Vénérable
Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)
Abbesse
du Monastère de l’Immaculée Conception
de la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François
IRE Partie, Livre IER
CHAPITRE XVII
Poursuivant
le mystère de la conception de la très-sainte Vierge,
le chapitre vingt et
unième de l'Apocalypse me fut expliqué.
243. Le privilège que la
très-sainte Vierge a reçu d'être conçue en grâce, renferme un si grand nombre
de mystères et si fort cachés, que, pour m'en mieux informer, sa Majesté m'en
déclara plusieurs de ceux que l'évangéliste saint Jean renferme dans le
chapitre vingt-unième de l'Apocalypse, et me renvoya à l'explication que j'en
recevrai. Pour dire quelque chose avec. ordre de ce
qui m'en a été manifesté, je diviserai l'interprétation de ce chapitre en trois
parties, pour éviter la fatigue qu'il pourrait causer s’il restait entier. Je
présenterai premièrement la lettre, selon sa teneur, en la manière qui
suit :
244. « Je vis après un
nouveau ciel et une nouvelle terre ; car le premier ciel et la première
terre avaient disparu, et il n'y avait plus de mer. Et moi, Jean, je
vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui venait de Dieu et
descendait du ciel, préparée comme une épouse qui s'est ornée pour son
époux. En même temps j'entendis sortir du trône une grande voix qui
disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il habitera avec eux.
Et ils seront son peuple, et Dieu même demeurera avec eux et sera leur Dieu :
et Dieu essuiera toutes les larmes de
leurs yeux, et il n'y aura plus de mort, ni de gémissements, ni de a cris, ni
de douleurs, car les choses premières sont passées. Et Celui qui était assis
sur le trône dit : « Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il me
dit : « Écrivez, car ses paroles sont très-fidèles et véritables.
Puis il ajouta : Tout est fait ; je suis l'alpha et l'oméga, le
commencement et la fin. Je donnerai a gratuitement à boire de la fontaine de
vie à celui qui aura soif. Celui qui aura vaincu possèdera ces choses, et
je serai son Dieu, et il sera mon fils. Mais pour les lâches, les
incrédules, les abominables, les homicides, les fornicateurs, les sorciers, les
idolâtres, et n tous les menteurs, leur partage sera dans l'étang brûlant de
feu et de soufre, qui est la seconde mort (1). »
245. Cette partie est la
première des trois de la lettre que j'expliquerai dans ce chapitre, en la
divisant par ses versets. Je vis après (dit l'évangéliste) un nouveau
ciel et une nouvelle terre (2). La très-pure Marie étant sortie des mains
de Dieu tout-puissant, et le monde ayant déjà reçu la matière immédiate dont la
très-sainte humanité du Verbe, qui devait mourir pour l'homme, se devait
former, l'évangéliste dit qu'il vit un nouveau ciel et une nouvelle terre.
Ce n'est pas sans une grande propriété que cette nature et le sein virginal
dans lequel et duquel elle se forma purent être appelés ciel (3), puisque Dieu
commença d'habiter dans ce ciel d'une nouvelle manière, et bien différente de
celle qu'il avait eue jusqu'alors dans l'ancien ciel et dans toutes les
créatures. Le ciel même des bienheureux fut appelé nouveau après le mystère de
l'incarnation, parce que la nouveauté, qui n'y était pas auparavant, lui venait
de ce que les hommes mortels s'y trouvaient, et de l'innovation que la gloire
de la très-sainte humanité de Jésus-Christ et de sa très pure Mère aussi causa
dans ce ciel ; elle fut si grande après la gloire essentielle, qu'elle put
renouveler les cieux et leur donner une nouvelle beauté et une splendeur
particulière. Car, quoique les anges bienheureux y fussent, c'était une chose
déjà passée, et par conséquent ancienne : ainsi il lui fut fort nouveau que le
Fils unique du Père rendit aux hommes par sa mort le droit de la gloire, qu'ils
avaient perdue par le péché, et qu'en la leur méritant de nouveau, il les
introduisit dans le ciel, dont ils étaient privés, et dans l'impuissance de
l'acquérir par eux mêmes. Et, parce que toute cette
nouveauté du ciel eut son principe en la très-pure Marie, l'évangéliste dit
avoir vu un nouveau ciel quand il la vit conçue sans le péché, qui en était le
seul obstacle.
(1) Apoc., XXI, 1-9. — (2) Ibid., 1. (3). — Jerem., XXXI, 22.
246. Il vit aussi une nouvelle terre, parce que l'ancienne terre
d'Adam était maudite, souillée et coupable du péché qui lui faisait mériter la
damnation éternelle ; mais la terre sainte et bénie de
Marie fut une nouvelle terre sans tache ni malédiction d'Adam : et si nouvelle,
que depuis cette première formation il ne s'en était vu ni connu dans le monde
aucune autre nouvelle jusqu'à la très-pure Marie. Elle fut si nouvelle et si
exempte de la malédiction de l'ancienne terre, qu'en cette bénie terre toutes
les autres terres des enfants d'Adam se renouvelèrent, puisque par la terre de
la bénie Marie, et avec elle et en elle, la masse terrestre d'Adam, qui avait
été jusqu'alors maudite, et avait vieilli dans sa malédiction, fut bénie,
renouvelée et vivifiée. Ainsi elle se renouvela toute par la très-pure Marie et
par son innocence ; et, comme cette innovation de la nature humaine et
terrestre trouva son principe en elle, saint Jean dit qu'il vit en Marie conçue sans péché un nouveau ciel et une
nouvelle terre. Il poursuit :
247. Car le premier
ciel et la première terre avaient disparu (4). Il devait s'ensuivre que la
nouvelle terre et le nouveau ciel de la très-sainte Vierge, et de son Fils
homme et Dieu, venant et apparaissant au monde, l'ancien ciel et la vieille
terre de la nature humaine et terrestre par le péché disparussent. II y eut un nouveau ciel pour
(4) Apoc., XXI,
1.
248.
Et moi, Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem, qui venait de
Dieu et descendait du ciel, préparée comme une épouse qui s'est ornée pour son
époux (5). Parce que tous les mystères
commençaient et prenaient leur fondement en la très-sainte vierge,
l'évangéliste dit qu'il la vit sous la figure de la sainte cité de Jérusalem,
etc. Car en cette métaphore il parla de notre
auguste Reine ; et il lui fut accordé de la voir, afin qu'il connut mieux le trésor
qui lui avait été recommandé et confié au pied de la croix, et qu'il le garda
avec d'autant plus d'estime et de respect, qu'il en pénétrait mieux les
grandeurs. Et, quoiqu'il n'y eût personne qui pût dignement suppléer à la
présence du Fils de la vierge, néanmoins il était à propos que saint Jean, qui
lui était substitué (6), fût particulièrement informé de la valeur de ce
trésor, selon que le requérait la dignité dont il était honoré.
(5) Apoc., XXI,
2. — (6) Joan., XIX, 27.
249. Les mystères que
Dieu opéra en la sainte cité de Jérusalem l'ont rendue plus propre à servir de
symbole à celle qui était ma Mère, le centre et l'abrégé de toutes les
merveilles du Tout-Puissant ; et par conséquent aussi de l'Église militante et
de la triomphante ; Saint Jean étendit sa vue sur toutes, comme un aigle ; des
plus nobles, par le rapport et par l'analogie que ces cités mystiques de
Jérusalem ont entre elles. Mais sa fin fut de regarder singulièrement la
suprême Jérusalem, la très-pure Marie, en qui se trouve l'abrégé de toutes les
grâces, les merveilles, les dons et les excellences des églises militante et
triomphante. Car tout ce qui se fit dans
250. Parce que ce
prodige était nouveau en la terre et qu'il ne pouvait pas venir d'elle,
l'évangéliste dit qu’il descendait du ciel. Et quoique le sujet de nos
admirations descendît par l'ordre commun de la nature d'Adam ; néanmoins ce ne fut pas par le grand
et ordinaire chemin du péché, par où tous les prédécesseurs, enfants de ce
premier coupable, avaient passé. Il y eut un autre décret dans la divine
prédestination pour cette seule Reine, et il s'ouvrit une nouvelle voie par où
elle vint avec son très-saint Fils au monde, sans qu'aucun autre des mortels
eût le privilège d'y passer ni de les y suivre dans cet ordre particulier de la
grâce. Ainsi elle descendit nouvelle, dès le ciel de l'entendement et des
dispositions éternelles de Dieu. Et lorsque les autres enfants d'Adam
descendent de la terre terrestre et souillés par cette même terre, cette Reine
de l'univers vient du ciel, comme descendante seule de Dieu par l'innocence et
par la grâce ; car nous disons communément que quelqu'un vient de cette maison
d'où il descend, et qu'il descend d'où il a reçu l'être qu'il tient. L'être
naturel que la très-pure Marie a reçu d'Adam, à peine se peut-il apercevoir en la considérant Mère du Verbe, et comme à côté du Père
éternel par la grâce et par la participation qu'elle en reçut à cause de cette
dignité. Et cet être étant en elle l'être principal, celui qu'elle tient de la
nature sera comme accessoire et moins principal ; et ainsi l'évangéliste
regarda le principal, qui descendit du ciel, et non pas l'accessoire, qui vint
de la terre.
251. Il poursuit, en
disant qu'elle venait préparée comme une épouse qui s'est ornée pour son
époux. L'on cherche parmi les mortels, pour le
jour des épousailles, les plus riches et les plus propres ornements qu'on
puisse trouver pour parer et embellir l'épouse terrestre ; quoique même les
pierreries se trouvent empruntées, pourvu que rien ne manque ni à sa qualité ni
à son état. Or, si nous avouons, comme il le faut nécessairement, que la
très-pure Marie fut en telle sorte Épouse de la très-sainte Trinité, qu'elle
était aussi Mère de la personne du Fils, et que pour être disposée à ces
dignités elle fut ornée par le même Dieu tout-puissant, infini, riche, sans
borne et sans mesure ; quels furent donc les ornements, les préparatifs et les
joyaux avec lesquels il embellit et orna son Épouse et sa Mère, afin qu'elle
fût digne de lui ? En aurait-il peut-être réservé quelqu'un dans ses trésors ?
Lui aurait-il refusé quelque grâce dont la puissance de son bras la pouvait
parer et enrichir ? L'aurait-il laissée laide,,
difforme, en désordre et tachée en quelque endroit ou pour quelques instants ?
Serait-il avare envers sa Mère et envers son Épouse, lui qui verse avec tant de
profusion les trésors de sa divinité sur les autres âmes, qui sont à son égard
moins que les servantes et les esclaves de sa maison ? Elles avouent toutes,
avec le même Seigneur, que l'élue et la parfaite est unique (7), et que toutes
les autres la doivent reconnaître, déclarer et glorifier pour l'immaculée et la très-heureuse entre toutes
les femmes ; et, ravies d'admiration en la considérant, elles s'interrogent
pénétrées de joie et de ses louanges : Qui est celle qui parait comme
l'aurore, qui est belle comme la lune, élue comme le soleil, et terrible comme
une armée bien rangée (8) ? C'est la très-pure Marie, l'unique Épouse et
(7) Cant., VI, 8. — (8) Ibid. 3.
252.
Il est déjà temps que l'entendement humain se tire de son assoupissement et
s'étende sur l'honneur de notre grande Reine ; et que ceux qui, étant fondés en
une opinion s'opposent à son honneur, se taisent et cessent de la dépouiller et
de lui ravir l'ornement de son immaculée pureté
dans l'instant de sa divine conception. Je déclare une
et plusieurs fois, par la force de la vérité et de la lumière en laquelle je
vois ces mystères ineffables, que tous les privilèges, toutes les grâces,
toutes les prérogatives, toutes les faveurs et tous les dons de la très-pure
Marie, y comprenant la dignité de Mère de Dieu, tous dépendent et tirent leur
origine, selon qu'on me le découvre, d'avoir été immaculée,
pleine de grâce en sa conception très-pure
; de sorte que sans ce privilège tous les autres paraîtraient défectueux, ou
comme un superbe édifice sans fondement solide et sans proportion. Ils se
rapportent tous, par un certain ordre et par un enchaînement inséparable, à la
pureté et à l'innocence de la conception. C'est pourquoi il a été nécessaire de
toucher si souvent ce mystère dans le récit de cette histoire, dès les décrets
divins et la formation de Marie et de son très-saint Fils en tant qu'homme. Je
ne m'y étends plus présentement, mais je vous avertis, tous que
253.
Et j’entendis une grande voix du trône qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il habitera avec eux, et ils seront son peuple, etc. (9). La voix du Très-Haut est grande, forte, douce et efficace
pour émouvoir et pour attirer à soi toute la créature. Telle fut cette voix qui
sortait du trône de la très-sainte Trinité et qui se fit entendre à saint Jean,
de sorte qu'elle captiva toute l'attention qu'elle lui demandait, en lui disant
de considérer avec attention le tabernacle de Dieu, afin de recevoir par cette
même attention une connaissance parfaite du mystère qui lui était manifesté
dans la vision du tabernacle de Dieu avec les hommes, qu'il demeurerait avec
eux, qu'il serait leur Dieu et qu'eux seraient son peuple. Tout cela était
renfermé dans la vue de l'heureuse descente du ciel de la très-pure Marie en la
forme que j'ai déjà dite ; car ce divin tabernacle de Dieu étant au monde, il
s'ensuivait que le même Dieu serait aussi avec les hommes, puisqu'il résidait
dans son tabernacle sans s'éloigner jamais de lui. Et ce fut comme si l'on eût
voulu dire à l'évangéliste : Le Roi de l'univers ayant son palais et sa cour
sur la terre, il n'y a point de doute que ce ne soit pour y venir demeurer. Et
Dieu devait habiter d'une telle façon dans ce sien tabernacle, qu'il en prît la
forme humaine, en laquelle il devait converser dans le monde, habiter avec les
hommes, être leur Dieu et eux son peuple (10), comme un héritage que son Père
lui donnait et à sa Mère aussi. Le Père éternel nous donna pour héritage à son
très-saint Fils, non-seulement parce qu'en lui et par lui il créa toutes
choses, et lui en donna la possession dans l'éternelle génération ; mais aussi
parce qu'en tant qu'homme il nous racheta en notre même nature, nous acquit
pour son peuple et pour son héritage paternel, et nous fit ses propres frères
(11). Par la même raison de la nature humaine, nous fûmes et nous sommes
l'héritage et la légitime de sa très-sainte Mère ; parce qu'elle donna au Verbe
éternel la forme du corps humain, de sorte qu'elle nous fit son acquisition. Et étant
(9) Apoc., XXI, 8. — (10) Gal., IV, 4.
— (11) Tit, II,14.
254. Cette voix sortit
du trône céleste par l'organe d'un ange qui disait à peu près, avec une sainte
émulation, à l'évangéliste : Considérez avec toutes vos attentions le
tabernacle de Dieu avec les hommes, il doit demeurer avec eux, et eux doivent
être son peuple ; il sera leur frère et il prendra leur même forme par le moyen
de ce tabernacle, l'auguste Marie, que vous voyez descendre du ciel par sa
conception et par sa formation. Mais nous pouvons répondre à ce courtisan
céleste d'une manière agréable et pleine de joie, que le tabernacle de Dieu est
fort bien avec nous, puisqu'il est à nous, et que par lui Dieu doit aussi être
à nous en y recevant la vie et le sang qu'il doit offrir pour nous ; et que par
cette vie il doit nous acquérir et nous faire son peuple, et demeurer avec nous
comme dans son domicile (12), puisque nous le
recevrons au très-saint Sacrement, et qu'il nous fera par
cette heureuse réception son tabernacle. Que ces divins esprits se contentent
d'être nos aînés et dans de moindres nécessités que les hommes. Nous sommes les
faibles cadets, et d'une santé si fragile, que nous avons besoin des caresses
et des faveurs de notre Père et de notre Frère. Qu'il vienne donc au tabernacle
de sa Mère et de la nôtre ; qu'il prenne de son sein virginal la forme de la
chair humaine ; que
255. Et Dieu essuiera
toutes les larmes de leurs yeux, et il n'y aura plus de mort, de gémissements,
de cris ni de douleurs, etc. (13). Les larmes que le péché tirait des yeux
des mortels, furent essuyées par le fruit de la rédemption humaine, dont nous
eûmes des gages assurés en la conception de la très-pure Marie ; car il n’est
point de mort, point de douleurs ni de pleurs pour ceux qui profiteront des
miséricordes du Très-Haut, du sang et des mérites de son Fils, de ses
sacrements, des trésors de sa sainte Église et de l'intercession de sa
très-sainte Mère pour les obtenir ; parce que la mort du péché n'est plus, et
tout son ancien venin et ses fatales suites sont arrivées à leur fin. Les
véritables larmes ont suivi les enfants de perdition dans le profond de
l'abîme, où elles ne tariront jamais. La douleur des
travaux n'est pas une vraie douleur, ni les larmes qu'elle cause, mais plutôt
apparentes, car elles peuvent se trouver avec la souveraine et véritable joie,
et étant reçues avec tranquillité et résignation, elles sont d'un prix
inestimable (14), le Fils de Dieu les ayant choisies pour soi, pour sa Mère et
pour ses frères, comme un gage de son amour.
256.
Il n'y aura aussi ni cris ni voix turbulentes, parce
que les justes, comme de douces et de tendres brebis qui vont être sacrifiées
(15), doivent apprendre à se taire à l'exemple de leur divin Maître et de sa
très-humble Mère. Car les amis de Dieu doivent renoncer au droit que la faible
et délicate nature a de chercher quelque soulagement dans ses plaintes et dans
ses gémissements, en voyant sa Majesté, qui est leur chef et leur modèle,
humiliée jusqu'à la mort honteuse de la croix (16), pour réparer les dommages
de nos impatiences et de nos inquiétudes.
Avec quelles raisons pourrait-on accorder à notre nature, qu'à la vue d'un tel
exemple, elle se troublât et se plaignit dans les travaux ? Comment peut-on lui
permettre d'avoir des mouvements déréglés et contraires à la charité, lorsque
Jésus-Christ vient établir la loi de l'amour fraternel ? L'évangéliste ajoute
qu'il n'y aura plus de douleurs, parce que, s'il en devait rester
quelqu'une parmi les hommes, ce serait la douleur de la mauvaise conscience ;
mais l'incarnation du Verbe dans le sein de la très-sainte Vierge lui fut un si
doux remède, que cette douleur est à présent une cause de consolation et de
joie, ne méritant plus le nom de douleur, puisqu'elle contient la plus douce et
la plus agréable de toutes les joies, et que par sa venue au monde les choses
premières disparurent, qui étaient les douleurs et les rigueurs inefficaces de
l'ancienne loi, parce que toutes choses furent radoucies et achevées par la
surabondance de la loi évangélique qui nous comblait de grâce. C'est pourquoi
l'évangéliste dit ensuite : Voici, je fais toutes choses nouvelles (17).
Cette voix sortit de, Celui qui était assis sur le trône, parce que, lui-même
se déclara l'auteur de tous les mystères de la nouvelle loi de l'Évangile. Et
donnant le principe à cette nouveauté si admirable et si inouïe parmi les
créatures, que le fut de faire incarner le Fils unique du Père éternel, que de
lui donner une Mère vierge et très-pure, il était nécessaire que toutes choses
étant nouvelles, il n'y eût rien de vieux en sa très-sainte Mère ; et ne pouvant
pas nier que le péché originel ne fût quasi aussi ancien que la nature, nous
devons inférer de là que, s'il se fût trouvé en
(12) Joan., VI, 57. —
(13) Apoc., XXI, 4. — (14) Rom., V, 3. — (15). Isa., LIII, 7. — (16) Phil., II, 8. — (17) Apoc., XXI, 5.
257. Et il me dit :
Écrivez, car ces paroles sont très-fidèles et véritables ; puis il ajouta : Tout est fait, etc. (18). Selon notre manière de parler, Dieu est fort outré qu'on oublie
les marques du grand amour qu'il nous a témoigné dans son incarnation et dans
la rédemption du genre humain ; et afin de laisser une perpétuelle mémoire de
tant de faveurs, et pour suppléer à notre ingratitude, il commande qu'on les
écrive. Ainsi les mortels les devraient écrire et graver dans leurs cœurs, et
craindre l'offense qu'ils commettent contre Dieu par un oubli si brutal et si
exécrable. Et quoiqu'à la vérité les catholiques
conservent la foi et la créance de ces mystères, ils semblent néanmoins, par le
mépris qu'ils témoignent à les reconnaître, et par celui qu'ils supposent en
les oubliant, les nier tacitement, vivant comme s'ils ne les croyaient pas. Et afin qu'ils aient un accusateur de leur très-noire ingratitude, le
Seigneur dit que ces paroles sont très-fidèles et
véritables. Et puisqu'il n'y a rien de si constant, qu'on considère avec
indignation l'infâme brutalité que les mortels pratiquent en dissimulant et en
méconnaissant ces vérités, qui, étant en effet très-fidèles, seraient aussi très-efficaces
pour émouvoir le cœur humain et pour vaincre sa dureté, si on s'en remplissait
la mémoire, et si on les ruminait et pesait comme fidèles, certaines et
infaillibles, considérant que Dieu les opéra toutes pour chacun de nous.
(18) Apoc., XXI,
5.
258.
Mais comme les dons de Dieu ne sont pas sujets au repentir (19), car il ne
révoque point le bien qu'il fait, quoiqu'il y soit provoqué par les offenses
des hommes, il dit que tout est déjà fait (20). Comme s'il nous disait que, bien que nous l'ayons irrité par notre
ingratitude, il ne veut pas suspendre les effets de son amour ; ou disons
plutôt qu'ayant envoyé la très-sainte Vierge au monde sans péché originel, il
donne pour certaines toutes les choses qui regardent le mystère de
l'incarnation ; puisque, Marie se trouvant très-pure en la terre, il semblait
que le Verbe éternel fût comme forcé de descendre du ciel pour prendre chair
humaine dans son sein, et que cette vaste demeure ne lui suffisait pas. Il nous
en donne de plus fortes preuves lorsqu'il dit : Je
suis l'alpha et l’oméga, la première et la
dernière lettre, qui, comme le principe et la fin, renferment la perfection de toutes les œuvres écrites ; parce que , si
je leur donne un commencement, ce n'est que pour les conduire jusqu'à la
perfection de leur dernière fin : comme je le ferai par le moyen de cet ouvrage
admirable, Jésus et Marie ; car j'ai commencé par cet ouvrage, et par lui
j'achèverai toutes les œuvres de la grâce, et j'attirerai à moi toutes les
créatures en l'homme, comme à leur dernière fin et à leur unique centre, où
elles doivent trouver leur véritable repos.
(19) Rom., XI, 29. — (20) Apoc., XXI, 6.
259.
Je donnerai gratuitement à boire de la
fontaine de vie à celui qui aura soif. Celui qui aura vaincu possèdera ces choses, etc. (21). Laquelle des créatures a prévenu toutes les autres pour donner
des conseils à Dieu, ou pour lui faire quelque don qui l'obligeât au retour
(22) ? L'Apôtre nous fait cette proposition afin
que nous soyons persuadés que tout ce que Dieu fait et a fait pour les hommes a
été fait gratuitement et sans qu'il y fût obligé.
La source des fontaines ne doit son cours à qui que ce soit de ceux qui y vont
boire ; ses eaux se donnent gratuitement à tous ceux qui les abordent. Que si tous ne participent pas à ses liquides trésors, ce n'est pas la
faute de la source, mais de ceux qui sont assez négligents pour n'y pas aller
étancher leur soif, puisqu'elle les convie avec tant de profusion et de
complaisance (23). Et pour épargner encore nos peines,
elle-même sort et va chercher les nécessiteux par des courses continuelles,
s'offrant à tous d'une manière très-agréable. O
tiédeur insupportable des mortels ! O ingratitude abominable! Si le
véritable Seigneur ne nous doit rien et s'il nous a tout donné par grâce, et
qu'entre toutes la plus grande fut de s'être fait homme et de mourir pour nous,
parce qu'en cette faveur il se donna entièrement à nous, l'impétuosité de
(21) Apoc., XXI,
6 et 7. — (22) Rom., V, 34 et 35. — (23) Joan., VII, 37. — (24) Ps. XLV, 5. — (25) Isa., LV, 1. — (26) Jerem., II, 13.
260. Et il y est encore
plus affermi par une nouvelle et plus grande assurance, le Seigneur voulant
bien ajouter ces paroles : Je serai son Dieu, et il sera mon fils
(27) ; que s'il
est notre Dieu et si nous sommes ses enfants, il s'ensuit de là que nous devons
être héritiers de ses biens ; étant héritiers (quoique tout l'héritage soit
gratuit), nous le possédons pourtant avec sûreté, comme les enfants possèdent
les biens de leur père (28). Et étant Père et Dieu tout ensemble, infini en ses
attributs et en ses perfections, qui pourra exprimer ce qu'il nous offre en nous
faisant ses enfants ? car cette qualité renferme
l'amour paternel, la conservation, la vocation, la vivification, la
justification, les moyens pour y arriver et pour la fin du tout, la
glorification et l'état bienheureux que les yeux n'ont point vu, ni les
oreilles n'ont point entendu, ni le cœur de l'homme n'a pu concevoir (29). Et le tout est pour ceux qui vaincront et qui seront des enfants
courageux et véritables.
261.
Mais pour les lâches, les incrédules, les
abominables, les homicides, les fornicateurs, les sorciers, les idolâtres et
tous les menteurs, etc. (30). Tous ces innombrables enfants de perdition ont écrit leurs noms de leurs
propres mains dans ce registre formidable ; car le nombre des insensés qui ont
préféré la mort à la vie, est infini (31). Ce n'est pas que les voies qui conduisent à cette vie soient cachées à
ceux qui ont des yeux pour s'en servir ; mais parce que ceux-là les ferment à
la lumière, et se sont laissés et se laissent tromper et aveugler par les
embûches de Satan, .qui offre aux différentes inclinations et aux appétits
dépravés des hommes, le mortel venin déguisé sous les diverses douceurs
apparentes des vices qui flattent leurs passions (32).
Aux lâches,
qui sont continuellement agités et irrésolus, parce qu'ils n'ont pas goûté la
douce manne de la vertu, et ne sont pas entrés dans le chemin de la vie
éternelle ; à ceux-là, il la représente insipide et terrible ; et cependant le
joug du Seigneur est doux et son fardeau fort léger (33). Ainsi trompés par
cette terreur panique, ils sont plutôt vaincus par la paresse que par le
travail. Pour ce qui est des incrédules, ou ils n'admettent point les vérités révélées,
et ne leur donnent aucune créance, comme les hérétiques, les païens et les
infidèles ; ou, s'ils les croient, comme les catholiques, il semble qu'ils ne
les entendent que de fort loin, et qu'ils les croient plutôt pour les autres
que pour eux-mêmes. Ainsi leur foi étant morte, ils opèrent comme des
incrédules (34).
(27) Apoc., XXI, 7. —
(28) Rom., VIII, 17. — (29) I Cor., II, 9. — (30)
Apoc., XXI, 8. — (31) Eccles., I, 15. — (32) Sap., IV, 12. — (33) Matth., XI, 30. — (34) Jacob., II, 25.
262. Les abominables, qui s'abandonnent à
toutes sortes de vices avec impudence, se glorifiant de leurs méchancetés, Dieu
les a en horreur, il les méprise et les retarde comme des exécrables et des
rebelles qui sont presque dans l'impuissance de faire le bien ; et s'éloignant
du chemin de la vie éternelle, comme s'ils n'étaient pas créés pour elle, ils
se séparent de Dieu, renoncent à ses faveurs et à ses bénédictions, et sont
maudits du Seigneur et des saints. Quant aux homicides, qui usurpent sans
crainte ni respect de la justice divine le droit que le souverain Seigneur a de
gouverner cet univers et d'y châtier et venger les injures, ils seront mesurés
et jugés avec la même mesure qu'ils ont voulu mesurer et juger les autres (35).
Les fornicateurs,
qui, pour un plaisir sale et passager dont la fin est toujours accompagnée de
regret et d'horreur, sans pourtant que l'appétit désordonné en soit rassasié,
renoncent à l'amitié de Dieu et méprisent les voluptés éternelles, qui plus
elles rassasient, plus elles sont désirées, et qui, en remplissant tous nos
souhaits, ne finiront jamais. Les sorciers, qui croient et se confient aux fausses promesses du dragon, caché sous
les apparences d'ami, sont trompés et pervertis pour tromper et pervertir les
autres. Les idolâtres,
qui ne trouvèrent pas cette divinité qu'ils cherchaient et qui est si proche de
tous (36), l'attribuant à qui ne la pouvait pas avoir, parce qu'ils en
voulaient être eux-mêmes les distributeurs et l'appliquer à leurs propres
ouvrages, qui n'étaient que des ombres inanimées de la vérité, incapables de
contenir la grandeur de l'être du véritable Dieu. Les
menteurs, qui s'opposent à la suprême vérité, qui
est Dieu, et qui, pour s'en éloigner davantage, se privent de sa rectitude et
de sa vertu, ayant plus de confiance au mensonge trompeur qu'à l'auteur de la
vérité et de tout bien (37).
(35) Luc., VI, 38. — (36) Act., XVII, 27. —
(37) Jerem., II, 13.
(38) Apoc., XXI, 8.
ID., Ibid.
Chapitre
XVIII
Il poursuit le mystère de la conception de la très-pure
Marie par la seconde partie
du chapitre vingt et unième de l'Apocalypse.
264.
La lettre du chapitre vingt et unième de l'Apocalypse, que je poursuis, est
celle-ci : « Aussitôt il vint un
des sept anges qui avaient les fioles pleines des sept dernières plaies, et, parlant à moi, il me dit : « Venez, et je vous montrerai
l'épouse qui est mariée avec l'Agneau. Et il me transporta en esprit sur
une grande et haute montagne, et il me fit voir la ville sainte de
Jérusalem, qui descendait du ciel et venait de Dieu ; elle était vêtue de
la clarté de Dieu, et sa lumière était semblable à une pierre
précieuse, comme une pierre de jaspe transparente comme le cristal. Elle
avait une grande et haute muraille ayant douze portes, où étaient douze
anges et des inscriptions qui contenaient les noms des douze tribus des
enfants d'Israël. Il y avait vers l'orient trois portes ; vers l'aquilon,
trois portes ; vers le midi, trois portes ; et vers l'occident, trois
portes. La muraille de la ville avait douze fondements, où étaient
écrits les douze noms des douze apôtres de l'Agneau. Et celui qui parlait
à moi avait pour règle une canne d'or, dont il devait mesurer la ville,
et ses portes et sa muraille. Et la ville était d'une figure
carrée, aussi longue que large. Et il mesura la ville avec la canne d'or
par douze mille stades, et la longueur, la largeur et la hauteur en
étaient égales. Il mesura aussi les murailles, qui étaient de cent
quarante-quatre coudées, avec la mesure de l'homme, qui est celle de
l'ange. Et ses murailles étaient bâties de pierre de jaspe : mais la
ville était d'or très-pur, semblable à du verre fort clair (1). »
265. Ces anges, dont
(évangéliste parle en cet endroit, sont sept, de ceux qui assistent
particulièrement devant le trône de Dieu, et auxquels sa Majesté a donné la
charge et le pouvoir de châtier certains péchés des hommes (2). Cette vengeance de la colère du Tout-Puissant arrivera dans les derniers
siècles du monde, et la punition sera si extraordinaire, qu'il ne s'en sera
jamais vu de semblable. Ces mystères sont si
fort cachés, que je ne les puis pas tous pénétrer ; et parce que tous ne
regardent pas cette histoire, et qu'il n'est, pas même convenable que je m'y
arrête, je passe à ce qui est de mon sujet. Cet ange qui parla à saint Jean est
celui par lequel Dieu vengera singulièrement, d'une manière formidable, les
injures qu'on aura faites à sa très-sainte Mère, pour avoir irrité, en la
méprisant par une folle témérité, l'indignation de sa toute puissance. Car la très-sainte
Trinité s'étant engagée d'honorer et d'élever cette Reine du ciel sur toutes
les créatures humaines et angéliques, et de la donner au monde comme un miroir
de
(1) Apoc., XXI,
9-18. — (2) Id., XV, 1.
(3) Apoc., XXI,
9. — (4)
Cant., VI, 8. — (5) Apoc., XXI, 10.
288. Sa lumière était
semblable à une pierre précieuse, comme une pierre de jaspe transparente comme le
cristal, etc. (8). Il nous est plus facile de voir qu'elle est comparée au
cristal et au jaspe tout ensemble, entre lesquels il y a si peu de proportion,
que d'être persuadés qu'elle soit aussi semblable à Dieu ; mais par cette
similitude nous comprendrons quelque chose de celle-ci. Le jaspe renferme
plusieurs couleurs, plusieurs aspects et quelque diversité d'ombres dont il est
composé ; et le cristal est fort clair, très-pur et uniforme, et tout cela uni
ensemble ne peut que former une agréable et charmante variété. La très-pure
Marie reçut en sa formation la variété des vertus et des perfections, dont il
semble que Dieu ait formé son âme, composée et enrichie de ces divers
ornements. Toutes ces grâces, toutes ces perfections, cette ressemblance
qu'elle a avec un cristal très-pur, sans tache et sans vestige du péché, cette
clarté et cette pureté qui l'embellissent (9), nous donnent des rayons et des
traits de
(6) Apoc., XXI,
11. — (7) Ps. LXXXVI, 9. — (8) Apoc.,
XII, 11. —
(9) Ps. XLIV, 10.
269. La ville avait
une grande et haute muraille ayant douze portes (10). Les mystères
renfermés dans cette muraille et aux portes de cette Cité mystique, la
très-pure Marie, sont si cachés et si grands, que je ne pourrai pas exprimer
aisément ce qui m'en a été découvert, moi qui ne suis qu'une femme ignorante et
grossière. Je le dirai pourtant le mieux qu'il me sera possible, devant
présupposer que dans le premier instant de la conception de la très-sainte
Vierge, lorsque
(10) Apoc., XXI, 12.
270. « La dignité que nous donnons à cette pure créature de notre Épouse
et de Mère du Verbe, qui doit naître d'elle, mérite que nous l'établissions
Reine et Maîtresse de tout l'univers. Et outre les dons et les richesses de
notre divinité, que nous lui donnons pour dot, il est convenable de lui
accorder le pouvoir de manier les trésors de nos infinies miséricordes, afin
qu'elle puisse distribuer et communiquer selon sa volonté les grâces et les
faveurs nécessaires aux mortels, et singulièrement à ceux qui, comme ses
enfants affectionnés, l’invoqueront, et qu'elle puisse enrichir les pauvres,
secourir les a pécheurs, accroître les justes et être le refuge universel de
tous. Et afin que toutes les créatures la
reconnaissent pour leur Reine, pour leur Supérieure et pour la dépositaire de
nos biens infinis, avec puissance de les pouvoir dispenser, nous lui consignons
les clefs de notre cœur et de notre volonté, et elle sera en toutes choses
l'exécutrice de notre bon plaisir envers les créatures. Nous lui donnerons de plus le domaine et la puissance sur le dragon
notre ennemi, et sur tous les démons ses alliés, afin qu'ils craignent sa
présence et son nom, et que par lui leurs tromperies s'évanouissent ; et que
tous les mortels qui se retireront sous la protection de cette ville de refuge,
se trouvent en assurance, sans crainte des démons ni de leurs embûches. »
271. Le Seigneur ordonna
à l'âme de la très-pure Marie, sans lui manifester tout ce qui était contenu
dans ce décret on cette promesse, de prier avec affection pour toutes les âmes,
et de leur procurer par ses sollicitations le salut éternel, et singulièrement pour ceux qui se recommanderaient à elle dans le cours
de leur vie. Et la très-sainte Trinité lui promit que
rien ne lui serait refusé en ce tribunal très-équitable, et qu'elle
commanderait au démon et l'éloignerait de toutes les âmes avec force et empire,
puisque le bras du Tout-Puissant la seconderait en tout. Mais on ne lui
découvrit pas le sujet pour lequel elle recevait cette faveur et toutes les
autres qui s'y trouvaient renfermées, qui était de la faire Mère du Verbe.
Saint Jean, en disant que la sainte cité avait une grande et haute muraille, y
comprit cette faveur que Dieu fit à sa Mère en la constituant le sacré refuge
et la protectrice de tous les hommes, afin qu'ils trouvassent en elle toutes sortes de secours, comme en une
forte ville et un invincible rempart contre leurs ennemis, et que tous les enfants d'Adam recourussent à elle
comme à la puissante Reine et Maîtresse de tout
l'univers, et comme à la dispensatrice des trésors du ciel et de la grâce. Il dit aussi que cette muraille était fort haute, parce que le pouvoir
qu'a la très-sainte Vierge de vaincre le démon et d'élever les âmes à la grâce
est si haut, qu'il est immédiat à Dieu : cette sainte cité étant si bien
pourvue et d'une défense si assurée, autant pour elle-même que pour ceux qui
s'y vont réfugier, qu'il n'est que Dieu seul qui puisse franchir ses murailles
inaccessibles à toutes les forces créées.
272. Il y avait douze
portes à cette muraille (11) de la sainte cité, parce que son entrée est
libre et générale à toutes les nations, sans en exclure aucune
; mais au contraire elles y sont toutes conviées, afin qu'aucun (s'il ne le
veut) ne soit privé de la grâce des dons et de la gloire du Très-Haut par le
moyen de
(11) Apoc., XXI,
12.
(12) Apoc., XXI,
12.
274. Étant dans
l'admiration de cette grandeur et de cette puissance de Marie, et de ce qu'elle
était la médiatrice et la porte de tous les prédestinés, il me fut découvert
que cette prérogative répondait à la dignité de Mère
de Jésus-Christ, et à l'office qu'elle avait exercé
comme Mère envers son très-saint Fils et envers les hommes ; car elle lui donna un corps humain de son très-pur sang et cette substance
en laquelle il devait souffrir pour racheter les hommes. Ainsi, en quelque façon, elle souffrit et
mourut en Jésus-Christ par cette union de la chair et du sang ; outre qu'elle
l'accompagna en sa passion et en sa mort, qu'elle souffrit par sa volonté en la
manière qu'elle le pouvait avec une sublime humilité et une force divine. Et
comme elle coopéra à la passion de son Fils et lui donna le corps qu'il
sacrifiait pour tout le genre humain, de même le Seigneur voulut lui
communiquer la dignité de rédemptrice, et lui donner les mérites et le fruit de
la rédemption, afin qu'elle les distribuât et que ceux qui étaient rachetés les
reçussent de ses mains. O admirable trésorière
de Dieu, combien les richesses de la droite du Tout-Puissant sont assurées
entre vos divines et libérales mains ! Cette sainte cité avait trois
portes vers l'orient, trois portes vers le midi, et trois portes vers
l'occident, etc. (13). Trois portes qui répondent à chaque partie du monde
; et le nombre de trois nous facilite la possession de tout ce que le ciel et
la terre renferment, et de Celui-là même qui a donné l'être à toutes les
créatures, et ce sont les trois divines personnes, Père, Fils, et Saint-Esprit,
chacune des trois voulant et prétendant que la très-sainte Marie ait trois
portes par où elle puisse libéralement offrir et distribuer aux mortels les
trésors de Dieu ; et quoique ce Dieu soit en trois personnes, chacune néanmoins
lui donne un accès et une porte libre, afin que cette très-pure Reine entre au
tribunal de l'Être immuable de la très-sainte Trinité, pour y intercéder,
demander et puiser des dons et des grâces pour enrichir tous ceux qui auront
recours avec dévotion à sa protection ; afin
qu'en nul endroit de l'univers aucun ne puisse former des plaintes et des
excuses ; puisqu'en chacune de ses parties il n'y
a pas seulement une porte, mais trois, qui convient toutes ses nations. Car il
est si aisé d'entrer dans une ville par une porte publique et ouverte à tous, que si quelqu'un n'y entre ce ne sera pas par le défaut des portes, mais
par la faute de ceux qui par leur négligence n'auront pas voulu s'y réfugier. Que nous répondront ici les infidèles, les
hérétiques et les païens ? Quelle excuse auront les mauvais chrétiens et les
pécheurs obstinés ? Si les trésors du ciel sont à la
disposition de notre Mère, si elle nous y appelle par ses anges et nous
sollicite d'en profiter, et si elle n'est pas seulement la porte, mais
plusieurs portes du ciel ; comment se peut-il faire
que le nombre de ceux qui restent dehors soit si grand, et celui de ceux qui y
entrent soit si petit ?
(13) Apoc., XXI,
13.
275. La muraille de
cette ville avait douze fondements, où étaient écrits les douze noms des douze
apôtres de l'Agneau (13). Les fondements solides et inébranlables sur
lesquels Dieu construisit cette sainte Cité Marie sa
très-pure Mère, furent toutes les vertus qui y répondaient par une conduite
particulière du Saint-Esprit. Il y en eut douze avec les noms des douze
apôtres, parce qu'elle fut fondée sur leur plus grande sainteté comme étant les
plus grands des saints, selon David, qui nous dit que les fondements de la cité
de Dieu furent jetés sur les saintes montagnes (14) ; parce que la sainteté et la sagesse de Marie servirent aussi de fondement et
d'appui aux apôtres, après la mort de Jésus-Christ et après son ascension. Car, outre qu'elle fut toujours leur maîtresse et leur modèle, elle fut
aussi alors le plus grand appui de la primitive Église. Et parce qu'elle y fut
destinée parce ministère dès son immaculée conception avec toutes les vertus
et les grâces nécessaires, c'est pour ce sujet que l'évangéliste dit quelle
avait douze fondements :
276.
Celui qui me parlait avait pour règle une canne d'or, et il mesura la ville
avec cette canne par douze mille, stades, etc. (15). Saint Jean renferme dans
ces mesures ; de grands mystères de la dignité, des grâces, des dons et des
mérites de
(13) Apoc., XXI,
14. — (14) Ps. LXXXVI, 2. — (15) Apoc.,
XXI, 15. — (16) Apoc., XXI,
16.
277. La règle est
appelée par l'évangéliste canne, à cause de la fragilité de notre nature,
composée d'une chair faible et débile ; il la nomme d'or à cause de la divinité
de la personne du Verbe. Avec cette dignité de Jésus-Christ, Dieu et homme
véritable, avec les dons de la nature humaine, unie à la personne divine, et
avec les mérites qu'il opéra, sa très-sainte Mère fut mesurée par le même
Seigneur. Il la mesura avec lui-même ; et l'ayant mesurée, elle parut être
égale et proportionnée en la hauteur de sa dignité de Mère, en la longueur de
ses dons et de ses faveurs, et en la largeur de ses mérites ; elle fut égale en
tout, sans diminution et sans disproportion. Et
quoiqu'elle ne pût, absolument parlant, s’égaler à son très-saint Fils d'une
égalité que les docteurs appellent mathématique, parce que notre Seigneur
Jésus-Christ était homme et vrai Dieu, et elle une pure créature, et par cet
endroit la règle excédait infiniment ce qu'elle mesurait en elle ; néanmoins,
la très-pure Marie eut une espèce d'égalité de proportion avec son très-saint
Fils ; car comme il ne lui manqua rien de ce
qu'il devait avoir et lui convenait comme véritable Fils de Dieu, ainsi il se
trouva en elle tout ce qui lui était dû et tout ce qu'elle devait à Dieu comme
sa véritable Mère. De sorte que la très-sainte Vierge comme mère, et
Jésus-Christ comme fils, eurent une égale proportion de dignité, de grâce, de
dons et de mérites, puisqu'il n'y avait aucune grâce
créée en Jésus-Christ qui ne fût aussi avec proportion en sa très-pure Mère.
278.
Il mesura la ville avec cette canne par douze mille stades (17). Cette
mesure de stades et le nombre de douze mille dont notre divine reine fut
mesurée en sa conception, renferment des mystères très-relevés. L'évangéliste appelle stade la mesure parfaite avec laquelle la hauteur
de la sainteté des prédestinés est mesurée, selon les dons de grâce et de
gloire que Dieu a résolu et ordonné en son entendement et en son décret éternel
de leur communiquer par le moyen de son Fils incarné, les mesurant et les
déterminant par son infinie équité et par sa miséricorde paternelle. Le
Seigneur mesure avec ces stades tous les élus, et la hauteur de leurs vertus et
de leurs mérites. Malheur à celui qui ne se trouvera
pas juste à cette mesure quand le Seigneur le mesurera ! Le nombre de douze mille contient tout le reste des prédestinés et des
élus compris dans les douze chefs de ces milliers, qui sont les douze apôtres,
princes de l'Église catholique, ainsi qu'ils le sont au chapitre septième de
l'Apocalypse dans les douze tribus d'Israël, parce
que tous les élus se devaient soumettre à la doctrine que les apôtres de
l'Agneau enseignèrent comme je l'ai dit ci-dessus sur le même chapitre.
(17) Apoc., XXI,
16.
280. Il mesura aussi
les murailles, qui étaient de cent quarante-quatre coudées, avec la mesure de
l'homme, qui est celle de l'ange (18). Cette mesure des murailles de la
cité de Dieu n'était pas pour mesurer la longueur, mais la hauteur qu'elles
avaient, parce que si les stades du carré de la ville étaient douze mille en
largeur et en longueur, le carré étant égal par tous les endroits, il fallait
nécessairement que les murailles eussent plus de circonférence, et que cette
circonférence fût plus grande, si on les mesurait par la superficie extérieure
pour enfermer dans leur circuit toute la ville ; ainsi la mesure de cent
quarante-quatre coudées (de quelque manière qu'elles eussent été) n'était pas
proportionnée pour la longueur des murailles d'une si grande ville, mais bien
pour la hauteur de ce rempart assuré pour ceux qui s'y trouvaient. Cette
hauteur nous signifie la grande sûreté avec laquelle la très-pure Marie devait
garder tous les dons et toutes les grâces de sainteté et de dignité qu'elle
avait reçues du Très-Haut. C'est pourquoi il est dit que la hauteur était de
cent quarante-quatre coudées, qui est un nombre inégal
; y comprenant trois différentes murailles, grande, médiocre et petite, qui
répondaient aux œuvres de
(18) Apoc., XXI,
17.
(19) Apoc., XXI, 18. — (20)
cant., IV, 7.
ID., Ibid.
Chapitre
XIX
Qui contient la dernière
partie du chapitre vingt et unième de l'Apocalypse
sur
la conception de la très-sainte Vierge.
282.
Le texte de la troisième et dernière partie du chapitre vingt-unième de
l'Apocalypse, que je vais expliquer, est celui-ci : « Les fondements des murailles de la ville étaient embellis de toutes
sortes de pierres a précieuses. Le premier fondement
était de jaspe, et le second de saphir, le troisième de calcédoine, le
quatrième d'émeraude, le cinquième de sardonix, le
sixième de sardoine, le septième de chrysolithe, le huitième de béril, le neuvième de topaze, le dixième de
chrysoprase, le onzième d'hyacinthe, le douzième d'améthyste. Et les douze portes étaient de douze perles, chaque porte d'une
seule perle ; et la place de la ville était d'or pur, comme du verre
fort transparent. Et je ne vis point de temple en elle ; car le
Seigneur Dieu tout-puissant est son temple et l'Agneau. Cette ville n'a
pas besoin du soleil ni de la lune pour l'éclairer, parce que la gloire
de Dieu l'éclaire, et que l'Agneau en est la lampe. Et les nations marcheront dans sa lumière ; et les rois de la
terre apporteront leur honneur et leur gloire en elle. Et ses portes ne
seront point fermées de jour ; car il n'y aura point là de nuit. Il n'y
entrera rien de souillé, ni aucun de ceux qui commettent des choses exécrables
et des faussetés, mais seulement ceux qui sont écrits dans le livre de
vie de l'Agneau (1). » Voilà la lettre de cette dernière partie, que
je dois expliquer.
(1) Apoc., XII,
19-21.
283.
Le très-haut Seigneur ayant élu cette sainte cité,
l'auguste Marie, pour la plus propre et la plus
agréable demeure qu'il pouvait avoir au dehors de lui-même, entre les pures
créatures, il ne faut pas, s'étonner s'il tira des trésors de sa divinité et
des mérites de son très-saint Fils les plus riches matériaux pour construire les
fondements des murailles de sa ville, embellis de toutes sortes de pierres
précieuses (2) : afin que la force et la sûreté ,
signifiées par les murailles, l'excellence de sa
beauté, la hauteur de sa sainteté et des dons, qui sont les pierres précieuses,
et sa très-pure conception, qui en est le
fondement, fussent avec une égale correspondance
proportionnées en elles-mêmes, et à la fin pour laquelle il la fondait, qui
était de demeurer en elle par amour et par l'humanité sacrée de son Fils, qui
la reçut dans son sein virginal. L'évangéliste nous dit tout ceci, selon qu'il
le découvrit en notre très- sainte Reine, parce qu'il était convenable à la
dignité, à la sainteté et à la sûreté qu'exigeait l'habitation
que Dieu devait faire en elle, comme dans un invincible rempart, que les
fondements de ses murailles, qui étaient les premiers principes de son immaculée conception, fussent construits de
toutes sortes de vertus, en un degré si éminent et si précieux, qu'il ne se pût
trouver d'autres pierres plus riches pour les fondements de cette muraille.
284. Il est dit que le premier fondement
ou la première pierre était de jaspe (3), dont la variété et la force marquent
la constance et la fermeté que cette grande dame reçut au
moment de sa très-sainte conception, afin qu'avec
cette habitude elle fût disposée à pratiquer durant le cours de sa vie, toutes
les vertus avec une magnanimité et une constance invincible ; et parce que ces
vertus et ces habitudes, qui furent accordées et infuses à la très-pure Marie dans l'instant de sa conception, signifiées par
ses pierres précieuses, eurent des privilèges singuliers que le Très-Haut avait
accordés à chacune de ces douze pierres, je les déclarerai selon ma faible
portée, afin que l'on pénètre le mystère que renferment les douze fondements de
la cité de Dieu. Il lui fut donné en cette habitude de force une supériorité
spéciale, et comme un empire sur l'ancien serpent, afin qu'elle pût l'humilier,
le vaincre et l'assujettir, et qu'elle donnât une si grande terreur aux démons,
qu'ils prissent honteusement la fuite, et craignissent si fort ses approches,
que la seule pensée d'aborder sa présence les fit trembler. C'est pourquoi ils
ne s'approchaient jamais de la très-sainte Vierge que leurs tourments n'en
fussent redoublés. La divine Providence lui fut si
libérale, que non-seulement elle ne la comprit point dans les lois communes des
enfants du premier père' en la délivrant du péché originel et de la servitude
du démon, que ceux qui s'y trouvent renfermés contractent ; mais aussi
l'éloignant de tous ces malheurs, elle lui accorda l'empire que tous les hommes
perdirent sur les démons, pour ne s'être pas conservés dans l'heureux état
d'innocence. Il fut de plus accordé à cette divine
princesse, en qualité de Mère du Fils du Père éternel, qui descendit dans son
sein pour détruire l'empire d'iniquité de ces ennemis de tout bien (4), une
puissance royale, participant de l'être de Dieu, par laquelle elle soumettait
les démons et les envoyait plusieurs fois dans les abîmes de l'enfer, comme je
le dirai en continuant cette histoire.
(2) Apoc., XXII,19.
— (3) Ibid. — (4) Joan., XII, 31.
285. Le second est de
saphir (5). Cette pierre représente la couleur d'un ciel serein et clair, et
elle marque certains petits points ou atomes d'or reluisant ; elle signifie la
tranquillité que le Très-Haut accorda aux dons et aux grâces de la très-pure
Marie, afin qu'elle jouît toujours, comme un ciel immuable, d'une paix sereine
exempte des nuages turbulents, découvrant dans cette sérénité des traits de
286.
Le troisième est de calcédoine (6). Cette pierre prend son nom de la
province où elle se trouve, qui s'appelle Calcédoine. Sa couleur approche fort
de celle de l'escarboucle, et sa lueur parait de nuit comme celle d'une lampe.
Le mystère de cette pierre est de manifester le très-saint nom de Marie et sa
vertu. Elle le prit de cette province du monde où elle se trouva, s'appelant fille d'Adam, comme les autres, et Marie, dont le nom et
l'accent changé en latin, signifie les mers, parce qu'elle fut l'océan des
grâces et des dons de
(5)
Apoc., III, 19. — (6) ibid.
287. Le quatrième
fondement est d'émeraude (7), dont la couleur est d'un vert fort agréable,
qui récrée la vue sans la fatiguer ; il nous découvre avec beaucoup de mystères
la grâce que la très-sainte Vierge reçut en sa conception, afin qu'étant
très-aimable et très-agréable aux yeux de Dieu et des créatures, elle conservât
sans jamais l'offenser, ni perdre son très-doux souvenir, la belle verdure et
la force de la sainteté, des vertus et des dons qu'elle recevait et qu'on lui
accordait. Et le Très-Haut lui donna actuellement en cette correspondance le
pouvoir de distribuer cette même faveur et de la communiquer à ses fidèles
serviteurs qui l'invoqueraient pour obtenir la persévérance et la fermeté dans
l'amitié de Dieu.
(7) Apoc., XXI,
19.
288.
Le cinquième est de sardonix (8). Cette pierre
est transparente, et sa couleur tire plus vers l'incarnat clair, approchant de
la nacre, que sur le noir et le blanc qu'elle renferme, et dont elle reçoit une
agréable variété. Le mystère de cette pierre et de ses couleurs nous représente
tout à la fois
(8) Apoc., XXI, 20.
289. Le sixième de
sardoine (9). Cette pierre est aussi transparente, et comme elle a du
rapport avec la plus claire flamme du feu, elle fut le symbole du don que le
cœur de
290. Le septième de
chrysolithe (10). La couleur de cette pierre ressemble à un or reluisant
avec quelque brillant qui a un grand rapport avec le feu, qu'on découvre plus
facilement pendant la nuit que pendant le jour. Elle déclare en la très-pure
Marie l'ardent amour qu'elle eut pour l'Église militante, pour ses mystères, et
singulièrement pour la loi de grâce. Cet amour brilla davantage dans la nuit
que la mort de son très-saint Fils causa à toute l'Église, par le gouvernement
que cette grande Reine eut aux commencements de la loi évangélique, et par la
fervente affection avec laquelle elle demanda son établissement et celui de ses
sacrements ; coopérant à tout (comme je le dirai en son lieu), avec cet amour
très-ardent qu'elle avait pour le salut de tout le genre humain, elle fut la
seule qui sût et qui pût dignement estimer la très-sainte loi de son Fils
autant qu'elle le méritait. Avec ce même amour elle fut destinée dès son immaculée conception, pour être la coadjutrice de notre Seigneur Jésus-Christ.
Il lui fut aussi accordé un privilège particulier pour procurer à ceux qui
l'invoqueraient, la grâce de se bien disposer à recevoir avec fruit les
sacrements de la sainte Église, sans porter aucun obstacle à leurs divins
effets.
(9)
Apoc., XXI, 20. — (10) Ibid.
291. Le huitième de béril (11). Cette pierre précieuse est de couleur verte
et jaune, mais elle participe plus du vert, de sorte qu'elle approche fort de
l'olive, brillant avec beaucoup d'éclat. Elle représente les vertus singulières
de foi et d'espérance que la très-sainte Vierge reçut en sa conception avec une
particulière clarté, afin qu'elle entreprît des choses très sublimes, comme en
effet elle le fit pour la gloire de son Créateur. Il
lui fut accordé avec ce don le pouvoir de communiquer à ses dévots serviteurs
la force et la patience dans les tribulations, dans leurs peines, et dans leurs
difficultés, aussi bien que de disposer de ces vertus et de ces dons en vertu
de la fidélité et de la présence du Seigneur.
(11) Apoc.,
XXI, 20.
292. La neuvième de
topaze (12). Cette pierre est transparente, de couleur du violet, d'un
grand prix et fort estimée. Elle fut le symbole de la virginité de la très-pure
Marie, notre bonne Reine et Mère du Verbe incarné. Elle en fit un si grand cas,
qu'elle eu rendit de très-humbles actions de grâces au Seigneur pendant toute
sa vie. Dès l'instant de sa conception elle demanda au Très-Haut la vertu de
chasteté, et elle lui en fit un sacrifice pour tout le reste de ses jours ;
elle connut alors que sa demande lui était accordée selon ses désirs : cette
grâce ne se limitant pas à elle seule, puisque le Seigneur mit sous sa conduite
et sous sa protection toutes les personnes vierges et chastes, et prétendit que
ces fidèles serviteurs obtinssent ces précieuses vertus et le don d'y
persévérer par son intercession.
293.
Le dixième est de chrysoprase (13), dont la couleur est verte, tirant
quelque peu sur celle de l'or. Elle signifie la forte espérance qui fut
accordée à la très-pure Marie en sa conception, et qu'étant animée de l'amour
de Dieu, elle en fut divinement rehaussée. Cette vertu a toujours été
inébranlable en notre Reine, ainsi qu'elle le devait être pour communiquer le
même effet à toutes les autres ; car leur stabilité s'appuyait sur la force
immuable et la constante magnanimité de son âme dans toutes les souffrances et
dans tous les exercices pénibles de sa très-sainte vie, et principalement dans
cette affliction qui la pénétra en la mort et en la passion de son Fils très-béni.
Elle reçut avec cette faveur le pouvoir d'être la
médiatrice efficace auprès du Très-Haut, pour obtenir à ses serviteurs cette
vertu de fermeté dans leur espérance.
(12)
Apoc., XXI, 20. — (13) Ibid.
294. Le onzième de hyacinthe (14), qui est d'une couleur d'un parfait
violet. Ce fondement renferme l'amour qui fut infus à la très-sainte Vierge en
sa conception, et qu'elle devait avoir pour
tout le genre humain, le recevant comme l'avant-coureur
de celui que son Fils devait avoir en mourant pour les hommes. Et comme de cet
amoureux principe tous les remèdes de nos péchés et la justification de nos
âmes devaient prendre leur origine, cette grande Reine reçut un singulier
privilège avec cet amour, qu'elle conserva toujours dès ce premier instant, afin que par son intercession aucune, sorte de pécheurs, pour grands et
abominables qu'ils pussent être, ne fussent exclus du fruit de la rédemption et
de la justification s'ils l'invoquaient avec confiance, et que par le moyen de
cette puissante avocate ils obtinssent la vie éternelle.
295.
Le douzième d'améthyste (15), de couleur reluisante tirant sur le
violet. Le mystère de cette pierre ou de ce fondement a quelque correspondance
avec le premier, parce qu'il signifie une certaine vertu qui fut accordée à la
très-pure Marie en sa conception, contre les puissances de l'enfer, afin que
les démons ressentissent et éprouvassent qu'il en sortait une force (sans
pourtant leur commander ni agir contre eux) qui les tourmentait lorsqu'ils
voulaient approcher de sa personne. Ce privilège lui fut accordé par rapport au
zèle incomparable que cette princesse avait d'exalter et de défendre la gloire
et l'honneur de Dieu : la très-sainte Vierge
ayant en vertu de cette faveur spéciale une puissance particulière de chasser
les démons des corps humains par la prononciation de son très-saint nom, qui
est si puissant contre ces malins esprits, qu'en l'entendant prononcer toutes
leurs forces s'évanouissent. Voilà enfin les
mystères des douze fondements sur lesquels Dieu construisit sa sainte cité,
l'auguste Marie ; et quoiqu'ils renferment plusieurs autres mystères des
faveurs qu'elle reçut et que je ne puis expliquer, j'en déclarerai pourtant
quelque chose dans la suite de cette histoire, selon les lumières et les forces
que j'en recevrai du Seigneur.
(14) Apoc., XXI, 20. —
(15) Ibid.
(16) Apoc., XXI, 21.
297.
Et dans ce rapport saint Jean dit que la place de cette ville était d'or pur
comme du verre fort transparent (17). La
place de cette cité de Dieu, la très-pure Marie, est son intérieur, où (comme
dans une place publique) toutes les puissances de l'âme et tout ce qui y entre
par les sens, concourent pour se trouver dans cet important commerce. Cette place fut, en la très-auguste Marie, un or très-pur et
très-reluisant, car elle était comme construite de sagesse et d'amour divin ;
il n'y eut jamais ni tiédeur, ni ignorance, ni aucune légèreté ; toutes ses
pensées furent très-relevées et ses affections toujours ardentes d'une immense
charité. Ce fut en cette place qu'on consulta les très-hauts mystères de
(17) Apoc., XXI, 21.
(18)
Luc., I, 38. — (19) Prov., VIII, 18. — (20) Apoc., XXI, 22. — (21) Joan., IV, 23. — (22)
Ps. XCII, 5.
299. Notre saint secrétaire ajoute que cette ville n'a pas besoin de
soleil ni de lune pour l'éclairer, parce que la gloire de Dieu l'éclaire, et
que l'Agneau en est la lampe (23). En la présence d'une clarté plus grande et plus rayonnante que celles du
soleil et de la lune, celles-là n'y sont nullement nécessaires, comme il arrive
dans le ciel empyrée, qui est éclairé par des soleils infinis, sans avoir
besoin de celui qui nous illumine sur la terre, quoiqu'il soit d'une beauté si
éclatante. La très-pure Marie pouvait se passer du
soleil et de la lune qui servent aux mortels ; elle n'en devait pas être
enseignée ni éclairée, car elle fut la seule et sans exemple qui plut au
Seigneur, sa sagesse, sa sainteté et la perfection de ses œuvres ne pouvant pas
avoir d'autre maître et d'autre arbitre que le même Soleil de justice, son
très-saint Fils. Toutes les créatures ne furent pas capables de lui enseigner
les moyens de mériter d'être la digne Mère de son Créateur. Ce fut dans cette
même école où elle apprit à être la plus humble et la plus obéissante de toutes
ses servantes, puisqu’étant instruite de Dieu même, elle ne laissa pas de
consulter les plus inférieurs et de leur obéir dans les choses les plus petites
de bienséance ; apprenant d'un tel maître cette divine philosophie, se montrant
en cela la plus digne disciple de Celui qui corrige
les sages. Aussi elle en devint si sage et si prudente, que l'évangéliste a
dit :
300. Que les nations
marcheront dans sa lumière (24). Car si notre doux Rédempteur Jésus-Christ
a appelé les docteurs et les saints des flambeaux allumés, et mis sur le
chandelier de l'Église afin qu'ils l'éclairassent (25), la lumière et l'éclat
que les patriarches et les prophètes, les apôtres, les martyrs et les docteurs
ont répandus, ayant rempli l'Église catholique de tant de clarté ; qu'elle
paraît un ciel orné de plusieurs soleils et de plusieurs lunes, que pouvait-on dire de la très-sainte Vierge, dont la resplendissante
lumière surpasse incomparablement celle de tous les saints, de tous les
docteurs et même de tous les esprits angéliques ?
Si les mortels avaient des yeux assez pénétrants pour voir les lumières de la
très-pure Marie, ils avoueraient qu'elle seule suffirait pour éclairer tous les
hommes qui viennent au monde, et pour les conduire par les voies assurées de
l'éternité bienheureuse. Et d'autant que tous ceux qui sont arrivés à la
connaissance de Dieu ont marché en la lumière de cette sainte Cité, saint Jean
dit que les nations marcheront dans sa lumière. Et il s'ensuivra
ainsi :
301. Que les rois de la terre apporteront
leur honneur et leur gloire en elle (26). Les rois et les princes qui
travailleront avec une heureuse vigilance pour accomplir cette prophétie en
leurs personnes et en leurs monarchies, seront fort heureux. Tous le devraient faire, mais ceux qui y contribueront
le plus seront les plus dignes d'envie, s'ils se dévouent avec une sincère
affection de leur cœur à la très-pure Marie, employant leur vie, leur honneur,
leurs richesses et la grandeur de leurs forces et de leurs États pour la défense de cette cité de Dieu, pour étendre sa gloire par tout
le monde, et pour faire exalter son saint nom dans toute l'Église, en dépit de
la folle témérité des infidèles et des hérétiques.
Je m'étonne avec douleur que les princes catholiques
ne fassent tous leurs efforts pour mériter la protection de cette
auguste Dame, et ne l'invoquent avec ardeur dans leurs
périls (qui sont toujours plus grands à l'égard des princes qu'à l'égard de
tous les autres hommes), afin de trouver en elle un lieu de refuge, une
protectrice et une puissante avocate. Que si les rois et les princes sont
exposés à de grands dangers, qu'ils se souviennent donc que les obligations et
la reconnaissance qu'ils doivent à leur libératrice en sont d'autant plus
grandes, puisque cette divine Reine parlant d'elle-même,
dit que c'est par elle que les rois sont élevés et maintenus sur leur trône,
que par elle les princes commandent et les puissants de la terre administrent
la justice (27), qu'elle aime ceux qui l'aiment, et que ceux qui l'invoquent
jouiront de la vie éternelle (28), parce qu'en opérant en elle ils ne pècheront
point.
(23) Apoc., XXI, 23. — (24) Apoc., XXI, 24. — (25) Matth., V, 14. — (26) Apoc., XXI,
24. — (27) Prov., VIII,
15 et 16. — (28) Eccl., XXIV, 31.
302. Je ne veux point cacher
la lumière qui m'a été si souvent communiquée, et principalement celle que je
reçois en cet endroit avec ordre de la manifester. Il m'a été découvert en Dieu
que toutes les afflictions de l'Église catholique et tous les travaux que le
peuple chrétien souffre, se sont toujours dissipés par l'intercession de la
très-pure Marie, et que dans ce malheureux siècle où nous sommes, auquel
l'orgueil des hérétiques s'élève avec tant d'impudence contre Dieu et contre
son Église affligée, il n'y a qu'un seul remède pour mettre fin à des misères
si déplorables, qui est que les rois et les royaumes catholiques adressent
leurs vœux et leurs prières à
303. Le monde ressent
aujourd'hui le funeste effet de cet oubli, et si les princes catholiques ne
prospèrent pas dans le gouvernement de leurs royaumes, dans leur conservation,
à augmenter la foi, à résister à leurs ennemis, et dans les guerres contre les
infidèles ; tout cela arrive parce qu'ils ne se sont pas conduits par ce nord,
et n'ont pas dédié leurs actions et leurs pensées à Marie, oubliant que cette
Reine se trouve dans les chemins de la justice pour la leur enseigner, pour les
conduire par ses voies (29), et pour enrichir tous ceux qui l'aiment.
304.
O prince et chef de la sainte Église catholique, et vous prélats qui recevez aussi le titre de princes ! Ô prince catholique
et monarque d'Espagne ! à qui par une
obligation naturelle, par une affection singulière et par un ordre du
Très-Haut, j'adresse cette humble mais néanmoins charitable et solide
exhortation, mettez votre couronne et votre monarchie aux pieds de cette Reine
du ciel et de la terre ; adressez-vous avec
confiance à la restauratrice de tout le genre humain
; ayez recours à celle qui est par le pouvoir divin au-dessus de toutes
puissances des hommes et de l'enfer ; tournez vos
affections vers celle qui a en main les clefs de la volonté et des trésors du
Seigneur ;
apportez votre gloire en cette sainte Cité de Dieu (30), qui ne vous la demande
point par un besoin d'augmenter la sienne, mais pour accroître et pour étendre
la vôtre. Efforcez-vous avec votre piété catholique et de tout votre cœur de
lui rendre quelque important et agréable service, en récompense duquel Dieu a
destiné des biens infinis, comme la conversion des
gentils, la victoire contre les hérétiques et les païens, la paix et la
tranquillité de l'Église, une nouvelle lumière et des secours efficaces pour
réformer les mœurs dépravées de vos sujets, et pour faire un grand roi,
glorieux en cette vie et en l'autre.
(29) Prov., VIII,
20. — (30) Apoc., XXI, 24.
305. O monarchie catholique d'Espagne ! Et
en ce glorieux titre, très-heureuse, si vous ajoutiez à la fermeté et au zèle
de la foi que, vous avez reçue de la droite du Tout-Puissant au-dessus de vos
mérites, la sainte crainte de Dieu, qui répondit à la possession de cette foi
si distinguée entre toutes les nations de la terre : oh ! Si pour arriver à
cette fin et à cette couronne de vos félicités, tous vos habitants
s'appliquaient avec une ardente ferveur à la dévotion de la très-sainte Vierge,
quel serait l'éclat de votre gloire ! Quelle illumination, quelle protection et
quelle défense ne recevriez-vous pas de cette Reine ! De quels trésors
célestes vos rois catholiques ne seraient-ils point enrichis, et par leur moyen
la douce loi de l'Évangile étendue par toutes les nations ! Sachez que cette auguste princesse honore ceux qui l'honorent, enrichit
ceux qui la recherchent (31), glorifient ceux qui la glorifient, et défend ceux
qui espèrent en elle. Et je vous assure que
pour pratiquer à votre égard ces faveurs de Mère singulière, elle attend et
désire que vous l'obligiez et que vous excitiez son amour maternel. Mais prenez garde aussi que Dieu n'a besoin de personne, qu'il est
puissant pour faire naître des pierres mêmes des enfants à Abraham (32) ; et
que si vous vous rendez indigne d'un si grand bien, il peut réserver cette
gloire pour ceux qui lui plairont et la mériteront davantage.
(31) Prov., VIII,
21. — (32) Luc., III, 8.
306. Et afin que vous
n'ignoriez pas le service que vous pouvez rendre aujourd'hui à cette Reine de
l'univers, et par lequel vous la devez sensiblement obliger, entre plusieurs
que votre dévotion et votre piété vous pourront inspirer, voyez en quel état se
trouve le mystère de son immaculée conception dans toute l'Église, et ce qui manque pour assurer avec solidité les
fondements de cette Cité de Dieu. Ne croyez pas que
cet avis vienne d'une femme ignorante et faible, ou soit inspiré d'une
particulière dévotion et d'un amour de l'état que je professe sous ce nom et
dans la religion de Marie sans péché originel, puisque ma créance et la lumière
que j'ai reçue dans cette histoire me suffisent. Cette exhortation n'est pas
pour moi, je ne la donnerais pas aussi de mon propre mouvement ; j'obéis en
elle au Seigneur qui donne la parole aux muets et rend les langues des enfants
éloquentes. Et si quelqu'un est surpris de cette
libérale miséricorde, qu'il considère avec attention ce que l'évangéliste
ajoute touchant cette grande Reine, disant :
307.
Que ses portes ne seront point fermées de jour, car il n'y aura pas là de
nuit (33). Les portes de la miséricorde de la très-glorieuse Marie ne
furent ni ne sont jamais fermées, comme aussi dès le premier instant de son
être et de sa conception, il n'y eut en elle aucune nuit du péché qui fermât
les portes de cette Cité de Dieu comme aux autres saints. Et comme dans une
ville, où les portes sont toujours ouvertes, tous ceux qui y veulent entrer et
en sortir le peuvent faire en toutes sortes de temps avec une grande liberté ;
ainsi il n'est aucun d'entre les hommes qui ne puisse entrer avec la même franchise dans la communication de
(33) Apoc., XXI, 25.
308. Il
n'y entrera rien de souillé, ni aucun de
ceux qui commettent des choses exécrables et des faussetés, mais seulement ceux
qui sont écrits dans le livre de vie de l'Agneau
(34). L'évangéliste met fin à ce chapitre vingt-unième en renouvelant le
privilège des immunités de cette Cité de Dieu, la très-sacrée Vierge nous
assurant qu'aucune chose souillée n'entrera jamais en elle, parce qu'elle reçut
une âme et un corps immaculés ; car on ne pourrait point dire qu'il n'y est
rien entré de souillé, si elle avait eu la tache du péché originel, puisque les souillures des péchés actuels n'entrèrent pas même par cette
porte. Tout ce qui entra dans cette sainte Cité
fut ce qui était écrit en la vie de l'Agneau ; parce que l'on prit le modèle et
l'original de son très-saint Fils pour la former, aucune des vertus de la
très-pure Marie n'ayant pu se tirer d'aucun autre principe pour petite qu'elle
fût, s'il était possible de trouver quelque chose de petit en elle. Et si Marie étant cette porte, elle est encore une ville de refuge pour
les hommes, c'est avec cette condition que ceux qui commettront des choses
exécrables et des faussetés n'y auront aucune part ni entrée. Mais il n'est pas pour cela défendu aux souillés et aux pécheurs
enfants d'Adam d'approcher des portes de cette sainte Cité de Dieu ; car, s'ils
s'en approchent contrits et humiliés pour y chercher la netteté de la grâce,
ils la trouveront aux portes de notre grande Reine, et non point en d'autres.
Elle est nette, elle est pure, elle est abondante, et surtout elle est Mère de
la miséricorde, douce, amoureuse et puissante pour nous enrichir dans nos
pauvretés et pour nettoyer les taches de tous nos péchés.
(34) Apoc., XXI,
27.
309.
« Ma fille, les mystères de ces chapitres renferment une grande doctrine
et beaucoup de lumière, quoique vous y ayez omis bien des choses. Tâchez de
profiter de tout ce que vous avez entendu et écrit, afin que vous ne receviez
pas en vain la lumière de la grâce (1). Je veux bien vous avertir en peu de
mots que, quoique vous ayez été conçue dans le péché, et soyez sortie de la
terre avec des inclinations terrestres, vous ne perdiez pas courage en
combattant vos passions, et ne vous rebutiez point jusqu'à ce que vous les ayez
tout à fait vaincues, et détruit vos ennemis en elles ; puisque par les forces
de la grâce du Très-Haut qui vous secondera, vous pouvez vous élever au-dessus
de vous-même et devenir fille du ciel, d'où la grâce descend ; et afin que vous
puissiez arriver à ce bonheur, vous ne devez plus vivre que dans la sainteté la
plus relevée, ayant toujours votre entendement occupé à la
connaissance de l’Être immuable et des perfections de Dieu, sans permettre
qu'aucune autre application aux choses même nécessaires vous en fasse déchoir. Par ce souvenir continuel et cette vue intérieure des grandeurs de
bien, vous serez disposée en tout le reste pour pratiquer la plus haute
perfection des vertus, pour recevoir les influences et les dons du
Saint-Esprit, et pour arriver à cet étroit lien d'amitié et de communication
avec le Seigneur. Afin donc que vous ne mettiez en cela aucun empêchement à sa
sainte volonté, qui vous a été si souvent manifestée et déclarée, travaillez à
mortifier la partie inférieure de l’âme où résident les inclinations perverses
et les passions sinistres. Mourez à tout ce qui appartient à la terre,
sacrifiez en la présence du Très-Haut tous vos appétits sensuels ; sans
condescendre à aucun ; que votre volonté n'agisse que par l'obéissance, et gardez-vous bien de sortir de votre intérieur, où la clarté de l'Agneau
vous illuminera. Préparez-vous pour entrer dans le
lit nuptial de votre Époux, et laissez-vous orner selon, que la droite du
Tout-Puissant a destiné de faire, si vous y concourez de votre part et n'y
portez aucun obstacle. Purifiez votre âme par
plusieurs actes de douleur de l'avoir offensé,
et qu'elle le loue et le glorifie avec un amour très-ardent. Cherchez-le avec
de saintes et perpétuelles inquiétudes, jusqu'à ce que vous ayez trouvé Celui
que votre âme désire (2) ; et l'ayant une fois trouvé, ne l'abandonnez point. Je veux aussi que vous viviez dans cette vie passagère comme ceux qui
l'ont achevée, attachant toutes vos vues sans discontinuer à l'objet qui les
rend bienheureux. Cet objet doit être la règle de
votre vie, afin que par la lumière de la foi et de la clarté du Tout-Puissant,
qui vous illuminera et remplira votre esprit, vous l'aimiez, l'adoriez et
l'honoriez toujours. Voilà ce que le Très-Haut demande de vous. Faites de
sérieuses réflexions sur ce que vous pouvez acquérir et sur ce que vous devez
perdre. Ne mettez point par votre négligence la chose au hasard, mais soumettez
votre volonté, et réduisez-vous entièrement à la doctrine de votre Époux, à la
mienne et à celle de l'obéissance, que vous devez consulter en toutes choses.
Telle fut l'instruction que
(1) II Cor., VI, 1. – (2) Cant.,VIII, 4.
310. « Reine et Maîtresse de l'univers, à qui j'appartiens et à qui je désire d'appartenir éternellement, je
loue la toute-puissance du Très-Haut, qui vous a si fort exaltée, et rendue si riche
et si puissante auprès de lui ; je vous supplie, mon auguste Princesse, de
regarder avec miséricorde votre pauvre servante, de réparer ma lâcheté avec ces
dons que le Seigneur a mis entre vos mains pour
les distribuer aux misérables, de m'enrichir dans mon
extrême pauvreté, et de me forcer, comme maîtresse absolue, jusqu'à ce que je
veuille et opère efficacement ce qui est le plus parfait, et que je sois
agréable aux yeux de votre très-saint Fils, mon Seigneur. Procurez-vous cette
gloire d'avoir élevé de la poussière la plus inutile de toutes les créatures.
J'abandonne mon sort entre vos mains (3) ; rendez-le-moi favorable, Vierge
sainte, et travaillez-y efficacement : rien n'est impossible à votre volonté,
qui est toute sainte et puissante par les mérites de votre très-saint Fils, et
par la parole irrévocable que la très-sainte Trinité vous a donnée de vous
accorder tout ce que vous lui demanderiez. Je ne puis mériter cette grâce de
vous, et j'en suis très-indigne ; mais je vous la demande, ô ma Souveraine, par
votre sainteté même et par votre clémence royale. »
(3) Ps. XXX, 16.
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