Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)

 Abbesse du Monastère de l’Immaculée Conception

de la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François

 

La Cité Mystique de Dieu

 

IRE Partie, Livre IER

 

CHAPITRE XVII

 

Poursuivant le mystère de la conception de la très-sainte Vierge,

 le chapitre vingt et unième de l'Apocalypse me fut expliqué.

 

243. Le privilège que la très-sainte Vierge a reçu d'être conçue en grâce, renferme un si grand nombre de mystères et si fort cachés, que, pour m'en mieux informer, sa Majesté m'en déclara plusieurs de ceux que l'évangéliste saint Jean renferme dans le chapitre vingt-unième de l'Apocalypse, et me renvoya à l'explication que j'en recevrai. Pour dire quelque chose avec. ordre de ce qui m'en a été manifesté, je diviserai l'interprétation de ce chapitre en trois parties, pour éviter la fatigue qu'il pourrait causer s’il restait entier. Je présenterai premièrement la lettre, selon sa teneur, en la manière qui suit :

244. « Je vis après un nouveau ciel et une nouvelle  terre ; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et il n'y avait plus de mer. Et moi, Jean,  je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui venait  de Dieu et descendait du ciel, préparée comme une  épouse qui s'est ornée pour son époux. En même  temps j'entendis sortir du trône une grande voix qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il habitera avec eux. Et ils seront son peuple, et Dieu même demeurera avec eux et sera leur Dieu : et  Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux, et il n'y aura plus de mort, ni de gémissements, ni de a cris, ni de douleurs, car les choses premières sont passées. Et Celui qui était assis sur le trône dit : « Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il me dit : « Écrivez, car ses paroles sont très-fidèles et véritables. Puis il ajouta : Tout est fait ; je suis l'alpha  et l'oméga, le commencement et la fin. Je donnerai a gratuitement à boire de la fontaine de vie à celui qui  aura soif. Celui qui aura vaincu possèdera ces choses, et je serai son Dieu, et il sera mon fils. Mais pour  les lâches, les incrédules, les abominables, les homicides, les fornicateurs, les sorciers, les idolâtres, et n tous les menteurs, leur partage sera dans l'étang brûlant de feu et de soufre, qui est la seconde mort (1). »

245. Cette partie est la première des trois de la lettre que j'expliquerai dans ce chapitre, en la divisant par ses versets. Je vis après (dit l'évangéliste) un nouveau ciel et une nouvelle terre (2). La très-pure Marie étant sortie des mains de Dieu tout-puissant, et le monde ayant déjà reçu la matière immédiate dont la très-sainte humanité du Verbe, qui devait mourir pour l'homme, se devait former, l'évangéliste dit qu'il vit un nouveau ciel et une nouvelle terre. Ce n'est pas sans une grande propriété que cette nature et le sein virginal dans lequel et duquel elle se forma purent être appelés ciel (3), puisque Dieu commença d'habiter dans ce ciel d'une nouvelle manière, et bien différente de celle qu'il avait eue jusqu'alors dans l'ancien ciel et dans toutes les créatures. Le ciel même des bienheureux fut appelé nouveau après le mystère de l'incarnation, parce que la nouveauté, qui n'y était pas auparavant, lui venait de ce que les hommes mortels s'y trouvaient, et de l'innovation que la gloire de la très-sainte humanité de Jésus-Christ et de sa très pure Mère aussi causa dans ce ciel ; elle fut si grande après la gloire essentielle, qu'elle put renouveler les cieux et leur donner une nouvelle beauté et une splendeur particulière. Car, quoique les anges bienheureux y fussent, c'était une chose déjà passée, et par conséquent ancienne : ainsi il lui fut fort nouveau que le Fils unique du Père rendit aux hommes par sa mort le droit de la gloire, qu'ils avaient perdue par le péché, et qu'en la leur méritant de nouveau, il les introduisit dans le ciel, dont ils étaient privés, et dans l'impuissance de l'acquérir par eux mêmes. Et, parce que toute cette nouveauté du ciel eut son principe en la très-pure Marie, l'évangéliste dit avoir vu un nouveau ciel quand il la vit conçue sans le péché, qui en était le seul obstacle.

(1) Apoc., XXI, 1-9. — (2) Ibid., 1. (3). — Jerem., XXXI, 22.

        246. Il vit aussi une nouvelle terre, parce que l'ancienne terre d'Adam était maudite, souillée et coupable du péché qui lui faisait mériter la damnation éternelle ; mais la terre sainte et bénie de Marie fut une nouvelle terre sans tache ni malédiction d'Adam : et si nouvelle, que depuis cette première formation il ne s'en était vu ni connu dans le monde aucune autre nouvelle jusqu'à la très-pure Marie. Elle fut si nouvelle et si exempte de la malédiction de l'ancienne terre, qu'en cette bénie terre toutes les autres terres des enfants d'Adam se renouvelèrent, puisque par la terre de la bénie Marie, et avec elle et en elle, la masse terrestre d'Adam, qui avait été jusqu'alors maudite, et avait vieilli dans sa malédiction, fut bénie, renouvelée et vivifiée. Ainsi elle se renouvela toute par la très-pure Marie et par son innocence ; et, comme cette innovation de la nature humaine et terrestre trouva son principe en elle, saint Jean dit qu'il vit en Marie conçue sans péché un nouveau ciel et une nouvelle terre. Il poursuit :

247. Car le premier ciel et la première terre avaient disparu (4). Il devait s'ensuivre que la nouvelle terre et le nouveau ciel de la très-sainte Vierge, et de son Fils homme et Dieu, venant et apparaissant au monde, l'ancien ciel et la vieille terre de la nature humaine et terrestre par le péché disparussent. II y eut un nouveau ciel pour la Divinité en la nature humaine, qui, étant préservée et exempte du péché, donnait une nouvelle habitation à Dieu même dans l'union hypostatique en la personne du Verbe. Le premier ciel, que Dieu avait créé en Adam, ne subsistant plus, s'étant rendu indigne par la souillure de son péché que Dieu demeurât en lui, disparut, et il en survint un nouveau en la venue de Marie. Il y eut aussi un nouveau ciel de gloire pour la nature humaine : ce n'est pas que l'empyrée se changeât ou disparut, mais parce qu'il ne s'y trouvait aucun homme, plusieurs siècles s'étant écoulés sans qu'il y en eut : et en cela il n'était plus appelé premier ciel, car il fut renouvelé par les mérites de Jésus-Christ, qui commençaient déjà à poindre en l'aurore de la grâce, à savoir Marie sa très-sainte Mère : ainsi le premier ciel et la première terre, qui avaient été jusqu'alors sans remède, s'en allèrent. Et il n'y avait plus de mer, parce que la mer des abominations et des péchés, qui inondaient tout le monde et noyaient la terre de notre nature, disparut par la venue de la très-pure Marie et par celle de Jésus-Christ, puisque la mer de son précieux sang surpassa celle des péchés en la suffisance, et, en comparaison de cette mer et de son prix, il est sûr qu'il n'est point de péché qui puisse subsister. Si les mortels voulaient profiter de cette mer infinie de la divine miséricorde et des mérites de notre Seigneur Jésus-Christ, tous les péchés seraient bannis du monde, car l'Agneau de Dieu est venu pour les détruire et les anéantir tous.

(4) Apoc., XXI, 1.

        248. Et moi, Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem, qui venait de Dieu et descendait du ciel, préparée comme une épouse qui s'est ornée pour son époux (5). Parce que tous les mystères commençaient et prenaient leur fondement en la très-sainte vierge, l'évangéliste dit qu'il la vit sous la figure de la sainte cité de Jérusalem, etc. Car en cette métaphore il parla de notre auguste Reine ; et il lui fut accordé de la voir, afin qu'il connut mieux le trésor qui lui avait été recommandé et confié au pied de la croix, et qu'il le garda avec d'autant plus d'estime et de respect, qu'il en pénétrait mieux les grandeurs. Et, quoiqu'il n'y eût personne qui pût dignement suppléer à la présence du Fils de la vierge, néanmoins il était à propos que saint Jean, qui lui était substitué (6), fût particulièrement informé de la valeur de ce trésor, selon que le requérait la dignité dont il était honoré.

(5) Apoc., XXI, 2.  — (6) Joan., XIX, 27.

249. Les mystères que Dieu opéra en la sainte cité de Jérusalem l'ont rendue plus propre à servir de symbole à celle qui était ma Mère, le centre et l'abrégé de toutes les merveilles du Tout-Puissant ; et par conséquent aussi de l'Église militante et de la triomphante ; Saint Jean étendit sa vue sur toutes, comme un aigle ; des plus nobles, par le rapport et par l'analogie que ces cités mystiques de Jérusalem ont entre elles. Mais sa fin fut de regarder singulièrement la suprême Jérusalem, la très-pure Marie, en qui se trouve l'abrégé de toutes les grâces, les merveilles, les dons et les excellences des églises militante et triomphante. Car tout ce qui se fit dans la Jérusalem de Palestine, et tout ce qui elle et ses habitants signifient, est compris dans la très-sacrée vierge Marie, la sainte cité de Dieu, avec bien plus d'excellence qu'en tout le reste du ciel, de la terre et des pures créatures qu'ils renferment. C'est pour ce sujet qu'il l'appelle nouvelle Jérusalem, parce que tous ses dons, toutes ses grandeurs et toutes ses vertus sont nouvelles, et causent aux saints une nouvelle merveille. Nouvelle, parce qu'elle fut après tous les anciens pères, tous les patriarches et tous les prophètes, et que leurs clameurs, leurs oracles et leurs promesses s'accomplirent et se renouvelèrent en elle. Nouvelle, parce qu'elle vient sans souillure de péché, et descend de la grâce par un sien nouvel ordre, et très-éloignée de la loi commune du péché. Enfin elle est nouvelle, parce qu'elle entre au monde triomphant du démon et de la première erreur, qui est la chose la plus nouvelle qui s'y fût encore vue depuis son commencement.

250. Parce que ce prodige était nouveau en la terre et qu'il ne pouvait pas venir d'elle, l'évangéliste dit qu’il descendait du ciel. Et quoique le sujet de nos admirations descendît par l'ordre commun de la nature d'Adam  ; néanmoins ce ne fut pas par le grand et ordinaire chemin du péché, par où tous les prédécesseurs, enfants de ce premier coupable, avaient passé. Il y eut un autre décret dans la divine prédestination pour cette seule Reine, et il s'ouvrit une nouvelle voie par où elle vint avec son très-saint Fils au monde, sans qu'aucun autre des mortels eût le privilège d'y passer ni de les y suivre dans cet ordre particulier de la grâce. Ainsi elle descendit nouvelle, dès le ciel de l'entendement et des dispositions éternelles de Dieu. Et lorsque les autres enfants d'Adam descendent de la terre terrestre et souillés par cette même terre, cette Reine de l'univers vient du ciel, comme descendante seule de Dieu par l'innocence et par la grâce ; car nous disons communément que quelqu'un vient de cette maison d'où il descend, et qu'il descend d'où il a reçu l'être qu'il tient. L'être naturel que la très-pure Marie a reçu d'Adam, à peine se peut-il apercevoir en la considérant Mère du Verbe, et comme à côté du Père éternel par la grâce et par la participation qu'elle en reçut à cause de cette dignité. Et cet être étant en elle l'être principal, celui qu'elle tient de la nature sera comme accessoire et moins principal ; et ainsi l'évangéliste regarda le principal, qui descendit du ciel, et non pas l'accessoire, qui vint de la terre.

251.  Il poursuit, en disant qu'elle venait préparée comme une épouse qui s'est ornée pour son époux. L'on cherche parmi les mortels, pour le jour des épousailles, les plus riches et les plus propres ornements qu'on puisse trouver pour parer et embellir l'épouse terrestre ; quoique même les pierreries se trouvent empruntées, pourvu que rien ne manque ni à sa qualité ni à son état. Or, si nous avouons, comme il le faut nécessairement, que la très-pure Marie fut en telle sorte Épouse de la très-sainte Trinité, qu'elle était aussi Mère de la personne du Fils, et que pour être disposée à ces dignités elle fut ornée par le même Dieu tout-puissant, infini, riche, sans borne et sans mesure ; quels furent donc les ornements, les préparatifs et les joyaux avec lesquels il embellit et orna son Épouse et sa Mère, afin qu'elle fût digne de lui ? En aurait-il peut-être réservé quelqu'un dans ses trésors ? Lui aurait-il refusé quelque grâce dont la puissance de son bras la pouvait parer et enrichir ? L'aurait-il laissée laide,, difforme, en désordre et tachée en quelque endroit ou pour quelques instants ? Serait-il avare envers sa Mère et envers son Épouse, lui qui verse avec tant de profusion les trésors de sa divinité sur les autres âmes, qui sont à son égard moins que les servantes et les esclaves de sa maison ? Elles avouent toutes, avec le même Seigneur, que l'élue et la parfaite est unique (7), et que toutes les autres la doivent reconnaître, déclarer et glorifier pour l'immaculée et la très-heureuse entre toutes les femmes ; et, ravies d'admiration en la considérant, elles s'interrogent pénétrées de joie et de ses louanges : Qui est celle qui parait comme l'aurore, qui est belle comme la lune, élue comme le soleil, et terrible comme une armée bien rangée (8) ? C'est la très-pure Marie, l'unique Épouse et la Mère du Tout-Puissant, qui descendit au monde comme l'Épouse de la très-sainte Trinité, ornée et disposée pour son Époux et pour son Fils. Cette venue et cette entrée se firent avec tant de dons de la Divinité, que sa lumière la fit plus agréable que l'aurore, plus, belle que la lune, plus singulière que le soleil et sans égale, plus forte et plus puissante que toutes les armées du ciel et des saints. Elle descendit ornée et enrichie pour Dieu, qui lui donna tout ce qu'il voulut, et lui voulut donner, tout ce qu'il put, et lui put donner tout ce qui n'était pas l'être de Dieu ; mais il lui accorda tout ce qui une pure créature était capable de recevoir de plus immédiat à sa divinité, et de plus éloigné du péché. Cet ornement fut très-achevé et très-parfait ; il ne le serait pas s'il lui manquait quelque chose, comme il lui manquerait s'il eût été quelques instants sans l'innocence et sans la grâce. Que si les richesses et les ornements de la grâce eussent été appliqués sur une personne souillée du péché, ils n'auraient pas pu la faire si belle qu'on la dit ; car on aurait beau travailler et embellir un habit de la plus riche broderie, si son étoffe était difforme et tachée, on y découvrirait toujours quelque vilaine marque qui le rendrait désagréable. Le tout serait indigne de la pureté de Marie, et indécent à sa dignité de Mère et d'Épouse de Dieu ; et étant injurieux à elle-même, il le serait aussi à cette Majesté infinie, qui ne l'aurait pas ornée ni enrichie avec cet amour d'Époux ni avec cette tendre prévoyance de Fils, si, ayant en son pouvoir les plus beaux, les plus propres et les plus précieux ornements, il n’avait employé que les pires et les plus malpropres pour revêtir sa Mère, son Épouse et soi-même.

(7) Cant., VI, 8. — (8) Ibid. 3.

        252. Il est déjà temps que l'entendement humain se tire de son assoupissement et s'étende sur l'honneur de notre grande Reine ; et que ceux qui, étant fondés en une opinion s'opposent à son honneur, se taisent et cessent de la dépouiller et de lui ravir l'ornement de son immaculée pureté dans l'instant de sa divine conception. Je déclare une et plusieurs fois, par la force de la vérité et de la lumière en laquelle je vois ces mystères ineffables, que tous les privilèges, toutes les grâces, toutes les prérogatives, toutes les faveurs et tous les dons de la très-pure Marie, y comprenant la dignité de Mère de Dieu, tous dépendent et tirent leur origine, selon qu'on me le découvre, d'avoir été immaculée, pleine de grâce en sa conception très-pure ; de sorte que sans ce privilège tous les autres paraîtraient défectueux, ou comme un superbe édifice sans fondement solide et sans proportion. Ils se rapportent tous, par un certain ordre et par un enchaînement inséparable, à la pureté et à l'innocence de la conception. C'est pourquoi il a été nécessaire de toucher si souvent ce mystère dans le récit de cette histoire, dès les décrets divins et la formation de Marie et de son très-saint Fils en tant qu'homme. Je ne m'y étends plus présentement, mais je vous avertis, tous que la Reine du ciel estima si fort l'ornement et la beauté qu'elle avait reçue de son Fils et de son Époux en sa très-pure conception, que c'est par rapport à cette insigne faveur que se règlera l'indignation qu'elle aura contre ceux qui prétendront de la lui ôter et de la noircir par leurs disputes et par leur opiniâtreté, dans le temps que son très-saint Fils a bien voulu la manifester au monde avec un si riche appareil et avec tant de beauté, pour sa propre gloire et pour l'espérance et la consolation des mortels. L'évangéliste poursuit :

        253. Et j’entendis une grande voix du trône qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il habitera avec eux, et ils seront son peuple, etc. (9). La voix du Très-Haut est grande, forte, douce et efficace pour émouvoir et pour attirer à soi toute la créature. Telle fut cette voix qui sortait du trône de la très-sainte Trinité et qui se fit entendre à saint Jean, de sorte qu'elle captiva toute l'attention qu'elle lui demandait, en lui disant de considérer avec attention le tabernacle de Dieu, afin de recevoir par cette même attention une connaissance parfaite du mystère qui lui était manifesté dans la vision du tabernacle de Dieu avec les hommes, qu'il demeurerait avec eux, qu'il serait leur Dieu et qu'eux seraient son peuple. Tout cela était renfermé dans la vue de l'heureuse descente du ciel de la très-pure Marie en la forme que j'ai déjà dite ; car ce divin tabernacle de Dieu étant au monde, il s'ensuivait que le même Dieu serait aussi avec les hommes, puisqu'il résidait dans son tabernacle sans s'éloigner jamais de lui. Et ce fut comme si l'on eût voulu dire à l'évangéliste : Le Roi de l'univers ayant son palais et sa cour sur la terre, il n'y a point de doute que ce ne soit pour y venir demeurer. Et Dieu devait habiter d'une telle façon dans ce sien tabernacle, qu'il en prît la forme humaine, en laquelle il devait converser dans le monde, habiter avec les hommes, être leur Dieu et eux son peuple (10), comme un héritage que son Père lui donnait et à sa Mère aussi. Le Père éternel nous donna pour héritage à son très-saint Fils, non-seulement parce qu'en lui et par lui il créa toutes choses, et lui en donna la possession dans l'éternelle génération ; mais aussi parce qu'en tant qu'homme il nous racheta en notre même nature, nous acquit pour son peuple et pour son héritage paternel, et nous fit ses propres frères (11). Par la même raison de la nature humaine, nous fûmes et nous sommes l'héritage et la légitime de sa très-sainte Mère ; parce qu'elle donna au Verbe éternel la forme du corps humain, de sorte qu'elle nous fit son acquisition. Et étant la Fille du Père éternel, la Mère du Verbe et l'Épouse du Saint-Esprit, elle était par conséquent la maîtresse de toutes les créatures, car son Fils unique devait hériter de toutes choses ; et ce que les lois humaines établissent pour de bonnes raisons naturelles, ne devait pas moins être établi par les lois divines.

(9) Apoc., XXI, 8. — (10) Gal., IV, 4. (11) Tit, II,14.

254. Cette voix sortit du trône céleste par l'organe d'un ange qui disait à peu près, avec une sainte émulation, à l'évangéliste : Considérez avec toutes vos attentions le tabernacle de Dieu avec les hommes, il doit demeurer avec eux, et eux doivent être son peuple ; il sera leur frère et il prendra leur même forme par le moyen de ce tabernacle, l'auguste Marie, que vous voyez descendre du ciel par sa conception et par sa formation. Mais nous pouvons répondre à ce courtisan céleste d'une manière agréable et pleine de joie, que le tabernacle de Dieu est fort bien avec nous, puisqu'il est à nous, et que par lui Dieu doit aussi être à nous en y recevant la vie et le sang qu'il doit offrir pour nous ; et que par cette vie il doit nous acquérir et nous faire son peuple, et demeurer avec nous comme dans son domicile (12), puisque nous le recevrons au très-saint Sacrement, et qu'il nous fera par cette heureuse réception son tabernacle. Que ces divins esprits se contentent d'être nos aînés et dans de moindres nécessités que les hommes. Nous sommes les faibles cadets, et d'une santé si fragile, que nous avons besoin des caresses et des faveurs de notre Père et de notre Frère. Qu'il vienne donc au tabernacle de sa Mère et de la nôtre ; qu'il prenne de son sein virginal la forme de la chair humaine ; que la Divinité y soit couverte comme dans un voile sacré, et qu'il demeure avec nous et en nous. Ayons-le si proche, qu'il soit notre Dieu, et que nous soyons son peuple et son habitation. Que les esprits angéliques soient ravis d'admiration et le bénissent de tant de merveilles ; et nous en devons jouir en les imitant dans leur reconnaissance, dans leurs louanges et dans leur amour. Le texte poursuit :

255. Et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux, et il n'y aura plus de mort, de gémissements, de cris ni de douleurs, etc. (13). Les larmes que le péché tirait des yeux des mortels, furent essuyées par le fruit de la rédemption humaine, dont nous eûmes des gages assurés en la conception de la très-pure Marie ; car il n’est point de mort, point de douleurs ni de pleurs pour ceux qui profiteront des miséricordes du Très-Haut, du sang et des mérites de son Fils, de ses sacrements, des trésors de sa sainte Église et de l'intercession de sa très-sainte Mère pour les obtenir ; parce que la mort du péché n'est plus, et tout son ancien venin et ses fatales suites sont arrivées à leur fin. Les véritables larmes ont suivi les enfants de perdition dans le profond de l'abîme, où elles ne tariront jamais. La douleur des travaux n'est pas une vraie douleur, ni les larmes qu'elle cause, mais plutôt apparentes, car elles peuvent se trouver avec la souveraine et véritable joie, et étant reçues avec tranquillité et résignation, elles sont d'un prix inestimable (14), le Fils de Dieu les ayant choisies pour soi, pour sa Mère et pour ses frères, comme un gage de son amour.

        256. Il n'y aura aussi ni cris ni voix turbulentes, parce que les justes, comme de douces et de tendres brebis qui vont être sacrifiées (15), doivent apprendre à se taire à l'exemple de leur divin Maître et de sa très-humble Mère. Car les amis de Dieu doivent renoncer au droit que la faible et délicate nature a de chercher quelque soulagement dans ses plaintes et dans ses gémissements, en voyant sa Majesté, qui est leur chef et leur modèle, humiliée jusqu'à la mort honteuse de la croix (16), pour réparer les dommages de nos impatiences et de nos inquiétudes. Avec quelles raisons pourrait-on accorder à notre nature, qu'à la vue d'un tel exemple, elle se troublât et se plaignit dans les travaux ? Comment peut-on lui permettre d'avoir des mouvements déréglés et contraires à la charité, lorsque Jésus-Christ vient établir la loi de l'amour fraternel ? L'évangéliste ajoute qu'il n'y aura plus de douleurs, parce que, s'il en devait rester quelqu'une parmi les hommes, ce serait la douleur de la mauvaise conscience ; mais l'incarnation du Verbe dans le sein de la très-sainte Vierge lui fut un si doux remède, que cette douleur est à présent une cause de consolation et de joie, ne méritant plus le nom de douleur, puisqu'elle contient la plus douce et la plus agréable de toutes les joies, et que par sa venue au monde les choses premières disparurent, qui étaient les douleurs et les rigueurs inefficaces de l'ancienne loi, parce que toutes choses furent radoucies et achevées par la surabondance de la loi évangélique qui nous comblait de grâce. C'est pourquoi l'évangéliste dit ensuite : Voici, je fais toutes choses nouvelles (17). Cette voix sortit de, Celui qui était assis sur le trône, parce que, lui-même se déclara l'auteur de tous les mystères de la nouvelle loi de l'Évangile. Et donnant le principe à cette nouveauté si admirable et si inouïe parmi les créatures, que le fut de faire incarner le Fils unique du Père éternel, que de lui donner une Mère vierge et très-pure, il était nécessaire que toutes choses étant nouvelles, il n'y eût rien de vieux en sa très-sainte Mère ; et ne pouvant pas nier que le péché originel ne fût quasi aussi ancien que la nature, nous devons inférer de là que, s'il se fût trouvé en la Mère du Verbe incarné, il n'aurait pas fait toutes choses nouvelles.

(12) Joan., VI, 57. — (13) Apoc., XXI, 4. — (14) Rom., V, 3. — (15). Isa., LIII, 7. — (16) Phil., II, 8. — (17) Apoc., XXI, 5.

257. Et il me dit : Écrivez, car ces paroles sont très-fidèles et véritables ; puis il ajouta : Tout est fait, etc. (18). Selon notre manière de parler, Dieu est fort outré qu'on oublie les marques du grand amour qu'il nous a témoigné dans son incarnation et dans la rédemption du genre humain ; et afin de laisser une perpétuelle mémoire de tant de faveurs, et pour suppléer à notre ingratitude, il commande qu'on les écrive. Ainsi les mortels les devraient écrire et graver dans leurs cœurs, et craindre l'offense qu'ils commettent contre Dieu par un oubli si brutal et si exécrable. Et quoiqu'à la vérité les catholiques conservent la foi et la créance de ces mystères, ils semblent néanmoins, par le mépris qu'ils témoignent à les reconnaître, et par celui qu'ils supposent en les oubliant, les nier tacitement, vivant comme s'ils ne les croyaient pas. Et afin qu'ils aient un accusateur de leur très-noire ingratitude, le Seigneur dit que ces paroles sont très-fidèles et véritables. Et puisqu'il n'y a rien de si constant, qu'on considère avec indignation l'infâme brutalité que les mortels pratiquent en dissimulant et en méconnaissant ces vérités, qui, étant en effet très-fidèles, seraient aussi très-efficaces pour émouvoir le cœur humain et pour vaincre sa dureté, si on s'en remplissait la mémoire, et si on les ruminait et pesait comme fidèles, certaines et infaillibles, considérant que Dieu les opéra toutes pour chacun de nous.

(18) Apoc., XXI, 5.

        258. Mais comme les dons de Dieu ne sont pas sujets au repentir (19), car il ne révoque point le bien qu'il fait, quoiqu'il y soit provoqué par les offenses des hommes, il dit que tout est déjà fait (20). Comme s'il nous disait que, bien que nous l'ayons irrité par notre ingratitude, il ne veut pas suspendre les effets de son amour ; ou disons plutôt qu'ayant envoyé la très-sainte Vierge au monde sans péché originel, il donne pour certaines toutes les choses qui regardent le mystère de l'incarnation ; puisque, Marie se trouvant très-pure en la terre, il semblait que le Verbe éternel fût comme forcé de descendre du ciel pour prendre chair humaine dans son sein, et que cette vaste demeure ne lui suffisait pas. Il nous en donne de plus fortes preuves lorsqu'il dit : Je suis l'alpha et l’oméga, la première et la dernière lettre, qui, comme le principe et la fin, renferment la perfection de toutes les œuvres écrites ; parce que , si je leur donne un commencement, ce n'est que pour les conduire jusqu'à la perfection de leur dernière fin : comme je le ferai par le moyen de cet ouvrage admirable, Jésus et Marie ; car j'ai commencé par cet ouvrage, et par lui j'achèverai toutes les œuvres de la grâce, et j'attirerai à moi toutes les créatures en l'homme, comme à leur dernière fin et à leur unique centre, où elles doivent trouver leur véritable repos.

(19) Rom., XI, 29. — (20) Apoc., XXI, 6.

        259. Je donnerai gratuitement à boire de la fontaine de vie à celui qui aura soif. Celui qui aura vaincu possèdera ces choses, etc. (21). Laquelle des créatures a prévenu toutes les autres pour donner des conseils à Dieu, ou pour lui faire quelque don qui l'obligeât au retour (22) ? L'Apôtre nous fait cette proposition afin que nous soyons persuadés que tout ce que Dieu fait et a fait pour les hommes a été fait gratuitement et sans qu'il y fût obligé. La source des fontaines ne doit son cours à qui que ce soit de ceux qui y vont boire ; ses eaux se donnent gratuitement à tous ceux qui les abordent. Que si tous ne participent pas à ses liquides trésors, ce n'est pas la faute de la source, mais de ceux qui sont assez négligents pour n'y pas aller étancher leur soif, puisqu'elle les convie avec tant de profusion et de complaisance (23). Et pour épargner encore nos peines, elle-même sort et va chercher les nécessiteux par des courses continuelles, s'offrant à tous d'une manière très-agréable. O tiédeur insupportable des mortels ! O ingratitude abominable! Si le véritable Seigneur ne nous doit rien et s'il nous a tout donné par grâce, et qu'entre toutes la plus grande fut de s'être fait homme et de mourir pour nous, parce qu'en cette faveur il se donna entièrement à nous, l'impétuosité de la Divinité ne cessant point jusqu'à ce qu'elle eût trouvé notre nature pour s'unir à elle et par elle à nous (24) : comment est-il possible, qu'étant si avides d'honneur, de gloire et de plaisirs, nous ne nous adressions pas à cette fontaine pour y puiser toutes ces choses qu'elle nous offre si libéralement (25) ? Mais j'en découvre la cause : c'est que nos avidités ne sont pas pour la véritable gloire, ni pour le véritable honneur, ni pour les véritables plaisirs ; que nous ne soupirons qu'après les félicités trompeuses et apparentes, et que nous méprisons et négligeons les fontaines de la grâce et de toute consolation que notre Seigneur Jésus-Christ nous a ouvertes par ses mérites et par sa mort. À celui qui aura soif de la divinité et de la grâce, le Seigneur dit qu'il lui donnera gratuitement de la fontaine de vie. Hélas ! Quel spectacle digne de nos larmes et de notre compassion est celui de voir que la fontaine de vie s'étant découverte et même offerte, il y en ait si peu qui en soient altérés, et qu'il s'en trouve tant qui courent après les eaux de la mort (26) ! Mais courage, car celui qui vaincra en lui-même le diable, le monde et sa propre chair, possédera ces choses. Et il dit qu'il les aura, parce que, les recevant par grâce, il pourrait craindre d'en être privé, ou qu'on ne les lui révoquât dans quelque temps. C'est pourquoi, pour l'en assurer, on lui dit qu'on lui en donnera la possession sans restriction.

(21) Apoc., XXI, 6 et 7. — (22) Rom., V, 34 et 35. — (23) Joan., VII, 37. — (24) Ps. XLV, 5. — (25) Isa., LV, 1. — (26) Jerem., II, 13.

260. Et il y est encore plus affermi par une nouvelle et plus grande assurance, le Seigneur voulant bien ajouter ces paroles : Je serai son Dieu, et il sera mon fils (27)  ; que s'il est notre Dieu et si nous sommes ses enfants, il s'ensuit de là que nous devons être héritiers de ses biens ; étant héritiers (quoique tout l'héritage soit gratuit), nous le possédons pourtant avec sûreté, comme les enfants possèdent les biens de leur père (28). Et étant Père et Dieu tout ensemble, infini en ses attributs et en ses perfections, qui pourra exprimer ce qu'il nous offre en nous faisant ses enfants ? car cette qualité renferme l'amour paternel, la conservation, la vocation, la vivification, la justification, les moyens pour y arriver et pour la fin du tout, la glorification et l'état bienheureux que les yeux n'ont point vu, ni les oreilles n'ont point entendu, ni le cœur de l'homme n'a pu concevoir (29). Et le tout est pour ceux qui vaincront et qui seront des enfants courageux et véritables.

        261. Mais pour les lâches, les incrédules, les abominables, les homicides, les fornicateurs, les sorciers, les idolâtres et tous les menteurs, etc. (30). Tous ces innombrables enfants de perdition ont écrit leurs noms de leurs propres mains dans ce registre formidable ; car le nombre des insensés qui ont préféré la mort à la vie, est infini (31). Ce n'est pas que les voies qui conduisent à cette vie soient cachées à ceux qui ont des yeux pour s'en servir ; mais parce que ceux-là les ferment à la lumière, et se sont laissés et se laissent tromper et aveugler par les embûches de Satan, .qui offre aux différentes inclinations et aux appétits dépravés des hommes, le mortel venin déguisé sous les diverses douceurs apparentes des vices qui flattent leurs passions (32). Aux lâches, qui sont continuellement agités et irrésolus, parce qu'ils n'ont pas goûté la douce manne de la vertu, et ne sont pas entrés dans le chemin de la vie éternelle ; à ceux-là, il la représente insipide et terrible ; et cependant le joug du Seigneur est doux et son fardeau fort léger (33). Ainsi trompés par cette terreur panique, ils sont plutôt vaincus par la paresse que par le travail. Pour ce qui est des incrédules, ou ils n'admettent point les vérités révélées, et ne leur donnent aucune créance, comme les hérétiques, les païens et les infidèles ; ou, s'ils les croient, comme les catholiques, il semble qu'ils ne les entendent que de fort loin, et qu'ils les croient plutôt pour les autres que pour eux-mêmes. Ainsi leur foi étant morte, ils opèrent comme des incrédules (34).

(27) Apoc., XXI, 7. — (28) Rom., VIII, 17. — (29) I Cor., II, 9. — (30) Apoc., XXI, 8. — (31) Eccles., I, 15. — (32) Sap., IV, 12. — (33) Matth., XI, 30. — (34) Jacob., II, 25.

262. Les abominables, qui s'abandonnent à toutes sortes de vices avec impudence, se glorifiant de leurs méchancetés, Dieu les a en horreur, il les méprise et les retarde comme des exécrables et des rebelles qui sont presque dans l'impuissance de faire le bien ; et s'éloignant du chemin de la vie éternelle, comme s'ils n'étaient pas créés pour elle, ils se séparent de Dieu, renoncent à ses faveurs et à ses bénédictions, et sont maudits du Seigneur et des saints. Quant aux homicides, qui usurpent sans crainte ni respect de la justice divine le droit que le souverain Seigneur a de gouverner cet univers et d'y châtier et venger les injures, ils seront mesurés et jugés avec la même mesure qu'ils ont voulu mesurer et juger les autres (35). Les fornicateurs, qui, pour un plaisir sale et passager dont la fin est toujours accompagnée de regret et d'horreur, sans pourtant que l'appétit désordonné en soit rassasié, renoncent à l'amitié de Dieu et méprisent les voluptés éternelles, qui plus elles rassasient, plus elles sont désirées, et qui, en remplissant tous nos souhaits, ne finiront jamais. Les sorciers, qui croient et se confient aux fausses promesses du dragon, caché sous les apparences d'ami, sont trompés et pervertis pour tromper et pervertir les autres. Les idolâtres, qui ne trouvèrent pas cette divinité qu'ils cherchaient et qui est si proche de tous (36), l'attribuant à qui ne la pouvait pas avoir, parce qu'ils en voulaient être eux-mêmes les distributeurs et l'appliquer à leurs propres ouvrages, qui n'étaient que des ombres inanimées de la vérité, incapables de contenir la grandeur de l'être du véritable Dieu. Les menteurs, qui s'opposent à la suprême vérité, qui est Dieu, et qui, pour s'en éloigner davantage, se privent de sa rectitude et de sa vertu, ayant plus de confiance au mensonge trompeur qu'à l'auteur de la vérité et de tout bien (37).

(35) Luc., VI, 38. — (36) Act., XVII, 27. — (37) Jerem., II, 13.

263. L'évangéliste dit, parlant de tous ces malheureux, avoir entendu que leur partage serait dans l'étang brûlant de feu et de soufre, qui est la seconde mort (38). Personne ne se peut plaindre de l'équité et de la justice divine ; puisqu'ayant justifié sa cause par la multitude de ses bienfaits, et par tant d'effets de son infinie miséricorde ; descendant du ciel pour vivre et pour mourir parmi les hommes, et les racheter par sa propre vie et par son propre sang ; nous laissant dans sa sainte Église tant de fontaines de grâces pour nous les distribuer, sans que nous les eussions méritées, et surtout la Mère de la même grâce et la fontaine de la vie, la très-pure Marie, par le moyen de laquelle nous la pussions obtenir : les mortels n'ont pas voulu profiter de tous ces trésors, et qu'ils ont renoncé à la vie pour courir après l'héritage de la mort par un plaisir d'un moment ; il ne faut donc pas être surpris s'ils recueillent ce qu'ils ont semé, et si leur partage est le feu éternel dans cet abîme formidable de soufre, où il n'est point de rédemption ni aucune espérance de vie, pour avoir encouru la peine de la seconde mort. Et, quoique cette mort soit infinie par son éternité, néanmoins la première mort du péché, dont les réprouvés ont fait le choix, est bien plus terrible, parce qu'elle fut une mort à la grâce que le péché leur causa, lui qui s'oppose à la bonté et à la sainteté infinies de Dieu, qu'ils offensaient lorsqu'ils étaient dans les plus fortes obligations de l'adorer et de le servir. Et la mort de la peine est une juste punition de celui qui mérite d'être condamné à ces flammes dévorantes, que l'attribut de sa justice très-équitable lui applique ; et par les effets de cette même justice, il est exalté et glorifié, comme par le péché il avait été méprisé et offensé. Que ce miséricordieux et juste Seigneur soit craint et adoré par tous les siècles. Amen.

(38) Apoc., XXI, 8.

ID., Ibid.

 

Chapitre XVIII

 

Il poursuit le mystère de la conception de la très-pure Marie par la seconde partie

du chapitre vingt et unième de l'Apocalypse.

 

 264. La lettre du chapitre vingt et unième de l'Apocalypse, que je poursuis, est celle-ci : «  Aussitôt il vint  un des sept anges qui avaient les fioles pleines des  sept dernières plaies, et, parlant à moi, il me dit : « Venez, et je vous montrerai l'épouse qui est mariée  avec l'Agneau. Et il me transporta en esprit sur une  grande et haute montagne, et il me fit voir la ville  sainte de Jérusalem, qui descendait du ciel et venait  de Dieu ; elle était vêtue de la clarté de Dieu, et sa  lumière était semblable à une pierre précieuse,  comme une pierre de jaspe transparente comme le cristal. Elle avait une grande et haute muraille  ayant douze portes, où étaient douze anges et des inscriptions qui contenaient les noms des douze tribus des enfants d'Israël. Il y avait vers l'orient trois  portes ; vers l'aquilon, trois portes ; vers le midi,  trois portes ; et vers l'occident, trois portes. La  muraille de la ville avait douze fondements, où  étaient écrits les douze noms des douze apôtres de  l'Agneau. Et celui qui parlait à moi avait pour règle  une canne d'or, dont il devait mesurer la ville, et  ses portes et sa muraille. Et la ville était d'une  figure carrée, aussi longue que large. Et il mesura  la ville avec la canne d'or par douze mille stades,  et la longueur, la largeur et la hauteur en étaient  égales. Il mesura aussi les murailles, qui étaient de cent quarante-quatre coudées, avec la mesure de  l'homme, qui est celle de l'ange. Et ses murailles  étaient bâties de pierre de jaspe : mais la ville était  d'or très-pur, semblable à du verre fort clair (1). »

265. Ces anges, dont (évangéliste parle en cet endroit, sont sept, de ceux qui assistent particulièrement devant le trône de Dieu, et auxquels sa Majesté a donné la charge et le pouvoir de châtier certains péchés des hommes (2). Cette vengeance de la colère du Tout-Puissant arrivera dans les derniers siècles du monde, et la punition sera si extraordinaire, qu'il ne s'en sera jamais vu de semblable. Ces mystères sont si fort cachés, que je ne les puis pas tous pénétrer ; et parce que tous ne regardent pas cette histoire, et qu'il n'est, pas même convenable que je m'y arrête, je passe à ce qui est de mon sujet. Cet ange qui parla à saint Jean est celui par lequel Dieu vengera singulièrement, d'une manière formidable, les injures qu'on aura faites à sa très-sainte Mère, pour avoir irrité, en la méprisant par une folle témérité, l'indignation de sa toute puissance. Car la très-sainte Trinité s'étant engagée d'honorer et d'élever cette Reine du ciel sur toutes les créatures humaines et angéliques, et de la donner au monde comme un miroir de la Divinité et pour la médiatrice incomparable des mortels, Dieu même prendra un soin particulier de venger les hérésies, les cœurs, les blasphèmes et toutes les injures qu'on aura commises contre elle, comme aussi de ne l'avoir pas glorifié, reconnu et adoré en ce sien tabernacle, et de n'avoir pas profité d'une si grande faveur. Toutes ces punitions sont prophétisées dans la sainte Église. Et quoique l'énigme de l'Apocalypse couvre par son obscurité cette rigueur, malheur, néanmoins, à ceux qui se l'attireront ! Hélas ! Que je l'appréhende, moi qui ai offensé un Dieu si fort et si puissant à punir! Je suis abîmée dans la connaissance de tant de calamités dont il nous menace.

(1) Apoc., XXI, 9-18. — (2) Id., XV, 1.

        266. L'Ange parla à l'évangéliste, et il lui dit Venez, et je vous montrerai l'Épouse qui est mariée d l'Agneau, etc. (3). Il déclare ici que la sainte cité de Jérusalem, qu'il lui montra, est cette femme qui est l'Épouse de l'Agneau, prétendant de parler sous cette métaphore (comme j'ai déjà dit) de la très-sainte Vierge, que saint Jean regardait Mère et Épouse de l'Agneau, qui est Jésus-Christ ; parce que notre Reine eut ces deux offices et les exerça divinement. Elle fut digne Épouse de la Divinité, et singulière par la grande foi (4) et par l'amour particulier avec lequel ces épousailles se firent et s'achevèrent : elle fut Mère du même Seigneur incarné, en lui donnant sa propre substance, la chair mortelle, la nourriture et l'entretien dans les nécessités de la forme humaine qu'elle lui avait donnée. L'évangéliste fut transporté en esprit sur une haute montagne de sainteté et de lumière, pour y être mieux disposé à y apercevoir et à pénétrer des mystères si relevés : car il ne les pouvait pas comprendre sans être élevé au-dessus de la faiblesse humaine, comme pour cette raison nous, qui sommes des créatures imparfaites, terrestres et lâches, n'y pouvons rien découvrir. Et dans ce transport, il dit : Il me fit voir la ville sainte de Jérusalem qui descendait du ciel (5), comme n'étant pas construite ni formée sur la terre, où elle n'était que comme passagère et étrangère, mais dans le ciel, où elle ne pouvait être formée par les seuls matériaux d'une terre commune ; et quoiqu'elle en reçût la nature, ce fut néanmoins pour l'élever au ciel, où cette cité mystique se devait construire sur le modèle céleste, angélique et divin, semblable à la Divinité.

(3) Apoc., XXI, 9. — (4) Cant., VI, 8. — (5) Apoc., XXI, 10.

267. C'est pourquoi il ajoute qu'elle était vêtue de la clarté de Dieu (6)  ; parce que l’âme de la très-sainte Vierge eut une participation de la Divinité, de ses attributs et de ses perfections ; que s'il nous était possible de la voir comme elle est, elle nous paraîtrait rayonnante de la clarté éternelle de Dieu. Il nous est dit de grandes et glorieuses choses dans l'Église catholique de cette Cité de Dieu (7), et de la clarté qu'elle reçut du Seigneur ; mais tout ce qu'on en dit est fort peu de chose, et tous les termes humains ne suffisent pas pour en exprimer la vérité. L'entendement créé étant vaincu et accablé de ses grandeurs, dit que la très-pure Marie eut un je ne sais quoi de la Divinité ; déclarant en cela la vérité en substance, et son ignorance à exprimer ce qu'il avoue pour véritable. Si elle fut construite dans le ciel, le seul ouvrier et le souverain artisan qui la forma, connaîtra sa grandeur et l'alliance qu'il contracta avec la très-sacrée Marie, en comparant les perfections qu'il lui donna avec celles que sa divinité et sa grandeur infinie renferment.

288. Sa lumière était semblable à une pierre précieuse, comme une pierre de jaspe transparente comme le cristal, etc. (8). Il nous est plus facile de voir qu'elle est comparée au cristal et au jaspe tout ensemble, entre lesquels il y a si peu de proportion, que d'être persuadés qu'elle soit aussi semblable à Dieu ; mais par cette similitude nous comprendrons quelque chose de celle-ci. Le jaspe renferme plusieurs couleurs, plusieurs aspects et quelque diversité d'ombres dont il est composé ; et le cristal est fort clair, très-pur et uniforme, et tout cela uni ensemble ne peut que former une agréable et charmante variété. La très-pure Marie reçut en sa formation la variété des vertus et des perfections, dont il semble que Dieu ait formé son âme, composée et enrichie de ces divers ornements. Toutes ces grâces, toutes ces perfections, cette ressemblance qu'elle a avec un cristal très-pur, sans tache et sans vestige du péché, cette clarté et cette pureté qui l'embellissent (9), nous donnent des rayons et des traits de la Divinité, comme le cristal, qui, frappé du soleil, paraît le contenir en lui- même, et le représente en rayonnant comme lui. Mais ce jaspe cristallin a quelques ombres, parce qu'elle est fille d'Adam et une pure créature, et que toute cette splendeur qu'elle a du soleil de la Divinité est participée ; et quoiqu'elle ressemble au soleil divin, ce n'est pas par nature, mais par participation et par une communication de sa grâce ; elle est créature formée par la puissante main de Dieu, mais pour devenir sa propre Mère.

(6) Apoc., XXI, 11. — (7) Ps. LXXXVI, 9. — (8) Apoc., XII, 11. — (9) Ps. XLIV, 10.

269. La ville avait une grande et haute muraille ayant douze portes (10). Les mystères renfermés dans cette muraille et aux portes de cette Cité mystique, la très-pure Marie, sont si cachés et si grands, que je ne pourrai pas exprimer aisément ce qui m'en a été découvert, moi qui ne suis qu'une femme ignorante et grossière. Je le dirai pourtant le mieux qu'il me sera possible, devant présupposer que dans le premier instant de la conception de la très-sainte Vierge, lorsque la Divinité lui fut manifestée par cette vision, et en cette manière que j'ai dite ci-dessus, alors la très-sainte Trinité, à notre façon de concevoir, comme si elle eût voulu renouveler ses premiers décrets de la créer et de l'exalter, fit comme un contrat en faveur de cette Reine, sans pourtant le lui faire connaître alors ; et ce fut comme si les trois personnes divines eussent conféré ensemble en cette matière.

(10) Apoc., XXI, 12.

270. « La dignité que nous donnons à cette pure créature de notre Épouse et de Mère du Verbe, qui doit naître d'elle, mérite que nous l'établissions Reine et Maîtresse de tout l'univers. Et outre les dons et les richesses de notre divinité, que nous lui donnons pour dot, il est convenable de lui accorder le pouvoir de manier les trésors de nos infinies miséricordes, afin qu'elle puisse distribuer et communiquer selon sa volonté les grâces et les faveurs nécessaires aux mortels, et singulièrement à ceux qui, comme ses enfants affectionnés, l’invoqueront, et qu'elle puisse enrichir les pauvres, secourir les a pécheurs, accroître les justes et être le refuge universel de tous. Et afin que toutes les créatures la reconnaissent pour leur Reine, pour leur Supérieure et pour la dépositaire de nos biens infinis, avec puissance de les pouvoir dispenser, nous lui consignons les clefs de notre cœur et de notre volonté, et elle sera en toutes choses l'exécutrice de notre bon plaisir envers les créatures. Nous lui donnerons de plus le domaine et la puissance sur le dragon notre ennemi, et sur tous les démons ses alliés, afin qu'ils craignent sa présence et son nom, et que par lui leurs tromperies s'évanouissent ; et que tous les mortels qui se retireront sous la protection de cette ville de refuge, se trouvent en assurance, sans crainte des démons ni de leurs embûches. »

271. Le Seigneur ordonna à l'âme de la très-pure Marie, sans lui manifester tout ce qui était contenu dans ce décret on cette promesse, de prier avec affection pour toutes les âmes, et de leur procurer par ses sollicitations le salut éternel, et singulièrement pour ceux qui se recommanderaient à elle dans le cours de leur vie. Et la très-sainte Trinité lui promit que rien ne lui serait refusé en ce tribunal très-équitable, et qu'elle commanderait au démon et l'éloignerait de toutes les âmes avec force et empire, puisque le bras du Tout-Puissant la seconderait en tout. Mais on ne lui découvrit pas le sujet pour lequel elle recevait cette faveur et toutes les autres qui s'y trouvaient renfermées, qui était de la faire Mère du Verbe. Saint Jean, en disant que la sainte cité avait une grande et haute muraille, y comprit cette faveur que Dieu fit à sa Mère en la constituant le sacré refuge et la protectrice de tous les hommes, afin qu'ils trouvassent en elle toutes sortes de secours, comme en une forte ville et un invincible rempart contre leurs ennemis, et que tous les enfants d'Adam recourussent à elle comme à la puissante Reine et Maîtresse de tout l'univers, et comme à la dispensatrice des trésors du ciel et de la grâce. Il dit aussi que cette muraille était fort haute, parce que le pouvoir qu'a la très-sainte Vierge de vaincre le démon et d'élever les âmes à la grâce est si haut, qu'il est immédiat à Dieu : cette sainte cité étant si bien pourvue et d'une défense si assurée, autant pour elle-même que pour ceux qui s'y vont réfugier, qu'il n'est que Dieu seul qui puisse franchir ses murailles inaccessibles à toutes les forces créées.

272. Il y avait douze portes à cette muraille (11) de la sainte cité, parce que son entrée est libre et générale à toutes les nations, sans en exclure aucune ; mais au contraire elles y sont toutes conviées, afin qu'aucun (s'il ne le veut) ne soit privé de la grâce des dons et de la gloire du Très-Haut par le moyen de la Reine et de la Mère de miséricorde. Et aux douze portes il y avait douze anges. Ces princes célestes sont les douze dont j'ai déjà fait mention, et qui furent choisis d'entre les mille pour la garde de la Mère du Verbe incarné. Le ministère de ces douze anges, outre qu'il était d'assister à notre Reine, fut aussi pour lui servir particulièrement à inspirer et à défendre les âmes qui invoquent avec dévotion la protection de cette puissante Reine, et se distinguent en son service, en son honneur et en son amour. C'est pourquoi l'évangéliste dit qu'il les vit aux portes de cette cité, parce qu’ils sont ministres et comme agents qui aident, excitent et conduisent les mortels, afin qu'ils entrent à la félicité éternelle par les portes de la charité de la très-sainte Vierge. Et elle les envoie bien des fois avec des inspirations et des faveurs singulières, pour retirer des dangers et des travaux d'esprit et de corps ceux qui l’invoquent, délivrant par leur moyen ses affectionnés enfants de plusieurs peines et de beaucoup de périls.

(11) Apoc., XXI, 12.

273. L'évangéliste dit, qu’ils avaient des inscriptions qui contenaient les noms des douze tribus des enfants d'Israël (12), parce que les anges bienheureux participent aux noms du ministère et de l’office pour lesquels ils sont envoyés su monde. Et comme ces douze princes assistaient singulièrement la Reine du ciel, afin que selon les ordres qu'ils en recevraient ils aidassent les hommes à opérer leur salut, et tous les élus compris clans les douze tribus d'Israël, qui forment le peuple choisi de Dieu ; c'est pourquoi il est dit que ces anges avaient les douze noms des tribus, comme étant chacun destiné pour sa tribu, recevant sous leur protection et sous leur conduite tous ceux qui devaient entrer par ces portes de l'intercession de la très-pure Marie dans la Jérusalem céleste de toutes les générations.

(12) Apoc., XXI, 12.

274. Étant dans l'admiration de cette grandeur et de cette puissance de Marie, et de ce qu'elle était la médiatrice et la porte de tous les prédestinés, il me fut découvert que cette prérogative répondait à la dignité de Mère de Jésus-Christ, et à l'office qu'elle avait exercé comme Mère envers son très-saint Fils et envers les hommes ; car elle lui donna un corps humain de son très-pur sang et cette substance en laquelle il devait souffrir pour racheter les hommes. Ainsi, en quelque façon, elle souffrit et mourut en Jésus-Christ par cette union de la chair et du sang ; outre qu'elle l'accompagna en sa passion et en sa mort, qu'elle souffrit par sa volonté en la manière qu'elle le pouvait avec une sublime humilité et une force divine. Et comme elle coopéra à la passion de son Fils et lui donna le corps qu'il sacrifiait pour tout le genre humain, de même le Seigneur voulut lui communiquer la dignité de rédemptrice, et lui donner les mérites et le fruit de la rédemption, afin qu'elle les distribuât et que ceux qui étaient rachetés les reçussent de ses mains. O admirable trésorière de Dieu, combien les richesses de la droite du Tout-Puissant sont assurées entre vos divines et libérales mains ! Cette sainte cité avait trois portes vers l'orient, trois portes vers le midi, et trois portes vers l'occident, etc. (13). Trois portes qui répondent à chaque partie du monde ; et le nombre de trois nous facilite la possession de tout ce que le ciel et la terre renferment, et de Celui-là même qui a donné l'être à toutes les créatures, et ce sont les trois divines personnes, Père, Fils, et Saint-Esprit, chacune des trois voulant et prétendant que la très-sainte Marie ait trois portes par où elle puisse libéralement offrir et distribuer aux mortels les trésors de Dieu ; et quoique ce Dieu soit en trois personnes, chacune néanmoins lui donne un accès et une porte libre, afin que cette très-pure Reine entre au tribunal de l'Être immuable de la très-sainte Trinité, pour y intercéder, demander et puiser des dons et des grâces pour enrichir tous ceux qui auront recours avec dévotion à sa protection ; afin qu'en nul endroit de l'univers aucun ne puisse former des plaintes et des excuses ; puisqu'en chacune de ses parties il n'y a pas seulement une porte, mais trois, qui convient toutes ses nations. Car il est si aisé d'entrer dans une ville par une porte publique et ouverte à tous, que si quelqu'un n'y entre ce ne sera pas par le défaut des portes, mais par la faute de ceux qui par leur négligence n'auront pas voulu s'y réfugier. Que nous répondront ici les infidèles, les hérétiques et les païens ? Quelle excuse auront les mauvais chrétiens et les pécheurs obstinés ? Si les trésors du ciel sont à la disposition de notre Mère, si elle nous y appelle par ses anges et nous sollicite d'en profiter, et si elle n'est pas seulement la porte, mais plusieurs portes du ciel ; comment se peut-il faire que le nombre de ceux qui restent dehors soit si grand, et celui de ceux qui y entrent soit si petit ?

(13) Apoc., XXI, 13.

275. La muraille de cette ville avait douze fondements, où étaient écrits les douze noms des douze apôtres de l'Agneau (13). Les fondements solides et inébranlables sur lesquels Dieu construisit cette sainte Cité Marie sa très-pure Mère, furent toutes les vertus qui y répondaient par une conduite particulière du Saint-Esprit. Il y en eut douze avec les noms des douze apôtres, parce qu'elle fut fondée sur leur plus grande sainteté comme étant les plus grands des saints, selon David, qui nous dit que les fondements de la cité de Dieu furent jetés sur les saintes montagnes (14) ; parce que la sainteté et la sagesse de Marie servirent aussi de fondement et d'appui aux apôtres, après la mort de Jésus-Christ et après son ascension. Car, outre qu'elle fut toujours leur maîtresse et leur modèle, elle fut aussi alors le plus grand appui de la primitive Église. Et parce qu'elle y fut destinée parce ministère dès son immaculée conception avec toutes les vertus et les grâces nécessaires, c'est pour ce sujet que l'évangéliste dit quelle avait douze fondements :

        276. Celui qui me parlait avait pour règle une canne d'or, et il mesura la ville avec cette canne par douze mille, stades, etc. (15). Saint Jean renferme dans ces mesures ; de grands mystères de la dignité, des grâces, des dons et des mérites de la Mère de Dieu. Et quoiqu'elle fût mesurée en la dignité et en toutes les faveurs qu'elle reçut du Très-Haut avec une fort grande mesure, néanmoins la mesure s'accommoda malgré un retour possible avec tant d'égalité, qu'elle fut trouvée aussi longue que large (16), étant proportionnée et uniforme en toutes ses parties, sans aucune irrégularité. Je ne m'arrête pas ici sur ce sujet, parce que j'en dois parler dans toute la suite de cette histoire. Je me contente seulement de dire que cette règle, avec laquelle on mesura la dignité, les mérites et la grâce de la très-pure Marie, fut l'humanité sacrée de son Fils très-béni, unie au Verbe divin.

(13) Apoc., XXI, 14. — (14) Ps. LXXXVI, 2. — (15) Apoc., XXI, 15. — (16) Apoc., XXI, 16.

        277. La règle est appelée par l'évangéliste canne, à cause de la fragilité de notre nature, composée d'une chair faible et débile ; il la nomme d'or à cause de la divinité de la personne du Verbe. Avec cette dignité de Jésus-Christ, Dieu et homme véritable, avec les dons de la nature humaine, unie à la personne divine, et avec les mérites qu'il opéra, sa très-sainte Mère fut mesurée par le même Seigneur. Il la mesura avec lui-même ; et l'ayant mesurée, elle parut être égale et proportionnée en la hauteur de sa dignité de Mère, en la longueur de ses dons et de ses faveurs, et en la largeur de ses mérites ; elle fut égale en tout, sans diminution et sans disproportion. Et quoiqu'elle ne pût, absolument parlant, s’égaler à son très-saint Fils d'une égalité que les docteurs appellent mathématique, parce que notre Seigneur Jésus-Christ était homme et vrai Dieu, et elle une pure créature, et par cet endroit la règle excédait infiniment ce qu'elle mesurait en elle ; néanmoins, la très-pure Marie eut une espèce d'égalité de proportion avec son très-saint Fils ; car comme il ne lui manqua rien de ce qu'il devait avoir et lui convenait comme véritable Fils de Dieu, ainsi il se trouva en elle tout ce qui lui était dû et tout ce qu'elle devait à Dieu comme sa véritable Mère. De sorte que la très-sainte Vierge comme mère, et Jésus-Christ comme fils, eurent une égale proportion de dignité, de grâce, de dons et de mérites, puisqu'il n'y avait aucune grâce créée en Jésus-Christ qui ne fût aussi avec proportion en sa très-pure Mère.

        278. Il mesura la ville avec cette canne par douze mille stades (17). Cette mesure de stades et le nombre de douze mille dont notre divine reine fut mesurée en sa conception, renferment des mystères très-relevés. L'évangéliste appelle stade la mesure parfaite avec laquelle la hauteur de la sainteté des prédestinés est mesurée, selon les dons de grâce et de gloire que Dieu a résolu et ordonné en son entendement et en son décret éternel de leur communiquer par le moyen de son Fils incarné, les mesurant et les déterminant par son infinie équité et par sa miséricorde paternelle. Le Seigneur mesure avec ces stades tous les élus, et la hauteur de leurs vertus et de leurs mérites. Malheur à celui qui ne se trouvera pas juste à cette mesure quand le Seigneur le mesurera ! Le nombre de douze mille contient tout le reste des prédestinés et des élus compris dans les douze chefs de ces milliers, qui sont les douze apôtres, princes de l'Église catholique, ainsi qu'ils le sont au chapitre septième de l'Apocalypse dans les douze tribus d'Israël, parce que tous les élus se devaient soumettre à la doctrine que les apôtres de l'Agneau enseignèrent comme je l'ai dit ci-dessus sur le même chapitre.

(17) Apoc., XXI, 16.

279. L'on peut arriver à la connaissance de la grandeur de cette cité de Dieu, Marie sa très-sainte Mère, par tout ce que je viens de dire ; car si nous donnons à chacun de ces stades pour le moins cent vingt-cinq pas géométriques, une ville qui aurait douze mille stades de circuit paraîtrait immense. Or, notre auguste Reine fut mesurée avec la règle et les stades dont Dieu se sert pour mesurer tous les prédestinés ; mais la hauteur, la longueur et la largeur de tous ensemble ne la surpassèrent en rien, parce que celle qui était Mère de Dieu, Reine et Maîtresse de tout l'univers, les égala tous, pouvant elle seule contenir plus de grandeur que toutes les autres créatures.

280. Il mesura aussi les murailles, qui étaient de cent quarante-quatre coudées, avec la mesure de l'homme, qui est celle de l'ange (18). Cette mesure des murailles de la cité de Dieu n'était pas pour mesurer la longueur, mais la hauteur qu'elles avaient, parce que si les stades du carré de la ville étaient douze mille en largeur et en longueur, le carré étant égal par tous les endroits, il fallait nécessairement que les murailles eussent plus de circonférence, et que cette circonférence fût plus grande, si on les mesurait par la superficie extérieure pour enfermer dans leur circuit toute la ville ; ainsi la mesure de cent quarante-quatre coudées (de quelque manière qu'elles eussent été) n'était pas proportionnée pour la longueur des murailles d'une si grande ville, mais bien pour la hauteur de ce rempart assuré pour ceux qui s'y trouvaient. Cette hauteur nous signifie la grande sûreté avec laquelle la très-pure Marie devait garder tous les dons et toutes les grâces de sainteté et de dignité qu'elle avait reçues du Très-Haut. C'est pourquoi il est dit que la hauteur était de cent quarante-quatre coudées, qui est un nombre inégal ; y comprenant trois différentes murailles, grande, médiocre et petite, qui répondaient aux œuvres de la Reine du ciel, dont il y en eut de très-grandes, de médiocres et de petites. Ce n'est pas qu’il se trouvât rien de petit en elle, mais à cause que les matières auxquelles elle s'occupait étaient différentes, et par conséquent les œuvres l'étaient aussi. Les unes étaient miraculeuses et surnaturelles, les autres d'une vertu morale ; et celles-ci se partageaient en intérieures et en extérieures ; et elle les pratiquait toutes avec une si grande plénitude de perfection, qu'elle n'omettait point les petites d'obligation pour les plus grandes, ni les plus relevées pour les moindres ; mais elle les exerça toutes dans un si haut degré de sainteté et de complaisance du Seigneur, qu'elles furent toutes justes à la mesure de son très-saint Fils, tant aux dons naturels qu'aux surnaturels. Et cette mesure fut celle de l'Homme-Dieu, qui est l'ange du grand conseil, supérieur à tous les hommes et à tous les anges, que la Mère surpasse avec le Fils dans quelque proportion.

(18) Apoc., XXI, 17.

        281. L'évangéliste dit que ses murailles étaient bâties de pierre de jaspe (19). Les murailles sont les premiers objets que rencontre la vue de ceux qui abordent une ville : et la diversité des aspects, des couleurs et des ombres, qui se trouvent dans le jaspe, dont les murailles de cette cité de Dieu, la très-pure Marie, étaient composées, nous signifient l'humilité ineffable qui servait de voile pour cacher toutes les grâces et toutes les excellences de cette grande Reine : car, étant digne Mère de son Créateur, exempte de toute sorte de tache de péché et d'imperfection, elle parut néanmoins à la vue des hommes comme tributaire et sous les ombres de la loi commune des autres enfants d'Adam, se soumettant aux lois pénibles de la vie commune, comme je le dirai en son lieu. Mais cette muraille de jaspe, qui découvrait les mêmes ombres que les autres femmes ont, n'était en elle que selon les apparences, servant en effet à cette sainte cité d'un invincible rempart. L'intérieur de la ville était d'or très-pur semblable à du verre fort clair, parce qu'il ne se trouva jamais ni en la formation de la très-pure Marie, ni durant tout le cours de sa vie très-innocente, aucune tache (20) qui pût obscurcir sa pureté cristalline. Car, comme la moindre paille (fût-elle comme un atome) qui tomberait dans le verre quand on le forme, ternirait pour toujours sa clarté transparente, sans qu'on la pût jamais tirer qu'il n'y restât quelque vestige désagréable : de même si la très-pure Marie eût contracté en sa conception la tache et la souillure du péché originel, sa difformité n'en sortirait jamais, elle en serait noircie pour toujours, et ne pourrait pas être un verre très-net, ni un or si pur qu'on le dit, puisqu'il se trouverait en sa sainteté et en ses dons ce noir alliage du péché originel, qui amoindrirait sa valeur : mais cette sainte cité fut comparée à l'or et au verre, parce qu'elle fut très-pure et semblable à la Divinité.

(19) Apoc., XXI, 18. — (20) cant., IV, 7.

ID., Ibid.

 

Chapitre XIX

 

Qui contient la dernière partie du chapitre vingt et unième de l'Apocalypse

sur la conception de la très-sainte Vierge.

 

        282. Le texte de la troisième et dernière partie du chapitre vingt-unième de l'Apocalypse, que je vais expliquer, est celui-ci : « Les fondements des murailles de la ville étaient embellis de toutes sortes de pierres a précieuses. Le premier fondement était de jaspe, et le second de saphir, le troisième de calcédoine, le quatrième d'émeraude, le cinquième de sardonix, le sixième de sardoine, le septième de chrysolithe, le  huitième de béril, le neuvième de topaze, le dixième  de chrysoprase, le onzième d'hyacinthe, le douzième d'améthyste. Et les douze portes étaient de douze perles, chaque porte d'une seule perle ; et la  place de la ville était d'or pur, comme du verre fort transparent. Et je ne vis point de temple en elle ;  car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple  et l'Agneau. Cette ville n'a pas besoin du soleil ni de la lune pour l'éclairer, parce que la gloire de  Dieu l'éclaire, et que l'Agneau en est la lampe. Et les nations marcheront dans sa lumière ; et les rois de la terre apporteront leur honneur et leur gloire  en elle. Et ses portes ne seront point fermées de  jour ; car il n'y aura point là de nuit. Il n'y entrera rien de souillé, ni aucun de ceux qui commettent des choses exécrables et des faussetés, mais seulement ceux qui sont écrits dans le livre de vie de l'Agneau (1). » Voilà la lettre de cette dernière partie, que je dois expliquer.

(1) Apoc., XII, 19-21.

        283. Le très-haut Seigneur ayant élu cette sainte cité, l'auguste Marie, pour la plus propre et la plus agréable demeure qu'il pouvait avoir au dehors de lui-même, entre les pures créatures, il ne faut pas, s'étonner s'il tira des trésors de sa divinité et des mérites de son très-saint Fils les plus riches matériaux pour construire les fondements des murailles de sa ville, embellis de toutes sortes de pierres précieuses (2) : afin que la force et la sûreté , signifiées par les murailles, l'excellence de sa beauté, la hauteur de sa sainteté et des dons, qui sont les pierres précieuses, et sa très-pure conception, qui en est le fondement, fussent avec une égale correspondance proportionnées en elles-mêmes, et à la fin pour laquelle il la fondait, qui était de demeurer en elle par amour et par l'humanité sacrée de son Fils, qui la reçut dans son sein virginal. L'évangéliste nous dit tout ceci, selon qu'il le découvrit en notre très- sainte Reine, parce qu'il était convenable à la dignité, à la sainteté et à la sûreté qu'exigeait l'habitation que Dieu devait faire en elle, comme dans un invincible rempart, que les fondements de ses murailles, qui étaient les premiers principes de son immaculée conception, fussent construits de toutes sortes de vertus, en un degré si éminent et si précieux, qu'il ne se pût trouver d'autres pierres plus riches pour les fondements de cette muraille.

 

        284. Il est dit que le premier fondement ou la première pierre était de jaspe (3), dont la variété et la force marquent la constance et la fermeté que cette grande dame reçut au moment de sa très-sainte conception, afin qu'avec cette habitude elle fût disposée à pratiquer durant le cours de sa vie, toutes les vertus avec une magnanimité et une constance invincible ; et parce que ces vertus et ces habitudes, qui furent accordées et infuses à la très-pure Marie dans l'instant de sa conception, signifiées par ses pierres précieuses, eurent des privilèges singuliers que le Très-Haut avait accordés à chacune de ces douze pierres, je les déclarerai selon ma faible portée, afin que l'on pénètre le mystère que renferment les douze fondements de la cité de Dieu. Il lui fut donné en cette habitude de force une supériorité spéciale, et comme un empire sur l'ancien serpent, afin qu'elle pût l'humilier, le vaincre et l'assujettir, et qu'elle donnât une si grande terreur aux démons, qu'ils prissent honteusement la fuite, et craignissent si fort ses approches, que la seule pensée d'aborder sa présence les fit trembler. C'est pourquoi ils ne s'approchaient jamais de la très-sainte Vierge que leurs tourments n'en fussent redoublés. La divine Providence lui fut si libérale, que non-seulement elle ne la comprit point dans les lois communes des enfants du premier père' en la délivrant du péché originel et de la servitude du démon, que ceux qui s'y trouvent renfermés contractent ; mais aussi l'éloignant de tous ces malheurs, elle lui accorda l'empire que tous les hommes perdirent sur les démons, pour ne s'être pas conservés dans l'heureux état d'innocence. Il fut de plus accordé à cette divine princesse, en qualité de Mère du Fils du Père éternel, qui descendit dans son sein pour détruire l'empire d'iniquité de ces ennemis de tout bien (4), une puissance royale, participant de l'être de Dieu, par laquelle elle soumettait les démons et les envoyait plusieurs fois dans les abîmes de l'enfer, comme je le dirai en continuant cette histoire.

 

(2) Apoc., XXII,19. — (3) Ibid. — (4) Joan., XII, 31.

285. Le second est de saphir (5). Cette pierre représente la couleur d'un ciel serein et clair, et elle marque certains petits points ou atomes d'or reluisant ; elle signifie la tranquillité que le Très-Haut accorda aux dons et aux grâces de la très-pure Marie, afin qu'elle jouît toujours, comme un ciel immuable, d'une paix sereine exempte des nuages turbulents, découvrant dans cette sérénité des traits de la Divinité dès l'instant de son immaculée conception, tant à cause de la participation et de la ressemblance que ses vertus avaient avec les attributs divins, singulièrement avec celui de l'immutabilité, que parce qu'étant encore voyageuse, le voile lui fut plusieurs fois tiré pour lui faire voir clairement Dieu, comme je le dirai dans la suite : sa Majesté lui accordant en ce don singulier la vertu et le privilège de communiquer le repos et le calme d'esprit à ceux qui le demanderaient par son intercession. Que si tous les catholiques qui sont agités et étourdis par les funestes orages que les vices excisent en eux, demandaient comme il faut ce calme, ils en éprouveraient des effets merveilleux.

        286. Le troisième est de calcédoine (6). Cette pierre prend son nom de la province où elle se trouve, qui s'appelle Calcédoine. Sa couleur approche fort de celle de l'escarboucle, et sa lueur parait de nuit comme celle d'une lampe. Le mystère de cette pierre est de manifester le très-saint nom de Marie et sa vertu. Elle le prit de cette province du monde où elle se trouva, s'appelant fille d'Adam, comme les autres, et Marie, dont le nom et l'accent changé en latin, signifie les mers, parce qu'elle fut l'océan des grâces et des dons de la Divinité. Elle vint au monde par la voie de sa très-pure conception, qui l'inonda de ses eaux salutaires, détruisant la malice et les effets du péché, et bannissant les ténèbres de l'abîme par la lumière de son esprit éclairé des rayons de la sagesse divine. Le Très-Haut lui accorda par rapport à ce fondement une vertu particulière, afin qu'elle dissipât, par le moyen de son très-saint nom de Marie, les épais nuages de l'infidélité, et détruisit les erreurs des hérésies, du paganisme, de l'idolâtrie, et tous les doutes formés sur la foi catholique. Et si les infidèles avaient recours à cette lumière en l'invoquant, il est assuré qui en fort peu de temps ils secoueraient de leurs entendements les ténèbres de leurs erreurs, qui se noieraient toutes dans cette mer par la vertu du Très-Haut, qui à cette fin la lui communiqua.

(5) Apoc., III, 19. — (6) ibid.

287. Le quatrième fondement est d'émeraude (7), dont la couleur est d'un vert fort agréable, qui récrée la vue sans la fatiguer ; il nous découvre avec beaucoup de mystères la grâce que la très-sainte Vierge reçut en sa conception, afin qu'étant très-aimable et très-agréable aux yeux de Dieu et des créatures, elle conservât sans jamais l'offenser, ni perdre son très-doux souvenir, la belle verdure et la force de la sainteté, des vertus et des dons qu'elle recevait et qu'on lui accordait. Et le Très-Haut lui donna actuellement en cette correspondance le pouvoir de distribuer cette même faveur et de la communiquer à ses fidèles serviteurs qui l'invoqueraient pour obtenir la persévérance et la fermeté dans l'amitié de Dieu.

(7) Apoc., XXI, 19.

        288. Le cinquième est de sardonix (8). Cette pierre est transparente, et sa couleur tire plus vers l'incarnat clair, approchant de la nacre, que sur le noir et le blanc qu'elle renferme, et dont elle reçoit une agréable variété. Le mystère de cette pierre et de ses couleurs nous représente tout à la fois la Mère et le très-saint Fils qu'elle devait concevoir. Le noir signifie en Marie la partie terrestre du corps, noirci par la mortification et par les travaux qu'elle endura ; il signifie la même chose de son très-saint Fils, défiguré par nos péchés. Le blanc marque la pureté de l'âme de la Mère vierge et de notre Seigneur Jésus-Christ. Et l'incarnat manifeste en l'humanité la Divinité unie hypostatiquement ; et en la Mère, il déclare l'amour de son très-saint Fils avec tous les brillants de la Divinité qui lui furent communiqués. Il fut accordé par ce fondement à la grande Reine du ciel qu'elle pût rendre par son intercession et par ses prières le mérite de l'incarnation et de la rédemption, qui est suffisant à tous, efficace à ses fidèles serviteurs ; et que pour obtenir cette grâce, elle leur procurât aussi une dévotion particulière aux mystères et à la vie de notre Seigneur Jésus-Christ.

 (8) Apoc., XXI, 20.

289. Le sixième de sardoine (9). Cette pierre est aussi transparente, et comme elle a du rapport avec la plus claire flamme du feu, elle fut le symbole du don que le cœur de la Reine du ciel reçut, de briller incessamment du feu de l'amour divin comme une flamme inextinguible ; car cet amoureux embrasement n'eut jamais aucun intervalle de diminution en elle ; mais au contraire, dès l'instant de sa conception, auquel ce feu céleste commença de s'allumer, il ne cessa de croître jusqu'à ce qu'il fût arrivé au plus haut degré où une pure créature pouvait parvenir, dans lequel elle brûle et brûlera heureusement pendant toute l'éternité. Il fut ici accordé à la très-pure Marie un privilège singulier de distribuer avec cette correspondance les influences du Saint-Esprit, son amour et ses dons, à ceux qui les demanderaient par son intercession.

290. Le septième de chrysolithe (10). La couleur de cette pierre ressemble à un or reluisant avec quelque brillant qui a un grand rapport avec le feu, qu'on découvre plus facilement pendant la nuit que pendant le jour. Elle déclare en la très-pure Marie l'ardent amour qu'elle eut pour l'Église militante, pour ses mystères, et singulièrement pour la loi de grâce. Cet amour brilla davantage dans la nuit que la mort de son très-saint Fils causa à toute l'Église, par le gouvernement que cette grande Reine eut aux commencements de la loi évangélique, et par la fervente affection avec laquelle elle demanda son établissement et celui de ses sacrements ; coopérant à tout (comme je le dirai en son lieu), avec cet amour très-ardent qu'elle avait pour le salut de tout le genre humain, elle fut la seule qui sût et qui pût dignement estimer la très-sainte loi de son Fils autant qu'elle le méritait. Avec ce même amour elle fut destinée dès son immaculée conception, pour être la coadjutrice de notre Seigneur Jésus-Christ. Il lui fut aussi accordé un privilège particulier pour procurer à ceux qui l'invoqueraient, la grâce de se bien disposer à recevoir avec fruit les sacrements de la sainte Église, sans porter aucun obstacle à leurs divins effets.

(9) Apoc., XXI, 20. — (10) Ibid.

291. Le huitième de béril (11). Cette pierre précieuse est de couleur verte et jaune, mais elle participe plus du vert, de sorte qu'elle approche fort de l'olive, brillant avec beaucoup d'éclat. Elle représente les vertus singulières de foi et d'espérance que la très-sainte Vierge reçut en sa conception avec une particulière clarté, afin qu'elle entreprît des choses très sublimes, comme en effet elle le fit pour la gloire de son Créateur. Il lui fut accordé avec ce don le pouvoir de communiquer à ses dévots serviteurs la force et la patience dans les tribulations, dans leurs peines, et dans leurs difficultés, aussi bien que de disposer de ces vertus et de ces dons en vertu de la fidélité et de la présence du Seigneur.

(11) Apoc., XXI, 20.

292. La neuvième de topaze (12). Cette pierre est transparente, de couleur du violet, d'un grand prix et fort estimée. Elle fut le symbole de la virginité de la très-pure Marie, notre bonne Reine et Mère du Verbe incarné. Elle en fit un si grand cas, qu'elle eu rendit de très-humbles actions de grâces au Seigneur pendant toute sa vie. Dès l'instant de sa conception elle demanda au Très-Haut la vertu de chasteté, et elle lui en fit un sacrifice pour tout le reste de ses jours ; elle connut alors que sa demande lui était accordée selon ses désirs : cette grâce ne se limitant pas à elle seule, puisque le Seigneur mit sous sa conduite et sous sa protection toutes les personnes vierges et chastes, et prétendit que ces fidèles serviteurs obtinssent ces précieuses vertus et le don d'y persévérer par son intercession.

        293. Le dixième est de chrysoprase (13), dont la couleur est verte, tirant quelque peu sur celle de l'or. Elle signifie la forte espérance qui fut accordée à la très-pure Marie en sa conception, et qu'étant animée de l'amour de Dieu, elle en fut divinement rehaussée. Cette vertu a toujours été inébranlable en notre Reine, ainsi qu'elle le devait être pour communiquer le même effet à toutes les autres ; car leur stabilité s'appuyait sur la force immuable et la constante magnanimité de son âme dans toutes les souffrances et dans tous les exercices pénibles de sa très-sainte vie, et principalement dans cette affliction qui la pénétra en la mort et en la passion de son Fils très-béni. Elle reçut avec cette faveur le pouvoir d'être la médiatrice efficace auprès du Très-Haut, pour obtenir à ses serviteurs cette vertu de fermeté dans leur espérance.

(12) Apoc., XXI, 20. — (13) Ibid.

294. Le onzième de hyacinthe (14), qui est d'une couleur d'un parfait violet. Ce fondement renferme l'amour qui fut infus à la très-sainte Vierge en sa conception, et qu'elle devait avoir pour tout le genre humain, le recevant comme l'avant-coureur de celui que son Fils devait avoir en mourant pour les hommes. Et comme de cet amoureux principe tous les remèdes de nos péchés et la justification de nos âmes devaient prendre leur origine, cette grande Reine reçut un singulier privilège avec cet amour, qu'elle conserva toujours dès ce premier instant, afin que par son intercession aucune, sorte de pécheurs, pour grands et abominables qu'ils pussent être, ne fussent exclus du fruit de la rédemption et de la justification s'ils l'invoquaient avec confiance, et que par le moyen de cette puissante avocate ils obtinssent la vie éternelle.

        295. Le douzième d'améthyste (15), de couleur reluisante tirant sur le violet. Le mystère de cette pierre ou de ce fondement a quelque correspondance avec le premier, parce qu'il signifie une certaine vertu qui fut accordée à la très-pure Marie en sa conception, contre les puissances de l'enfer, afin que les démons ressentissent et éprouvassent qu'il en sortait une force (sans pourtant leur commander ni agir contre eux) qui les tourmentait lorsqu'ils voulaient approcher de sa personne. Ce privilège lui fut accordé par rapport au zèle incomparable que cette princesse avait d'exalter et de défendre la gloire et l'honneur de Dieu : la très-sainte Vierge ayant en vertu de cette faveur spéciale une puissance particulière de chasser les démons des corps humains par la prononciation de son très-saint nom, qui est si puissant contre ces malins esprits, qu'en l'entendant prononcer toutes leurs forces s'évanouissent. Voilà enfin les mystères des douze fondements sur lesquels Dieu construisit sa sainte cité, l'auguste Marie ; et quoiqu'ils renferment plusieurs autres mystères des faveurs qu'elle reçut et que je ne puis expliquer, j'en déclarerai pourtant quelque chose dans la suite de cette histoire, selon les lumières et les forces que j'en recevrai du Seigneur.

(14) Apoc., XXI, 20. — (15) Ibid.

        296. L'évangéliste poursuit : Que les douze portes étaient de douze perles, chaque porte d'une seule perle (16). Le grand nombre des portes de cette ville déclare que l'entrée de la ville éternelle devint aussi facile que libre à tous par la très-pure Marie et par sa dignité ineffable. Car il était comme dû et convenable à l'excellence de cette auguste Reine, que la miséricorde infinie du Très-Haut s'exaltât en elle et par elle, en ouvrant tant de chemins pour communiquer à sa Divinité, et pour faire entrer en sa possession tous les mortels par le moyen de la très-sainte Vierge, s'ils voulaient se prévaloir de ses mérites et de sa puissante intercession. Mais le prix inestimable, la prodigieuse grandeur, la beauté et l'éclat de ces douze portes, qui étaient autant de perles, découvrent l'inestimable dignité et les charmants attraits de cette Impératrice du ciel, et les ravissants appâts de son très-doux nom pour attirer à Dieu les mortels. La très-pure Marie connut cette faveur du Seigneur, qui la faisait la médiatrice sans égale du genre humain, et la dispensatrice des trésors de sa divinité par son fils unique. Et par cette connaissance la prudente et charitable dame sut rendre les mérites de ses œuvres et de sa dignité si précieux et si beaux, qu'elle est l'admiration de tous les esprits bienheureux. C'est pourquoi les portes de cette sainte cité furent des perles précieuses devant le Seigneur et devant les hommes.

 (16) Apoc., XXI, 21.

        297. Et dans ce rapport saint Jean dit que la place de cette ville était d'or pur comme du verre fort transparent (17). La place de cette cité de Dieu, la très-pure Marie, est son intérieur, où (comme dans une place publique) toutes les puissances de l'âme et tout ce qui y entre par les sens, concourent pour se trouver dans cet important commerce. Cette place fut, en la très-auguste Marie, un or très-pur et très-reluisant, car elle était comme construite de sagesse et d'amour divin ; il n'y eut jamais ni tiédeur, ni ignorance, ni aucune légèreté ; toutes ses pensées furent très-relevées et ses affections toujours ardentes d'une immense charité. Ce fut en cette place qu'on consulta les très-hauts mystères de la Divinité ; en cet heureux endroit a été accordé ce fiat mihi, etc. (18), qui donna le principe au plus grand ouvrage que Dieu ait fait et qu'il fera ; on y projeta les demandes innombrables qui devaient être présentées au tribunal de Dieu en faveur du genre humain. Et si tous veulent participer au commerce de cette place, ils y trouveront assez de richesses pour se tirer de leur état misérable, et suffisantes même pour bannir toute sorte de pauvreté (19). Elle sera aussi une place d'armes contre les démons et contre tous les vices, puisque dans l'intérieur de la très-pure Marie se trouvaient les grâces et les vertus qui la rendirent terrible à l'enfer, et qui nous devaient animer et nous donner des forces pour le vaincre.

 (17) Apoc., XXI, 21.

        298. L'évangéliste dit aussi qu'il ne vit point de temple en cette ville, car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple et l'Agneau (20). Les temples sont destinés dans les villes pour la prière et pour le culte que nous devons rendre à Dieu. Ce serait donc un grand défaut dans la cité de Dieu, s'il y en avait un tel que sa grandeur et sa Majesté l'exigent. C'est pourquoi il y eut en cette Cité, la très-pure Marie, un temple si auguste et si sacré, que le même Dieu tout-puissant et l'Agneau, qui sont la divinité et l'humanité de son Fils unique, lui servirent de temple (parce qu'ils se trouvèrent en elle comme en leur propre et légitime lieu), auquel temple ils furent adorés et honorés en esprit et en vérité (21), bien plus dignement qu'en tous les temples du monde. Ils furent aussi le temple de la très-sainte Vierge, parce qu'elle fut comprise, environnée et comme enfermée dans la divinité et dans l'humanité, l'une et l'autre lui servant d'habitation et de tabernacle dans cette heureuse demeure ; elle ne cessa jamais d'adorer, de prier et de rendre un culte agréable au même Dieu et au Verbe incarné dans son sein virginal (22) ; ainsi elle était en Dieu et en l'Agneau comme dans un temple, puisque le temple ne demande pas moins qu'une sainteté continuelle en tout temps. Pour contempler dignement cette divine Princesse, nous la devons toujours considérer renfermée dans la même Divinité et en son très-saint Fils comme dans un temple ; et là nous comprendrons quels actes et quelles opérations d'amour, d'adoration et d'honneur elle rendait à Dieu, quelles devaient être les délices qu'elle ressentait avec le même Seigneur, et les demandes qu'elle lui faisait dans ce temple en faveur du genre humain ; car, comme elle voyait en Dieu le grand besoin que les hommes avaient du remède, elle s'enflammait en sa charité, demandait avec des clameurs ardentes, et priait du plus profond et du plus tendre de son cœur pour le salut des mortels.

(18) Luc., I, 38. — (19) Prov., VIII, 18. — (20) Apoc., XXI, 22. — (21) Joan., IV, 23. — (22) Ps. XCII, 5.

299. Notre saint secrétaire ajoute que cette ville n'a pas besoin de soleil ni de lune pour l'éclairer, parce que la gloire de Dieu l'éclaire, et que l'Agneau en est la lampe (23). En la présence d'une clarté plus grande et plus rayonnante que celles du soleil et de la lune, celles-là n'y sont nullement nécessaires, comme il arrive dans le ciel empyrée, qui est éclairé par des soleils infinis, sans avoir besoin de celui qui nous illumine sur la terre, quoiqu'il soit d'une beauté si éclatante. La très-pure Marie pouvait se passer du soleil et de la lune qui servent aux mortels ; elle n'en devait pas être enseignée ni éclairée, car elle fut la seule et sans exemple qui plut au Seigneur, sa sagesse, sa sainteté et la perfection de ses œuvres ne pouvant pas avoir d'autre maître et d'autre arbitre que le même Soleil de justice, son très-saint Fils. Toutes les créatures ne furent pas capables de lui enseigner les moyens de mériter d'être la digne Mère de son Créateur. Ce fut dans cette même école où elle apprit à être la plus humble et la plus obéissante de toutes ses servantes, puisqu’étant instruite de Dieu même, elle ne laissa pas de consulter les plus inférieurs et de leur obéir dans les choses les plus petites de bienséance ; apprenant d'un tel maître cette divine philosophie, se montrant en cela la plus digne disciple de Celui qui corrige les sages. Aussi elle en devint si sage et si prudente, que l'évangéliste a dit :

300. Que les nations marcheront dans sa lumière (24). Car si notre doux Rédempteur Jésus-Christ a appelé les docteurs et les saints des flambeaux allumés, et mis sur le chandelier de l'Église afin qu'ils l'éclairassent (25), la lumière et l'éclat que les patriarches et les prophètes, les apôtres, les martyrs et les docteurs ont répandus, ayant rempli l'Église catholique de tant de clarté ; qu'elle paraît un ciel orné de plusieurs soleils et de plusieurs lunes, que pouvait-on dire de la très-sainte Vierge, dont la resplendissante lumière surpasse incomparablement celle de tous les saints, de tous les docteurs et même de tous les esprits angéliques ? Si les mortels avaient des yeux assez pénétrants pour voir les lumières de la très-pure Marie, ils avoueraient qu'elle seule suffirait pour éclairer tous les hommes qui viennent au monde, et pour les conduire par les voies assurées de l'éternité bienheureuse. Et d'autant que tous ceux qui sont arrivés à la connaissance de Dieu ont marché en la lumière de cette sainte Cité, saint Jean dit que les nations marcheront dans sa lumière. Et il s'ensuivra ainsi :

        301. Que les rois de la terre apporteront leur honneur et leur gloire en elle (26). Les rois et les princes qui travailleront avec une heureuse vigilance pour accomplir cette prophétie en leurs personnes et en leurs monarchies, seront fort heureux. Tous le devraient faire, mais ceux qui y contribueront le plus seront les plus dignes d'envie, s'ils se dévouent avec une sincère affection de leur cœur à la très-pure Marie, employant leur vie, leur honneur, leurs richesses et la grandeur de leurs forces et de leurs États pour la défense de cette cité de Dieu, pour étendre sa gloire par tout le monde, et pour faire exalter son saint nom dans toute l'Église, en dépit de la folle témérité des infidèles et des hérétiques. Je m'étonne avec douleur que les princes catholiques ne fassent tous leurs efforts pour mériter la protection de cette auguste Dame, et ne l'invoquent avec ardeur dans leurs périls (qui sont toujours plus grands à l'égard des princes qu'à l'égard de tous les autres hommes), afin de trouver en elle un lieu de refuge, une protectrice et une puissante avocate. Que si les rois et les princes sont exposés à de grands dangers, qu'ils se souviennent donc que les obligations et la reconnaissance qu'ils doivent à leur libératrice en sont d'autant plus grandes, puisque cette divine Reine parlant d'elle-même, dit que c'est par elle que les rois sont élevés et maintenus sur leur trône, que par elle les princes commandent et les puissants de la terre administrent la justice (27), qu'elle aime ceux qui l'aiment, et que ceux qui l'invoquent jouiront de la vie éternelle (28), parce qu'en opérant en elle ils ne pècheront point.

(23) Apoc., XXI, 23. — (24) Apoc., XXI, 24. — (25) Matth., V, 14. — (26) Apoc., XXI, 24. — (27) Prov., VIII, 15 et 16. — (28) Eccl., XXIV, 31.

302. Je ne veux point cacher la lumière qui m'a été si souvent communiquée, et principalement celle que je reçois en cet endroit avec ordre de la manifester. Il m'a été découvert en Dieu que toutes les afflictions de l'Église catholique et tous les travaux que le peuple chrétien souffre, se sont toujours dissipés par l'intercession de la très-pure Marie, et que dans ce malheureux siècle où nous sommes, auquel l'orgueil des hérétiques s'élève avec tant d'impudence contre Dieu et contre son Église affligée, il n'y a qu'un seul remède pour mettre fin à des misères si déplorables, qui est que les rois et les royaumes catholiques adressent leurs vœux et leurs prières à la Mère de la grâce et de la miséricorde, la très-sainte Vierge, et se la rendent favorable par quelque service signalé, qui augmente sa dévotion et étende sa gloire par toute la terre ; afin qu'elle nous regarde avec miséricorde, et nous obtienne de son très-saint Fils la grâce de nous corriger et de détruire le grand nombre de vices énormes que l'ennemi commun a semés parmi le peuple chrétien, apaisant par son intercession la colère du Seigneur qui nous châtie avec tant de justice, et nous menace de plus grandes afflictions et de plus grands malheurs. Et de ce retranchement de nos crimes s'ensuivra la victoire contre les infidèles, et l'extirpation des hérésies et des fausses sectes qui oppriment la sainte Église, parce que la très-auguste Marie est une épée qui les doit vaincre et les exterminer dans le monde.

303. Le monde ressent aujourd'hui le funeste effet de cet oubli, et si les princes catholiques ne prospèrent pas dans le gouvernement de leurs royaumes, dans leur conservation, à augmenter la foi, à résister à leurs ennemis, et dans les guerres contre les infidèles ; tout cela arrive parce qu'ils ne se sont pas conduits par ce nord, et n'ont pas dédié leurs actions et leurs pensées à Marie, oubliant que cette Reine se trouve dans les chemins de la justice pour la leur enseigner, pour les conduire par ses voies (29), et pour enrichir tous ceux qui l'aiment.

        304. O prince et chef de la sainte Église catholique, et vous prélats qui recevez aussi le titre de princes ! Ô prince catholique et monarque d'Espagne !  à qui par une obligation naturelle, par une affection singulière et par un ordre du Très-Haut, j'adresse cette humble mais néanmoins charitable et solide exhortation, mettez votre couronne et votre monarchie aux pieds de cette Reine du ciel et de la terre ; adressez-vous avec confiance à la restauratrice de tout le genre humain ; ayez recours à celle qui est par le pouvoir divin au-dessus de toutes puissances des hommes et de l'enfer ; tournez vos affections vers celle qui a en main les clefs de la volonté et des trésors du Seigneur  ; apportez votre gloire en cette sainte Cité de Dieu (30), qui ne vous la demande point par un besoin d'augmenter la sienne, mais pour accroître et pour étendre la vôtre. Efforcez-vous avec votre piété catholique et de tout votre cœur de lui rendre quelque important et agréable service, en récompense duquel Dieu a destiné des biens infinis, comme la conversion des gentils, la victoire contre les hérétiques et les païens, la paix et la tranquillité de l'Église, une nouvelle lumière et des secours efficaces pour réformer les mœurs dépravées de vos sujets, et pour faire un grand roi, glorieux en cette vie et en l'autre.

 (29) Prov., VIII, 20. — (30) Apoc., XXI, 24.

305. O monarchie catholique d'Espagne ! Et en ce glorieux titre, très-heureuse, si vous ajoutiez à la fermeté et au zèle de la foi que, vous avez reçue de la droite du Tout-Puissant au-dessus de vos mérites, la sainte crainte de Dieu, qui répondit à la possession de cette foi si distinguée entre toutes les nations de la terre : oh ! Si pour arriver à cette fin et à cette couronne de vos félicités, tous vos habitants s'appliquaient avec une ardente ferveur à la dévotion de la très-sainte Vierge, quel serait l'éclat de votre gloire ! Quelle illumination, quelle protection et quelle défense ne recevriez-vous pas de cette Reine ! De quels trésors célestes vos rois catholiques ne seraient-ils point enrichis, et par leur moyen la douce loi de l'Évangile étendue par toutes les nations ! Sachez que cette auguste princesse honore ceux qui l'honorent, enrichit ceux qui la recherchent (31), glorifient ceux qui la glorifient, et défend ceux qui espèrent en elle. Et je vous assure que pour pratiquer à votre égard ces faveurs de Mère singulière, elle attend et désire que vous l'obligiez et que vous excitiez son amour maternel. Mais prenez garde aussi que Dieu n'a besoin de personne, qu'il est puissant pour faire naître des pierres mêmes des enfants à Abraham (32) ; et que si vous vous rendez indigne d'un si grand bien, il peut réserver cette gloire pour ceux qui lui plairont et la mériteront davantage.

 (31) Prov., VIII, 21. — (32) Luc., III, 8.

306. Et afin que vous n'ignoriez pas le service que vous pouvez rendre aujourd'hui à cette Reine de l'univers, et par lequel vous la devez sensiblement obliger, entre plusieurs que votre dévotion et votre piété vous pourront inspirer, voyez en quel état se trouve le mystère de son immaculée conception dans toute l'Église, et ce qui manque pour assurer avec solidité les fondements de cette Cité de Dieu. Ne croyez pas que cet avis vienne d'une femme ignorante et faible, ou soit inspiré d'une particulière dévotion et d'un amour de l'état que je professe sous ce nom et dans la religion de Marie sans péché originel, puisque ma créance et la lumière que j'ai reçue dans cette histoire me suffisent. Cette exhortation n'est pas pour moi, je ne la donnerais pas aussi de mon propre mouvement ; j'obéis en elle au Seigneur qui donne la parole aux muets et rend les langues des enfants éloquentes. Et si quelqu'un est surpris de cette libérale miséricorde, qu'il considère avec attention ce que l'évangéliste ajoute touchant cette grande Reine, disant :

        307. Que ses portes ne seront point fermées de jour, car il n'y aura pas là de nuit (33). Les portes de la miséricorde de la très-glorieuse Marie ne furent ni ne sont jamais fermées, comme aussi dès le premier instant de son être et de sa conception, il n'y eut en elle aucune nuit du péché qui fermât les portes de cette Cité de Dieu comme aux autres saints. Et comme dans une ville, où les portes sont toujours ouvertes, tous ceux qui y veulent entrer et en sortir le peuvent faire en toutes sortes de temps avec une grande liberté ; ainsi il n'est aucun d'entre les hommes qui ne puisse entrer avec la même franchise dans la communication de la Divinité par les portes de la miséricorde de notre auguste Reine, où les trésors du ciel tiennent leur bureau, sans aucun égard de temps, de lieu, d'âge ni de sexe. Tous ont eu la liberté d'y entrer dès sa fondation ; c'est pourquoi le Très-Haut l'a fondée avec tant de portes, qui sont toujours ouvertes, libres et au jour ; car dès sa très-pure conception les miséricordes et les faveurs commencèrent de sortir par ces portes pour tout le genre humain. Mais quoiqu'elle ait un si grand nombre de portes, afin que les richesses de la Divinité en sortent, elle ne laisse pas d'être très-assurée contre ses ennemis. Et partant le texte ajoute :

 (33) Apoc., XXI, 25.

 

308. Il n'y entrera rien de souillé, ni aucun de ceux qui commettent des choses exécrables et des faussetés, mais seulement ceux qui sont écrits dans le livre de vie de l'Agneau (34). L'évangéliste met fin à ce chapitre vingt-unième en renouvelant le privilège des immunités de cette Cité de Dieu, la très-sacrée Vierge nous assurant qu'aucune chose souillée n'entrera jamais en elle, parce qu'elle reçut une âme et un corps immaculés ; car on ne pourrait point dire qu'il n'y est rien entré de souillé, si elle avait eu la tache du péché originel, puisque les souillures des péchés actuels n'entrèrent pas même par cette porte. Tout ce qui entra dans cette sainte Cité fut ce qui était écrit en la vie de l'Agneau ; parce que l'on prit le modèle et l'original de son très-saint Fils pour la former, aucune des vertus de la très-pure Marie n'ayant pu se tirer d'aucun autre principe pour petite qu'elle fût, s'il était possible de trouver quelque chose de petit en elle. Et si Marie étant cette porte, elle est encore une ville de refuge pour les hommes, c'est avec cette condition que ceux qui commettront des choses exécrables et des faussetés n'y auront aucune part ni entrée. Mais il n'est pas pour cela défendu aux souillés et aux pécheurs enfants d'Adam d'approcher des portes de cette sainte Cité de Dieu ; car, s'ils s'en approchent contrits et humiliés pour y chercher la netteté de la grâce, ils la trouveront aux portes de notre grande Reine, et non point en d'autres. Elle est nette, elle est pure, elle est abondante, et surtout elle est Mère de la miséricorde, douce, amoureuse et puissante pour nous enrichir dans nos pauvretés et pour nettoyer les taches de tous nos péchés.

 

(34) Apoc., XXI, 27.

 

Instruction que la Reine du ciel me donna sur ces chapitres.

 

        309. « Ma fille, les mystères de ces chapitres renferment une grande doctrine et beaucoup de lumière, quoique vous y ayez omis bien des choses. Tâchez de profiter de tout ce que vous avez entendu et écrit, afin que vous ne receviez pas en vain la lumière de la grâce (1). Je veux bien vous avertir en peu de mots que, quoique vous ayez été conçue dans le péché, et soyez sortie de la terre avec des inclinations terrestres, vous ne perdiez pas courage en combattant vos passions, et ne vous rebutiez point jusqu'à ce que vous les ayez tout à fait vaincues, et détruit vos ennemis en elles ; puisque par les forces de la grâce du Très-Haut qui vous secondera, vous pouvez vous élever au-dessus de vous-même et devenir fille du ciel, d'où la grâce descend ; et afin que vous puissiez arriver à ce bonheur, vous ne devez plus vivre que dans la sainteté la plus relevée, ayant toujours votre entendement occupé à la connaissance de l’Être immuable et des perfections de Dieu, sans permettre qu'aucune autre application aux choses même nécessaires vous en fasse déchoir. Par ce souvenir continuel et cette vue intérieure des grandeurs de bien, vous serez disposée en tout le reste pour pratiquer la plus haute perfection des vertus, pour recevoir les influences et les dons du Saint-Esprit, et pour arriver à cet étroit lien d'amitié et de communication avec le Seigneur. Afin donc que vous ne mettiez en cela aucun empêchement à sa sainte volonté, qui vous a été si souvent manifestée et déclarée, travaillez à mortifier la partie inférieure de l’âme où résident les inclinations perverses et les passions sinistres. Mourez à tout ce qui appartient à la terre, sacrifiez en la présence du Très-Haut tous vos appétits sensuels ; sans condescendre à aucun ; que votre volonté n'agisse que par l'obéissance, et gardez-vous bien de sortir de votre intérieur, où la clarté de l'Agneau vous illuminera. Préparez-vous pour entrer dans le lit nuptial de votre Époux, et laissez-vous orner selon, que la droite du Tout-Puissant a destiné de faire, si vous y concourez de votre part et n'y portez aucun obstacle. Purifiez votre âme par plusieurs actes de douleur de l'avoir offensé, et qu'elle le loue et le glorifie avec un amour très-ardent. Cherchez-le avec de saintes et perpétuelles inquiétudes, jusqu'à ce que vous ayez trouvé Celui que votre âme désire (2) ; et l'ayant une fois trouvé, ne l'abandonnez point. Je veux aussi que vous viviez dans cette vie passagère comme ceux qui l'ont achevée, attachant toutes vos vues sans discontinuer à l'objet qui les rend bienheureux. Cet objet doit être la règle de votre vie, afin que par la lumière de la foi et de la clarté du Tout-Puissant, qui vous illuminera et remplira votre esprit, vous l'aimiez, l'adoriez et l'honoriez toujours. Voilà ce que le Très-Haut demande de vous. Faites de sérieuses réflexions sur ce que vous pouvez acquérir et sur ce que vous devez perdre. Ne mettez point par votre négligence la chose au hasard, mais soumettez votre volonté, et réduisez-vous entièrement à la doctrine de votre Époux, à la mienne et à celle de l'obéissance, que vous devez consulter en toutes choses. Telle fut l'instruction que la Mère du Seigneur me donna, à laquelle je répondis, toute pleine de confusion, ce qui suit :

(1) II Cor., VI, 1. – (2) Cant.,VIII, 4.

        310. « Reine et Maîtresse de l'univers, à qui j'appartiens et à qui je désire d'appartenir éternellement, je loue la toute-puissance du Très-Haut, qui vous a si fort exaltée, et rendue si riche et si puissante auprès de lui ; je vous supplie, mon auguste Princesse, de regarder avec miséricorde votre pauvre servante, de réparer ma lâcheté avec ces dons que le Seigneur a mis entre vos mains pour les distribuer aux misérables, de m'enrichir dans mon extrême pauvreté, et de me forcer, comme maîtresse absolue, jusqu'à ce que je veuille et opère efficacement ce qui est le plus parfait, et que je sois agréable aux yeux de votre très-saint Fils, mon Seigneur. Procurez-vous cette gloire d'avoir élevé de la poussière la plus inutile de toutes les créatures. J'abandonne mon sort entre vos mains (3) ; rendez-le-moi favorable, Vierge sainte, et travaillez-y efficacement : rien n'est impossible à votre volonté, qui est toute sainte et puissante par les mérites de votre très-saint Fils, et par la parole irrévocable que la très-sainte Trinité vous a donnée de vous accorder tout ce que vous lui demanderiez. Je ne puis mériter cette grâce de vous, et j'en suis très-indigne ; mais je vous la demande, ô ma Souveraine, par votre sainteté même et par votre clémence royale. »

 (3) Ps. XXX, 16.

 

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