LETTRE CIRCULAIRE AUX AMIS DE
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort
1.
Puisque la divine Croix me cache et m'interdit la parole, il ne m'est pas
possible, et je ne désire pas même de vous parler, pour vous ouvrir les
sentiments de mon cœur sur l'excellence et les pratiques divines de votre union
dans
[I. EXCELLENCE DE L'UNION DES
AMIS DE
2.
Vous êtes unis ensemble, Amis de
[A.
GRANDEUR DU NOM D'AMI DE
3.
Vous vous appelez Amis de
1)
Cf. Ga 6, 14.
4.
Mais, si je suis ravi de son éclat, je ne suis pas moins épouvanté de son
poids. Que d'obligations indispensables et difficiles renfermées en ce nom et
exprimées par ces paroles du Saint-Esprit : « Genus electum, regale sacerdotium, gens sancta, populus adquisitionis »
(1). Un Ami de
Un
Ami de
Un
Ami de
Un
Ami de
Enfin,
un parfait Ami de
1) I Pierre, 2, 9.
2) Ph 3, 20.
3) Cf. I P 2, 11.
4) Cf. Gn
35, 18.
5) Cf. Jn
19, 34.
6) Cf. Rm
6, 2, 8 et 11 ; I P 2, 24.
7)
Cf. Col. 3, 3.
8)
Ga 2, 20
5.
Etes-vous par vos actions, mes chers Amis de
1)
Cf. Pr 6, 23 ; 10, 17 ; Jr 21, 8.
2)
Cf. Pr 14, 12.
6.
Distinguez-vous bien la voix de Dieu et de sa grâce d'avec celle du monde et de
la nature ? Entendez-vous bien la voix de Dieu notre bon Père qui, après avoir
donné sa triple malédiction à tous ceux qui suivent les concupiscences du monde
: « vae, vae, vae habitantibus in terra »
(1), vous crie amoureusement, en vous tendant les bras : « Separamini, popule meus (2) : Séparez-vous, mon
peuple choisi, chers Amis de
L'écoutez-vous,
cet aimable Jésus, qui vous crie, chargé de sa Croix : « Venite post me (9) : venez après moi ; celui
qui me suit ne marche point dans les ténèbres (10) ; confidite, ego vinci mundum (11) :
confiez-vous, j'ai vaincu le monde ? »
1) Ap
8, 13.
2) Cf. Nb
16, 21 ; Is 52, 2, 11 ; Ap 18, 4.
3) Cf. Jn
17, 9.
4) Cf. Jn
16, 8-11.
5) Cf. Ps 1, 1.
6) Cf. Is 48, 20 ; Jr 50, 8 ; 51, 6, 9, 45.
7) Cf. Jn
14, 6.
8)
Mt 17, 5 ; Lc 9, 35 ; 2 P 1, 17.- Cf. aussi
Mc 9, 6.
9)
Mt 4, 19 ;Mc 1, 17.
10)
Jn 8, 12.
11)
Jn 16, 33.
[B.
LES DEUX PARTIS]
7.
Voilà, mes chers Confrères, voilà deux
partis (1) qui se présentent tous les jours : celui de Jésus-Christ et
celui du monde.
Celui
de notre aimable Sauveur est à droite (2), en montant, dans un chemin étroit et
rétréci plus que jamais par la corruption du monde. Ce bon Maître y est en
tête, marchant pieds nus, la tête couronnée d'épines, le corps tout
ensanglanté, et chargé d'une lourde Croix. Il n'y a qu'une poignée de gens,
mais des plus vaillants, à le suivre, parce qu'on n'entend pas sa voix si
délicate au milieu du tumulte du monde ; ou on n'a pas le courage de le suivre
dans sa pauvreté, ses douleurs, ses humiliations et ses autres croix qu'il faut
nécessairement porter à son service tous les jours de la vie.
1)
Cf. Mt 6, 24 ; Lc 16, 13.
2)
Cf. Mt 25, 33.
1)
Cf. Mt 25, 33.
2)
Cf. Mt 7, 13, 14.
1)
Cf. Mt 25 33.
2)
Cf. Jn 16, 20.
3)
Cf. Rm 8, 9.
4) Ga
5, 24.
5) Cf. Rm
8, 29.
6) Rm
8, 31.
7) Jn
13, 16 ; 15, 20.
8) Cf. 2 Co 4, 17.
9) Cf. Mt 20 16 ; Lc 13, 23-24.
10) Cf. Mt 11, 12.
11) 2 Tm 2, 5.
12) Cf. I Co 9, 24-25.
10.
Les mondains, au contraire, pour s'animer à persévérer dans leur malice sans
scrupule, crient tous les jours : « La vie, la vie ! la paix, la paix !
(1) la joie, la joie ! Mangeons, buvons (2), chantons, dansons, jouons ! Dieu
est bon, Dieu ne nous a pas faits pour nous damner ; Dieu ne défend pas de se
divertir ; nous ne serons pas damnés pour cela ; point de scrupule ! non moriemini,
etc. (3) »
1)
Cf. Jr 6, 14 ; 8, 11.
2)
Cf. Is 22, 13 ; Mt 24, 27-39 ; Lc 17,
26-28 ; I Co 15, 32.
3)
Gn 3, 4.
11.
Souvenez-vous, mes chers Confrères, que notre bon Jésus vous regarde à présent,
et vous dit à chacun en particulier : «Voilà
que quasi tout le monde m'abandonne dans le chemin royal de
1) Cf. I Co 1, 23.
2) Cf. Is 1, 2 ; Ph 3,
18.
3) Cf. I Co 1, 23.
4) Jn
6, 68.
5) I Jn
2, 18.
6)
Cf. Rm 12, 2.
1)
Cf. Gn 3, 6.
2)
Cf. Hé 12, 2.
3)
Cf. 2 P 1, 4.
4)
Mt 16, 24 ;
Lc 9, 23.
[II.
PRATIQUES DE
13.
Toute la perfection chrétienne, en effet, consiste :
1) à vouloir devenir un saint : Si quelqu'un veut venir après moi ;
2) à s'abstenir : qu'il
renonce à soi-même ;
3) à souffrir : qu'il
porte sa croix ;
4) à agir : et
qu'il me suive (1) !
1)
Cf. note précédente : les numéros qui suivent sont un commentaire de ces
textes.
[A. « SI QUELQU'UN VEUT VENIR APRÈS
MOI »]
14. Si quis, si quelqu'un ;
quelqu'un, et non pas quelques-uns,
pour marquer le petit nombre des élus (1) qui veulent se conformer à
Jésus-Christ crucifié, en portant leur croix. Il est si petit, si petit, que,
si nous le connaissions, nous nous en pâmerions de douleur.
Il
est si petit, qu'à peine parmi dix mille y en a-t-il un, comme il a été révélé
à plusieurs saints, entre autres à saint Siméon Stylite, selon que le rapporte
le saint abbé Nil, après saint Ephrem, saint Basile et quelques autres. Il est
si petit, que, si Dieu voulait les assembler, il leur crierait, comme il fit
autrefois par la bouche d'un prophète : Congregamini unus et unus (2),
assemblez-vous un à un, un de cette province, un de ce royaume.
1)
Cf. Mt 20, 16 ; Lc 13, 23-24.
2)
Is 27, 12.
15. Si quis vult, si quelqu'un a une
vraie volonté, une volonté entière et déterminée, non par la nature, la
coutume, l'amour-propre, l'intérêt ou le respect humain, mais par une grâce
toute victorieuse du Saint-Esprit, qui ne se donne pas à tout le monde : non omnibus datum
est nosse mysterium
(1). La connaissance du mystère de
Sachez,
chers Amis de
1)
Mt 13, 11 ; Mc 4, 11.
2)
3)
Cf. Mt 7, 15 ; Jn 10, 1.
16. Si quis vult post me venire, si quelqu'un veut venir après moi, qui me suis
si humilié et si anéanti (1), que je suis devenu plutôt un vermisseau qu'un
homme, ego sum vermis et non homo (2) ; après
moi qui ne suis venu au monde que pour embrasser
1)
Cf. Ph 2, 6-8.
2)
Ps 21, 17.
3)
Ps 39, 8 ; Hé 10, 7, 9.
4)
Ps 39, 9.
5)
Sg 8, 2.
6)
Lc 12, 50.
7) Hé 12, 2.
[B. « QU'IL RENONCE A SOI-MEME »]
17.
Si quelqu'un donc veut venir après moi ainsi anéanti et crucifié (1), qu'il ne
se glorifie comme moi que dans la pauvreté, les humiliations et les douleurs de
ma Croix : abneget semetipsum,
qu'il renonce à soi-même !
Loin
de la compagnie des Amis de
Prenez
bien garde d'admette en votre compagnie de ces délicats et sensuels qui
craignent la moindre piqûre, et qui s'écrient et se plaignent à la moindre
douleur, qui n'ont jamais goûté de la haire, du cilice et de la discipline, et
des autres instruments de pénitence et qui, parmi leurs dévotions à la mode,
mêlent une délicatesse et une immortification la plus plâtrée et la plus
raffinée.
1)
Cf. Ph 2, 6-8.
2)
Lc 18, 11.
[C. « QU'IL PORTE SA CROIX »]
18. Tollat crucem suam qu'il porte sa
croix ; suam, la sienne ! Que celui-là, que cet
homme, que cette femme rare, de ultimis finibus pretium ejus (1), que toute la terre d'un bout à l'autre ne
saurait payer, prenne avec joie, embrasse avec ardeur, et porte sur ses épaules
avec courage sa croix, et non pas celle d'un autre : - sa croix que par ma
sagesse, je lui ai faite avec nombre, poids et mesure (2) ; - sa croix, à
laquelle j'ai, de ma propre main, mis ses quatre dimensions, dans une grande
justesse, savoir : son épaisseur, sa longueur, sa largeur et sa profondeur (3)
; - sa croix que je lui ai taillée d'une partie de celle que j'ai portée sur le
Calvaire, par un effet de la bonté infinie que je lui porte ; - sa croix,
composée en son épaisseur, des pertes
de biens, des douleurs, des maladies et des peines spirituelles qui doivent,
par ma providence, lui arriver chaque jour jusqu'à sa mort ; - sa croix,
composée en sa longueur d'une
certaine durée de mois ou de jours qu'il doit être accablé de la calomnie, être
étendu sur un lit, être réduit à l'aumône, et être en proie aux tentations, aux
sécheresses, abandons et autres peines d'esprit ; - sa croix, composée en sa largeur de toutes les circonstances les
plus dures et les plus amères, soit de la part de ses amis, de ses domestiques,
de ses parents ; - sa croix, enfin, composée en sa profondeur des peines les plus cachées dont je l'affligerai, sans
qu'il puisse trouver de consolation dans les créatures qui même, par mon ordre,
lui tourneront le dos et s'uniront avec moi pour le faire souffrir.
1) Pr 31,
10.
2) Cf. Sg 11, 20.
3) Cf. Ep 3, 18.
19.
Tollat, qu'il la porte ! Et non pas qu'il la
traîne, et non pas qu'il la secoue, et mon pas qu'il la retranche, et non pas
qu'il la cache ! C'est-à-dire : qu'il la porte haute à la main, sans impatience
ni chagrin, sans plainte ni murmure volontaire, sans partage et sans ménagement
naturel, sans honte et sans respect humain.
Tollat, qu'il la place sur son front, en disant avec saint
Paul : Mihi absit gloriari nisi in cruce Domini nostri
Jesu Christi (1) ! A Dieu ne plaise que je prenne
ma gloire en autre chose que
1) Ga
6, 14.
2) Cf. Is 9, 6, 7.
3) Cf. Ex 3, 2.
20.
Crucem, la croix ; qu'il la porte, puisqu'il
n'y a rien de si nécessaire, de si utile et de si doux, ni de si glorieux que
de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ (1).
1) Cf. Ac 5, 41.
[1. « Rien de si nécessaire »]
[Pour
des pécheurs !]
21. En effet,
chers Amis de
1) Cf. Ac 5, 41.
22.
Mais si le châtiment nécessaire aux péchés que nous avons commis est réservé
dans l'autre monde, ce sera la justice vengeresse de Dieu, qui met tout à feu
et à sang, qui fera le châtiment ! Châtiment épouvantable, horrendum (1), ineffable, incompréhensible : quis novit potestatenm
irae tuae (2) ?
Châtiment sans miséricorde, judicium sine misericordia
(3), sans pitié, sans soulagement, sans mérites, sans bornes et sans fin.
Oui, sans fin, ce péché mortel d'un moment que vous avez fait, cette pensée
mauvaise et volontaire qui a échappé à votre connaissance (4), cette parole que
le vent a emportée, cette petite action contre la loi de Dieu, qui a si peu
duré, sera punie une éternité, tant que Dieu sera Dieu, avec les démons dans
les enfers, sans que ce Dieu des vengeances ait pitié de vos effroyables
tourments, de vos sanglots et vos larmes capables de fendre les rochers ! A
jamais souffrir, sans mérite, sans miséricorde et sans fin !
1) Hé
10, 31.
2) Ps 89, 11.
3) Jc
2, 13.
4) Cf. I Co 4, 4 ; Ps 18,
13.
23.
Y pensons-nous, mes chers Frères et Sœurs, quand nous souffrons quelque peine
en ce monde ? Que nous sommes donc heureux de faire un si heureux échange d'une
peine éternelle et infructueuse en une passagère et méritoire, en portant cette
croix avec patience ! Combien avons-nous de dettes non payées ! Combien
avons-nous de péchés commis pour l'expiation desquels, même après une
contrition amère et une confession sincère, il faudra que nous souffrions dans
le purgatoire des siècles entiers, parce que nous nous sommes contentés en ce
monde de quelques pénitences fort légères ! Ah ! payons dans ce monde à
l'amiable en portant bien notre croix ! Tout est payé à la rigueur jusqu'au
dernier denier (1), jusqu'à une parole oiseuse (2), dans l'autre. Si nous
pouvions seulement ravir au démon le livre de mort (3), où il a marqué tous nos
péchés et la peine qui leur est due, que nous serions ravis de souffrir des
années entières ici-bas, plutôt que de souffrir une seule journée en l'autre !
1) Cf. Mt 5, 26.
2) Cf. Mt 12, 36.
3) Cf.
[Pour
des amis de Dieu !]
24.
Ne vous flattez-vous pas, mes Amis de
1)
Cf. Bréviaire romain, Commun des Apôtres, répons de la 7e leçon.
2) Cf. Gn
44, 1-12.
3) Mt 20, 22 ; Mc 10, 38.
4) Ibidem.
5)
Ac 14, 21.
[Pour
des enfants de Dieu !]
25.
Vous vous glorifiez avec raison d'être les enfants de Dieu. Glorifiez-vous donc
des coups de fouet que ce bon Père vous a donnés et vous donnera dans la suite,
car il fouette tous ses enfants. Si vous n'êtes pas du nombre de ses fils
bien-aimés, vous êtes, - oh ! quel malheur ! oh ! quel coup de fouet ! - vous
êtes, comme dit saint Augustin, du nombre des réprouvés. Celui qui ne gémit pas
dans ce monde, comme un pèlerin et un étranger, ne se réjouira pas dans l'autre
monde comme un citoyen du ciel, dit le même saint Augustin. Si Dieu le Père ne
vous envoie pas de temps en temps quelques bonnes croix, c'est qu'il ne se
soucie plus de vous, c'est qu'il est en colère contre vous ; il ne vous regarde
plus que comme un étranger hors de sa maison et de sa protection, ou comme un
enfant bâtard (1) qui, ne méritant pas d'avoir sa portion dans l'héritage de
son père, n'en mérite pas les soins et la correction.
1)
Cf. Hé 12, 8.
[Pour
des écoliers d'un Dieu crucifié !]
26.
Amis de
1) Cf. I Co 1, 23.
2) I Co 2, 2.
3) Cf. Mt 11, 25 ; Lc 10, 21 ; Col. 1, 24.
[Pour
des membres de Jésus-Christ !]
27.
Vous êtes membres de Jésus-Christ (1), quel honneur ! Mais quelle nécessité de
souffrir en cette qualité ! Le chef est couronné d'épines (2), et les membres seraient
couronnés de roses ? Le chef est bafoué (3) et couvert de boue dans
le chemin du Calvaire, et les membres seraient couverts de parfums sur le trône
? Le chef n'a pas un oreiller pour se reposer (4), et les membres seraient
délicatement couchés sur la plume et le duvet ? Ce serait un monstre inouï.
Non, non, mes chers Compagnons de
1) Cf. I Co 6, 15 ; 12,
27 ; Ep 5, 30.
2) Cf. Mt 27, 29 ; Mc 15,
17 ; Lc 6, 44 ; Jn
19, 2, 5.
3) Cf. Mc 14, 65 ; Jn 18, 22 ; 19, 3.
4) Cf. Mt 8, 20 ; Lc, 9, 58.
[Pour
les temples du Saint-Esprit !]
28.
Vous n'ignorez pas que vous êtes les temples vivants du Saint-Esprit (1), et
que vous devez, comme autant de pierres vives (2), être placées par ce Dieu
d'amour au bâtiment de
1) Cf. I Co 6, 19.
2) I Pierre 2, 5.
3)
Cf. Ap 21, 2, 10.
29.
Le Saint-Esprit compare la croix : - tantôt à un van qui purifie le bon grain
de la paille et des ordures (1) : laissez- vous donc, sans résistance, comme le
grain du van, ballotter et remuer ; vous êtes dans le van du Père de famille, et
bientôt vous serez dans son grenier ; - tantôt à un feu qui ôte la rouille du
fer par la vivacité de ses flammes (2) : notre Dieu est un feu consumant (3)
qui demeure par la croix dans une âme pour la purifier, sans la consumer, comme
autrefois dans le buisson ardent (4) ; - tantôt à un creuset d'une forge, où le
bon or se raffine (5), et où le faux s'évanouit en fumée : le bon en souffrant
patiemment l'épreuve du feu, le faux en s'élevant en fumée contre ses flammes ;
c'est dans le
creuset de la tribulation et de la tentation que les vrais amis de la Croix se
purifient par leur patience, tandis que ses ennemis s'en vont en fumée (6) par
leur impatience et leurs murmures.
1) Is 41, 16 ; Jr 15, 7 ; Mt 3, 12 ; Lc
3, 17.
2) Cf. I P 1, 7.
3)
Hé 12, 29 ; Cf. Dt 4, 24 ; 9, 3.
4)
Cf. Ex 3, 2, 3.
5)
Cf. Pr 17, 3 ; L’Ecclésiastique (Si) 2, 5.
6)
Cf. Ps 36, 20 ; 67, 3.
Il
faut souffrir comme les saints...
30.
Regardez, mes chers Amis de
1)
Hé 12, 1.
2)
Cf. Gn 4, 4, 8.
3)
Cf. Gn 12, 1, 9.
4) Cf. Gn
19, 1, 17.
5) Cf. Gn
25, 27 ; 27, 41.
6) Cf.Tb
2, 9-11.
7)
Cf. Jb 1, 1, 8, 14-19, 22 ; 2, 7-10.
31.
Regardez tant d'Apôtres et de Martyrs empourprés de leur sang ; tant de Vierges
et de Confesseurs appauvris, humiliés, chassés et rebutés, qui tous s'écrient
avec saint Paul : Regardez notre bon
Jésus, l'auteur et le consommateur de la foi (1) que nous avons en lui et
en
Voyez,
à côté de Jésus-Christ, un glaive perçant qui pénètre jusqu'au fond le cœur tendre
et innocent de Marie (3), qui n'avait jamais eu aucun péché, ni originel ni
actuel. Que ne puis-je m'étendre ici sur
1)
Hé 12, 2.
2)
Lc 24, 26.
3)
Cf. Lc 2, 35.
32.
Après cela, qui de nous pourra s'exempter de porter sa croix ? Qui de nous ne
volera pas avec rapidité dans les lieux où il sait que la croix l'attend ? Qui ne s'écriera
avec saint Ignace martyr : Que le feu, que la potence, que les bêtes et tous
les tourments du démon viennent fondre sur moi, afin que je jouisse de
Jésus-Christ ! (1)
...sinon
comme les réprouvés.
1)
S. Ignatius, Epist. Ad Romanos,
c. 5.
33.
Mais enfin, si vous ne voulez pas souffrir patiemment, et porter votre croix
avec résignation comme les prédestinés, vous la porterez avec murmure et
impatience comme les réprouvés. Vous serez semblables à ces deux animaux qui
traînaient l'Arche d'alliance en mugissant (1). Vous imiterez Simon de Cyrène,
qui mit la main à
Choisis une
des croix que tu vois au Calvaire,
Choisis bien
sagement ; car il nécessaire
De souffrir
comme un saint, ou comme un pénitent,
Ou comme un
réprouvé qui n'est jamais content.
C'est-à-dire,
que si vous ne voulez pas souffrir avec joie comme Jésus-Christ, ou avec
patience comme le bon larron, il faudra que vous souffriez malgré vous comme le
mauvais larron ; il faudra que vous buviez jusqu'à la lie du calice le plus
amer (5), sans aucune consolation de la grâce, et que vous portiez le poids
tout entier de votre croix, sans aucune aide puissante de Jésus-Christ. Il
faudra même que vous portiez le poids fatal que le démon ajoutera à votre
croix, par l'impatience où elle vous jettera, et qu'après avoir été malheureux
avec le mauvais larron sur la terre, vous alliez le trouver dans les flammes.
1) Cf. I R 6, 12.
2) Cf. Mt 27, 32 ; Mc 15, 21.
3) Cf. Mt 27, 38 ; Mc 15, 27 ; Lc 23,
32, 39-41.
4) Cf. Gn
3, 18.
5) Cf. Is 51, 17 ; Mt 20, 22, 23 ; Mc 10, 38.
[2. « Rien de si utile et de si doux »]
34.
Mais si, au
contraire, vous souffrez comme il faut, la croix deviendra un joug très doux
(1), que Jésus-Christ portera avec vous. Elle deviendra les deux
ailes de l'âme qui s'élève au ciel ; elle deviendra un mât de navire qui vous
fera heureusement et facilement arriver au port du salut.
Portez votre croix patiemment, et par cette croix bien
portée, vous serez éclairés en vos ténèbres spirituelles ; car qui ne souffre
rien par la tentation, ne sait rien (2).
Portez
votre croix joyeusement, et vous
serez embrasés du divin amour ; car
Personne ne
vit sans douleur
Dans le pur
amour du Seigneur (3).
On
ne cueille de roses que parmi les épines. La croix seule est la pâture de
l'amour de Dieu, comme le bois est celle du feu. Souvenez-vous donc de cette
belle sentence de l'Imitation : Autant que vous vous ferez de violence,
en souffrant patiemment, autant vous avancerez (4) dans l'amour
divin. N'attendez rien de grand de ces âmes délicates et paresseuses qui
refusent la croix, quand elle les aborde, et qui ne s'en procurent aucune avec
discrétion : c'est une terre inculte qui ne donnera que des épines, parce
qu'elle n'est point coupée, battue ni remuée par un sage laboureur ; c'est une
eau croupissante qui n'est propre ni à laver ni à boire. Portez votre croix joyeusement, et vous y
trouverez une force victorieuse, à laquelle aucun de vos ennemis ne pourra
résister (5), et vous y goûterez une douceur charmante, à laquelle il n'y a
rien de semblable. Oui, mes Frères, sachez que le vrai paradis
terrestre est de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ. Interrogez tous les
saints : ils vous diront qu'ils n'ont jamais goûté un festin si délicieux à
l'âme que lorsqu'ils ont souffert les plus grands tourments. Que tous les tourments du démon viennent
fondre sur moi !, disait saint Ignace martyr. Ou
souffrir, ou mourir, disait sainte Thérèse. Non pas mourir, mais souffrir, disait sainte Madeleine de
Pazzi. Souffrir et être méprisé pour vous, disait le bienheureux Jean de
1)
Cf. Mt 11, 30.
2)
Cf. Si 34, 9.
3)
Imitation du Christ, livre III, chap.
V, n° 7.
4)
Cf. Ib., livre I, chap. 25, n° 3.
5)
Cf. Lc 21, 15.
6)
Cf. Jc 1, 2.
[3. « Rien
de si glorieux »]
35.
Réjouissez-vous donc et tressaillez d'allégresse, lorsque Dieu vous fera part
de quelque bonne croix ; car ce qu'il y a de plus grand dans le ciel et en Dieu
même tombe en vous, sans vous en apercevoir. Le grand présent de Dieu que la
croix ! Si vous le compreniez, vous feriez dire des messes, vous feriez des
neuvaines aux tombeaux des saints, vous entreprendriez de longs voyages, comme
les saints ont fait, pour obtenir du ciel ce divin présent.
36.
Le monde l'appelle une folie, une infamie, une sottise, une indiscrétion, une
imprudence ; laissez dire ces aveugles : leur aveuglement, qui leur fait
regarder la croix en hommes, et tout de travers, fait une partie de notre
gloire. Toutes les fois qu'ils nous procurent quelques croix par leur mépris et
leurs persécutions, ils nous donnent des bijoux, ils nous mettent sur le trône,
ils nous couronnent de lauriers (1).
1)
Cf. I Co 1 et 2.
37.
Que dis-je ? Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les sceptres, toutes
les couronnes brillantes des potentats et des empereurs ne sont pas comparables
à la gloire de la croix, dit saint Jean Chrysostome ; elles surpassent la
gloire d'apôtre et d'écrivain sacré. « Je
quitterais volontiers le ciel, s'il était à mon choix, - dit ce saint homme
éclairé du Saint- Esprit, - pour endurer pour le Dieu du ciel. Je préférerais
les cachots et les prisons aux trônes de l'empyrée : je n'ai pas tant d'envie
de la gloire des Séraphins que des plus grandes croix. J'estime moins le don
des miracles, par lequel on commande aux démons, on ébranle les éléments, on
arrête le soleil, on donne la vie aux morts, que l'honneur des souffrances.
Saint Pierre et saint Paul sont plus glorieux dans les cachots, les fers aux
pieds (1), que de s'élever au troisième ciel (3), et de recevoir les clefs du
paradis (3). »
1) Cf. Ac 12, 3-7.
2) Cf. Co 12, 2.
3) Cf. Mt 16, 19.
38.
En effet, n'est-ce pas
1)
Ph 2, 9, 10.
39.
Mais si cette gloire est si grande même sur la terre, quelle sera donc celle
qu'elle acquiert dans le ciel ? Qui expliquera, et qui comprendra jamais ce poids éternel de gloire qu'opère en nous
un seul moment d'une croix bien portée (1) ? Qui comprendra celle qu'une année,
et quelquefois une vie toute entière de croix et de douleurs, opère dans le ciel
?
1)
Cf. 2 Co 4, 17.
40.
Assurément, mes chers Amis de
[D. « ET QU'IL ME SUIVE ! »]
41.
Mais il ne suffit pas de souffrir : le démon et le monde ont leurs martyrs ;
mais il faut souffrir et porter sa croix sur les traces de Jésus-Christ : sequatur me (1), qu'il me suive
! c'est-à-dire de la manière qu'il l'a portée
; - et voici pour cela les règles que vous devez garder :
1)
Mt 16, 24 ; Lc 9, 23.
[LES
QUATORZE RÈGLES]
[Ne
pas se procurer de croix exprès et par sa faute.]
42.
1° Ne vous procurez point exprès et par votre faute des croix ; il ne faut pas
faire le mal pour qu'il en arrive du bien (1) ; il ne faut pas, sans une
inspiration spéciale, faire les chose d'une mauvaise manière, pour s'attirer le
mépris des hommes. Il faut plutôt imiter Jésus-Christ, dont il est dit qu'il a bien fait toutes choses (2), non
pas par amour-propre ou par vanité, mais pour plaire à Dieu et pour gagner le
prochain. Et si
vous vous acquittez le mieux que vous pourrez de vos emplois, vous n'y
manquerez pas de contradictions, de persécutions ni de mépris, que la divine
Providence vous enverra, contre votre volonté et sans votre choix.
1)
Cf. Rm 3, 8.
2)
Mc 7, 37.
[Consulter
le bien du prochain.]
43.
2° Si vous faites quelque chose d'indifférent, dont le prochain se scandalise,
quoique mal à propos, abstenez-vous en par charité, pour faire cesser le
scandale des petits (1) ; et l'acte héroïque de la charité que vous faites en
cette occasion vaut infiniment mieux que la chose que vous faisiez ou que vous
vouliez faire. Si cependant le bien que vous faites est nécessaire ou utile au
prochain, et si quelque pharisien ou mauvais esprit s'en scandalise mal à
propos, consultez un sage pour savoir si la chose que vous faites est
nécessaire et beaucoup utile au commun du prochain ; et s'il la juge telle,
continuez-la et les laissez dire, pourvu qu'ils vous laissent faire, et
répondez en cette occasion ce que répondit Notre-Seigneur à quelques- uns de
ses disciples, qui vinrent lui dire que les Scribes et les Pharisiens étaient
scandalisés de ses paroles et de ses actions : Laissez-les, ce sont des aveugles (2).
1)
Cf. I Co 8, 13.
2)
Mt 15, 14.
[Admirer,
sans prétendre l'atteindre, la sublime vertu des saints.]
44.
3° Quoique quelques saints et grands personnages aient demandé, recherché, et
même se soient procuré, par des actions ridicules, des croix, des mépris et des
humiliations, adorons et admirons seulement l'opération extraordinaire du
Saint- Esprit dans leurs âmes, et humilions-nous à la vue d'une si sublime
vertu, sans oser voler si haut, n'étant auprès de ces aigles rapides et de ces
lions rugissants, que des poules mouillées et des chiens morts.
[Demander
à Dieu la sagesse de la croix.]
45.
4° Vous pouvez
cependant, et même vous devez demander la sagesse de la croix, qui est une
science savoureuse et expérimentale de la vérité, qui fait voir dans
le jour de la foi les mystères les plus cachés, entre autres celui de la croix
; ce qu'on n'obtient que par de grands travaux, de profondes humiliations et
des prières ferventes. Si vous avez besoin de cet esprit principal (1), qui
fait porter les croix les plus lourdes avec courage ; de cet esprit bon (2) et
doux qui fait goûter, dans la partie supérieure de l'âme, les amertumes les
plus dégoûtantes ; de cet esprit saint et droit (3) qui ne cherche que Dieu ;
de cette science de la croix qui renferme toutes choses ; en un mot, de ce
trésor infini dont le bon usage rend une âme participante de l'amitié de Dieu
(4), demandez la
sagesse, demandez-la incessamment et fortement, sans hésiter (5), sans crainte de
ne la pas obtenir, et vous l'aurez immanquablement, et puis vous verrez
clairement, par expérience, comment il se peut faire qu'on désire, qu'on
recherche et qu'on goûte la croix.
1)
Ps 50, 14.
2)
Lc 11, 13.
3)
Ps 50 12.
4)
Sg 7, 14.
5) Jc 1,5, 6.
[S'humilier
de ses fautes, sans se troubler.]
46.
5° Quand vous
aurez, par ignorance ou même par votre faute, fait quelque bévue qui vous
procure quelque croix, humiliez-vous en aussitôt en vous-mêmes, sous la main
puissante de Dieu (1), sans vous en troubler volontairement, disant, par
exemple, intérieurement : Voilà,
Seigneur, un tour de mon métier ! Et s'il y a du péché dans la faute que
vous avez faite, prenez l'humiliation qui vous en revient comme son châtiment ;
et s'il n'y a point de péché, comme une humiliation de votre orgueil. Souvent,
et même très souvent, Dieu permet que ses plus grands serviteurs, qui sont les
plus élevés en sa grâce, fassent des fautes des plus humiliantes, afin de leur
ôter la vue et la pensée orgueilleuse des grâces qu'il leur donne, et du bien
qu'ils font, afin qu'aucune chair, comme dit le Saint-Esprit, ne se
glorifie devant Dieu (2).
1) I P 5, 6.
2) I Co 1, 29.
[Dieu
nous humilie pour nous purifier.]
47.
6° Soyez bien persuadés que tout ce qui est en vous est tout corrompu par le
péché d'Adam et par les péchés actuels, et non seulement les sens du corps,
mais toutes les puissances de l'âme, et que dès lors que notre esprit corrompu
regarde quelque don de Dieu en nous avec réflexion et complaisance, ce don,
cette action, cette grâce devient toute souillée et corrompue, et Dieu en
détourne ses yeux divins. Si les regards et les pensées de l'esprit de l'homme
gâtent ainsi les meilleures actions et les dons les plus divins, que dirons-
nous des actes de la volonté propre, qui sont encore plus corrompus que ceux de
l'esprit ?
Après
cela, il ne faut pas s'étonner si Dieu prend plaisir à cacher les siens dans
les secrets de sa face (1), afin qu'ils ne soient point souillés par les
regards des hommes et par leurs propres connaissances. Et pour les cacher
ainsi, que ne permet et ne fait point ce Dieu jaloux ! Combien d'humiliations
leur procure-t-il ? En combien de fautes les laisse-t-il tomber ! De combien de
tentations permet-t-il qu'ils soient attaqués, comme saint Paul (2) ! En
quelles incertitudes, ténèbres, perplexités les laisse-t-il ! Oh ! que Dieu est
admirable dans ses saints, et dans les voies qu'il tient pour les conduire à
l'humilité et à la sainteté !
1)
Cf. Ps 30, 21.
2)
Cf. 2 Co 12, 7.
[Dans
ses croix éviter le piège de l'orgueil.]
48.
7° Prenez donc
bien garde de croire, comme les dévots orgueilleux et pleins d'eux-mêmes, que
vos croix sont grandes, qu'elles sont des épreuves de votre fidélité, et des
témoignages d'un amour singulier de Dieu en votre endroit. Ce piège
d'orgueil spirituel est fort fin et délicat, mais plein de venin. Vous devez
croire : 1) que votre orgueil et votre délicatesse vous font prendre pour des
poutres, des pailles ; pour des plaies, des piqûres ; pour un éléphant, un rat
; pour une injure atroce et un abandon cruel, une petite parole en l'air, un
petit rien dans la vérité ; 2) que les croix que Dieu vous envoie sont plutôt
des châtiments amoureux de vos péchés, comme il est en effet, que des marques
d'une bienveillance spéciale (1); 3) que quelque croix et quelque humiliation
qu'il vous envoie, il vous en épargne infiniment, vu le nombre et l'énormité de vos crimes, que
vous ne devez regarder qu'à travers la sainteté de Dieu, qui ne souffre rien
d'impur, et que vous avez attaqué ; à travers un Dieu mourant et
accablé de douleur, à cause de l'apparence de votre péché ; et à travers d'un enfer éternel que
vous avez mérité mille et peut-être cent mille fois ; 4) que dans la
patience avec laquelle vous souffrez, vous y mêlez plus d'humain et de naturel
que vous ne pensez : témoins ces petits ménagements, ces secrètes recherches de la consolation, ces
ouvertures si naturelles à vos amis, peut-être à votre directeur,
ces excuses si fines et si promptes, ces plaintes, ou plutôt ces médisances de
ceux qui vous ont fait le mal, si bien tournées, si charitablement prononcées,
ces retours et ces complaisances délicates en vos maux, cette croyance de
Lucifer que vous êtes quelque chose de grand (2), etc. Je n'aurais jamais fait,
s'il fallait ici décrire les tours et les détours de la nature, même dans les souffrances.
1)
Cf. Hébreux, XII, 4-11.
2)
Cf. Actes, VIII, 9.
[Faire
profit des petites souffrances, plus que des grandes.]
49.
8° Faites
profit, et même davantage, des petites souffrances que des grandes. Dieu ne
regarde pas tant la souffrance que la manière avec laquelle on souffre.
Souffrir beaucoup et souffrir mal, c'est souffrir en damné ; souffrir beaucoup
et avec courage, mais pour une mauvaise cause, c'est souffrir en martyr du
démon ; souffrir peu ou beaucoup et souffrir pour Dieu, c'est souffrir en
saint.
S'il
est vrai de dire qu'on peut faire choix des croix, c'est particulièrement des
petites et obscures quand elles viennent en parallèle avec les grandes et
éclatantes. L'orgueil de la nature peut demander, rechercher, et même choisir
et embrasser les croix grandes et éclatantes ; mais de choisir et de bien
joyeusement porter les croix petites et obscures, ce ne peut être que l'effet
d'une grande grâce et d'une grande fidélité à Dieu. Faites donc comme le
marchand au regard de son comptoir : faites profit de tout, ne laissez pas
perdre la moindre parcelle de la vraie Croix, quand ce ne serait qu'une piqûre
de mouche ou d'épingle, qu'un petit travers d'un voisin, qu'une petite injure
par méprise, qu'une petite perte d'un denier, qu'un petit trouble dans l'âme,
qu'une petite lassitude dans le corps, qu'une petite douleur dans un de vos
membres, etc. Faites profit de tout, comme l'épicier de sa boutique, et vous
deviendrez bientôt riches en Dieu, comme il devient riche en argent, en mettant
denier sur denier dans son comptoir. A la moindre petite traverse qui vous arrive, dites : Dieu soit béni ! Mon Dieu, je vous remercie
; puis cachez dans la mémoire de Dieu, qui est comme votre comptoir, la croix
que vous venez de gagner ; et puis ne vous en souvenez plus que pour dire : Grand merci ou miséricorde !
[Aimer
les croix, non d'un amour sensible, mais raisonnable, et surnaturel.]
50.
9° Quand on vous dit d'aimer la croix, on ne parle pas d'un amour sensible, qui
est impossible à la nature. Distinguez donc bien trois amours : l'amour
sensible, l'amour raisonnable, l'amour fidèle et suprême ; ou autrement : l'amour de la
partie inférieure qui est la chair, l'amour de la partie supérieure qui est la
raison, et l'amour de la partie suprême, ou cime de l'âme, qui est
l'intelligence éclairée de la foi.
51.
Dieu ne demande pas de vous que vous aimiez la croix de la volonté de la chair.
Comme elle est toute corrompue et criminelle, tout ce qui en naît est corrompu,
et même elle ne peut être soumise par elle-même à la volonté de Dieu et à sa
loi crucifiante. C'est pourquoi Notre-Seigneur,
parlant d'elle au jardin des Olives, s'écria : Mon Père, que votre volonté soit faite, et non la mienne ! (1) Si
la partie inférieure de l'homme en Jésus-Christ, quoiqu'elle fût sainte, n'a pu
aimer la croix sans aucune interruption, à plus forte raison la nôtre, qui est
toute corrompue, la repoussera-t-elle. Nous pouvons, à la vérité, éprouver
quelquefois une joie même sensible de ce que nous souffrons, comme plusieurs
saints ont ressenti ; mais cette joie ne vient pas de la chair, quoiqu'elle
soit dans la chair ; elle ne vient que de la partie supérieure, qui est si
remplie de cette divine joie du Saint- Esprit, qu'elle la fait rejaillir jusque
sur la partie inférieure, en sorte qu'en ce moment la personne la plus
crucifiée peut dire : Mon cœur et ma
chair ont tressailli d'allégresse dans le Dieu vivant ! (2)
1)
Lc 22, 42.
2)
Ps 83, 3.
52.
Il y a un autre amour de la croix que j'appelle raisonnable, et qui est dans la
partie supérieure qui est la raison. Cet amour est tout spirituel, et, comme il
naît de la connaissance du bonheur qu'on a de souffrir pour Dieu, il est
perceptible et même aperçu par l'âme, il la réjouit intérieurement et la
fortifie. Mais cet amour raisonnable et aperçu, quoique bon et très bon, n'est
pas toujours nécessaire pour souffrir joyeusement et divinement.
1)
Lc 22, 42.
2)
Lc 1, 38.
[Souffrir
toutes sortes de croix, sans exception et sans choix.]
54.
10° Résolvez-vous,
chers Amis de la Croix, à souffrir toutes sortes de croix, sans exception et
sans choix : toute pauvreté, toute injustice, toute perte, toute maladie, toute
humiliation, toute contradiction, toute calomnie, toute sécheresse, tout
abandon, toute peine intérieure et extérieure ; disant toujours : Mon cœur est préparé, mon Dieu, mon cœur est
préparé (1). Préparez-vous donc à être délaissés des hommes et
des anges, et comme de Dieu même ; à être persécutés, enviés, trahis,
calomniés, décrédités et abandonnés de tous ; à souffrir la faim, la soif, la
mendicité la nudité, l'exil, la prison, la potence et toutes sortes de
supplices, quoique vous ne l'ayez pas mérité pour les crimes qu'on vous impose [impute].
Enfin imaginez-vous qu'après avoir perdu vos biens et votre honneur, après
avoir été jetés hors de votre maison, comme Job et sainte Elizabeth, reine de
Hongrie, on vous jette comme cette sainte dans la boue, on vous traîne comme
Job sur un fumier, tout puant et couvert d'ulcères (2), sans qu'on vous donne
du linge pour mettre sur vos plaies, ni un morceau de pain à manger, qu'on ne
refuserait pas à un cheval ou à un chien, et qu'avec tous ces maux extrêmes
Dieu vous laisse comme en proie à toutes les tentations des démons, sans verser
dans votre âme la moindre consolation sensible. Croyez fermement que voilà le
souverain point de la gloire divine et de la félicité véritable d'un vrai et
parfait Ami de
1)
Ps 56, 8 ; 107, 2.
2)
Cf. Jb 2, 7, 8.
[LES
QUATRE STIMULANTS DE
55.
11° Pour vous aider à bien souffrir, faites-vous une sainte habitude de
regarder quatre choses :
[1°
L'œil de Dieu]
Premièrement,
l'œil de Dieu qui, comme un grand roi, du haut d'une tour, regarde son soldat
dans la mêlée, avec complaisance et avec louange de son courage. Qu'est-ce que
Dieu regarde sur la terre ? Les rois et empereurs sur leurs trônes ? Il ne les
regarde souvent qu'avec mépris. Les grandes victoires des armées de l'Etat, les
pierres précieuses, les choses en un mot qui sont grandes aux yeux des hommes ?
Ce qui est grand aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu (1).
Qu'est-ce donc qu'il regarde avec plaisir et complaisance, et dont il demande
des nouvelles aux anges et aux démons mêmes ? - C'est un homme qui se bat pour
Dieu avec la fortune, avec le monde, avec l'enfer et avec soi-même, un homme
qui porte joyeusement sa croix. N'as-tu pas vu sur la terre une grande
merveille que tout le ciel regarde avec admiration, dit le Seigneur à Satan
; N'as-tu
pas vu mon serviteur Job (2), qui souffre pour moi ?
1)
Lc 16, 15.
2)
Jb 2, 3.
[2°
La main de Dieu]
56.
Secondement, considérez la main de ce puissant Seigneur, qui fait tout le mal
de la nature qui nous arrive, depuis le plus grand jusqu'au moindre. La même
main qui a mis une armée de cent mille homme sur le carreau, a fait tomber la
feuille de l'arbre et le cheveu de votre tête ; la main qui avait touché Job
rudement vous touche doucement par le petit mal qu'elle vous fait. De la même
main il forme le jour et la nuit, le soleil et les ténèbres, le bien et le mal
; il a permis les péchés qu'on commet en vous choquant ; il n'en a pas fait la
malice, mais il en a permis l'action.
Ainsi,
quand vous verrez un Sémeï vous dire des injures,
vous jeter des pierres comme au roi David, dites en vous- mêmes : « Ne nous vengeons point, laissons-le faire,
car le Seigneur lui a ordonné d'en agir ainsi. Je sais que j'ai mérité toutes
sortes d'outrages et c'est avec justice que Dieu me punit. Arrêtez-vous, mon
bras ; vous, ma langue, arrêtez- vous ; ne frappez point, ne dites mot. Cet
homme ou cette femme me disent ou font des injures ; ce sont les ambassadeurs
de Dieu qui viennent de la part de sa miséricorde pour tirer vengeance à
l'amiable. N'irritons pas sa justice en usurpant les droits de sa vengeance ;
ne méprisons pas sa miséricorde en résistant à ses coups de fouet tout
amoureux, de peur qu'elle ne nous renvoie, pour se venger, à la pure justice de
l'éternité «. Regardez une main de Dieu toute-puissante et infiniment prudente,
qui vous soutient, tandis que son autre vous frappe ; il mortifie d'une main,
et vivifie de l'autre ; il abaisse et il relève, et de ses deux bras il atteint
d'un bout à l'autre de votre vie doucement et fortement : doucement, en ne
permettant pas que vous soyez tentés et affligés au-dessus de vos forces ;
fortement, en vous secondant d'une grâce puissante qui correspond à la force et
à la durée de la tentation et de l'affliction ; fortement encore, en devenant
lui-même, comme il le dit par l'esprit de sa sainte Eglise, « votre appui
sur le bord du précipice auprès duquel vous êtes, votre compagnon dans le
chemin où vous vous égarez, votre ombrage dans le chaud qui vous brûle, votre
vêtement dans la pluie qui vous mouille et le froid qui vous glace, votre
voiture dans la lassitude qui vous accable, votre bâton dans les pas glissants
et votre port au milieu des tempêtes qui vous menacent de ruine et de
naufrage. »
1)
Cf. 2 R 19, 35.
2)
Lc 21, 18.
3)
Cf. Jb 1, 13-22 ; 2, 7-10.
4)
Cf. 2 R 16, 5-14.
5)
Cf. Sg 8, 1.
[3°
Les plaies et les douleurs de Jésus-Christ crucifié.]
57.
Troisièmement, regardez les plaies et les douleurs de Jésus-Christ crucifié. Il
vous le dit lui-même : « O vous
tous qui passez par la voie épineuse et crucifiée par laquelle j'ai passé, regardez et voyez (1) : regardez des
yeux mêmes de votre corps, et voyez par les yeux de votre contemplation, si
votre pauvreté, votre nudité, votre mépris, vos douleurs, vos abandons sont
semblables aux miens ; regardez-moi, moi qui suis innocent, et plaignez-vous,
vous qui êtes coupables ! »
Le
Saint-Esprit nous ordonne, par la bouche des Apôtres, ce même regard de
Jésus-Christ crucifié (2) ; il nous commande de nous armer de cette pensée (3),
plus perçante et plus terrible à tous nos ennemis que toutes les autres armes.
Quand vous serez attaqués par la pauvreté, l'abjection, la douleur, la
tentation et les autres croix, armez-vous d'un bouclier, d'une cuirasse, d'un
casque, d'une épée à deux tranchants (4), savoir de la pensée de Jésus-Christ
crucifié. Voilà la solution de toute difficulté et la victoire de tout ennemi.
1) Lm 1, 12 ;
2) Cf. Ga
3, 1.
3) Cf. I P 4, 1.
4)
Cf. Ep 6, 11-18.
[4°
En haut, le ciel ; en bas, l'enfer.]
58.
Quatrièmement, regardez en haut la belle
couronne qui vous attend dans le ciel, si vous portez bien votre croix. C'est
cette récompense qui a soutenu les patriarches et les prophètes dans leur foi
et leurs persécutions ; qui a animé les Apôtres et les Martyrs dans leurs
travaux et leurs tourments. Nous aimons
mieux, disaient les patriarches avec Moïse, nous aimons mieux être affligés avec le peuple de Dieu, pour être
heureux éternellement avec lui, que de
jouir pour un moment d'un plaisir criminel (1). Nous souffrons de grandes persécutions à cause de la récompense (2),
disaient les prophètes avec David. Nous
sommes comme des victimes destinées à la mort, comme un spectacle au monde, aux
anges et aux hommes par nos souffrances, et comme la balayure et l'anathème du monde (3), disaient les Apôtres
et les Martyrs avec saint Paul, à cause
du poids immense de la gloire éternelle, que ce moment d'une légère souffrance
produit en nous (4).
Regardons
sur notre tête les anges qui nous crient : « Prenez garde de perdre la
couronne marquée pour la croix qui vous est donnée, si vous la portez bien. Si
vous ne la portez pas bien, un autre la portera comme il faut et ravira votre
couronne. Combattez fortement en souffrant patiemment, nous disent tous les
saints, et vous recevrez un royaume éternel » (5).
Ecoutons
enfin Jésus-Christ qui nous dit : « Je ne donnerai ma récompense qu'à
celui qui souffrira et vaincra par sa patience » (6).
Regardons
en bas la place que nous méritons, et
qui nous attend dans l'enfer avec le mauvais larron et les réprouvés, si nous
souffrons comme eux avec murmure, avec dépit et avec vengeance. Ecrions-nous
avec saint Augustin : Brûlez, Seigneur,
coupez, taillez, tranchez en ce monde-ci pour punir mes péchés, pourvu que vous
les pardonniez dans l'éternité.
1) Cf. Hé
11, 24-26.
2) Cf. Ps 68, 8 ; 118, 112.
3) Cf. I Co 4, 9, 13.
4) Cf. 2 Co 4, 17.
5) Cf. Mt 5, 10-12 ; 11, 12.
6) Cf. Ap
2, 7, 11, 17, 26-28 ; 3, 5, 12, 21 ; 21, 7.
[Ne
jamais se plaindre des créatures.]
59.
12° Ne vous plaignez jamais volontairement et avec murmure des créatures dont
Dieu se sert pour vous affliger. Distinguez pour cela trois sortes de plaintes
dans les maux. - La première est involontaire
et naturelle : c'est celle du corps
qui gémit, qui soupire, qui se plaint, qui pleure, qui se lamente. Quand l'âme,
comme j'ai dit, est résignée à la volonté de Dieu dans sa partie supérieure, il
n'y a aucun péché. - La seconde est raisonnable
: c'est quand on se plaint et découvre son mal à ceux qui peuvent y mettre
ordre, comme un supérieur, un médecin. Cette plainte peut être imparfaite quand
elle est trop empressée ; mais elle n'est pas péché. - La troisième est criminelle : c'est lorsqu'on se plaint
du prochain pour s'exempter du mal qu'il nous fait souffrir, ou pour se venger
; ou qu'on se plaint de la douleur que l'on souffre, en consentant à cette
plainte et y ajoutant l'impatience et le murmure.
[Ne
recevoir la croix qu'avec reconnaissance.]
60.
13° Ne recevez jamais aucune croix sans la baiser humblement avec
reconnaissance ; et quand Dieu tout bon vous aura favorisés de quelque croix un
peu considérable, remerciez l'en d'une manière spéciale et l'en faites
remercier par d'autres, à l'exemple de cette pauvre femme qui, ayant perdu tout
son bien par un procès injuste, qu'on lui suscita, fit aussitôt dire une messe,
d'une pièce de dix sous qui lui restait, afin de remercier Dieu de la bonne
aventure qui lui était arrivée.
[Se
charger de croix volontaires.]
61.
14 Si vous voulez vous rendre digne de recevoir les croix qui vous viendront
sans votre participation, et qui sont les meilleures, chargez-vous-en de
volontaires, avec l'avis d'un bon directeur.
Par
exemple : avez-vous chez vous quelque meuble inutile auquel vous avez quelque
affection ? Donnez-le aux pauvres, en disant : voudrais-tu avoir du superflu quand
Jésus est si pauvre ?
Avez-vous
horreur de quelque nourriture ? De quelque acte de vertu ? De quelque mauvaise
odeur ? Goûtez, pratiquez, sentez, vainquez-vous.
Aimez-vous
avec un peu trop de tendre et empressé quelque personne, quelques objets ? Absentez-vous,
privez-vous, éloignez-vous de ce qui vous flatte.
Avez-vous
quelque saillie de nature pour voir ? Pour agir ? Pour paraître ? Pour aller en
quelque endroit ? Arrêtez-vous, taisez-vous, cachez-vous, détournez vos yeux.
Haïssez-vous
naturellement un tel objet ? Une telle personne ? Allez-y fréquemment,
surmontez-vous.
62.
Si vous êtes vraiment Amis de
1)
Mt 25, 21, 23 ; Mc 10, 30.
Fin