté et par sa miséricorde ceux qui lui devaient âtre
obéissants, et pour réprouver par sa justice ceux qui
devaient se révolter contre sa Majesté par leur orgueil, par leur désobéissance
et par leur amour-propre désordonné. Il fut
déterminé dans ce même instant de créer le ciel empyrée, où Dieu devait
manifester sa gloire et récompenser les bons dans cette même gloire ; la terre
et le reste pour l'usage des autres créatures ; et dans son centre ou son plus
bas lieu, l'enfer pour y punir les mauvais anges.
48.
Dans le sixième instant, il fut arrêté de créer un peuple et une multitude
d'hommes à Jésus-Christ, qui avaient été désignés auparavant dans l'entendement
et dans la volonté divine ; leur formation fut décrétée à son image et à sa
ressemblance, afin que le Verbe humanisé eût des frères semblables et
inférieurs à lui, dont il serait le chef. Dans cet instant l'ordre de la création
de tout le genre humain fut déterminé, qui
commencerait d'un seul homme et d'une seule femme, qui se multiplierait par
leur moyen, jusqu'à la sainte Vierge et à son Fils, selon l'ordre qu'il y fut
conçu. On y ordonna, par les mérites de Jésus-Christ notre Sauveur, la grâce,
les dons qu'on leur devait faire, et la justice originelle s'ils y voulaient
persévérer ; et l'on. y prévit la chute d'Adam, et en
lui celle de tous ses descendants, excepté la sainte Vierge, qui, ne fut pas
comprise dans ce décret ; on y ordonna leur remède, et que la très-sainte
humanité serait passible ; lés prédestinés y furent choisis par une grâce
libérale, et les réprouvés rejetés par une justice équitable.
Tout ce qui était
nécessaire pour la conservation de la nature humaine et pour obtenir cette fin
de la rédemption et de la prédestination y fut ordonné ; leur
volonté libre étant laissée à tous les hommes, parce cela était plus conforme à
leur nature et à la justice divine. On ne leur fit aucun tort, parce que, s'ils
purent pécher avec leur libre arbitre, ils pouvaient ne pas le faire avec la
grâce et la lumière de la raison ; car Dieu ne devait violenter personne, comme
aussi il ne prétend pas manquer au besoin, ni refuser le nécessaire à qui que
ce soit. Ayant écrit sa loi dans les cœurs de tous les hommes (4), personne ne
peut l'excuser de ne pas le reconnaître et de ne pas l'aimer comme le souverain
bien et l'auteur de tout ce qui est créé.
(4) Rom.,
II, 15.
49.
Je connaissais dans l'intelligence de ces mystères avec une perçante clarté les
grands et relevés motifs que les mortels avaient de louer et d'adorer leur
Créateur et Rédempteur, par ce qui nous était manifesté dans ces ouvrages de sa
gloire et de sa puissance. Je connaissais aussi combien ils sont lents à
reconnaître ces obligations et à correspondre à de tels bienfaits ; et combien
sont justes les raisons qu'a le Très-Haut de se plaindre et de s'indigner de
cet oubli. Sa Majesté me commanda et m'exhorta de ne pas tomber dans cette
ingratitude, mais au contraire de lui offrir un sacrifice de louange et un
cantique nouveau, et de le glorifier pour toutes les créatures.
50.
Mon très-haut et incompréhensible Seigneur, qui pourrait avoir l'amour et les
perfections de tous les anges et de tous les justes ensemble,
pour glorifier et louer dignement vos grandeurs ! Je déclare, mon
tout-puissant Seigneur, que cette chétive créature n'a pu mériter un si mémorable
bienfait, que d'avoir reçu une si claire connaissance et une si grande lumière
de votre ineffable Majesté ; dans laquelle vue je vois aussi ma bassesse, que
j'ignorais avant cette heure fortunée, ne pénétrant pas l'importance de cette
vertu humiliante que l'on découvre et que l'on apprend dans cette science. Je
ne voudrais pas me flatter de la posséder, mais je ne voudrais pas non plus
nier avoir connu le moyen assuré de la trouver ; parce que votre lumière, mon
divin Maître, m'a éclairée, et le flambeau de votre grâce m'a découvert les
voies qui me font connaître ce que j'ai été, ce que je suis (5), et me font
craindre ce que je puis devenir. Vous avez, Seigneur, éclairé mon entendement
et enflammé ma volonté par le très-noble objet de ces puissances, et vous
m'avez entièrement soumise à tout ce qui peut vous plaire ; j'en fais la
déclaration à tous les mortels, afin qu'ils m'abandonnent et que je les
abandonne. Je suis donc à mon bien-situé, et (quoique je ne le mérite pas) mon
bien-aimé est à moi (6). Fortifiez donc, Seigneur, ma faiblesse, afin que je
coure après les charmes de vos odeurs (7), qu'en courant je vous possède, qu'ut
vous possédant je ne vous abandonne plus, et que je sois sans crainte de vous
laisser et de vous perdre.
51.
Je suis fort brève et bégayante dans ce chapitre, car on en pourrait faire
plusieurs livres ; mais j'abrège, parce que les paroles me manquent et que suis
une pauvre ignorante, mon intention ayant été de déclarer seulement comme la
très-sainte Vierge et Mère fut désignée et prévue avant tous les siècles dans
l'entendement divin (8). Après quoi je me retire dans mon intérieur pour y
contempler et admirer en silence ce que je ne puis exprimer de ce mystère
ineffable, et pour y louer en esprit l'auteur de ces merveilles, lui disant le
cantique des bienheureux : Saint, Saint, Saint est le Dieu des armées (9).
(5) Ps.
CXVIII, 105. — (6) Cant., II, 16. — (7) Ibid., I, 8. — (8) Eccles.,
XXIV, 4. — (9) Isaïe, VI, 8.
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