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Le raisonnement vicieux de Descartes : raisonnement vicieux

La logistique :  logistique


 

L'Organon ou la Logique d'Aristote

 

 

Définition de la logique : « La logique est l'art qui dirige l'acte même de la raison, c'est-à-dire qui nous fait procéder, en cet acte, avec ordre, facilement et sans erreurs. » (S. Thomas d'Aquin, Post-Analytiques, I, l. I, n° 1).

Au sujet de l'Organon ou de la Logique d'Aristote tant décriée, il serait juste et même fort utile de rétablir la vérité. Et c'est pourquoi nous donnons ci-après quelques informations dignes d'être prises en considération par tout homme de bonne volonté et soucieux de vérité.

 

Université Louis Pasteur, Département de Mathématique, Laboratoire associé au C.N.C.S. n° 1, Strasbourg, Logique, Séries de Mathématiques Pures et Appliquées, A. Fuchs et G. Reeb, Publication de l'Institut de Recherche Mathématique Avancée, Strasbourg, Metz, Mulhouse, 1987, p. 179 :

 

«  La logique d'Aristote, et en particulier la syllogistique, est un haut fait de l'esprit humain : depuis plus de deux millénaires elle est au service de la pensée et de sa clarification et malgré ses insuffisances beaucoup de critiques formulées contre elle sont sans fondement. On sait que Descartes mettait en doute la valeur créatrice du syllogisme [dans les Regulæ] et que des auteurs aussi éminents que Goethe l'ont tournée en dérision (Faust, I, 1919-40) : ils auront simplement oublié que le moment créateur se situe en réalité au choix du moyen terme, relais entre la majeure et la mineure. »

 

Id., Remarque 6, pp. 176-177 :

 

« A un syllogisme concluant, dont la conclusion est universelle, on peut, dans la vue d'Aristote, associer un autre syllogisme concluant, comportant une conclusion particulière. Ainsi à BARBARA correspondrait - dans la même colonne (cf. p. 174) - un syllogisme en A, A, I, dont la conclusion serait 'quelque a est b'. Le tableau des syllogismes devrait alors contenir 24 (et non pas 19) triplets concluants, les cinq intrus étant associés respectivement à BARBARA, CELARENT, CESARE, CAMESTRES et CELANTES. Il n'était évidemment pas utile d'allonger ainsi la liste des syllogismes concluants : en effet, les cinq nouveaux venus ne produisent pas les conclusions les plus larges qui étaient les seules ayant un intérêt pour les Grecs. Notons toutefois que si l'on maintient les 24 triplets concluants, chacune des 4 figures en contient exactement 6 : la régularité de cette distribution a suscité l'admiration de Leibniz, qui était un chaud partisan de nos 5“ intrus”. »

 

Règles du Syllogisme :

 

Sur les 64 modes possibles du Syllogisme, c’est-à-dire selon la disposition des prémisses elles-mêmes, 19 sont seulement concluants.

 

La formule mnémonique des quatre premiers mots qui se rapportent à la première Figure :

 

Barbara, Celarent, Darii, Ferio, où les trois premières voyelles de ces mots latins conventionnels représentent dans l’ordre la Majeure, c’est-à-dire la première prémisse ou proposition, la Mineure, la deuxième prémisse, et la Conclusion, la troisième, qui peuvent être soit une prémisse affirmative universelle (A), soit une affirmative particulière (I), AffIrmo, soit une négative universelle (E), soit une négative particulière (0), nEgO.

 

Etant donné qu’il y a seize combinaisons possibles a priori (A, I, E, 0) qui peuvent se retrouver dans chacune des quatre figures, le nombre de toutes les combinaisons possibles est de 16 × 4 = 64.

 

 

René Descartes (1596-1650), Méditations métaphysiques, Septièmes réponses, GF-Flammarion, 1979, page 505 :

 

« Et de la même façon mes seuls écrits font assez voir que je ne réprouve point les syllogismes, et même que je ne corromps point les formes, puisque je m'en suis servi moi-même toutes les fois qu'il en a été besoin. » [Cette phrase de Descartes prouve que celui-ci ne mettait pas vraiment en doute la valeur créatrice du syllogisme.]

 

 

Emmanuel Kant (1724 - 1804), La Critique de la Raison pure, Préface d'Emmanuel Kant (Königsberg, avril 1787), Presses Universitaires de France, Bibliothèque de Philosophie Contemporaine, Paris, 1950, page 15 :

 

« [...] on peut toujours être convaincu qu'une telle étude est encore bien loin d'avoir suivi la marche sûre d'une science et qu'elle est un simple tâtonnement [...]. Que la Logique ait suivi ce chemin déjà depuis les temps les plus anciens, le fait que, depuis ARISTOTE, elle n'a été obligée de faire aucun pas en arrière, suffit à le montrer [...]. Ce qu'il faut encore admirer en elle, c'est que, jusqu'à présent, elle n'a pu faire, non plus, aucun pas en avant et que, par conséquent, selon toute apparence, elle semble close et achevée. »

 

 

Jacques Maritain (1882-1976), agrégé de l'Université, Éléments de philosophie, II : L'ordre de concepts, I - Petite logique (logique formelle), lib.-éd. Téqui, 1951, pages 243, 249-250 et 251 :

 

« La théorie des figures et des modes du syllogisme est exposée en détail dans les Premiers Analytiques. Aristote déclare d'autre part (41) qu'avant lui personne n'avait étudié la question. Nous avons là le cas fort rare d'une doctrine scientifique constituée du premier coup dans sa perfection par celui qui l'a découverte. Après Aristote, en effet, [...] on n'a pu apporter à la théorie elle-même du Syllogisme catégorique aucun perfectionnement important, et toute tentative de la réformer s'est montrée malheureuse. [...]

« Beaucoup d'auteurs plus ou moins nominalistes, qui confondent l'extension d'un concept avec la résolution de celui-ci en une simple collection d'individus, c'est-à-dire avec sa destruction pure et simple et qui entendent par suite d'une manière entièrement vicieuse la maxime que " le Syllogisme va de l'universel au particulier ", interprètent le syllogisme à un point de vue purement collectif, je veux dire regardent le syllogisme comme consistant à faire passer à un ou quelques individus un prédicat vérifié de tous les membres de la collection dont ces individus font partie. C'est là une erreur fondamentale, et à vrai dire destructive de toute la logique ; et il n'est pas étonnant que ces auteurs, commençant par se faire gratuitement du Syllogisme une conception si peu subtile, regardent celui-ci comme une vaine tautologie, voire comme un cercle vicieux. [...]

« En réalité ce n'est pas une collection d'individus [et Maritain a raison de bien le préciser et d'insister], c'est la nature universelle communicable à ceux-ci et prise comme moyen terme [le lien ou le joint de tout raisonnement, le troisième terme, qui passe d'une vérité à une autre - comme l'on passe analogiquement du Verbe au Père par le lien de l'Esprit. - Cf. le Timée de Platon, 31b - 33a : “ ... il faut qu'il y ait entre les deux un lien qui les unisse. ”] qui fait toute la valeur de l'inférence syllogistique et qui, seule, lui donne d'exister. Ce n'est pas au point de vue d'une simple collection d'individus, c'est au point de vue de l'essence universelle qu'il faut se placer pour comprendre le syllogisme, qui consiste à faire passer à un sujet (individuel ou universel) un prédicat que l'on sait vrai de la nature universelle qui impose sa loi à ce sujet. »

 

« (41) Aristote (384 - 322 av. J.-C.), Organon, VI, Les réfutations sophistiques, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 1950, chap. 34, 184 b, p. 139. »

 

 

Id., pp. 207, 209, 210 :

 

«  Section 2.- Le Syllogisme

 

« A.- Le Syllogisme catégorique.

 

« § I.- Notions générale.

 

« 69. Définition. - [...] et l'on peut définir le Syllogisme : une argumentation dans laquelle, d'un antécédent qui unit deux termes à un troisième, on infère un conséquent qui unit ces deux termes entre eux.

 

« [...] Nous pouvons convenir de désigner désormais par la lettre t le Petit Terme, par la lettre T le Grand Terme, par la lettre M le Moyen Terme. On a ainsi, en prenant l'exemple classique du syllogisme, que les Logiciens ont choisi à cause de son excessive simplicité (Ire figure directe) :

 

« Antécédent (constitué par les deux premières propositions du syllogisme) :

 
« Antécédent (constitué par les deux premières propositions du syllogisme) :
                        M                  T
            Tout homme  est    mortel   (Majeure) 
             T                  M 
Or    Pierre    est    homme    (Mineure)
 
Conclusion ( constituée par la troisième proposition) :
               t                  T
Donc  Pierre  est    mortel   »

 

            [Au regard de ce syllogisme choisi sciemment par les Logiciens pour son évidence, afin de mieux mettre en lumière la forme de son argumentation, il ne faudrait pas conclure que le syllogisme ne fasse pas avancer dans la connaissance. On sombrerait en effet dans le nominalisme en pensant que ce qui se trouve dans l'esprit sous un mode universel n'existe absolument pas dans la réalité. Dans ledit syllogisme on a bien saisi une essence à laquelle est liée la mortalité, mais on ne prétend pas avoir examiné un par un tous les hommes en tant qu'individus. Il n'y a donc pas de pétition de principe. Et en disant que « Tout homme est mortel », on ne pense pas explicitement à Pierre, mais on passe de l'universel au particulier. Il n'y a donc pas non plus de tautologie, mais l'application d'une vérité universelle à un cas précis.]

 

« N. B. - Avoir soin, quand on construit un syllogisme, de bien commencer par la MAJEURE, c'est-à-dire par la prémisse contenant le terme T qui sera le Prédicat (l'attribut) de la Conclusion. [...] De là cette propriété qui caractérise le Syllogisme : le Syllogisme est une argumentation dans laquelle, au point de vue des relations logiques, on conclut d'une vérité plus universelle à une vérité moins universelle contenue en elle.

 

« 70. POINT DE VUE DE L’EXTENSION ET POINT DE VUE DE LA COMPRÉHENSION

 

« [...] D'autre part les Logiciens trouvent certains avantages de commodité et d'uniformité à considérer le Syllogisme au seul point de vue de l'extension. [...] (C'est surtout Leibnitz et Euler [cercles d'Euler] qui ont lancé la Logique dans cette recherche des schémas visuels, inconnue aux anciens.) [...] »

 

            Ainsi, dans l’exemple précédent, Tout homme est mortel (Majeure), c’est-à-dire Homme tout entier (M, sujet : Homme) fait partie de l’extension Mortel (T, prédicat ou attribut – petit cercle Homme contenu dans le plus grand cercle Mortel) ; or Pierre est homme (Mineure), c’est-à-dire Pierre (t, sujet : Pierre) fait partie de l’extension de Homme (M, prédicat ou attribut - plus petit cercle Pierre contenu dans cercle Homme) ; donc Pierre est mortel (Conclusion), c’est-à-dire Pierre (t, sujet : Pierre) fait partie de l’extension de Mortel (t, prédicat ou attribut - plus petit cercle contenu dans le plus grand cercle Mortel). Représentation géométrique commode du point de vue visuel, mais qui fait abstraction de « l’évidence intelligible des rapports d’identification des deux extrêmes au moyen terme et par suite l’un à l’autre » (Maritain, L’Ordre des concepts, ouvrage cité plus haut, p. 211). 

 

            Méfions-nous de la logistique ou de l'utilisation exclusive des trois cercles d'Euler (seul point de vue de l'extension ou abstraction faite du point de vue de la compréhension), parce que nous risquerions de nous détourner de la valeur intrinsèque du contenu des propositions, ou de l'acte propre de l'intellect, en ne retenant que les relations entre signes idéographiques et en limitant ainsi notre raisonnement à une algèbre desséchante ou stérilisante qui fausserait notre intelligence et finalement nous ferait perdre le sens de l'être comme tel ou nous éloignerait de l'objet formel de notre intelligence, i.e. de ce pour quoi notre intelligence est faite. Fuchs et Reeb, les auteurs du mémoire cité plus haut, en mettant en évidence " une différence essentielle entre le caractère existentiel des propositions particulières et le caractère non existentiel des propositions universelles " (1) par la considération de leur seule forme (leur disposition), se conduisent en Logisticiens plus qu'en Logiciens, car il y a des propositions affirmatives universelles qui ont une signification existentielle, non seulement avec un prédicat (attribut) accidentel au sujet, mais encore avec un prédicat essentiel (propositions affirmatives universelles en matière nécessaire) (2).

1) A. Fuchs et G. Reeb, Logique, p. 172 :

2) Cf. J. Maritain, Petite logique, ouvrage cité plus haut, pp. 269-271.

 

            Notons bien que lorsque l’extension croît la compréhension décroît. Par exemple, la compréhension du concept « animal »  est plus petite que celle du concept « homme », car la note « raisonnable » manque au concept « animal » ; de même que la compréhension du concept « polygone » est plus petite que celle  du concept « quadrilatère » à qui manque cette propriété ou note fondamentale. Nous constatons par l’emploi fréquent de cette méthode des cercles d’Euler un affaiblissement progressif de notre activité intellectuelle qui peut conduire à la mort de notre intelligence qui est faite pour l’être et pour l’universel qui en est la conséquence. Et c’est ainsi que certains informaticiens en arrivent à conclure dans leur thèse de doctorat que les ordinateurs deviendront un jour des êtres intelligents pour finalement nous amener à vivre dans le virtuel ou le non-être.

 

Vocabulaire technique et critique de la philosophie, par André Lalande, membre de l'Institut, professeur honoraire à la Sorbonne, président honoraire de la Société Française de Philosophie, Vocabulaire revu par MM. les membres et correspondants de la Société et publié avec leurs corrections et observations par André Lalande, avant-propos de René Poirier, membre de l'Institut, professeur à la Sorbonne, Presses Universitaires de France, Paris, 1968, Logistique, Algorithme, pages 578-579, 35 :

 

« Logistique », D. Logistik : E. Logistic : I. Logistica.

 

« Logique algorithmique ». Terme proposé au Congrès de Genève (septembre 1904) par M. Itelson. “MM. Itelson, Lalande et Couturat, sans entente ni communication préalables, se sont rencontrés pour donner à la logique nouvelle le nom de logistique. Cette triple coïncidence semble justifier l'introduction de ce mot nouveau plus court et plus exact que les locutions usuelles : Logique symbolique, mathématique, algorithmique, Algèbre de la Logique.” (L. Couturat, Compte rendu du Deuxième Congrès de philosophie, Revue de métaphysique, 1904, p. 1042.)

« - La “logistique” au sens de M. Bertrand Russel et de Couturat, est née de deux préoccupations distinctes : 1° appliquer les méthodes de l'algèbre à des rapports logiques que n'étudiait pas la logique formelle traditionnelle, en inventant au besoin de nouveaux signes opératoires : - 2° établir que la logique algorithmique, ainsi étendue et généralisée, renferme tous les principes des sciences mathématiques. (René Berhelot.) "

 

Jacques Maritain, Éléments de philosophie, ouv. cité plus haut, pp. 215, 216, 217, 220, 221, 223, 244 :

 

« 71. PRINCIPES SUPRÊMES DU SYLLOGISME. - Toute la vertu du Syllogisme et de l'art de déduire dépend de ce principe suprême évident par lui-même :

           

Deux choses identiques à une même troisième sont identiques entre elles ;

et deux choses dont l'une est identique

et l'autre non identique à une même troisième sont diverses entre elles.

 

« [...] Mais le principe premier du Syllogisme ne peut s'appliquer à nos raisonnements,- qui ont pour matière des concepts, abstraits et universels,- que moyennant deux autres principes également suprêmes, qui concernent le rapport du concept universel avec ses parties subjectives, et qu'on ne saurait méconnaître sans détruire le Syllogisme :

 

            Tout ce qui est affirmé universellement d'un sujet,

             est affirmé de tout ce qui est contenu sous ce sujet.(« Dictum de omni ».)

            [...]

            Tout ce qui est universellement nié d'un sujet,

             est nié aussi de tout ce qui est contenu sous ce sujet.(« Dictum de nullo ».)

 

« [...] Remarquons qu'il est de l'essence du Syllogisme que le troisième terme ou Moyen soit un objet de concept universel : car en tant même que cause ou raison de l'attribution du T au t, en tant même que communiquant à un sujet le prédicat qui est dit de ce sujet dans la conclusion, il faut bien qu'à ce titre il soit lui-même communicable à ce sujet, et qui dit communicable à plusieurs dit universel. Voilà pourquoi c'est dans la nature universelle que réside le principe du Syllogisme.

 

« 72. RÈGLES DU SYLLOGISME.

 

« [...] On peut ramener à trois principales règles les lois auxquelles tout bon syllogisme obéit.

 

            Que le syllogisme n'ait pas plus de trois termes. [...]

            De deux prémisses négatives rien ne suit. [...]

            De deux prémisses particulières rien ne suit. [...]

 

« Les Logiciens donnent huit lois ou règles du Syllogisme, dont les quatre premières regardent les termes et les quatre autres les propositions.

« [...]

            1. Trois termes seulement : Grand, Moyen et Petit

            2. Jamais dans Conclusion n'aient plus d'extension que dans Prémisses.

            3. Que jamais le Moyen n'entre en la Conclusion.

            4. Mais qu'une fois au moins il soit universel.

            5. De deux prémisses négatives rien ne suit.

            6. Prémisses affirmant, Conclusion ne peut nier.

            7. Conclusion suit toujours la moins bonne Prémisse.

            8. Et enfin rien ne suit de deux Particulières.

 

« [...] Ces huit règles, comme il est facile de le voir, dérivent de la nature même du syllogisme, comme des déterminations plus particulières du principe suprême : Deux choses identiques à une même troisième sont identiques entre elles, deux choses dont l'une est identique et l'autre non identique à une même troisième sont diverses entre elles, et des deux principes (dictum de omni, dictum de nullo) qui lui sont joints. »

 

« 81. LA VRAIE NOTION DU SYLLOGISME.-

 

« [...] Le Syllogisme consiste essentiellement à identifier deux termes à un moyen terme et à inférer de là l'identité de ces deux termes entre eux, et non pas à descendre d'un terme plus universel à un terme moins universel contenu sous lui. [...] Que l'esprit dans le syllogisme aille d'une vérité plus universelle à une vérité moins universelle, c'est là, non pas l'essence même du Syllogisme, mais seulement une propriété qui dérive de cette essence. »

 

 

Chanoine Henri Collin, docteur en philosophie et en théologie, directeur au Grand Séminaire de Versailles, Manuel de philosophie thomiste, vol. I : Logique formelle - Ontologie - Esthétique, lib.-éd. Téqui, 1950, p. 50 :

 

« § I. - Le syllogisme catégorique

 

« [...]

 

« 29. Règles générales. -

 

« [...]

 

«  I. Terminus esto triplex : major mediusque minorque. - Il ne doit y avoir que trois termes, sans quoi on ne peut comparer deux concepts avec un même troisième. On pèche souvent contre cette règle [contre la règle I] en modifiant d'une proposition à l'autre le nom ou l'acception d'un terme qui reste en apparence le même et le sophisme se découvre par la distinction de ces deux sens.

 

« Par exemple :

 
            Ce qui est rare coûte cher,                      M' - P
 
 
            Or un logement peu cher est rare,          S  - M"
 
 
            Donc un logement peu cher coûte cher.      ?

 

Rare a ici deux sens distincts qui constituent en réalité deux termes différents : I° précieux : 2° qui se trouve peu souvent. Il n'y a donc pas comparaison des deux termes extrêmes avec un même troisième concept et l'on a donc le droit de rien conclure. »

 

            [D'aucuns, pour discréditer les syllogismes d'Aristote ou la logique aristotélicienne et scolastique, n'ont pas trouvé mieux que de citer les deux prétendus syllogismes suivants :

 

            1° - Tout chat (S, T) est mortel (Pr, M), majeure universelle et affirmative : A

            or Socrate (S, t) est mortel (Pr, M), mineure particulière et affirmative : I

            donc Socrate (t) est un chat (T), conclusion particulière affirmative : I

 

            2° - J' (S, T) aime Maximilien (Pr, M), majeure particulière et affirmative : I

            or Maximilien (S, M) aime Valentine (Pr, t), mineure particulière affirmative : I

            donc Valentine (S, t) m' (Pr, T) aime, conclusion particulière affirmative : I.

 

            Où l'on voit que le premier syllogisme de la 2e Figure (prae-prae) n'est qu'un pseudo-syllogisme dont la conclusion est manifestement illusoire ou fallacieuse, cette combinaison étant illégitime, parce que les deux prémisses sont affirmatives, le Moyen étant Pr dans les deux prémisses, et outre cela que rien ne suit deux Particulières. Quant au second, qui est de la 1re Figure indirecte (prae-sub), ou un syllogisme de la 1re Figure mal construit, il n'est pas non plus légitime, parce que les deux prémisses sont particulières et affirmatives, et outre cela que le Moyen n'est pas un objet de concept universel. Tout cela nous prouve incontestablement que la pensée moderne est tombée en pleine déliquescence.]

 

Louis Jugnet, agrégé de philosophie, de 1945 à 1973 professeur de Première Supérieure, en Lettres Supérieures et de Préparatoire à Saint Cyr, chargé de Cours à l'Institut d'Études Politiques de Toulouse, Pour connaître la pensée de saint Thomas d'Aquin, éd. Bordas, 1964, pp. 218 :

 

« La méthode scolastique de discussion. -

« Il est bien porté de s'en moquer depuis la Renaissance, et les flèches dirigées contre les “Barbara” et les “Baralipton” [figures du syllogisme] donnent aisément aux gens les plus incapables par ailleurs de raisonner juste un air de supériorité obtenu à bon compte. [...] Mais le procédé lui-même garde selon nous une grande valeur pour l'exercice de la pensée, et pour nous apprendre à éviter les sophismes, qui pullulent particulièrement de nos jours. »

 

Id., note I :

 

« Contrairement à un préjugé courant, et en passe d'être universellement admis, le syllogisme joue en mathématiques un rôle de choix. C'était l'avis de Leibnitz, qui s'y connaissait un peu [...]. "

 

Id., p. 219 :

 

« Le P. GÉNY, professeur à l'Université Grégorienne, a fort pertinemment parlé de ce sujet dans les Questions d'enseignement de philosophie scolastique (Beauchesne) : “Que de systèmes, nés d'une critique vraiment puérile des positions traditionnelles, ont pu se faire accepter, être pris au sérieux, tenir en échec le bon sens à cause du soin qu'ont pris leurs auteurs d'éviter la preuve syllogistique... Car ils savent quel ennemi ils ont dans le syllogisme : aussi commencent-ils par en médire, ils posent en principe que la vérité ne se prouve pas, mais seulement s'indique, ou plutôt se suggère à force de comparaisons et de métaphores : une première métaphore vous laisse bouche bée ? On vous en donnera une seconde, puis une troisième : vous êtes déconcerté, et vous ne trouvez plus que répondre. Mais quand vous vous serez repris, que vous aurez échappé à la fascination... vous vous en trouverez fort empêché : vous trouverez qu'il y a sous les mots ou peu de choses, ou rien.” »

 

            [Il faut savoir que la Logique est un art. Reprenant la définition de saint Thomas d'Aquin, nous dirons que la Logique est l'art qui dirige l'acte même de la raison, i.e. qui nous fait procéder, en cet acte, avec ordre, facilement, et sans erreur. Dans cette mesure, l'homme en tant que tel ne peut pas s'en passer. S'il est nécessaire d'atteindre le niveau d'un agrégé de mathématiques pour soutenir que la Logique d'Aristote ne comporte seulement que des lacunes ou des insuffisances (et même là tout dépend du point de vue auquel on se place, car aucun perfectionnement important n'a pu être apporté à la théorie elle-même du Syllogisme catégorique ), nous avons d'autant plus la conviction que cette Logique mérite toute notre considération. On peut alors imaginer l'état de déliquescence intellectuelle dans lequel se trouve le monde moderne. Et que peut-on penser d'un Etat qui prétend offrir à ses membres un savoir philosophique sans cours de Logique ? En vérité, nous constatons quotidiennement cet abandon des études logiques en entendant souvent des conversations affligées de paralogismes grossiers ou de sophismes même chez des personnes capables et instruites, sans parler des infidélités au sens des mots et de l'usage courant des termes vagues, lâches et ambigus. Dans de telles conditions, comment serait-il possible de parvenir à une certitude quelconque et à plus forte raison à des vues précises sur le sens de la destinée humaine ?]

 

Charles Maurras, Œuvres Capitales, vol. II : Essais politiques, Trois idées politiques, épilogue, note IV : Misère logique, Flammarion, 1954, pp. 92-93 :

 

« “L'abandon des études logiques, dit Renouvier, a été poussé en France à un tel point que, si l'étude des mathématiques et en partie celle du droit n'apportaient pas quelque remède à ce mal, on trouverait peu de gens instruits qui sussent bien manier la réciproque, par exemple, et n'eussent pas l'habitude de semer leur conversation de paralogismes grossiers” (Logique, tome II). Cet abandon est d'autant plus funeste que le romantisme et la démocratie ont eu pour effet d'environner la raison pure d'adversaires plus nombreux, plus puissants et plus intéressés.

«  Sur le même sujet que Renouvier, le Genevois Hennequin a remarqué l'affaiblissement des dons proprement intellectuels des Français depuis cent ans. Voir aussi le curieux ouvrage de Max Nordeau, Dégénérescence.

« Encore Hennequin, Nordeau, Renouvier s'occupent-ils ici des intelligences soumises à une culture générale assez profonde. Hors de ce cercle, dans le monde des spécialistes, les dommages sont plus considérables encore, si l'on en croit Alfred Fouillée. “Rétrécissement de l'intelligence”, “égoïsme intellectuel”, “individualisme moral”, voilà les traits qu'il a comptés dans son curieux livre Les Etudes classiques et la Démocratie : “Ceux qui n'ont pas fait ces études dédaignent les idées générales, les principes, et ils prétendent s'en passer ! En réalité - on en a fait maintes fois la remarque - ils acceptent sans contrôle parmi leurs idées courantes celles qui répondent le mieux à leurs préjugés individuels, et ils les érigent indûment en principes” [la pente était fatale].

« La remarque d'Alfred Fouillée est très juste. Rapprochée de celles que l'on a lues plus haut, elle me paraît incomplète. L'abandon des études classiques n'est pas seule cause du fléau qu'il décrit. L'affaiblissement intellectuel des " spécialistes " vient de la misère logique qui règne dans la sphère supérieure des lettrés et des philosophes. Mais cette misère résulte de l'abandon des anciennes études théologiques ou, si l'on aime mieux, de ce que ces études si brusquement abandonnées n'ont été remplacées par rien.

« Je parle de ces études en tant qu'études, toute question de foi religieuse mise de côté. Il est bien trop clair que la foi, dans chaque individu, est un principe d'unité et d'ordre et, entre les hommes divers, un lien politique. Il ne s'agit point de cela, mais des vertus pédagogiques de la théologie dans le catholicisme [nos hommes politiques ont maintenant les écrits de Jean-Jacques Rousseau - ce qui est pitoyable !]. A la différence de la théologie protestante, son caractère est de former une synthèse où tout est lié, réglé, coordonné depuis des siècles, par les plus subtils et les plus vastes esprits humains, en sorte qu'on peut dire qu'elle enferme, définit, distribue et classe tout. Point de discussion inutile : tout aboutit. Les doutes se résolvent en affirmations : les analyses, si loin qu'on les pousse, en reconstitutions brillantes et complètes. Voilà pour de jeunes esprits la préparation désirable. Ils pourront changer plus tard au dogme ce qu'ils voudront et, s'il leur plaît, se faire bouddhistes ou parsis [cela leur sera cependant très difficile]. L'essentiel est qu'ils aient éprouvé les effets d'une discipline aussi forte. Ils réussiront de la sorte à marquer les éléments multiples d'une notion, et (comme répondait Mgr d'Hulst à un député radical qui riait de ses distinguo) ils oseront " distinguer pour ne pas confondre ". Ils seront exercés à juger de sang-froid et à raisonner avec suite. On les aura introduits à l'art de penser. La philosophie universitaire, enseignée en un an, a de plus le désavantage de se réduire dans beaucoup de cours à la seule morale [aujourd'hui, en l'an 2007, c'en en fait de la morale], et quelle morale ! celle de Kant [ne parlons donc plus de philosophie au sens propre du terme]. Du reste, ce n'est pas au cœur, mais au cerveau, que se marque la race humaine [1] : même pour notre vie pratique, le meilleur traité de morale n'aura point l'efficacité du noble exercice logique qui instruit l'âme à bien penser. »

1) Cf. Dante, la Divine Comédie, le Purgatoire, Chant XVIII, Quatrième Corniche : “Accidia”, vers 16 au vers 64 (une merveille !).

 

 

Le raisonnement vicieux de Descartes

 

 

Jacques Maritain, Éléments de philosophie, vol. II, L'ordre des concepts, I : Petite logique, p. 80 :

 

« L'argument dit ontologique, par lequel Descartes pensait démontrer l'existence de Dieu à partir de la seule idée de l'être parfait (et non pas à partir de quelque chose d'existant) pèche contre cette règle [règle concernant la " suppositio " ou la suppléance d'un terme pris comme partie d'une proposition], en passant de l'existence idéale à l'existence réelle.

 

     (I) L'être parfait existe nécessairement,
 
 
     (II) or Dieu est l'être parfait,
 
 
     (III) donc Dieu existe nécessairement.

 

« La proposition I résulte nécessairement de la seule idée de l'être parfait si le mot ' existe ' y concerne l'existence idéale, mais non pas s'il y concerne l'existence réelle [c'est même pire que de prendre des vessies pour des lanternes]. Elle signifie que cet objet de pensée que j'appelle l'être parfait a parmi ses notes constitutives, - qu'il existe ou non réellement, - cet objet de pensée que j'appelle l'existence nécessaire (sans que je sache si cette existence représentée est une existence exercée). Dans la proposition II le sujet (Dieu) supplée de même par rapport à l'existence idéale (Descartes n'a pas démontré que Dieu existe réellement comme un être parfait, il part au contraire de la seule notion de Dieu, ou de ce principe que Dieu existe idéalement, dans notre pensée, comme un être parfait). Mais dans la proposition III ce même sujet supplée par rapport à l'existence réelle, Descartes conclut que Dieu existe nécessairement dans l'existence réelle. Il ne pouvait conclure au contraire qu'à l'existence nécessaire de Dieu dans l'existence idéale, en d'autres termes son argument montre seulement que Dieu existe nécessaire, s'il existe [la belle affaire!]. »

 

La logistique

 

Collin (Henri), docteur en philosophie et en théologie, Manuel de philosophie thomiste (en 3 vol.), I : Logique formelle - Ontologie - Esthétique, p. 76, n° 53, librairie P. Téqui, éditeur, Paris, 1950 :

 

« CONCLUSION : LOGIQUE DE LA QUANTITÉ ET LOGISTIQUE. - La Logique d'Aristote demeure inébranlable malgré les attaques qu'elle a subies depuis le temps où François Bacon, non sans quelque prétention, publiait le Novum Organon en 1620. Le développement des sciences expérimentales ne vient pas d'une rupture avec les règles traditionnelles du syllogisme, mais d'une observation plus attentive des faits dont Aristote avait donné lui-même l'exemple (1) : car si l'induction fournit souvent la matière du raisonnement, “l'esprit de l'homme cependant dans tous les cas fonctionne toujours de même par syllogisme : il ne pourrait pas se conduire autrement” (2). [...]

 

« 3° LA LOGISTIQUE. - A la suite des travaux de Leibniz sur la notation directe des idées par des signes, et des essais d'Hamilton et de Morgan, certains logiciens au début de ce siècle [XXe siècle], tels Schröder, Peano, Russel, Couturat, ont appliqué l'algèbre à la logique et constitué la logistique.

 

« Celle-ci vise à être “l'art général de raisonner et de calculer”. Son point de départ n'est pas l'idée [ni l'universel, ni l'être] mais la proposition, car le concept est le résultat de deux propositions, l'une qui en définit la compréhension, l'autre qui en détermine l'extension. Par conséquent, le but de la logistique est d'exprimer les relations les plus diverses des propositions entre elles. C'est une logique des relations plus qu'une science des concepts [et encore moins l'intuition ou la simple saisie intellectuelle des principes premiers de la raison spéculative]. Et puisque la validité de la logique formelle dépend non de la matière dont on parle [sujet et prédicat ou attribut d'une proposition] mais de la forme de ce qu'on dit, il est légitime de remplacer les termes par des lettres pourvu que l'on sauvegarde leur rapport.

 

« Toute proposition s'exprime par une fonction : x e a

« La fonction est dite propositionnelle chaque fois que les variables sont replacées par des valeurs déterminées. Ex. : x (Socrate) e (est) a (un homme). La fonction n'est vraie que pour certaines valeurs, par exemple : x e Roi de y n'est vraie que pour :

 

                  x = Louis XIV               Henri VIII
 
                  y = France                  Angleterre

 

« [...] La logistique présente l'avantage appréciable de supprimer l'opposition qu'on avait prétendu établir entre la déduction mathématique et le syllogisme : la pensée dans quelque domaine qu'elle s'exerce procède toujours selon les mêmes principes. Mais en réduisant tout raisonnement à une substitution de termes équivalents représentant des classes, on donne l'impression que l'esprit est une machine à calculer [ou un ordinateur] qui travaille d'après l'extension des éléments qu'on y introduit, sans souci de leur compréhension. Alors serait vraie la critique de Bergson contre l'intelligence dont toutes les opérations tendraient à la géométrie, c'est-à-dire à des représentations d'ordre spatial. La logistique ne doit pas être, comme le dit avec humour R. Jolivet, “une méthode pour dispenser de penser (3). »

 

1) De la génération des animaux, III, 10, 760 b 29-30 :

 

« Conclusion. - Telle est donc la façon dont paraît se faire la génération des abeilles si l'on part du raisonnement et des faits qui semblent établis à propos de ces insectes. Mais les faits ne sont pas connus d'une manière satisfaisante et, s'ils le deviennent un jour, il faudra se fier aux observations dans la mesure où leurs conclusions s'accorderont avec les faits observés. »

 

2) Claude Bernard (1813-1878), physiologiste français, le " législateur de la physiologie ", Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865), p.78.

 

3) Traité de philosophie, I, Logique et Cosmologie, Logique, p. 126.

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