Les "frères" et les "sœurs" de Jésus : pour répondre
Vénérable Mère Marie de Jésus
d’Agréda, abbesse, « La Cité Mystique de
Dieu » : « C'est ce que le Seigneur Dieu tout-puissant
dit » : « Je n'ai pas manifesté ces merveilles [relatives à la
Vierge Marie] dans la primitive Église » : Je
n'ai pas (§ 10)
S.
Bernard de Clairvaux, « Les 12 Prérogatives de la Bienheureuse Vierge
Marie » : Saint
Bernard
Retour à la page d'accueil
ou au fichier source pour consultation de la liste des liens.
Un blog annonçant
« le temps de l’Antichrist » se permet d’avancer que la dévotion
mariale ne s’impose pas aux chrétiens. Nous nous posons la question : Les
nombreux messages mariaux que la Très Sainte Vierge a communiqués à travers le
monde de la part de son Fils unique ne s’imposent-ils donc pas non plus ?
Que fait-il, par exemple, des messages de La Salette et de Fatima qui se
réfèrent aux derniers temps ? (a) Ce blog semble également ignorer
l’existence du célèbre traité « Contre les hérésies » de saint
Irénée, évêque de Lyon du IIe siècle, relatif aux derniers temps et
à l’Antéchrist, traité d’autant plus important qu’il corrobore ce qu’il
soutient. Une seule objection peut cependant lui être opposée lorsqu’il avance
que des chrétiens seront enlevés sans préciser la nature de leur appartenance,
alors que saint Irénée écrit (b) : « Et c’est pourquoi, à la fin, lorsque
l’Église sera enlevée d’un seul coup d’ici bas, “il y aura, est-il dit, une
tribulation telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement et qu’il n’y en
aura plus” (c) ». Or, l’Église dont il s’agit est l’Église romaine avec
laquelle, « en raison de son origine plus excellente, doit s’accorder
toute Église, c’est-à-dire les fidèles de partout » (d). Ce qui semble pas
être le cas de ce blog dont la catholicité n’apparaît pas (e). Mais Dieu seul
en est juge, connaissant le for interne de chacun de nous (f). Préparons-nous
au retour du Règne glorieux et spirituel du Christ-Roi par la prière, le
repentir de tous nos péchés, la pénitence et la réparation dans la mesure du
possible (g). Nous sommes tous pécheurs (h) !
a) Cf. Mis de la
Franquerie, « La Vierge Marie dans l’histoire de France », Ouvrage
couronné par l’Académie Française, 1939) ; - b) S. Irénée, « Contre
les hérésies », V, 29, 1 ; - c) S. Matthieu, 24 : 21 ; - d)
S. Irénée, « Contre les hérésies », III, 3, 2 ; - e) Cf. S.
Jean, 10 : 1 ; - f) Cf. S. Luc, 6 : 8 ; 9 : 47 ;
- g) Cf. S. Luc, 12 : 40 ; 13 : 5, 23-24 ; 14 :
14 ; 21 : 36 ; S. Marc, 13 : 37 ; - h) Cf. Romains,
7 : 14 -24.
- - - - - -
Les fondements scripturaires de la
dévotion mariale
La Mère de Dieu ou de Jésus-Christ
Sous la figure de la ville de Jérusalem (lieu de paix), la
cité chère aux Juifs, nous pouvons voir également la pure et sainte cité de
l'âme de la Mère de Dieu où demeurent les trois Personnes de la bienheureuse
Trinité. Cette métaphore, qui porte l'image au-delà de sa réalité physique,
s'impose au mystique, comme d'autres à tout être humain qui, par un transfert
analogique, utilise fréquemment des symboles et des comparaisons pour exprimer
des idées trop abstraites ou difficiles à saisir, voire mystérieuses et
sciemment cachées, en partant de choses très concrètes tirées de la vie
courante, à l'instar de Jésus pour exposer son Évangile ou sa Bonne Nouvelle.
Tout homme a ses symboles. Le mathématicien a les siens, le poète également, de
même le métaphysicien et le mystique, - et Dieu Lui-même ! C'est une question
de pédagogie.
Quant à nous, si nous voulons ne pas nous égarer en nous
laissant conduire par nos points de vue un peu trop particuliers, voire
partisans ou sectaires, il convient de nous rapprocher le plus possible du
point de vue de Dieu, c'est-à-dire de Celui qui est la Voie, la Vérité et la
Vie. Pour cela, il faut passer par bien des morts ou par de terribles épreuves.
C'est le dépouillement du vieil homme et la mort
à soi, car à l'instar de Jésus, notre Maître, nous sommes venus sur la terre
pour faire la volonté de notre Père céleste, et non la nôtre. Notre Sauveur s'est expliqué maintes et maintes fois à ce
sujet. L'apôtre Paul en parle souvent, lui qui ne voulait connaître que Jésus,
et Jésus crucifié (1). Dieu ne nous demande que
de le laisser accomplir en nous ce pour quoi il nous a créés. Et, mieux que
nous, Il se chargera de notre purification, de notre illumination et de notre
union avec Lui.
1/ Cf. Actes, XIV, 22 ; Romains, VII, 22 ; VIII, 12-13 ; Galates, II,
19-20 ; V, 16-17 ; I Corinthiens, II, 2, 6 ; III, 19 ; IX, 27 ; II Corinthiens,
IV, 10 ; VII, 4 ; Éphésiens, IV, 21-24 ; Philippiens, III, 10 ; Colossiens, I,
24 ; III, 3 ; Ézéchiel, XXIV, 11 (tous ces textes sont à lire et à méditer).
S. Jean, XVII, 1, 4 :
"Père, l'heure est venue : glorifie ton Fils... Pour moi, je T'ai
glorifié sur la terre, ayant achevé l'œuvre que Tu m'as donné à faire ; et maintenant, ô Père,
glorifie-moi auprès de Toi de la gloire que j'avais auprès de Toi avant que le
monde fût."
S. Matthieu, 3 : 13 (où l’on
voit saint Jean-Baptiste qui se défendait d’être baptisé par Jésus) :
« Mais Jésus répondit à Jean : " Laisse-moi faire en ce
moment ; car c’est ainsi qu’il nous convient de parfaire toute justice." »
S. Jean, 4 : 34 :
« Jésus leur dit [à ses
disciples] : "Ma nourriture, c’est de
faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son
œuvre à bonne fin". »
S. Jean, 19 : 30 (Jésus sur la croix) :
" Tout est accompli." [Par cette sixième parole prononcée sur la croix, Jésus
nous révèle sa pleine conscience d'avoir laissé dans son Église terrestre ou
militante un fondement assuré (1) jusqu'à son second avènement (2), ayant ainsi
pleinement achevé son œuvre de rédemption du genre humain. Et ainsi la boucle est bouclée ou la
rédemption du genre humain pleinement accomplie.]
1) S. Matthieu, 16 : 18-19 ;
2) Actes, 1 : 9-11.
Apocalypse, XXI, 5, 6 :
« Celui qui était assis sur le trône
dit : “Voici que je rénove toutes choses.” [...]
Puis il me dit : “Tout est accompli.” » [Le
verset 6 confirme l'achèvement de l'œuvre de Dieu : Il ne se reprendra pas. Et
cela est tout à fait compréhensible, parce qu'Il est Dieu et que rien ne peut
par conséquent lui échapper, tous les moments du temps étant éternellement
présents en Lui. Autrement dit : toute secte
est vaine, car la possibilité de
l'apostasie de l’Église ne peut même pas être envisagée.]
Hébreux, I, 1-2 :
« Bien des fois et bien des manières, Dieu avait parlé jadis à nos
pères par les prophètes. En ces temps qui sont les derniers, il nous a
parlé par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses et par qui il a aussi créé les
mondes. Lui, qui est le rayonnement de sa gloire et l'empreinte de sa
substance, et qui soutient tout par sa parole puissante, nous a purifiés de nos
péchés, puisqu'il est assis à la droite de la Majesté au plus haut des cieux. »
[Ces versets nous apprennent également que le
Fils, durant son passage sur la terre, nous a laissé l'essentiel de son
Évangile ou de sa Bonne Nouvelle du salut.]
Psaumes, LXII (Vulgate LXI), 12 :
« Dieu a dit une chose, j'entendis
doublement : La puissance est à Dieu. La grâce
est à Toi, mon Seigneur, car tu rends à l'homme selon son œuvre. » [La parole de Dieu, selon le prophète David, peut désigner
ou signifier deux choses parfaitement conciliables, l'une pouvant être le
symbole de l'autre ou analogue à l'autre.]
À moins d'être
de mauvaise foi ou spirituellement aveuglé par des passions désordonnées, on ne
peut refuser que ce qui renferme en soi une contradiction évidente. N'y a-t-il
pas dans le refus de ce qui n'est pas contradictoire quelque chose de semblable
ou d'analogue au péché contre l'Esprit ?
S. Matthieu, XIII, 10-11 :
« Et les disciples s'étant approchés dirent à Jésus : “Pourquoi leur
parles-tu en paraboles?” Or il répondit et dit : “Parce qu'à vous il a été
donné de connaître les mystères (1) du règne des cieux, mais qu'à ceux-là, cela
n'a pas été donné.” » (Cf. aussi S. Luc, VIII, 9-10 ; S. Marc, 10-11.)
1/ Lat. : mysteria, gr. : musthria.
S. Marc, IV, 33-34 :
« C'est avec beaucoup de paraboles de ce genre (1) qu'il donnait à
la foule l'enseignement, dans la mesure où ils pouvaient l'entendre. Ils ne
leur disaient rien sans user de paraboles, mais à ses propres disciples, il expliquait
tout en particulier. »
1/ Paraboles du semeur, de la lampe, de la mesure, de la semence, du
grain de sénevé, etc.
S. Jean, 16 : 12-13 :
« J'ai encore beaucoup de choses à
vous dire, mais vous ne pouvez les porter actuellement. Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous guidera vers la
vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais tout ce qu'il
entend, il le dira, et il vous annoncera les choses à venir. »
Marie d'Agréda, La Cité mystique de Dieu, Première partie, Liv.
deuxième, chap. XII : Où l'on découvre la vertu de tempérance qu'eut la
très-sainte-Vierge, n° 592 :
« [...] il suffira de dire que la Mère du Verbe incarné aurait été
prise pour plus qu'humaine, par la grandeur ineffable qui en rejaillissait, si
la foi n'eût appris qu'elle était une pure créature, comme le sage d'Athènes
saint Denis le déclara. »
S. Jean, 19 : 26 (Jésus sur la croix) :
« Jésus alors, voyant sa mère et, auprès d'elle, le disciple qu'il
aimait, dit à sa mère : “Femme, voilà ton fils”. Puis il dit au disciple :
“Voilà ta mère”. Et, à partir de ce moment, le disciple la prit chez lui. »
[Cette révélation de l'évangéliste Jean nous
autorise à conclure qu'il fut tout particulièrement favorisé de nouvelles
lumières pour mieux connaître la Vierge Marie puisqu'il la servit comme sa mère
tout le reste de la vie en restant le plus souvent possible à ses côtés.
Notons, pour répondre à certaines personnes qui
soutiennent que Marie n'a pas été toujours vierge en s'appuyant sur les évangiles
selon Marc, ch. 6, v. 3, et Matthieu, ch. XII, vv. 56-57, qui parlent des
'frères' et des 'sœurs' de Jésus (1), que saint Jean n'aurait pas pris chez lui
la Vierge Marie si celle-ci avait eu d'autres enfants. Ajoutons également que
saint Joseph et son épouse avait fait vœu de chasteté, Joseph s'étant fait
eunuque pour le Royaume céleste (2).]
1/ Joseph Ricciotti, Vie de Jésus-Christ, éd. Payot, Paris,
1954, p. 275, § 264 :
« Dans la Bible hébraïque déjà, les noms “hA cH” (xa), “frère”, et “hA cH W Th” (twxa), “sœur”, désignent souvent des
parents à un degré beaucoup plus lointain que le frère ou la sœur, d'autant
plus que, en hébreu ancien, on ne connaît pas de mot précis désignant
exclusivement le cousin. C'étaient donc des cousins que les “frères” et les
“sœurs” de Jésus. » (Cf. S. Jean, chap. VII, 3, 5, 10.)
R. P. Dom Prosper Guéranger
(1805-1875), L’Année liturgique, La
Passion et la Semaine sainte, Le mardi de la Semaine de la Passion, page 165
(Librairie Religieuse Oudin, 1905) :
« Ses frères (on sait que les Juifs étendaient le nom de frères à
tous les parents en ligne collatérale), ses frères auraient voulu avoir leur
part dans cette illustration vulgaire qu’ils désiraient pour Jésus (a). »
a)
Cf. l’Évangile selon saint Jean,
chap. 7 : 3, 5, 10 ; S. Luc, 8 : 19 ; S. Marc, 3 :
31 ; 6 : 3 ; S. Matthieu, 12 : 46 ; 13 : 55.
2/ S. Luc, I, 26, 30 et 34 :
« Or, au sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé de la part de
Dieu dans une ville de Galilée nommée Nazareth, à une vierge fiancée à un
homme nommé Joseph, de la maison de David, et le nom de la vierge était
Marie. [...] Et l'ange lui dit : “[...] Et voici que tu concevras et
enfanteras un fils. Et tu l'appelleras du nom de Jésus. [...]” Or Marie dit à
l'ange : “Comment en sera-t-il ainsi puisque je ne connais pas d'homme ?” »
[La question de la Vierge Marie est curieuse,
car elle connaissait bien Joseph puisqu'elle était fiancée à celui-ci, et,
généralement, quand on s'engage à se marier conformément à la volonté de Dieu,
c'est dans la perspective d'avoir des enfants, surtout chez les Juifs de
l'époque. La Vierge Marie avait donc fait manifestement le vœu de chasteté avec
l'agrément de Dieu dès qu'elle fut dans son Temple, c'est-à-dire à l'âge de
quatre ans, selon la coutume juive contemporaine. Quant à saint Joseph, il
devait lui aussi avoir fait très tôt le même vœu ; et Dieu ne lui aurait pas
ordonné de se marier en lui choisissant une femme qui n'aurait pas correspondu
à son vœu de chasteté. Dieu ne se contredit pas dans ses desseins. Outre cela,
il est logique de soutenir qu'il y a une analogie de proportionnalité propre
entre Dieu le Père et le Christ et entre la Vierge Mère et Jésus, car Dieu le
Père engendre éternellement son Fils unique selon sa propre substance comme le
Vierge Mère a engendré son Fils unique en lui fournissant également de sa
propre substance sa nature humaine : Dieu a un Fils unique selon sa Divinité
comme la très pure Marie a eu le sien selon son humanité, et ces deux
substances sont liées hypostatiquement ou liées dans la même personne, qui se
nomme le Verbe de Dieu et qui agit dorénavant au moyen de deux natures
parfaites, l'une divine, qui est éternelle et qui vient du Père, et l'autre
humaine, qui a eu un commencement temporel et qui vient de Marie. Toutes ces
raisons fondées sur la Parole de Dieu nous permettent d'affirmer que la Vierge
Marie n'a pu avoir elle aussi qu'un seul Fils qui se trouve être la deuxième
Personne de l'immuable et insondable Trinité. On peut même dire que la Vierge
Marie est la plus réelle des créatures après Dieu, puisqu'elle a donné l'être
humain au Verbe éternel du Père, en qui toutes choses ont la vie, le mouvement
et l'être (a). La notion véritable de l'être ne se trouvant que dans son
acte final (son entéléchie), c'est-à-dire dans son plein achèvement,
dans sa perfection ou dans son total accomplissement, on peut soutenir
que cette notion s'applique éminemment ou par antonomase à la Vierge Marie en
tant que Mère du Verbe incarné. La dévotion à l'égard de Marie ne peut donc que
plaire souverainement à Dieu. Et qui s'obstine, malgré l'autorité de la Sainte
Écriture, à ne pas reconnaître la bienheureuse Marie pour Mère risque bien de
ne jamais parvenir à la claire vision de Dieu, car cette Reine des vierges est
la Porte du ciel (b).]
a/ Cf. Colossiens, I, 15-20 ; Actes, XVII, 28 ;
b/ Cf. Genèse, XXVIII, 12 ; S. Matthieu, V, 8 : "Heureux les cœurs
purs, parce qu'ils verront Dieu." ; Cf. S. Jean, II, 3.
S. Matthieu, XIX, 12 :
" Et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause
du Royaume des Cieux. Que celui qui peut comprendre, comprenne!"
S. Matthieu, I, 18 :
" Or, la génération de Jésus-Christ était telle que : Sa
Mère Marie ayant été fiancée à Joseph, avant qu'ils eussent habité ensemble
elle se trouva enceinte par la vertu du Saint-Esprit."
Genèse, 3 : 14 et 15 :
« L'Éternel Dieu dit au serpent : [...] “Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta
descendance et sa descendance : celle-ci t'écrasera la tête, et tu
l'atteindras au talon.” »
Apocalypse, 12 : 1, 3, 4 et 5 :
« Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme [...] Un autre
signe apparut dans le ciel : un grand Dragon couleur de feu [...] Le Dragon [appelé Lucifer, l’antique serpent, le diable et Satan] se tint debout devant la Femme, afin de dévorer son enfant, dès
qu'elle l'aurait enfanté. Elle enfanta un fils, un mâle qui doit “faire
paître toutes les nations avec un sceptre de fer” (1). Et son enfant fut
élevé vers Dieu et vers son trône (2). »
1/ Psaumes, 2 : 7 et 9 :
« Je publierai le décret de l'Éternel : Il m'a dit : Tu
es mon Fils ! C'est moi qui t'ai engendré aujourd'hui. Demande-moi et je
te donnerai les nations en héritage, et pour possession les extrémités de
la terre ; tu les briseras avec un sceptre de fer. Comme le vase d'un
potier, tu les mettras en pièces. »
2/ Cf. Actes, 1 : 9 (l'Ascension de Jésus-Christ).
S. Jean, 21 : 15, 17 :
« Jésus dit à Pierre : “Pais mes Agneaux”. [...] pour la troisième
fois [...] Jésus lui dit : “Pais mes Brebis”. » [La fonction pastorale de saint Pierre est ici soulignée
intentionnellement par le Fils unique de Dieu.]
S. Matthieu, 10 : 34 :
« Ne pensez pas que je sois venu jeter la paix sur la terre ; je
ne suis pas venu jeter la paix, mais le glaive. »
S. Luc, 19 : 12, 15, 27 (Parabole des mines et des talents) :
« Jésus dit donc : “Un homme de noble origine s'en alla vers un
pays lointain, dans le dessein de recevoir la royauté et de revenir. [...] Et
il advint lorsqu'il fut revenu et investi de la royauté, qu'il fit
appeler ses serviteurs, auxquels il avait donné l'argent, afin de savoir
quelles affaires ils avaient faites. [...] Quant à mes ennemis, ces gens qui ne
voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant
moi.” »
S. Jean, 18 : 37 :
« Pilate donc dit à Jésus : “Alors tu es Roi tout de même ?” Jésus
répondit : “Tu le dis : Je suis Roi. Je suis né pour ceci, et je suis
venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque procède
de la vérité, écoute ma voix.” »
Psaumes, 110, 1-2 :
" Oracle de l'Éternel à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite,
jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied (1). L'Éternel
étendra de Sion la sceptre de ta puissance : Domine au milieu de tes ennemis.
"
1/ Texte cité par Jésus dans : S. Luc, 20 : 42-43 ; S. Marc, 12 : 36 ;
S. Matthieu, 22 : 44.
Hébreux, 7 : 1, 3, 24, 26, 28 :
« Ce Melchisédek était roi de Salem, sacrificateur du Dieu
Très-Haut [...] Il est sans père, sans mère, sans généalogie ; il n'a ni
commencement de jours, ni fin de vie. [...] ... mais lui (Jésus), parce qu'il
demeure éternellement, possède le sacerdoce non transmissible [sacerdoce qui se suffit à lui-même, parce qu'il n'a pas à
être transmis, tout en pouvant être participé]. [...] C'est bien un
tel souverain sacrificateur qui nous convenait : saint, innocent, immaculé,
séparé des pécheurs, et plus élevé que les cieux [...] Cela il l'a fait une
fois pour toutes, en s'offrant lui-même. La loi en effet établit comme
souverains sacrificateurs des hommes sujets à la faiblesse ; mais la parole du
serment postérieur à la loi a établi le Fils qui est parvenu pour toujours à la
perfection. »
Isaïe, 66 : 7-8 :
« Avant d'être en travail, elle a accouché ; avant que les
douleurs lui viennent, elle a donné le jour à un fils. Qui a jamais entendu
rien de tel ? Qui a jamais vu rien de semblable ? Un pays peut-il naître en un
jour ? Une nation est-elle enfantée d'un seul coup, que Sion, à peine en
travail, ait enfanté ses fils ? »
Hébreux, X, 5-9 :
« C'est pourquoi, en entrant dans le monde, le Christ dit :
“Tu n'as voulu ni sacrifice ni oblation ; mais tu m'as façonné un corps.
Tu n'as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j'ai
dit : Voici je viens, car c'est de moi qu'il est question dans le rouleau
du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté (1).” »
1/ Psaumes, 40 : 7-8.
Apocalypse, 12 : 13-18 :
« Quand le Dragon se vit précipité sur la terre, il poursuivit la
Femme qui avait mis au monde l'enfant mâle. Mais les deux ailes du grand
aigle furent données à la Femme pour s'envoler au désert, en son refuge (1), où
elle est nourrit un temps, deux temps et un demi temps (2), loin du
Serpent. Le Serpent lança de sa gueule, après la Femme, de l'eau comme un
fleuve, dans l'espoir qu'elle serait noyée. Mais la terre vint au secours de
la Femme : elle s'entrouvrit et engloutit le fleuve que le Dragon avait lancé
de sa gueule (3). Alors le Dragon, plein de fureur contre la Femme, s'en
alla faire la guerre contre les autres de ses descendants (4), contre
ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui détiennent le témoignage de
Jésus. »
1/ Elle s'envola, par une
sublime oraison de recueillement et de silence, sur la cime immaculée de son âme,
en solitude avec la Divinité ou l'insondable Trinité, jusqu'à rejoindre la
sainte Cité de la Jérusalem nouvelle (pouvant même être comparée à celle-ci par
antonomase) ou être ravie au troisième Ciel (a) tout en se trouvant sur notre
terre en état d'extase (cas particulier et exceptionnel de bilocation).
a/ Cf. II Corinthiens, XII, 2. [Ce que saint Paul a réalisé, la Vierge Marie
ne l'aurait-elle pas elle aussi réalisé éminemment ?]
2/ Daniel, 7 : 25 ; 12 : 7.- Il ne
peut s'agir ici que du temps que la bienheureuse Vierge Marie passa sur
la terre après l'ascension de son Fils selon la chair. Après qu'elle eut
rejoint définitivement son Fils au ciel, le Serpent antique s'en prit alors aux
saints.
3/ Il s'agit de la terre de son corps, du corps de la nouvelle Eve,
terre non atteinte par le péché originel, i.e. non maudite, terre sainte sur
laquelle le Dragon n'a aucune emprise.
4/ Genèse, 3 : 15. [Il faut donc bien
distinguer cette Femme des autres fidèles du Christ et reconnaître en elle la
Vierge Marie. Sa puissance dépasse incontestablement celle de toutes les armées
du ciel et des saints. Le livre mystérieux de l'Apocalypse en fait foi.]
Cantique des cantiques, 6 : 10 :
« Quelle est celle-ci qui brille comme l'aurore, belle comme la
lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons ? »
La Reine de l’humilité devenue Reine de l’univers et notre Mère et
Reine :
S. Luc, 1 : 38 ; 46-49 :
« Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre
parole. […] Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit a trssailli de
joie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a regardé la bassesse de sa servante. Car
voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuses, parce que
le Puissant a fait pour moi de grandes choses, et son Nom est saint. »
Apocalypse, 12 : 1 et 5 :
« Un signe grandiose apparut dans le ciel : une Femme vêtue de soleil, la lune sous ses pieds et une couronne de douze
étoiles sur la tête. [...] Elle enfanta un Fils, un mâle,
qui doit gouverner toutes les nations avec une houlette de fer. »
Genèse, 3 : 17 :
« Dieu dit à Adam : “Parce que tu as écouté la voix de ta femme,
et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais défendu de manger, le
sol sera maudit à cause de toi.” ».
Osée, II, 16 :
« C'est pourquoi, voici que moi [Dieu], la séduisant [séduisant l'âme, épouse de Dieu], je la conduirai au désert [dans le
désert du dedans ou dans le centre le plus profond et secret de son âme] et je lui parlerai à son cœur. »
Cantique des cantiques, 3 : 6 :
« Qu'est-ce qui
monte du désert, comme une colonne de fumée, exhalant la myrrhe et l'encens,
tous les aromates des marchands ? » [Passage cité par la Constitution Apostolique Munificentissimus Deus du 1er
novembre où le pape Pie XII proclama, comme dogme de foi, l'Assomption de
la bienheureuse Vierge Marie en âme et en corps au ciel.]
Apocalypse, 12 : 1 et 5 :
« Un signe grandiose apparut dans le ciel : une Femme vêtue de soleil, la lune sous ses pieds et une couronne de douze
étoiles sur la tête. [...] Elle enfanta un Fils, un mâle,
qui doit gouverner toutes les nations avec une houlette de fer. »
Cantique des cantiques, 4 : 12 et 15 :
« C'est un jardin
scellé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée. [...] Source de jardins, puits d'eaux vives, ruisseau qui coule du
Liban. » [Passage cité par la Constitution Apostolique Ineffabilis Deus du 1er décembre
1854 où le pape Pie IX proclama, comme dogme de foi, l'Immaculée Conception et
par laquelle est décrétée que " la bienheureuse Vierge Marie a été, par
une grâce et un privilège spécial du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de
Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du
péché originel ". Il ne pouvait d’ailleurs
pas en être autrement, car il fallait que la matière fût proportionnée à la
forme du Verbe incarné (cf. S. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia-IIæ, qu. 85, art. 6).]
Cantique des cantiques, 8 : 5 :
« Qu'elle est celle-ci qui monte du désert, appuyée sur son
bien-aimé ? » [L'Épouse appuyée sur
son Bien-Aimé. Cf., un peu plus haut, le dogme de l'Assomption de la
bienheureuse Vierge Marie]
Cantique des cantiques, 6 : 8 :
« Elle est unique,
ma colombe, ma parfaite. » [Unique,
par sa conception immaculée.]
Jérémie, 31 : 22 :
« Assurément l'Éternel crée une nouveauté sur terre [une terre nouvelle ou une substance sortie des mains de
Dieu] : la Femme [la
Vierge] se mettant en quête de son Époux [le Verbe]. » [Car ce n'est certes pas une nouveauté sur notre terre
déchue qu'une femme se mette en quête d'un homme!]
Psaumes, LXV, 2 :
« Pour Toi, le silence est louange,
Elohim, en Sion ».
Cantique des cantiques, 4 : 7 :
« Tu es toute belle, mon amie, et il n'y a pas de tache en
toi. » [Révélation de l'Immaculée Conception de la mère du
Christ.]
Isaïe, VII, 14 :
« C'est pourquoi le Seigneur vous donnera Lui-même un prodige : Voici la Vierge est enceinte et enfantera un
Fils qui sera nommé Emmanuel (a). »
a) Emmanuel, nom hébreu qui se traduit par « Dieu avec
nous ». La Bible de Jérusalem, ou la Sainte Bible traduite en français
sous la direction de l'École biblique de Jérusalem, se permet de traduire le
mot hébreu « almah » (Ayin Lamed Mem Hé :
hmle ) par jeune fille, alors que ce mot a pour racine
« chA L M » (Ayin Lamed Mem : mle) qui signifie à la
fois « cacher » et « éternité » (a). Les Septante, ou les soixante-dix traducteurs juifs de
l'Ancien Testament hébreu en langue grecque, ont traduit, au troisième siècle
avant Jésus-Christ, le mot « almah » par « parqenoV » (b), « vierge ». La Vulgate, traduction latine due
à saint Jérôme, traduit ce mot par « virgo » ; et la Bible du roi
Jacques, quant à elle, le traduit en anglais par « virgin ». Les auteurs de la Bible de Jérusalem n'ont,
hélas ! rien compris et semblent ainsi remettre en question le dogme de
l'Immaculée Conception de la Vierge Marie et corrélativement celui de
l'Incarnation du Verbe de Dieu. Qu'une jeune fille ait été mise enceinte
par l'opération d'un homme, cela est un événement tout ordinaire ou ne
constitue pas « un signe » frappant de Dieu, mais que cette jeune
fille accouche d'un fils qui soit Dieu, cela devient en apparence contraire à
la raison, car il n'existe en Dieu « aucun changement ni l'ombre d'une
variation » (g), comme pour
Jésus-Christ, qui « est le même hier, aujourd'hui et éternellement »
(kai eis tous aiwnas) (d). Seule l'union des
deux natures du Christ, divine et humaine, dans sa Personne unique et éternelle
(e), ou son Moi profond, hypostase gratifiée d'une Conscience
pure et incréée, justifie rationnellement la traduction du mot « almah »
par « vierge » - et même « toujours vierge » (z). Ajoutons que saint
Matthieu lui-même, au verset 23 du chapitre Ier, reprend les mêmes
termes que le prophète Isaïe (virgo
et parqenoV) ! Est-ce clair ?
a) Cf. Dictionnaire hébreu-français contenant tous les
Mots hébreux et chaldéens contenus dans la Bible, par Sander, professeur,
et Trénel, directeur de l'École centrale rabbinique, réimpression anastatique
de l'édition 1859, Comptoir du Livre du Kéren Haséfer, Paris 1965, page 534.-
A.D. Grad, Le véritable Cantique des Cantiques, pp. 94, 95 : « ...
L'Écriture ajoute : C'est pourquoi les vierges t'aiment. C'est réellement
des vierges que l'Écriture parle, ainsi qu'il est écrit : Al-alâmôth
chîr : rys
twmle-le (Psaumes, XLVI, 1).
[...] Tel est l'enseignement traditionnel. » - Cf. également dans le Cantique
des Cantiques, IV, les versets 7 et 12 extrêmement clairs.
b) Mot grec qui a donné en français le mot « parthénogenèse ».
g) S. Jacques, I, 17.- Irénée de Lyon (première moitié du IIe siècle), Contre
les hérésies, III, 21, 6 : « Enfin la phrase “Le Seigneur Lui-même vous
donnera un signe” souligne le caractère inattendu de sa génération : celle-ci
n'aurait jamais eu lieu si le “Seigneur”, le Dieu de toutes choses, n'avait
Lui-même donné ce signe dans la maison de David. Car qu'aurait eu de remarquable ou quel signe eût constitué le fait
qu'une “jeune femme” conçût d'un homme et enfantât, puisque c'est là le fait de
toutes les femmes qui mettent au monde? Mais, parce qu'inattendu était
le salut qui devait advenir aux hommes par le secours de Dieu, inattendu aussi
était l'enfantement qui aurait pour auteur une Vierge : c'est Dieu qui
donnerait ce signe, et l'homme n'y serait pour rien. »
d) Hébreux, XIII, 8.
e) Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIe
Partie, qu.
z) En accord parfait avec les termes "cacher" et
"éternité" découverts et communiqués plus haut.
Psaumes, XLV, 11, 12 :
« Le roi sera épris de ta beauté [...] Toute resplendissante, est
la fille du roi dans l'intérieur du palais. »
Psaumes, XLV, 3, 7-8, 10 :
« Tu es le plus beau des enfants des hommes (1), la grâce est
répandue sur tes lèvres ; oui, Dieu t'a béni pour toujours ! [...] Ton trône, ô
Dieu, est pour toujours et à jamais [...] C'est pourquoi Dieu, ton Dieu [ton Père céleste], t'a oint [Christ]
d'une huile d'allégresse, de préférence à tes compagnons [le Oint parmi les oints] (2). [...] Et la Reine est à ta
droite, parée de l'or d'Ophir. » [Cette Reine ne peut être que la Vierge Marie, car elle seule
mérite de telles louanges en tant que Mère du Fils de Dieu selon la chair.]
1 - Cf. Cantique des cantiques, V : 9-16.
2 - Cf. S. Jean, XVIII, 33-37. [Où Jésus
déclare à Pilate : « Je suis Roi » et précise que sa royauté n'est
pas originaire de ce monde, ayant reçu l'onction de la Divinité unie à la
nature humaine.]
S. Luc, XVII, 21 :
« [...] le Royaume de Dieu est au-dedans de vous. » [D’où la nécessite
d’une vie intérieure qui ne va pas sans le contrôle de ses pensées. – Cf. le
discernement des esprits des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.]
Tobie, 12 : 7 :
« Il est bon de cacher le secret du Roi, mais aussi de découvrir
dignement et confesser les œuvres de Dieu. »
S. Jean, 2 : 2-3, 7, 9 (premier
miracle de Jésus sur l'intercession de la Sainte Vierge) :
« Or, Jésus aussi fut invité aux noces, ainsi que ses disciples.
Et ils n'avaient plus de vin, parce que le vin des noces était épuisé. Ensuite,
la mère de Jésus lui dit : “Ils n'ont pas de vin.” [...] Jésus leur
dit : “Remplissez d'eau les urnes.” Et ils les remplirent jusqu'en haut.
[...] Lorsque le maître d'hôtel eut goûté l'eau changée en vin... [...] Tel
fut, à Cana de Galilée, le premier des miracles que fit Jésus. »
S. Luc, 1 : 28, 31, 32, 33, 34-35, 38-42, 46-49 :
« Et l'ange Gabriel, étant entré chez Marie, dit : “Salut,
pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. [...] Et voici que tu concevras
et que tu enfanteras un fils. Et tu l'appelleras du nom de Jésus. Il sera grand
et appelé Fils du Très-Haut. [...] Et son règne n'aura pas de fin.” Or Marie
dit à l'ange : “Comment en sera-t-il ainsi, puisque je ne connais pas
d'homme ?” Et l'ange, répondant, lui dit : “L'Esprit Saint viendra
sur toi, la vertu du Très Haut te couvrira de son Ombre ; et c'est pourquoi l'enfant qui naîtra sera saint et appelé Fils de
Dieu.” [...] Or Marie dit : “Voici la servante du Seigneur : qu'il me
soit fait selon ta parole.” Et l'ange la quitta. En ces jours-là, Marie se mit
en route et partit avec diligence pour la montagne, vers une ville de Juda. Et
elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or il arriva, lorsqu'
Élisabeth entendit la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit dans son
sein. Et Élisabeth fut remplit de l'Esprit Saint, et elle éleva la voix avec un
grand cri et dit : “Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de votre sein est
béni ! Et d'où m'est-il donné que la mère de mon Seigneur [autrement dit, la mère
de Dieu] vienne à moi ?” [...] Et
Marie dit : “Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit a tressailli de
joie en Dieu mon Sauveur, parce qu'Il a regardé la bassesse de sa servante. Car
voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuse, parce que le Puissant a fait pour
moi de grandes choses, et Saint est son Nom.” » [Nous
devons donc dire que Marie est vierge et bienheureuse et qu'elle est la mère du
Seigneur et, à ce titre, croire que sur nos prières elle intercède pour nous
auprès de son Fils selon la chair, et même auprès du Père et du Saint-Esprit,
car les Trois sont substantiellement liés, afin que nous parvenions à l'union
parfaite avec la bienheureuse Trinité, qui est un seul Dieu et dont le fond et
l'origine sont la Divinité même.]
Apocalypse, 21 : 2 :
« Et je vis la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle, descendre
du ciel, d'auprès de Dieu, apprêtée comme une épousée parée pour son époux (1). »
[On peut penser ici que la Vierge Marie,
appelée métaphoriquement la Cité sainte, était descendue de la Jérusalem
céleste après y être montée avec son Fils unique selon la chair et placée à sa
droite sur l'ordre de Dieu le Père (2), pour recevoir sa couronne de Reine sur
la création tout entière et ses titres de Mère et de Maîtresse de l'Église et
pour lui communiquer tous les dons et privilèges inhérents à ses sublimes
fonctions.]
1/ Isaïe, 52 : 1 ; 66 : 22.
2/ Cf. S. Luc, XIV, 10.
Ibid., versets 9 et 10 :
« Alors l'un des sept anges (1) qui tenaient les sept coupes
pleines des sept derniers fléaux vint me parler : “Viens, dit-il, que je te
montre l'Épousée (2), la Femme de l'Agneau”. Il me transporta en esprit sur
une grande et haute montagne (3), et il me montra la Cité sainte,
Jérusalem (4), qui descendait du ciel d'auprès de Dieu, brillante de la
gloire de Dieu (5). » [L'évangéliste saint
Jean vit la Vierge, revêtue de toute sa gloire, descendre de la Cité céleste.]
1/ 15 : 1 et 17 : 1 ;
2/ 19 : 7 ;
3/ Ézéchiel, 40 : 2 ;
4/ Isaïe, 52 : 1 ;
5/ Isaïe, 60 : 1-2.
Ibid., versets 22 et 23 :
« Je n'y vis pas de temple, car le Seigneur, le Dieu
tout-puissant, en est le temple, ainsi que l'Agneau (1). La cité [ou le centre le plus profond et secret de l'âme de la
Vierge Marie et celui des bienheureux dans le ciel empyrée – Fiat !] n'a besoin ni du soleil ni de la lune pour l'éclairer, car la gloire
de Dieu l'a illuminée (2), et son flambeau, c'est l'Agneau. »
1/ S. Jean, 2 : 19-21 ;
2/ Isaïe, 60 : 1 et 19.
Ibid., 22 : 1, 3 et 5 :
« Puis (l'ange) me montra le fleuve de l'eau de la vie, brillant
comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l'Agneau (1). [...] Plus
rien désormais ne sera anathème (2) ; le trône de Dieu et de l'Agneau sera
dans la cité [...] Il n'y aura plus de nuit (3) : donc nul besoin de la
lumière d'un flambeau ou de la lumière du soleil, car le Seigneur Dieu
les [les serviteurs de Dieu
ou les saints glorifiés] illuminera [de l'intérieur] (4) et ils
régneront pour les siècles des siècles (5). » [Là aussi l'auteur inspiré fait une distinction entre la
Femme de l'Agneau ou l'Épousée que la gloire de Dieu illumine déjà et qui n'a
par conséquent nul besoin de la lumière du soleil, et des serviteurs de Dieu
que Dieu illuminera et qui régneront pour les siècles des siècles. Et cette
femme ne peut être que la mère de Jésus-Christ. Avec l'aide de Dieu, il serait
encore possible de mettre en lumière d'autres choses, mais l'essentiel a été
dit au sujet des principes, des fondements et de la justification de la
dévotion mariale. Cela étant dit, nul être humain n'épuisera jamais la Parole
de Dieu concernant ce seul sujet.]
1/ Ézéchiel, 47 : 1 ; Zacharie, 14 : 8 ;
2/ Zacharie, 14 : 11 ;
3/ Apocalypse, 21 : 23 et 25 ;
4/ Isaïe, 60 : 19 ;
5/ Daniel, 7 : 18 et 27.
Romains, V, 12 :
« Aussi, tout comme c'est par un homme que le péché est entré dans
le monde (a), et par le péché la mort (b), et qu'ainsi la mort a atteint tous
les hommes, parce que tous ont péché (c)... »
a) Cf. V, 15 ; Genèse, III, 17 ;
b) Cf. VI, 23 ; Genèse, II, 17 ; Sagesse, II, 24 ; I Corinthiens, XV,
21 ;
c) Cf. III, 23 ; V, 18-19.
La révélation du
texte précédent nous permet de conclure que la mort n'avait aucun droit sur la
Vierge Marie étant donné qu'elle avait été préservée du péché d'Adam, le
premier homme. La Vierge Marie a
seulement choisi de mourir pour imiter parfaitement son divin Fils en
toutes choses. Notons également par voie de conséquence que ni la maladie,
ni la vieillesse, ni le temps n'ont eu de prise sur elle et que c'est
uniquement par une extase d'Amour divin que son âme s'est séparée de son corps
- demeuré incorruptible (a) - pour entrer dans l'empyrée et s'unir à la
bienheureuse Trinité. Nous pouvons enfin penser que l'âme de la Vierge Marie a
repris possession de son corps trois jours après sa Dormition (b) ou après son
entrée dans l'empyrée pour jouir de l'éternelle vision béatifique, son corps
jouissant des dons de clarté, d'impassibilité, d'agilité et de subtilités,
qualités inhérentes aux corps glorieux. Aucun homme ni aucune femme n'atteindront
jamais la gloire de Marie, car le corps et le sang du Christ étant son corps et
son sang, elle a coopéré éminemment à l'œuvre rédemptrice de son Fils unique (c). Et c'est pour cela que les fidèles du Christ l'invoquent sous
le titre de Co-Rédemptrice (d)
et qu'ils doivent lui rendre le culte d'hyperdulie (f) pour "rehausser la
gloire de son divin Fils".
a) Cf. Pie XII, Constitution Apostolique Munificentissimus Deus,
1er novembre 1950 ;
b) Id., Ibid.
c) Cf. Léon XIII, Encyclique Fidentem piumque, 20 décembre 1896
;
d) Cf. Pie XI, Allocution aux pèlerins de Vicenza, 30 novembre 1933.
S. Luc, II, 33-35 :
« Son père et sa mère étaient dans l'émerveillement de ce qui se
disait de Jésus. Syméon les bénit et
dit à Marie sa mère : “Vois ! Cet enfant doit amener la chute et le
relèvement d'un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la
contradiction, - et toi-même, un glaive
te transpercera l'âme! - afin que se révèlent les pensées intimes d'un
grand nombre”. »
Cf. Notre-Dame, Les Enseignements Pontificaux, Desclée & Cie,
Éditeurs pontificaux, 1958
e) Pie XII, Encyclique Fulgens Corona, 8 septembre 1953.
f) Saint Jean Damascène, De imaginibus, III, 41 (P. G., 94,
1357.- R. J., 2373) :
« Nous ne vénérons, nous n'honorons du culte de latrie [ou d'adoration] que le seul Créateur
et Artisan de l'univers, Dieu qu'on doit honorer de par sa nature. Nous vénérons aussi la
sainte Mère de Dieu, non pas comme étant Dieu, mais comme étant la Mère de Dieu
selon la chair [i.e. du
culte d'hyperdulie ou de vénération inférieure à Dieu mais supérieure aux
saints et aux anges]. En outre, nous vénérons les
saints [du culte de dulie ou de simple vénération], comme étant les élus et les
amis de Dieu et nous donnant accès auprès de Lui. »
Cantique des cantiques, III, 6 :
« Qu'est-ce qui monte du désert, comme une colonne de fumée, exhalant la myrrhe et l'encens,
tous les aromates des marchands ? »
Ibid., VIII, 5, 6 :
« Qui est celle-ci qui monte du
désert, appuyée sur son Bien-aimé ?
[...] Car l'Amour est fort comme la mort... »
Ibid., 6 : 8 :
« Elle est unique, ma colombe, ma parfaite. »
- - - - - - - - - - - -

Cette image du visage de Jésus de Nazareth
est apparue miraculeusement pendant que l'on photographiait la remise d'un
calice dans le tabernacle d'une église espagnole saccagée durant la guerre
civile (1936-1939).
- - - - - - - - - - - - -
L'Amour de la Sagesse éternelle
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort
Consécration de soi-même à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée,
par les mains de Marie
[223] O Sagesse éternelle et incarnée! ô très aimable et adorable
Jésus, vrai Dieu et vrai homme, Fils unique du Père éternel et de Marie toujours
Vierge!
Je vous adore profondément dans le sein et les splendeurs votre Père,
pendant l'éternité, et dans le sein virginal de Marie, votre très digne Mère,
dans le temps de votre incarnation.
Je vous rends grâces de ce que vous vous êtes anéanti vous-même, en
prenant la forme d'un esclave (1), pour me tirer du cruel esclavage du démon.
Je vous loue et glorifie de ce que vous avez bien voulu
vous soumettre à Marie votre sainte Mère en toutes choses, afin de me rendre
par elle votre fidèle esclave.
Mais hélas ! ingrat et infidèle que je suis, je ne vous ai pas gardé
les vœux et les promesses que je vous ai si solennellement faits dans mon
baptême : je n'ai point rempli mes obligations ; je ne mérite pas d'être
appelé votre enfant ni votre esclave ; et, comme il n'y a rien en moi qui
ne mérite vos rebuts et votre colère, je n'ose plus par moi-même approcher de
votre sainte et auguste Majesté.
C'est pourquoi j'ai recours à l'intercession et à la
miséricorde de votre très sainte Mère, que vous m'avez donnée
pour médiatrice auprès de vous (2) ; et c'est par son moyen que j'espère
obtenir de vous la contrition et le pardon de mes péchés, l'acquisition et la
conservation de la Sagesse.
[224] Je vous salue donc, ô Marie immaculée, tabernacle vivant de la Divinité,
où la Sagesse éternelle cachée veut être adorée des anges et des hommes.
Je vous salue, ô Reine du ciel et de la terre, à l'empire de qui tout
est soumis, tout ce qui est au-dessous de Dieu.
Je vous salue, ô Refuge assuré des pécheurs, dont la miséricorde n'a
manqué à personne ; exaucez les désirs que j'ai de la divine Sagesse, et
recevez pour cela les vœux et les offres que ma bassesse vous présente.
[225] Moi, N..., pécheur infidèle, je renouvelle et ratifie aujourd'hui
entre vos mains les vœux de mon baptême : je renonce pour jamais à Satan, à ses
pompes et à ses œuvres, et je me donne tout entier à Jésus-Christ, la Sagesse
incarnée, pour porter ma croix à sa suite tous les jours de ma vie, et afin que
je Lui sois plus fidèle que je n'ai été jusqu'ici.
Je vous choisis aujourd'hui, en présence de toute
la cour céleste, pour ma Mère et Maîtresse. Je vous livre et consacre, en
qualité d'esclave, mon corps et mon âme, mes biens intérieurs et extérieurs, et
la valeur même de mes bonnes actions passées, présentes et futures, vous
laissant un entier et plein droit de disposer de moi et de tout ce qui
m'appartient, sans exception, selon votre bon plaisir, à la plus grande gloire
de Dieu, dans le temps et l'éternité.
[226] Recevez, ô Vierge bénigne, cette petite offrande de mon
esclavage, en l'honneur et union de la soumission que la Sagesse éternelle a
bien voulu avoir de votre maternité ; en hommage de la puissance que vous avez
tous deux sur ce petit vermisseaux et ce misérable pécheur, et en action de
grâce des privilèges dont la Sainte-Trinité vous a favorisée.
Je proteste que je veux désormais, comme votre véritable
esclave, chercher votre honneur et vous obéir en toutes choses.
O Mère admirable! présentez-moi à votre cher Fils, en
qualité d'esclave éternel, afin que, m'ayant racheté par vous, Il me reçoive
par vous.
[227] O Mère de miséricorde! faites-moi la grâce d'obtenir la vraie
Sagesse de Dieu et de me mettre pour cela au nombre de ceux que vous aimez, que
vous enseignez, que vous conduisez, que vous nourrissez et protégez comme vos
enfants et vos esclaves.
O Vierge fidèle, rendez-moi en toutes choses un si parfait disciple,
imitateur et esclave de la Sagesse incarnée, Jésus-Christ votre Fils, que
j'arrive, par votre intercession, à votre exemple, à la plénitude de son âge
(3) sur la terre et de sa gloire dans les cieux. Ainsi soit-il.
Qui potest capere capiat (4)
Quis sapiens et intelliget hæc? (5)
1) Cf. II Philippiens, II, 7.
2) Cf. S. Jean, II, 3 ; XIX, 27.
3) Cf. Éphésiens, IV, 13.
4) S. Matthieu, XIX, 12 : "Qui peut comprendre ceci, le
comprenne."
5) Osée, XIV, 10 : "Quis sapiens et intelliget ista,
intelligens et sciet hæc ?" : "Qui est sage pour comprendre
ces merveilles ? Qui a l'intelligence pour les pénétrer ?" Cf. Jérémie,
IX, 12 ; Psaumes, CVI, 43.
- - - - - - - - - -
Vénérable
Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)
Abbesse du Monastère de
l’Immaculée Conception
de la ville d’Agréda, de l’Ordre de S.
François
La Cité Mystique de Dieu
(INTRODUCTION : marieint.htm)
Ire
Partie, Livre Ier
CHAPITRE I (marieautor.htm)
De
deux visions particulières que le Seigneur découvrit à mon âme, et d'autres connaissances
et mystères qui me forçaient de m'éloigner des pensées de la terre, élevant mon
esprit et l’arrêtant aux choses du ciel.
…/…
10. « Je
n'ai pas manifesté ces merveilles dans la primitive Église, parce qu'elles
contiennent des mystères si relevés et si sublimes, que les fidèles se seraient
arrêtés à les approfondir et à les admirer, lorsqu'il était nécessaire
d'établir la Loi de grâce et de publier l'Évangile. Et, bien que cela n’eût pas
été incompatible, néanmoins l'esprit humain, tout rempli d'ignorance, pouvait
recevoir quelques troubles et souffrir quelques doutes, dans un temps que la
foi de l'incarnation et de la rédemption était encore faible, et les préceptes
de la nouvelle loi dans le berceau. Et ce fut pour cela que le Verbe fait homme
dit à ses disciples dans la dernière cène : J'aurais à vous dire plusieurs choses, mais
vous n'êtes pas à présent disposés à les recevoir (1). Il parla en leurs personnes à
tout le monde, qui était encore moins disposé, avant l'établissement de la loi
et de la foi du Fils, à recevoir la foi et à connaître les mystères de sa Mère.
Présentement la nécessité en est bien plus grande, et cette nécessité m'est un
motif plus pressant que la mauvaise disposition que j'y trouve. Et si les
hommes m'obligeaient par leurs religieux procédés en connaissant et révérant
avec respect les merveilles que cette Mère de miséricorde renferme en soi, et
s'ils réclamaient de cœur et avec sincérité son intercession, ils trouveraient
quelque remède à leurs malheurs. Je leur présente cette mystique Cité de refuge
: fais-en la description et le récit, selon que ta faiblesse te le permettra.
Je ne veux pas qu'on les regarde comme des opinions ou de simples visions, mais
comme une vérité constante et certaine. Que ceux qui ont des oreilles entendent
(2) ; que ceux qui ont soif viennent aux eaux vives (3), et laissent les
citernes croupissantes; que ceux qui aiment la lumière la suivent jusqu'à la
fin. » C'est ce que le Seigneur Dieu tout-puissant dit.
1) Joan.,
XVI, 12.
2) Matth., XI, 15.
3) Apoc., XXII, 17.
…/…
- - - - - - - - - - -
-
Saint Bernard de Clairvaux
Les 12 Prérogatives
de la Bienheureuse Vierge Marie
Édition numérique par Michel Perrin
www.JesusMarie.com (septembre 2002)
Sermon pour l'Octave de l'Assomption.
D'après ce texte de
l'Apocalypse (XII, 1) :
Un signe grandiose
apparut dans le ciel :
Une femme
qu'enveloppait le soleil, la lune sous les pieds et douze étoiles en couronne
sur sa tête.
1. Mes très chers
frères, un homme et une femme nous ont causé le plus grand dommage; mais, grâce
à Dieu, tout a été réparé par un autre homme et une autre femme, dans une
merveilleuse surabondance de grâces. Le don n'est pas proportionné à la faute,
et la grandeur du bienfait passe de loin le dommage subi. L'artisan très habile
et très bon n'a pas brisé le
vase fêlé, il l'a remodelé à notre usage et nous l'a rendu plus parfait. Du
vieil Adam il en a tiré un nouveau, et il a transfiguré Ève pour former Marie.
Certes, le Christ pouvait nous suffire, puisque, aujourd'hui encore, toute
notre capacité vient de lui ; mais il n'était pas bon pour nous que l'homme
restât seul. Il fallait, au contraire, que l'un et l'autre sexes prissent part
à notre régénération, puisque l'un et l'autre avaient contribué à notre chute.
Certes l'homme, le Christ Jésus est un médiateur fidèle et tout-puissant entre
Dieu et les hommes, mais nous redoutons en lui la majesté divine. Son humanité
s'est comme résorbée dans sa divinité, non pas que sa nature ait changé, mais
parce que son rôle a été déifié. On ne célèbre pas seulement sa miséricorde,
mais aussi son jugement, : bien que sa passion lui ait appris la compassion,
qui le rend miséricordieux, il a le pouvoir de juger. Notre Dieu est un feu
dévorant. Le pécheur redoute, en s'en
approchant, de périr sous le regard de Dieu comme la cire fond en présence de
la flamme.
2. Dès lors, la femme bénie entre les
femmes n'intervient pas inutilement; elle a sa place nécessaire dans cette
réconciliation. Nous avons besoin d'un médiateur pour aller au grand Médiateur,
et nous ne saurions en trouver de plus efficace que Marie. Médiatrice, Ève le
fut également, mais médiatrice de malheur, puisque c'est par son intermédiaire
que l'antique serpent put inoculer à l'homme son venin pestilentiel. Marie, au
contraire, est une médiatrice fidèle, qui apporte aux hommes comme aux femmes
l'antidote du salut. L'une fut l'instrument de la séduction ; l'autre l'est de
l'apaisement. La première fut l'instigatrice de la transgression, la seconde
inaugure la rédemption. Pourquoi l'humaine faiblesse craindrait-elle
d'approcher Marie ? Il n'y a en elle rien de dur ou d'effrayant ; toute
douceur, elle offre à tous le lait et la laine. Repassez dans votre mémoire
tout le cours de l'histoire évangélique; si vous trouvez en Marie le moindre
signe d'acrimonie, de dureté ou de colère, vous pourrez vous défier d'elle et
redouter son approche. Si au contraire - et c'est ce qui ne peut manquer de se
produire - vous ne voyez dans tout ce qu'elle fait que bonté et grâce, douceur
et compassion, remerciez la Providence de vous avoir donné, dans sa pitié
infinie une médiatrice de qui vous n'avez rien à craindre. Elle s'est faite
toute à tous, et dans l'excès de sa charité, elle a voulu être la débitrice des
sages et des insensés. Elle ouvre à tous le sein de sa miséricorde, afin que
tous participent de sa plénitude ; le captif y trouvera sa délivrance, le
malade sa guérison, l'affligé sa consolation, le pécheur son pardon ; le juste
y puisera la grâce, l'ange la joie, la Trinité entière y trouvera la gloire et
le Fils une chair humaine. Ainsi, personne ne sera privé de sa chaleur.
3. N'est-elle pas la femme de
l'Apocalypse qu'enveloppe le soleil ? Je veux bien que la suite de cette vision
prophétique prouve qu'il s'agit là de l'Église actuelle ; mais on peut sans
inconvénient l'appliquer à Marie. Elle est éminemment celle qui s'est revêtue
d'un autre soleil. De même que l'astre de notre monde créé se lève également
sur les bons et les méchants, Marie, sans peser nos mérites antérieurs, se
montre à tous pareillement accessible, clémente, infiniment tendre et prête à
prendre en pitié toutes les
misères humaines. Tout ce qui est imparfait est au-dessous d'elle ; elle
surpasse de très loin tout ce qui est entaché de faiblesse ou de corruption, et
sa supériorité infinie domine à une très grande distance toutes les autres
créatures; on peut donc dire d'elle aussi qu’elle a la lune sous ses pieds.
Sinon, ce ne serait pas un très grand éloge à faire à celle qui surpasse
incontestablement les chœurs des Anges, des Chérubins et des Séraphins. La lune
est communément prise pour symbole de la corruption ou de la sottise, mais
souvent elle désigne aussi l'Église du temps présent ; la première comparaison
s'attache au caractère changeant de la lune, la seconde au fait qu'elle reçoit
d'ailleurs sa lumière. Or, si j'ose m'exprimer ainsi, la lune en ses deux
acceptions est sous les pieds de Marie, mais de façon différente dans les deux
cas. L'insensé, dit l'Écriture, change comme la lune, tandis que le sage
demeure comme le soleil. La chaleur et la splendeur du soleil sont constantes ;
la lune ne donne aucune chaleur, et son éclat, toujours changeant, ne reste
jamais pareil à lui-même. C'est donc à juste titre que l’on nous montre Marie revêtue de soleil, elle
qui a pénétré les abîmes de la Sagesse divine à des profondeurs presque
incroyables et qui, dans toute la mesure où la chose est possible à une
créature en dehors de l'union personnelle avec Dieu, paraît immergée au sein de
la lumière inaccessible. Le feu divin a purifié les lèvres du Prophète, il
embrase les Séraphins, mais il agit sur Marie d'une façon bien plus extraordinaire.
Car elle a mérité de n'en être
pas seulement effleurée, mais bien enveloppée de toutes parts, baignée tout
entière et comme enfermée dans ses flammes. Le vêtement de cette femme n'est pas seulement d'une éclatante blancheur, il
en émane aussi une chaleur extraordinaire ; les rayons du soleil divin l'ont si
bien pénétrée qu'il ne demeure en elle rien qui soit, je ne dis pas dans la nuit, mais même dans la pénombre ou dans une
lumière tant soit peu atténuée, et rien non plus qui soit tiède, tout au
contraire étant brûlant.
4. Toute folie est si loin
au-dessous de ses pieds qu'elle n'a rien de commun ni avec la foule des femmes
insensées ni avec la petite troupe des vierges folles. Mieux encore : le grand
Insensé, l'unique prince de toute folie qui se montra versatile comme la lune
lorsqu'il perdit la sagesse qui faisait toute sa beauté, est foulé aux pieds par Marie, et misérablement réduit en
esclavage. Elle est bien cette femme, jadis annoncée par Dieu, qui est venue
broyer la tête de l'antique serpent ; et c'est en vain que le monstre aux mille
ruses a tenté de la mordre au talon. A elle seule, elle a écrasé toutes les
entreprises perverses des hérétiques. L'un enseignait comme un dogme quelle
n'avait pas formé le Christ de sa propre substance charnelle ; un autre
sifflait comme un serpent quelle ne l'avait pas mis au monde et que c'était un
enfant trouvé ; un troisième, blasphémant, prétendait qu'après la naissance du
Christ elle avait connu l'homme ; un quatrième, ne pouvant supporter de
l'entendre appeler la Mère de Dieu, tournait en dérision ce beau nom de
Théotocos. Mais ces fraudeurs ont été brisés, ces usurpateurs foulés aux pieds,
ces maîtres d'erreur confondus, et toutes les générations proclament Marie
bienheureuse. A l'heure où elle enfantait le Christ, le Dragon n'a pas manqué
de lui tendre un piège, en se servant d'Hérode, afin de dévorer son fils
nouveau-né, car il n'oubliait pas la vieille inimitié qui dure toujours entre
sa race et celle de la femme.
5. Si maintenant nous choisissons
de voir dans cette image de la lune le symbole de l'Église, qui ne luit pas de
son propre éclat mais l'emprunte à celui qui a dit : Sans moi, vous ne pouvez
rien faire, nous trouvons là, clairement désignée, cette Médiatrice dont nous
parlions tout à l'heure. Une femme revêtue de soleil, la lune sous ses pieds.
Attachons-nous, mes frères, aux pas de Marie et prosternons-nous à ses pieds
pour une instante supplication. Retenons-la, empêchons-la de s'éloigner avant
de nous avoir bénis, car elle est puissante. Elle est la toison interposée
entre le ciel et l’aire, la
femme à mi-distance entre le soleil et la lune, Marie enfin, médiatrice entre
le Christ et l'Église. Mais une toison imprégnée de rosée étonne moins vos
esprits qu'une femme vêtue de soleil. C'est en effet une union très étroite, et
ce rapprochement entre le soleil et une femme a bien de quoi nous surprendre.
Comment une nature aussi frêle peut-elle subsister dans une pareille fournaise
? Moïse n'a pas tort de demander à voir les choses de plus près, mais avant de
s'approcher, il convient qu'il quitte ses chaussures et se débarrasse de toute
pensée charnelle. J'irai, dit-il, et je considérerai cette grande vision.
C'est, en effet, une grande vision que celle d'un buisson qui brûle sans se
consumer. Mais c'est un signe très grand aussi qu'une femme qui demeure intacte
quand son corps est pris dans le feu du soleil. Il n'est pas dans la nature du
buisson d'être incombustible au milieu des flammes ; mais il n'est pas au
pouvoir d'une femme de porter sans dommage une tunique de soleil ! Ni l'homme
ni l'ange n'en sont capables, il y faut une tout autre puissance.
L'Esprit-Saint, dit l'ange, surviendra en toi. Et, comme si Marie lui avait
répondu : " L'Esprit-Saint est Dieu, et notre Dieu est un feu dévorant,
" l'ange poursuit : La Force, non pas la mienne, ni la tienne, mais celle
du Très-Haut te couvrira de son ombre. Sous la protection de cette ombre ne
nous étonnons plus qu'une femme puisse supporter un vêtement de feu.
6. Une femme vêtue de soleil, dit
le texte : c'est-à-dire enveloppée de lumière comme d'un vêtement. Un esprit
charnel ne saurait comprendre ; il ne voit que sottise dans des choses toutes
spirituelles. Ce n'était pas le sentiment de l'Apôtre qui disait : Revêtez-vous
du Seigneur, le Christ Jésus. Comme tu es devenue l'intime du Seigneur, ô
Notre-Dame ! tu lui es toute proche, étroitement unie à lui, quelle grâce tu as
trouvée à ses yeux ! Il est en toi, tu es en lui ; tu es son vêtement, il est
le tien. Tu t'habilles de ta
nature charnelle. Il te revêt de gloire. Tu enveloppes le soleil d'une nuée, et
le soleil t'enveloppe de ses feux. Car le Seigneur a fait sur terre cette chose
inouïe : une femme a environné un homme, et cet homme n'est autre que le
Christ, dont il est écrit : Voici l'homme, son nom est Orient. Il a fait au
ciel aussi une chose inouïe : une femme a été vêtue de soleil. Enfin, elle a
couronné le Seigneur, et elle a mérité d'être couronnée par lui. Sortez, filles
de Sion, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont l'a couronné sa mère. Mais j'en parlerai ailleurs. Pour
l'instant, approchez un peu, et venez voir la Reine sous le diadème dont l'a
couronnée son Fils.
7. Sur la tête, douze étoiles en
couronne. Ce front est bien digne d'être ceint d'étoiles, d'autant qu'il brille
d'un éclat plus vif qu'elles, et qu'ainsi c'est lui qui est leur parure.
Pourquoi les étoiles ne couronneraient-elles pas la femme que le soleil a vêtue
? Comme au jour du printemps, les roses et les lis des vallées l'entouraient.
Le bras gauche de l'Époux soutient sa tête et du bras droit il l'étreint. Nul
ne peut estimer ces joyaux, dire le nom de ces étoiles qui sont serties dans le
diadème de Marie. Déchiffrer les signes et la composition de cette couronne
passe l'entendement humain. Pour ma part, sans perdre la notion de ma petitesse
et en me gardant de vouloir sonder les divins arcanes, je crois pouvoir dire
que ces douze étoiles figurent les douze prérogatives qui sont réservées à
Marie. On peut, en effet, distinguer en elle des prérogatives célestes,
charnelles et du cœur. S'il y a quatre prérogatives de chaque espèce, la
multiplication me donne nos douze étoiles dont reluit le diadème de notre
Reine. J'y vois étinceler d'un éclat particulier d'abord la naissance de Marie,
deuxièmement la salutation de l'ange, troisièmement la survenue de l'Esprit,
quatrièmement l'ineffable conception du Fils de Dieu. Et je trouve encore un
rayonnement extraordinaire au premier vœu de virginité, à la maternité immaculée,
à la grossesse sans fatigues, à l'enfantement sans douleurs. Enfin, il y a une
lumière particulière dans la douceur pleine de réserve, la pieuse humilité, la
foi magnanime, le martyre du cœur. Je laisse à votre zèle la méditation
attentive de chacune de ces prérogatives, et je me contenterai ici de les
expliquer brièvement.
8. Quel éclat sidéral trouvons-nous
donc dans la naissance de Marie ? Elle est de royale extraction, de la race
d'Abraham et de la noble lignée de David. Si cela vous paraît insuffisant,
ajoutez que, par un privilège accordé en vue de sa sainteté future, cette
descendance fut, comme on le
sait, l'effet de la volonté divine : bien avant de naître, elle avait été
promise à Abraham et à David, préfigurée par des signes mystérieux, et annoncée
par les Prophètes, C'est elle que symbolisaient, en effet, la verge d'Aaron qui
fleurissait même coupée de sa racine, la toison de Gédéon imbibée de rosée sur
une terre sèche, la porte d'Orient, dans la vision d'Ézéchiel, qui ne s'ouvrit
jamais à personne. C'est elle encore qu'Isaïe
annonçait plus clairement que tous les autres, quand il parlait de la tige qui
surgirait un jour de la racine de Jessé, ou de la Vierge qui enfanterait. Aussi
l'Écriture dit-elle avec raison qu'un grand signe apparut au ciel, puisque nous
savons que le ciel avait depuis si longtemps prédit sa venue. Le Seigneur dit :
Il vous donnera lui-même un signe.
Voici qu'une Vierge concevra. Ce signe fut grand, comme celui qui l'a donné.
Cette première prérogative ne peut donc qu'éblouir tous les regards.
Le mérite sans pareil de notre
Vierge et la grâce unique dont elle fut l'objet apparaissent de même dans la
salutation de l'archange : il lui témoigna tant de respect et de déférence
qu'il semblait l'apercevoir déjà sur son trône royal, au-dessus de toutes les
légions célestes, et il s'en fallut de peu qu'il n'adorât une femme, lui qui
avait coutume d'être, sans étonnement, adoré des hommes.
9. Et voici, brillant du même
éclat, le mode inouï de sa conception : au lieu de concevoir dans le péché,
comme les autres femmes, Marie seule conçut en toute sainteté, par la survenue
du Saint-Esprit. Quant au fait que Marie ait mis au monde le Fils de Dieu, vrai
Dieu lui-même, afin qu'il fût tout ensemble fils de Dieu et de l'homme et qu'il
naquît de lui homme et Dieu à la fois, c'est un gouffre de lumière, et je ne
crois pas que même les yeux des anges puissent le contempler sans en être
aveuglés.
Quant à la virginité de son corps
et à la résolution qu'elle avait prise de la conserver, la nouveauté même d'un
tel vœu en rehausse assez la splendeur : car c'est en dépassant les
prescriptions de la loi mosaïque par l'esprit de liberté, qu'elle promit à Dieu
de préserver ensemble la pureté de sa chair et de son âme. La preuve qu'elle
s'en tint à ce vœu irrévocable, c'est qu'à l'ange qui lui promettait un fils,
elle répondit fermement : Comment cela se fera-t-il, Puisque je ne connais pas
d’homme ? C'est pourquoi, sans doute, elle fut d'abord troublée par les paroles
de l'ange et se demanda ce que voulait dire cette salutation qui la proclamait
bénie entre les femmes, alors que son désir était de rester toujours bénie
entre les vierges. Et de ce fait, la salutation lui paraissait déjà sujette à
caution. Mais dès que la promesse d'un fils lui parut mettre en péril sa
virginité, elle ne put cacher plus longtemps ses soupçons. Comment cela se fera-t-il ? dit-elle, je ne connais
pas d'homme. Elle a donc mérité la bénédiction qui revient à la mère, sans
perdre celle que revendique à juste titre la vierge. La gloire s'accroît d'être
vierge, par la maternité, et d'être mère, par la virginité : ce sont deux
étoiles qui se renvoient mutuellement leurs rayons. C'est un grand honneur
d'être vierge, mais infiniment plus grand d'être vierge et mère. Il est donc
juste que, seule à concevoir sans péché, elle ait été seule ensuite à ne pas
connaître ces sensations de dégoût qui accablent les autres femmes durant leur
grossesse. Dans les premiers temps de la sienne, c'est-à-dire à l'époque où ces
épreuves sont les plus pénibles, on la vit gravir d'un pas léger les montagnes
pour aller offrir ses services à Élisabeth. Et on la vit pareillement, à la
veille de ses couches, monter à Bethléem, portant le précieux dépôt qui lui
était confié, fardeau léger et qui la portait plus qu'il n'était porté. Quelle
lumière encore dans l'enfantement même qui ne fut pour elle qu'un surcroît de
joie, au lieu de ces souffrances qui sont une malédiction pour les femmes en
couches. Si nous mesurons à leur rareté le prix des choses, il n'est rien de
plus rare que tout cela, en quoi elle n'a eu ni devancière ni émule. Méditons
bien ces privilèges, qui doivent nous inspirer plus encore que de l'admiration
: la vénération, la piété, la consolation.
10. Mais les quatre dernières prérogatives requièrent de nous, en
outre, l'imitation. Il ne nous a été donné ni d'être annoncés, avant notre
naissance, par tant de prophéties et de divines promesses, ni d'être salués
avec ce respect inouï par l'archange Gabriel. Et nous avons moins de part
encore aux deux prérogatives qui restent le secret absolu de la Vierge. D'elle
seule il est écrit : Ce qui est né en elle est du Saint-Esprit, à elle seule il
est dit: Le Saint qui naîtra de toi s'appellera Fils de Dieu. Qu'on présente
des vierges au Roi, mais après elle, à qui revient le premier rang. Seule, elle a conçu sans péché,
porté l'enfant sans fatigue, enfanté sans douleur. Aussi rien de tel n'est-il
exigé de nous. Mais ce qui nous est demandé n'est pas rien. Si nous manquions,
en effet, de douceur pudique, d'humilité, de foi généreuse, de compassion,
pourrions-nous nous excuser sur ce que ces vertus sont réservées à Marie ? La
rougeur qui monte au front d'un homme pudique est certes un joyau de son
diadème et une étoile de sa couronne, car on ne saurait supposer que cette
grâce fasse défaut à celle qui est pleine de grâce. Marie fut réservée,
l'Évangile en fait foi. On ne l'y voit jamais ni bavarde ni présomptueuse.
Cherchant son fils, elle se tenait à la porte, et elle n'usa pas de son autorité maternelle pour interrompre sa
prédication ou pour entrer dans la maison où il parlait. Dans le texte entier
des quatre Évangiles, si j'ai bonne mémoire, on ne nous rapporte pas plus de
quatre fois des paroles de Marie. La première fois elle s'adresse à l'ange,
mais seulement après que lui-même lui a parlé par deux fois. Ensuite, c'est
chez Élisabeth, lorsque sa voix fait tressaillir Jean dans le ventre de sa mère
et que, louée par sa cousine, elle s'empresse de louer elle-même le Seigneur.
La troisième fois, elle parle à son Fils, alors âgé de douze ans, et se plaint
qu'elle-même et son père inquiets, aient dû le chercher. La dernière fois, aux
noces de Cana, elle s'adresse à son Fils et aux serviteurs, et cette fois-là
ses propos portent la marque la plus certaine de sa bonté native et de sa
réserve virginale. Faisant sien l'embarras d'autrui, elle ne peut y tenir et
elle avertit son Fils que le vin va manquer; lorsque son Fils la réprimande, la douceur et l'humilité l'empêchent de lui
répondre, et pourtant, sans se laisser déconcerter, elle engage les serviteurs
à faire ce que dira son Fils.
11. Et dès le début, ne nous dit-on
pas que les Bergers trouvèrent Marie la première ? Ils trouvèrent Marie et
Joseph, et l'enfant déposé dans la crèche. Les Mages à leur tour, souvenez-vous,
ne trouvèrent pas l'enfant sans Marie, sa mère. Quand elle alla présenter le
Seigneur du Temple au temple du Seigneur, elle s'entendit prédire par Siméon
bien des choses qui concernaient son enfant et elle-même. Et toujours nous la voyons lente à parler, prompte à écouter.
Marie conservait toutes ces paroles et les repassait dans son cœur. Mais dans
toutes ces occasions vous ne l'entendez pas prononcer un seul mot touchant le mystère de l'Incarnation. Pauvres de nous,
qui avons toujours les narines frémissantes d'impatience, prêtes à lâcher tout
leur souffle d'un coup et qui, comme dit le poète comique, fuyons par mille
fentes. Tant de fois, Marie a
entendu son Fils parler en paraboles aux foules, ou bien, dans le petit groupe des disciples, leur révélant les mystères
de Dieu ! Elle l'a vu faire des
miracles, elle l'a vu cloué à la croix, expirant, ressuscité, elle l'a vu
monter au ciel. A tous ces moments-là, combien de fois a-t-on entendu la voix
de cette vierge, de cette pudique tourterelle ? On lit dans les Actes des
Apôtres que revenant du mont des Oliviers ils persévéraient tous dans la
prière. Mais qui, tous ? Si Marie était là, il faut la nommer la première, car
elle est au-dessus de tous et comme mère du Sauveur et par sa propre sainteté.
C'étaient Pierre et André, dit le texte, et Jacques et jean, puis viennent les
autres noms. Eux tous persévéraient dans la prière, ainsi que les femmes, et
Marie, mère de jésus Se montrait-elle donc au dernier rang parmi les femmes,
pour être nommée ainsi après tout le monde ? Les disciples étaient encore tout
charnels - l'Esprit ne leur était pas encore donné, puisque jésus n'était pas
encore dans la gloire - lorsque s'éleva entre eux une dispute pour la première
place. Marie, elle, en raison
même de sa grandeur, se mettait toujours au rang le plus humble. Elle mérita
d'être appelée à la première place, précisément parce que, y ayant droit, elle
avait occupé la dernière. Pour s'être montrée la servante de tous, elle devint
leur souveraine. Et elle fut élevée au-dessus des anges parce qu'elle s'était
abaissée, dans son indicible bonté, au-dessous des veuves, des pénitentes, et
même de cette femme dont on avait expulsé sept démons. Je vous en conjure, mes
petits enfants, si vous aimez Marie, imitez cette vertu et si vous voulez lui
plaire, soyez modestes comme elle. Rien ne sied mieux à un homme, à un
chrétien, et très spécialement à un moine.
12. Cette douceur fait assez ressortir la vertu d'humilité chez la
Vierge. Douceur et humilité sont deux sœurs de lait, très particulièrement
unies en celui qui disait : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.
De même que la superbe est mère de la présomption, la douceur ne peut naître
que de la véritable humilité. On observe l'humilité de Marie, non seulement
dans sa propension au silence, mais plus distinctement encore dans ses paroles.
L'ange lui avait dit : Le Saint qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu;
elle lui répond simplement
qu'elle est sa servante. Puis elle se rend chez Élisabeth, à qui
l'extraordinaire faveur accordée à la Vierge avait été révélée par le
Saint-Esprit et qui s'écrie, surprise de la voir arriver -. Comment se fait-il
que la Mère de Dieu me rende visite ? Et, bénissant la voix qui vient de la
saluer, Élisabeth ajoute: Dès que mes oreilles ont entendu tes paroles de
salutation, mon enfant a tressailli de joie dans mon sein; elle bénit encore la
foi de Marie : Tu es heureuse d'avoir cru, car tu verras s'accomplir en toi les
choses qui t'ont été dites de la part du Seigneur. Voilà de grands éloges, mais
l'humilité de Marie lui interdit d'en rien garder pour elle-même et elle
reporte tout sur celui dont on loue en elle les grâces, " Tu magnifies la
mère du Seigneur, dit-elle, mais mon âme magnifie le Seigneur. Tu dis qu'à ma
voix ton fils a tressailli de joie, mais mon esprit a tressailli en Dieu,
auteur de mon salut, et comme l'ami de l'Époux il se réjouit à sa voix. Tu me
déclares heureuse d'avoir cru, mais ma foi comme mon bonheur ont pour seule
cause le regard bienveillant de Dieu, car c'est parce qu'il a baissé les yeux
vers son humble petite servante que toutes les générations me proclameront
bienheureuse."
13. Devons-nous croire, mes frères,
que sainte Élisabeth se soit trompée, alors qu'elle était inspirée par le
Saint-Esprit ? C'est impossible. Marie est bienheureuse, parce que Dieu l'a
regardée et parce qu’elle a cru. Sa foi est le fruit du regard divin. Grâce à
l'opération ineffable du Saint-Esprit survenu en elle, une extraordinaire
grandeur d'âme s'ajouta, dans le secret de son cœur de Vierge, à une si
étonnante humilité ; et ces deux vertus, comme tout à l'heure la virginité et
la maternité, devinrent deux étoiles se renvoyant leurs feux. Ni l'excès
d'humilité ne diminue la grandeur, ni l'excès de grandeur n'entame l'humilité.
Si humblement qu’elle se jugeât elle-même, Marie accueillit sans mesquinerie la
promesse de l'ange; elle qui se considérait comme une pauvre petite servante,
elle ne douta pas qu’elle ne fût réellement choisie en vue de ce mystère
incompréhensible, de cette merveilleuse union, de ce secret impénétrable. Elle
admit aussitôt qu’elle serait en effet la vraie mère de Dieu et de l'homme.
C'est la grâce divine qui, dans le cœur des élus, réussit ce prodige d'une
humilité sans petitesse d'âme et d'une générosité sans orgueil; ces deux vertus
s'allient si bien que la grandeur d'âme, non seulement n'ouvre la porte à
aucune superbe, mais soutient les progrès de l'humilité ; en sorte que les élus
sont les plus pénétrés de crainte du Seigneur et de gratitude pour ses largesses.
Réciproquement, aucune lâcheté ne se glisse dans leur âme à la faveur de
l'humilité : moins un homme a coutume de présumer de sa force dans les petites
choses, et plus il lui est facile, dans les grandes, de s'en remettre à la
puissance divine.
14. Quant au martyre de la Vierge
(qui était, si vous vous en souvenez, la douzième étoile de son diadème),
l’Écriture y attire notre attention aussi bien dans la prophétie de Siméon que
dans le récit de la Passion du Seigneur. Cet enfant est venu, dit le vieillard
en voyant le petit Jésus, comme un signe de contradiction. Et, s'adressant à
Marie, il ajouta : Toi-même, un glaive te transpercera l'âme. Et en vérité,
Bienheureuse Mère, un glaive a percé ton âme; il n'aurait pu, sinon, sans te
percer, atteindre le corps de ton Fils. Lorsque ton Jésus (il est à tous, mais
plus spécialement à toi) eut rendu le dernier souffle, la lance, cruelle ouvrit
son flanc, sans ménager un corps qui ne pouvait plus souffrir, mais c'est ton
âme qu’elle transperça. L'âme de ton Fils déjà n'était plus dans ce corps, mais
la tienne ne pouvait s'en arracher, et c'est elle que poignit la douleur. Il
faut donc t'appeler plus que martyre, puisque, en toi, la souffrance de
compassion l'a emporté si totalement sur la douleur du corps.
15. Pour toi, ce fut plus qu'un
glaive que cette parole qui, perçant ton âme, atteignit jusqu'au point de
division de l'âme et de l'esprit : Femme, voici ton fils. Quel échange! Jean
t'est donné en échange de Jésus, le serviteur en place du Seigneur, le disciple
au lieu du Maître ; le fils de Zébédée doit remplacer le Fils de Dieu, un homme
rien qu'homme se substituer au vrai Dieu! Comment ces mots, à les entendre
prononcer, n'auraient-ils pas transpercé ton âme si aimante, quand nos cœurs de
pierre et de fer se fendent en les entendant rapporter. Ne vous étonnez pas,
mes frères, si on dit que Marie subit le martyre en son âme. Pour s'en étonner,
il faudrait avoir oublié que saint Paul compte le manque d'affection au nombre
des plus odieux crimes dont les Gentils se soient rendus coupables. Cette faute
est bien loin du cœur de Marie et devrait l'être aussi du cœur de ses petits
serviteurs. Mais on dira peut-être ; " Ne savait-elle pas d'avance que son
Fils devait mourir ? - Assurément. - N'espérait-elle pas qu'il ressusciterait
bientôt ? - De toute son âme. Et malgré cela, elle pleurait au pied de la croix
? A chaudes larmes. Mais qui es-tu, mon frère, et d'où te vient cette sagesse
que la compassion de Marie trouble davantage que la passion de son Fils ! Jésus
a pu mourir dans son corps, et vous voulez que Marie ne soit pas en même temps
morte dans son cœur ? Il a subi la mort du corps, par l'effet d'une telle
charité que personne n'en eut jamais de plus grande; et Marie endura la mort du
cœur par une charité telle qu'il n'y en aura plus jamais de semblable.
Et maintenant, Mère de miséricorde,
par cette même compassion de ton âme si pure, la Lune (c'est l'Église, je l'ai
dit) se prosterne à tes pieds et t'adresse de pieuses supplications, parce que
tu es devenue sa médiatrice auprès du Soleil de justice. Que dans ta lumière
elle voie la lumière et que par ton intercession elle obtienne la grâce de ce
Soleil qui t'a vraiment aimée plus que toutes les créatures, qui t'a parée,
revêtue d'une étole de lumière, et qui a ceint ta tête d'une couronne de beauté
! Tu es pleine de grâce, pleine de rosée céleste, appuyée sur ton bien-aimé,
inondée de délices. Nourris aujourd'hui tes pauvres, ô Notre-Dame, fais que les
petits chiens aussi aient leur part de miettes; de ta cruche qui déborde, ne
donne pas à boire seulement au serviteur d'Abraham, abreuve aussi ses chameaux.
Car tu es vraiment la Vierge élue dès l'origine et destinée au Fils du Très
Haut, qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni à jamais. Ainsi soit-il.
- - - - - - - - - - -
-
Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665)
Abbesse du Monastère de
l’Immaculée Conception
de la ville d’Agréda, de l’Ordre de
S. François
La Cité Mystique de Dieu
IIe
partie, livre IIIe, chap. XXVI
322. J'ai dit au paragraphe 130 du
chapitre XIe, qu'au moment où s'opéra le mystère ineffable de
l'incarnation, Lucifer et tous les autres esprits rebelles sentirent la vertu
du bras du Tout-Puissant, qui les précipita dans le plus profond des abîmes.
Ils y furent abattus quelques jours, jusqu'à ce que le même Seigneur, par sa
providence admirable, leur permit de se relever de cet abattement dont ils
ignoraient la cause. Or, après s'être redressé, le grand dragon s'avança vers
le monde, pour reconnaître, en parcourant toute la terre, s'il était survenu
quelque chose de nouveau à quoi il pût attribuer le coup imprévu qui l'avait
frappé, lui et tous ses ministres. Le superbe prince des ténèbres ne voulut
point confier cette recherche à ses seuls compagnons; mais il se mit lui-même
en campagne avec eux, et explorant le monde entier avec autant de ruse que de
méchanceté, il alla s'enquérant partout, guettant de toutes parts les faits
pour tâcher de découvrir ce qu'il brûlait de savoir. Il employa trois mois à
cette ardente recherche; au bout de ce temps il dut retourner dans l'enfer,
aussi ignorant de la vérité qu'il en était sorti, parce que le moment n'était
pas encore venu pour lui de pénétrer des mystères aussi divins, sa malignité
étant si ténébreuse, qu'il ne devait pas jouir de leurs effets admirables, ni
en glorifier et bénir son Créateur comme nous, qui devions participer aux
fruits de la rédemption.
(1) Job.,
XLI, 25. — (2) Luc., IV, 6.
324. « Cette affaire demande une
nouvelle attention, ma fureur persiste, et l'ardeur de la vengeance me dévore
toujours. J'ai quitté l'abîme, j'ai parcouru toute la terre, j'en ai examiné
avec un très-grand soin tous les habitants, et je n'ai trouvé aucune chose,
notable. J’ai observé et persécuté toutes les femmes vertueuses et parfaites
appartenant à la race de l'ennemie implacable que nous avons connue dans le
ciel, pour tâcher de la rencontrer parmi elles; mais aucun indice ne me marque
qu'elle soit née, car je n'en vois aucune avec les qualités que me parait
devoir réunir la femme appelée. à être la, Mère du Messie. Une fille que je
craignais à cause de ses grandes vertus, et que je persécutai dans le Temple,
est maintenant mariée ainsi elle ne peut être celle que nous cherchons, car
Isaïe a dit qu'elle doit être vierge (3). Néanmoins je la crains et je, la
déteste, car étant si vertueuse, il pourrait bien arriver que d'elle naquit la
Mère du Messie ou quelque grand prophète; il ne m'a pas été possible de me
l'assujettir jusqu'à présent en aucune chose, et, je pénètre moins dans la
conduite de sa vie que dans celle des autres. Elle m'a toujours résisté avec
une, fermeté invincible; je la perds facilement de vue, et quand je pense à
elle, je ne puis m'en approcher autant que de ses compagnes. Je ne parviens
point à discerner si cette difficulté et cet oubli proviennent d'une cause
mystérieuse, ou s'ils résultent du mépris même que je fais d'une simple
femmelette. Mais j'y prendrai bien garde à l'avenir, car elle nous a commandé
en deus occasions récentes où nous n'avons pu résister à son empire, ni à
l'énergie souveraine avec laquelle elle nous a privés de la possession que nous
avions des personnes dont elle nous a chassés. Cela est digne de toute notre
attention, et cette créature mérite mon indignation par cela seul qu'elle a
opéré dans ces occasions. C'est pourquoi je jure de la persécuter et de la
dompter, et pour cette entreprise je demande le concours de toutes, vos forces,
de toute votre malice; car celui qui se signalera dans cette victoire que je me
promets de remporter, recevra de ma grande puissance des récompenses
considérables. »
325. Toute la populace infernale,
après avoir écouté attentivement Lucifer, loua et approuva, ses intentions;
elle lui dit de ne pas craindre que cette femme compromît ses succès ou ternit
ses triomphes puisque son pouvoir était si grand, qu'il avait assujetti à son
empire le monde presque entier (1). Les démons convinrent ensuite des moyens
qu'ils prendraient pour persécuter la très-chaste Marie, comme femme distinguée
par ses vertus et par une sainteté singulière, et non point comme Mère du Verbe
incarné; car, comme je l'ai dit, ils ignoraient alors le mystère caché. Après qu'ils
eurent pris cette résolution, notre divine Princesse eut à soutenir un long
combat contre Lucifer et ses ministres d'iniquité, afin qu'elle pût écraser
d'autant plus souvent la tête à ce dragon infernal (4). Et quoique dans le
cours de la vie de cette Vierge puissante, ç'ait été là une grande et mémorable
bataille, elle en livra une plus grande encore au prince des ténèbres,
lorsqu'elle resta sur la terre après l'ascension de son très-saint Fils. Je
parlerai de celle-ci dans la troisième partie de cette divine histoire, à
laquelle on me l'a fait rapporter, car elle fut fort mystérieuse, attendu qu'à
cette époque Lucifer connaissait la Mère de Dieu; saint jean en a fait mention
au XIIe chapitre de l'Apocalypse, comme je le dirai en son lieu.
(3) Ephes., II, 2 ; Joan., XIV, 30. — (4) Gen., III, 15.
326. La providence du Très-Haut fut
admirable dans la dispensation des mystères incompréhensibles de l'incarnation,
et elle l'est maintenant dans le gouvernement de l'Église catholique. Et il est
sûr qu'il fallait que cette farté et douce Providence cachât plusieurs choses
aux démons qu'il n'était pas à propos qu'ils sussent, tant parce qu'ils sont
indignes de connaître les mystères sacrés, que parce que à l'égard de, ces
ennemis, la puissance divine doit se manifester avec plus d'éclat que les
autres attributs, afin de les accabler de tout son poids. En outre, grâce à
leur ignorance des œuvres que Dieu leur cache, l'économie de l'Église et
l'exécution de tons les mystères que Dieu y opère, se déroulent sur un plan
plus doux; c'est une barrière contre laquelle viennent se briser tous les
efforts du démon furieux, pour les choses que la Majesté divine veut soustraire
à ses attaques. Sans doute elle peut et pourrait toujours le dompter et le
retenir; mais le Seigneur dispense toutes choses en la manière qui convient le
mieux à sa bonté infinie. C'est pour cette raison que le Très-Haut cacha à ces
esprits rebelles la dignité de l'auguste Marie, le miracle de sa grossesse, son
intégrité virginale avant et après l'enfantement, et en lui donnant un époux,
il tenait cela dans un plus grand secret. Ils ne connurent non plus la divinité
de notre Seigneur Jésus-Christ avec certitude qu'à l'heure de sa mort; et dès
lors ils découvrirent plusieurs mystères de la rédemption sur lesquels ils
s'étaient mépris et aveuglés; car, s'ils eussent connu auparavant cet adorable
Seigneur, ils eussent plutôt tâché d'empêcher sa mort, comme le dit l'Apôtre
(5), qu'excité les Juifs à lui en infliger une aussi cruelle, ainsi que je le
rapporterai en son lieu. Ils auraient prétendu détourner la rédemption, et,
publier eux-mêmes devant le monde qu'il était le Christ vrai Dieu; et c'est
pour cela que quand saint Pierre le reconnut et le confessa pour tel, il lui
ordonna à lui et aux autres apôtres, de n'en rien dire à personne (6). Et bien
que les démons se doutassent que le Sauveur fût le Messie, et qu'ils
l'appelassent même Fils du Très-Haut, il cause des miracles qu'il faisait et de
ce qu'il les chassait des corps, comme le raconte saint Luc (7), sa divine
Majesté, ne permettait pourtant pas qu'ils dissent, avec une ferme assurance ce
qu'ils pensaient; car, en voyant notre Seigneur Jésus Christ pauvre, méprisé et
outragé, les doutes qu'ils avaient se dissipaient aussitôt; c'est qu'aveuglés
par leur orgueil démesuré, ils ne purent jamais pénétrer le mystère de
l'humilité du Sauveur.
(5) I Cor., II, 8. — (6) Matth., XVI, 20. — (7) Luc.,
VIII, 28; IV, 34.
327. Or, comme Lucifer ne
connaissait point en la très-pure Marie la dignité de Mère de Dieu lorsqu'il
lui prépara la terrible persécution que l'on verra bientôt, il lui en fit
depuis subir une beaucoup plus cruelle, sachant qui elle était. Car s'il eût
su, dans la circonstance dont je vais parler, que c'était celle qu'il avait vue
dans le ciel revêtue du Soleil (8), et celle qui lui devait écraser la tête
(9), il eût été pris d'un tel accès de fureur et de rage, qu'il se fût
transformé en un feu comparable à celui de la foudre. Que si en la regardant
seulement comme une femme sainte et parfaite, les démons conçurent tous contre
elle une si grande indignation, il est certain que s'ils eussent connu son
excellence, ils eussent, dans la limite de leur pouvoir, bouleversé la nature
entière pour mieux la persécuter et même pour l'exterminer. Mais comme le
dragon et ses complices ignoraient d'un côté le mystère caché de notre divine
Dame, et que d'un autre ils découvraient en elle une vertu si puissante et une
sainteté si sublime; dans la confusion où toutes ces choses les mettaient, ils
allaient tâtonnant et se perdant en conjectures; ils se demandaient les uns aux
autres quelle pouvait être cette femme contre laquelle ils reconnaissaient que
tous leurs efforts étaient si impuissants, et si ce n'était point par hasard
celle qui devait occuper le rang le plus éminent entre les simples créatures?
(8) Apoc.,
XII, 1 — (9) Gen., III, 15.
325. Certains répondaient
qu'il n'était pas possible que cette femme fût la Mère du Messie que les
fidèles attendaient, parce que, outre qu'elle était mariée, son mari et elle
étaient fort pauvres, fort humbles et fort Feu connus dans le monde; qu'ils ne
se distinguaient point par des miracles, et qu'ils ne se faisaient ni estimer
ni craindre des hommes. Et comme Lucifer et ses ministres étaient si superbes,
ils ne pouvaient se persuader qu'un mépris aussi souverain de soi-même et une
humilité aussi rare fussent comparables avec la grandeur et la dignité de Mère
de Dieu, et leur chef s'imaginait que le Tout-Puissant, étant une nature
infiniment supérieure à la sienne, ne choisirait pas une condition qui lui
avait tant déplu à !ni même. Enfin il fut trompé par sa présomption mime et par
son fol orgueil, c'est-à-dire par les vices les plus propres, par les ténèbres
qu'ils répandent, à aveugler l'entendement et à précipiter la volonté. C’est
pour cette raison que Salomon dit que leur propre malice les avait aveuglés
(10) de telle sorte qu'ils ne comprissent point que le Verbe éternel devait
choisir de pareils moyens afin d'abattre la hautaine arrogance du dragon, dont
les pensées étaient beaucoup plus éloignées des jugements du Très-Haut que le
ciel n'est distant de la terre (11); car il croyait que Dieu descendrait sur la
terre, pour la combattre, dans un grand appareil et une pompe éclatante,
humiliant d'une main puissante les superbes, les princes et les monarques, dont
le démon avait enflé le cœur, comme on le vit chez tant de rois qui régnèrent
avant la venue de notre Seigneur Jésus-Christ, hommes si pleins d'orgueil et de
présomption, qu'ils paraissaient avoir perdu le sens commun et la connaissance
de leur condition mortelle et de leur origine terrestre. Lucifer mesurait tout
cela suivant ses idées, et il lui semblait que Dieu dût agir dans cette vue
avec la même fureur et les mêmes procédés avec lesquels l'ennemi attaque les
œuvres du Seigneur.
(10) Sap., II, 21 —
(11) Isa., LV, 9.
329. Mais sa divine Majesté, qui
est la sagesse infinie, fit tout le contraire de ce que Lucifer croyait car
pour le vaincre elle ne vint pas seulement avec sa toute-puissance, mais elle se
servit aussi de l'humilité, de la douceur, de l'obéissance et de la pauvreté,
qui sont les armes de sa milice, et non pas dit faste et de l'ostentation de la
vanité mondaine, qui s'appuie sur les richesses de la terre (12). Elle vint
dans l'obscurité et sans aucun éclat sensible; elle choisit une Mère pauvre, et
elle vint mépriser tout ce que le monde estime, et enseigner la science de la
vie par la doctrine et par l'exemple; de sorte due le démon se trouva trompé et
vaincu par les moyens qui l'humiliaient et le tourmentaient le plus.
(12) II Cor., I, 4.
330. Dans l'ignorance de tons ces
mystères, Lucifer employa quelques jours à étudier et à reconnaître le naturel
de l'auguste Marie, son tempérament, ses démarches, ses inclinations, la juste
mesure, la tranquillité et l'égalité d'âme qu'elle apportait dans toutes ses
actions; car ces choses ne lui étaient point cachées. Et ayant trouvé que tout
en elle était si parfait, que, malgré la douceur de son caractère, elle lui
présentait comme un mur impénétrable, il consulta de nouveau les démons et leur
exposa la difficulté qu'il voyait à pouvoir tenter cette femme, sans dissimuler
que l'entreprise était extrêmement ardue. Tous dressèrent leurs batteries, et
se préparèrent à l'attaquer de concert par toutes sortes de tentations
formidables. Je dirai dans les chapitres suivants comment ils s'y prirent, et
j'y raconterai le glorieux triomphe que notre invincible Reine remporta sur
tous ces ennemis, et toutes les malices dont ils se servirent contre elle.
331. Ma fille, je désire que vous
preniez bien garde à ne vous laisser pas posséder de l'ignorance et des
ténèbres qui aveuglent ordinairement les mortels, en leur faisant oublier leur
salut éternel, et en les empêchant de considérer les périls où ils sont exposés
parmi les tentations dont les démons les entourent de toutes harts pour les
perdre. Les hommes dorment, s'amusent et s'oublient, comme s'ils n'avaient
point d'ennemis forts et vigilants à combattre. Cette effroyable négligence
tire son origine de deux causes : la première , c'est que les hommes sont
tellement livrés aux choses terrestres, animales et sensibles, qu'ils ne savent
plus sentir d'autres blessures que celles qui atteignent leurs sens physiques
(13), comme s'il n'y avait rien de vulnérable au dedans d'eux-mêmes; la
seconde, c'est que les princes des ténèbres sont invisibles et inaccessibles à
nos organes; et comme les hommes charnels ne les touchent, ni ne les voient, ni
ne les sentent, ils ne songent point à les craindre (14). Et pourtant c'est
pour cela même qu'ils devraient se tenir beaucoup plus sur leurs gardes : car
les ennemis invisibles sont plus perfides, plus habiles à porter leurs coups à
l'improviste, et par conséquent le danger est d'autant plus certain qu'il est
moins apparent, et les blessures d'autant plus mortelles, qu'elles sont moins
sensibles, moins perceptibles et moins extérieures.
(1) I Cor., II, 14. — (2) Ephes., II, 12.
332. Écoutez, ma fille, les vérités
les plus importantes pour la vie véritable, pour la vie éternelle. Soyez
attentive à rues conseils, recevez mes avis et conformez-vous à mes leçons :
car si vous vous laissez aller à la négligence, je ne vous dirai plus rien. Or,
considérez ce que vous n'avez pas assez remarqué jusqu'à présent dans le
caractère de ces ennemis, et. sachez que parmi les anges comme parmi les
hommes, aucune intelligence ni aucune langue ne sauraient exprimer la haine
forcenée que Lucifer et ses satellites ont conçue contre les mortels, parce
qu'ils sont les images de Dieu lui-même et qu'ils sont capables d'en jouir
éternellement. Il n'y a que le Seigneur qui puisse sonder les abîmes d'iniquité
et de méchanceté creusés par l'orgueil dans cet être rebelle au saint nom qu'il
a refusé d'adorer. Que si de son bras puissant il ne tenait pas ces ennemis
terrassés, en un clin d'œil ils détruiraient le monde, ils mutileraient tous
les hommes et déchireraient leurs chairs avec plus de férocité que des lions
affamés, des dragons et des bêtes fauves. Mais le bénin père des miséricordes
arrête et réprime leur fureur, et garde ses pauvres petits enfants dans ses
bras, afin qu'ils ne tombent point sous la dent de ces loups infernaux.
333. Considérez donc maintenant,
avec toute l'attention qu'il vous sera possible, si l'on .peut concevoir
quelque chose d'aussi douloureux, d'aussi lamentable que de voir tant d'hommes
plongés dans l'aveuglement et oublieux d'un tel péril, abandonner
volontairement l'asile que leur ouvre le Très-Haut, les uns par légèreté, par
des motifs frivoles, en vue d'un plaisir qui passe en un moment; les autres par
négligence, d'autres encore à cause de leurs appétits désordonnés, pour se
livrer tous entre les mains cruelles de tant d'impies et furieux ennemis, qui
se promettent d'exercer leur rage sur leurs victimes, non une heure, un jour,
un mois ou un an, mais éternellement, par des tourments qu'on ne saurait ni
comprendre ni exprimer. Tremblez, ma fille, et contemplez avec stupéfaction
cette horrible, cette effroyable folie des mortels impénitents et des fidèles
eux-mêmes, qui, connaissant tout cela par la foi, ont tellement perdu la
raison, et se laissent, comme des insensés, au milieu de la lumière que leur
fournit la foi catholique et véritable dont ils font profession, aveugler par
le démon à tut tel point, qu'ils ne voient ni ne connaissent plus le péril, et
qu'ils ne savent point l'éviter.
334. Et afin que vous le craigniez
davantage et que vous vous gardiez d'y tomber, vous devez faire réflexion que
ce dragon vous épie depuis l'heure que vous fûtes créée et que vous naquîtes;
qu'il rôde nuit et jour autour de vous, sans se reposer jamais, pour saisir
l'occasion où vous lui donnerez prise, et qu'il observe vos inclinations
naturelles et nième les faveurs que vous avez reçues du Seigneur pour vous
attaquer avec vos propres armes. Il complote votre perte avec les autres
démons, et il promet des récompenses à ceux qui y travailleront avec plus
d'ardeur; et c'est pour ce sujet qu'ils pèsent vos actions avec une grande
exactitude, qu'ils mesurent vos pas, et, que tous s'emploient il vous tendre
des pièges dans tout ce que vous entreprenez. Je veux que vous considériez
tontes ces vérités en Dieu, où vous en connaîtrez la portée; mesurez-les
ensuite avec les données que vous fournit l'expérience, et vous verrez, en les
examinant ainsi, s'il est raisonnable que vous vous endormiez au milieu de tant
de dangers. Et quoique cette vigilance soit importante pour tous les vivants,
elle vous est plus nécessaire qu'à qui que ce soit, pour des raisons
particulières; et, bien que je ne vous les déclare pas toutes maintenant, vous
ne devez pas pour cela douter qu'il ne vous convienne d'apporter à tout ce que
vous faites l'attention la plus scrupuleuse; il suffit que vous connaissiez
votre caractère doux et faible, dont vos ennemis cherchent à se prévaloir
contre vous.
- - - - - - - - - - - -
ID., ibid., IIe partie, livre VIe,
chap. VIII
Les démons s’assemblent dans l'enfer pour délibérer sur le
triomphe que notre Sauveur Jésus-Christ reçoit dans Jérusalem. — Ce qui résulte
de cette assemblée. — Les princes des prêtres et les pharisiens se réunissent
de leur côté.
1128. Tous les mystères que
renfermait le triomphe de notre Sauveur furent grands et admirables, comme nous
l'avons remarqué; mais ce qui se passa dans l'enfer accablé par le pouvoir
divin, lorsque les démons y furent précipités au moment de l'entrée triomphale
de Jésus dans la ville sainte, ne nous fournit pas en son genre un moindre
sujet d'admiration. Depuis le dimanche auquel ils essuyèrent cette défaite
jusqu'au mardi suivant, ils restèrent deux jours entiers sous le poids de la
droite du Très-Haut, éperdus à la fois de honte et fureur, et ils exhalaient
leur rage devant tous les damnés par des hurlements effroyables ; une nouvelle
épouvante se répandit à travers ces sombres régions, dont les infortunés
habitants virent s'accroître leurs tourments. Le prince des ténèbres Lucifer,
plus troublé que tous les autres, convoqua tous les démons, et se plaçant, comme
leur chef, dans un lieu plus élevé, il leur dit :
1129. « II n'est pas possible que cet homme, qui nous persécute de la
sorte, qui ruine notre empire et qui brise mes forces, ne soit plus que
prophète. Car Moïse, Élie et Élisée, et nos autres anciens ennemis ne nous ont
jamais vaincu avec une pareille. violence, quoiqu'ils aient opéré d'autres
merveilles ; et je remarque même qu'il ne m'a pas été caché autant d'œuvres de
ceux-là que de celui-ci, surtout quant à ce qui se passe dans son intérieur, où
je ne sais presque rien découvrir. Or comment un simple homme pourrait-il faire
cela, et exercer sur toutes choses un pouvoir aussi absolu que celui que tout
le monde lui reconnaît ? Il reçoit sans émotion et sans aucune complaisance les
louanges que les hommes lui donnent pour les merveilles qu'il a faites. Il a
montré en cette entrée triomphante qu'il vient de faire dans Jérusalem un
nouveau pouvoir sur nous et sur le monde, puisque je ne me trouve pas assez
fort pour accomplir mon dessein, qui est de le détruire et d'effacer son nom de
la terre des vivants (1). A l'occasion de ce triomphe, non-seulement les siens
l'ont proclamé publiquement bienheureux, mais beaucoup de gens soumis à ma
domination se sont joints à eux et l'ont même reconnu pour le Messie, pour
Celui qui est promis dans la loi des Juifs; de sorte qu'ils ont tous été portés
à le révérer et à l'adorer. C'est beaucoup pour un simple mortel, et si
celui-ci n'est rien de plus, il est sûr qu'aucun autre n'a joui auprès dé Dieu
d'une aussi haute faveur, et qu'il s'en sert et s'en servira encore pour nous
causer de grandes pertes ; car depuis que nous avons été chassés du ciel, il ne
nous est pas arrivé d'essuyer des défaites comparables à celles auxquelles nous
accoutume cet homme depuis sa naissance, ni de rencontrer une pareille vertu.
Et s'il est par malheur le Verbe incarné (comme nous avons sujet de le
craindre), nous ne devons rien négliger, c'est une affaire qui demande toute
notre attention : parce que si nous le laissons vivre, il attirera tous les
hommes après lui par son exemple et par sa doctrine. J'ai tâché quelquefois,
pour assouvir ma haine, de lui ôter la vie, mais ç'a été toujours en vain; car
dans son pays j'avais disposé quelques personnes à le précipiter du haut d'une
montagne, et il eut la puissance d'échapper à ses ennemis (2). Une autre fois,
étant à Jérusalem, je fis prendre à plusieurs pharisiens la résolution de le
lapider, et il se déroba tout à coup à leurs regards (3).
(1) Jerem., XI, 19.
(2) Luc., IV, 30. — (3) Joan., VIII, 59.
1130. J'ai maintenant pris des
mesures plus sûres avec son disciple et notre ami Judas; je lui ai inspiré le
dessein de vendre et de, livrer son maître aux pharisiens, que j'ai aussi
animés d'une furieuse envie par laquelle ils le feront sans doute mourir d'une
mort fort cruelle, comme ils le désirent. Ils n'attendent qu'une occasion
favorable, et je la leur prépare avec tout le zèle et toute l'adresse dont je
suis capable car Judas, les scribes et les princes des prêtres feront tout ce
que je leur proposerai. Je trouve néanmoins en cette entreprise une grande
difficulté que nous devons redouter et qui demande de sérieuses réflexions
c'est, que si cet homme est le Messie qu'attendent ceux de sa nation, il
offrira ses peines et sa mort pour la résurrection des hommes, et il satisfera
et méritera infiniment pour tous. Il ouvrira le ciel, et les mortels y jouiront
des récompenses dont Dieu nous a privés, et ce sera pour nous un nouveau et
insupportable tourment si nous ne faisons tous nos efforts pour l'empêcher. En
outre, cet homme souffrant et méritant laissera au monde un nouvel exemple de
patience pour les autres ; car il est très-doux et très-humble de cœur, nous ne
l'avons jamais vu impatient ni troublé : il enseignera à tous la pratique
de ces vertus, que j'abhorre le plus et qui déplaisent au même point à tous
ceux qui me suivent. Ainsi il faut pour nos propres intérêts que nous
délibérions sur ce que nous devons faire pour persécuter ce nouvel homme, et
que vous me disiez ce que vous pensez de cette grave affaire. »
1131. Ces esprits de
ténèbres entrèrent en de longues conférences sur cette proposition de Lucifer,
se livrant à tous les transports de leur rage contre notre Sauveur, mais aussi
regrettant l'erreur que déjà ils croyaient avoir commise, en travaillant à sa
perte avec tant d'astuce et de malice; par un surcroît de cette même malice,
ils prétendirent dès lors revenir sur leurs pas et empêcher sa mort, parce
qu'ils étaient confirmés dans le doute qu'ils avaient que Jésus pût être le
Messie, tout en ne parvenant pas à s'en assurer d'une manière certaine. Cette
crainte jeta Lucifer dans un si grand et si pénible trouble, qu'ayant approuvé
la nouvelle résolution qu'ils prirent de s'opposer à la mort du Sauveur, il
rompit l'assemblée et leur dit : « Soyez sûrs, mes amis, que si cet homme
est véritablement Dieu, il sauvera tous les hommes par ses souffrances et par
sa mort; il détruira par ce moyen notre empire, et les mortels seront élevés à
une nouvelle félicité et revêtus contre nous d'une nouvelle puissance. Quelle
énorme bévue nous avons faite en machinant sa perte! Allons donc détourner
notre propre malheur. »
1132. Après cette décision,
Lucifer et tous ses ministres se rendirent dans la ville et dans les environs
de Jérusalem, où ils firent quelques tentatives auprès de Pilate et de sa femme
pour empêcher la mort du Seigneur, ainsi que le racontent les évangélistes (4);
ils en firent aussi plusieurs autres qui ne sont pas mentionnées dans
l'histoire évangélique, et qui ne laissent pourtant pas d'être véritables.
Ainsi ils s'adressèrent en premier lieu à Judas, et par de nouvelles
suggestions ils tâchèrent de le dissuader de la vente de son divin Maître,
qu'il avait déjà conclue. Et comme il ne se décidait point à renoncer à son
entreprise, le démon lui apparut sous une forme sensible, et fit tous ses
efforts pour le persuader de ne plus songer à ôter la vie à Jésus-Christ par la
main des pharisiens. Connaissant l'avarice insatiable du perfide disciple, il
lui offrit beaucoup d'argent, afin qu'il ne le livrât pas à ses ennemis. De
sorte que Lucifer se donna plus de peine en cette circonstance que lorsqu'il
l'avait auparavant porté à vendre son doux et divin Maître.
(4) Matth., XVII,19; Luc., XXIII, 4; Joan., XVIII, 38.
1133. Mais, hélas ! que la
misère humaine est grande ! Le démon, qui avait déterminé Judas à lui
obéir pour le mal, fut impuissant lorsqu'il voulut le faire reculer. C'est que
la force de la grâce que ce malheureux avait perdue ne secondait pas
l'intention de l'ennemi, et sans ce divin secours, tous les raisonnements,
toutes les impulsions du dehors ne sauraient amener une âme à quitter le péché
et à suivre le véritable bien. Il n'était pas impossible à Dieu de porter à la
vertu le cœur de ce disciple infidèle, mais la sollicitation du démon qui lui
avait fait perdre la grâce, n'était pas un moyen convenable pour la lui faire
recouvrer. Et le Seigneur avait de quoi justifier la cause de son équité
ineffable s'il ne lui donnait pas d'autres secours, puisque Judas était arrivé
à une si grande obstination même dans l'école de notre divin Maître, en
résistant si souvent à sa doctrine, à ses inspirations et à ses faveurs, en
méprisant avec une effroyable témérité ses conseils paternels, ceux de sa
très-douce Mère, l'exemple de leur sainte vie, leur conversation, et les vertus
de tous les autres apôtres. D'impie disciple avait tout repoussé avec une
opiniâtreté plus grande que celle d'un démon, et que Celle d'un homme qui est
libre de faire le bien ; il se précipita comme un forcené dans la carrière du
mal; et il alla si loin, que la haine qu'il avait conçue contre son-Sauveur et
contre la Mère de miséricorde le rendit incapable de chercher cette même miséricorde, indigne de la lumière nécessaire
pour distinguer la même lumière, et comme
insensible même à la raison et à la loi naturelle, qui auraient suffi pour le
détourner de persécuter l'innocent dont les mains libérales l'avaient comblé de
bienfaits. Grande leçon pour la fragilité et la folie des hommes, qui sont
exposés à tomber et à périr dans de semblables périls, parce qu'ils ne les
craignent pas, et à donner à leur tour l'exemple d'une chute si malheureuse et
si déplorable.
1134. Lés démons ayant
perdu l'espoir de changer les dispositions de Judas, s'en éloignèrent, et
entreprirent les pharisiens, auxquels ils firent les mêmes propositions et
tâchèrent de les persuader, de ne point persécuter notre Seigneur Jésus Christ:
Mais par les mêmes raisons ils ne réussirent pas mieux auprès d'eux qu'auprès
de Judas, car il ne leur fut pas possible de leur faire quitter le mauvais
dessein qu'ils avaient formé. Il y eut bien quelques scribes qui par des motifs
humains se demandèrent si ce qu'ils avaient résolu leur serait profitable ;
mais comme ils n'étaient pas assistés de la grâce, la haine et l'envie qu'ils
avaient conçues contre le Sauveur reprenaient bientôt le. dessus- dans leur
âme. Les malins songèrent ensuite à travailler la femme de Pilate et Pilate
lui-même ; et se servant de la pitié naturelle aux femmes, ils la portèrent,
comme il est rapporté dans l'Évangile (5), à lui envoyer dire de rie point
condamner cet homme juste: Par cet avis et par plusieurs considérations qu'ils
présentèrent à Pilate ils lé déterminèrent à toutes les tentatives qu'il fit
pour soustraire l'innocent Seigneur à une sentence dé mort , comme je le
raconterai avec les détails nécessaires. Lucifer et ses ministres n'aboutirent
malgré tous leurs efforts à aucun résultat. Lorsqu'ils en reconnurent
l'inutilité, ils changèrent de plan, et entrant dans une nouvelle fureur, ils
excitèrent les pharisiens, leurs satellites et les bourreaux à faire mourir le
Sauveur de la mort la plus prompte ; mais après l'avoir tourmenté avec la
cruauté impie qu'ils déployèrent pour altérer sa patience invincible. Le
Seigneur permit qu'on lui fit subir tous les tourments imaginables, pour les
hautes fins de la rédemption du genre humain, quoiqu'il empêchât que les
bourreaux n'exerçassent quelques cruautés indécentes auxquelles les démons les
provoquaient contre son adorable personne, comme je le dirai plus loin.
(5) Matth., XXVII, 19.
1135. Le mercredi qui
suivit l'entrée de notre Seigneur Jésus-Christ dans Jérusalem (ce fut le jour
qu'il passa tout entier à Béthanie sans aller au Temple (6), les scribes et les
pharisiens s'assemblèrent de nouveau dans la maison dit chef des prêtres, qui
s'appelait Caïphe, pour délibérer sur les moyens de se saisir par la ruse du
Rédempteur du monde et de le faire mourir (7), parce que les honneurs que tout
le peuple lui avait rendus dans cette conjoncture avaient augmenté leur haine
et leur envie contre sa Majesté. Cette envie venait de ce que notre Seigneur
Jésus-Christ avait ressuscité Lazare, et des autres merveilles qu'il avait
faites dans le Temple. Ils décidèrent dans cette assemblée qu'il fallait lui
ôter la vie (8), tout en couvrant leur horrible dessein du prétexte du bien
commun, comme le dit Caïphe prophétisant le contraire de ce qu'il prétendait.
Le démon voyant leur résolution, inspira à quelques-uns la précaution de ne
point exécuter leur projet, au jour de la fête de Pâques, de peur que le
peuple, qui révérait Jésus-Christ comme le Messie ou comme un grand prophète;
n'excitât quelque tumulte (9). Lucifer fit cela pour voir si, en retardant la
mort du Sauveur, il pourrait l’empêcher. Mais comme Judas était déjà tyrannisé
par sa propre avarice et par sa propre méchanceté, et privé de la grâce dont il
aurait eu besoin pour en secouer le joug, il se rendit fort troublé et inquiet
à l'assemblée des princes des prêtres, et leur proposa de leur livrer son
maître ; la vente en fut conclue pour trente pièces d'argent, le traître se
contentant de cette somme pour le prix de Celui qui renferme en lui-même tous
les trésors du ciel et de la terre ; et afin de ne point perdre cette occasion,
les princes des prêtres bâclèrent leur odieux marché malgré l'inconvénient de
l'approche de la Pâque, la sagesse et la providence de Dieu le disposant de la
sorte.
(6) Matth., XXI, 17. — (7) Matth., XXVI, 3. — (8)
Joan., XI, 49 ; Matth., XXVI, 5; Marc., XIV, 2. — (9) Matth., XXVI, 15.
(10) Matth., XXVI, 2.
1137. Ma fille, tout ce que vous avez
appris et rapporté dans ce chapitre renferme de grands enseignements et de
profonds mystères, dont les mortels peuvent tirer les fruits les plus
salutaires, s’ils les étudient avec attention. Vous devez en premier lieu
remarquer, sans une imprudente curiosité, que, comme mon très-saint Fils est
venu détruire les œuvres du démon (11) et le vaincre lui-même, afin d'affaiblir
son empire sur les hommes, il fallait, selon Cette intention, qu'en le
maintenant dans sa nature angélique, et dans la science habituelle qui répond à
cette même nature, il lui cachât néanmoins, ainsi que vous l'avez indiqué
ailleurs, beaucoup de choses dont l'ignorance devait servir à réprimer la
malice de ce dragon de la manière la plus convenable à la douce et forte
providence du Très-Haut (12). C'est pour cela que l'union hypostatique des deux
natures divine et humaine lui fut cachée; et il se méprit tellement sur ce
mystère, qu'il se perdit dans ses recherches, et ne cessa de changer d'opinion
et de résolution jusqu'à ce que mon très-saint Fils permit au moment opportun
qu'elle connût et qu'il sût que son âme divinisée avait été glorieuse dès
l'instant de sa conception. Il lui cacha aussi quelques miracles de sa
très-sainte vie, et lui en laissa connaître d'autres. La même chose arrive
maintenant à l'égard de certaines âmes, et mon adorable Fils ne permet pas que
l'ennemi connaisse toutes leurs œuvres, quoiqu'il pût naturellement les
connaître; parce que sa Majesté les lui cache pour arriver à ses hautes fins en
faveur des âmes. Mais plus tard elle permet ordinairement que le démon les
connaisse pour sa plus grande confusion, comme il arriva dans les œuvres de la
rédemption, lorsque, pour accroître son dépit et son humiliation, le Seigneur
permit qu'il les connût. C'est pour cette raison que le dragon infernal épie
avec tant de soin les âmes, pour découvrir non-seulement leurs œuvres
intérieures, mais même les extérieures. Vous comprendrez par là, ma fille,
combien grand est l'amour que mon très-saint Fils a pour les âmes, depuis qu'il
est né et qu'il est mort pour elles.
(11) I Joan., III, 8. — (12) Sap., VIII, 1.
1138. Ce bienfait serait plus
général et plus continuel envers beaucoup d'âmes, si elles-mêmes ne
l'empêchaient, en se rendant indignes de le recevoir et en se livrant à leur
ennemi, dont elles écoutent les conseils pleins de malice et de perfidie. Et
comme les justes, comme les grands saints, sont des instruments souples entre
les mains du Seigneur, qui les gouverne lui-même, sans permettre qu'aucun autre
les meuve, parce qu'ils s'abandonnent entièrement à sa divine Providence; il
arrive au contraire à beaucoup de réprouvés qui oublient leur Créateur et leur
Restaurateur, que, lorsqu'ils se sont livrés par le moyeu de leurs péchés
réitérés entre les mains du démon, il les porte à commettre toute sorte de
crimes et les emploie à tout ce que sa malice dépravée désire, témoin le
perfide disciple et les pharisiens homicides de leur propre Rédempteur. Les
mortels ne sauraient trouver aucune excuse dans cet horrible désordre; car
comme Judas et les princes des prêtres usèrent de leur libre arbitre pour
rejeter la proposition que le démon leur fit de cesser de persécuter notre
Seigneur Jésus Christ, ils auraient pu à plus forte raison en user pour ne
point consentir à la pensée que cet esprit rebelle leur donna de le persécuter,
puisque pour résister à cette tentation ils furent assistés du secours de la
grâce s'ils eussent voulu y coopérer; et pour s'obstiner dans leurs desseins
sacrilèges, ils ne se servirent que de leur libre arbitre, et que de leurs
mauvaises inclinations. Que si la grâce leur manqua alors, ce fut parce qu'elle
leur devait être refusée avec justice, à eux qui s'étaient assujettis au démon,
pour lui obéir dans tout le mal imaginable, et pour ne se laisser gouverner que
par sa volonté perverse, en dépit de la bonté et de la puissance de leur
Créateur.
1139. Vous comprendrez par
là que ce dragon infernal n'a aucun pouvoir pour porter les âmes au bien, et
qu'il en a un grand pour les pousser au mal, si elles oublient le dangereux
état où elles se trouvent. Et je vous dis en vérité, ma fille, que si les
mortels y faisaient de sérieuses réflexions, ils seraient dans de continuelles
et salutaires frayeurs; car dès qu'une âme est une fois tombée dans le péché,
il n'est point de puissance créée qui puisse la relever ni empêcher qu'elle se
précipite d'abîme en abîme, parce que le poids de la nature humaine, depuis le
péché d'Adam , tend au mal comme la pierre à son centre, par l'effet des
passions qui naissent des appétits concupiscible et irascible. Joignez à cela
l'entraînement des mauvaises habitudes, l'empire que le démon acquiert sur
celui qui pèche, la tyrannie avec laquelle il l'exerce, et alors, qui sera
assez ennemi de lui-même pour ne pas craindre ce péril ? La seule puissance
infinie de Dieu peut délivrer le pécheur, sa main seule peut le guérir. Et cela
étant incontestable, les mortels ne laissent pas que de vivre aussi tranquilles
et aussi insouciants dans un état de perdition que s'il ne dépendait que d'eux
d'en sortir par une véritable conversion quand ils le voudront. Beaucoup de
gens savent et avouent qu'ils sont incapables de se retirer sans le secours du
Seigneur de l'abîme où ils sont; et cependant avec cette connaissance
habituelle et stérile, au lien de le prier de les secourir, ils l'offensent et
l’imitent de plus en plus, et prétendent que Dieu les attende avec sa grâce,
jusqu'à ce qu'ils soient las de pécher ou qu'ils aient atteint le dernier terme
de leur malice et de leur folle ingratitude.
1140. Tremblez, ma très-chère fille, devant, ce danger formidable, et
gardez-vous d'une première faute; car si vous y tombez, vous en éviterez plus
difficilement une seconde, et votre ennemi acquerra de nouvelles forces contre
vous. Sachez que votre trésor est précieux, que vous le portez dans un vase
fragile (13), et qu'un seul faux pas peut vous le faire perdre. Les ruses dont
le démon se sert contre vous sont grandes, et vous êtes moins adroite et moins
expérimentée que lui. C'est pourquoi vous devez mortifier vos sens, les fermer
à tout ce qui est visible, et mettre votre cœur à l'abri de la protection du
Très-Haut, comme dans une forte citadelle, d'où vous résisterez aux attaques et
aux persécutions de l'ennemi. Que la connaissance que vous avez eue du malheur
de Judas, suffise pour vous faire redouter les périls de la vie passagère.
Quant à la nécessité de m'imiter en pardonnant à ceux qui vous haïssent et vous
persécutent, en les aimant, en les supportant avec une patience charitable, en
invoquant pour eux le Seigneur avec un véritable zèle de leur salut, comme je
le fis à l'égard du perfide Judas, je vous ai maintes fois donné les avis les
plus pressants; je veux que vous vous signaliez dans la pratique de cette
vertu, et que vous l'enseigniez à vos religieuses et à tous ceux que vous
fréquenterez; car la patience et la douceur que mon très-saint Fils et moi
avons exercées en toute sorte de rencontres, couvriront d'une confusion
insupportable tous les mortels qui n'auront pas voulu se pardonner les uns aux
autres avec une charité fraternelle. Les péchés de haine et de vengeance seront
punis au jugement avec une plus grande indignation, et ce sont ceux qui, en la
vie présente, éloignent davantage les hommes de la miséricorde infinie de Dieu,
et qui les approchent de plus en plus de la damnation éternelle, s'ils ne s'en
corrigent avec un profond repentir. Ceux qui sont doux envers leurs
persécuteurs et qui oublient les injures, ressemblent particulièrement au Verbe
incarné, qui ne cessait jamais de chercher les pécheurs, de leur pardonner et
de leur faire du bien. L'âme qui l'imite en cela, puise à la source même de la
charité et de l'amour de Dieu et du prochain, des dispositions et des qualités
spéciales, qui la rendent merveilleusement alite et propre à recevoir les
influences de la grâce et les faveurs de la divine droite.
(13) II Cor., IV, 7.
- - - - - - - - - - - -
ID.,
ibid., IIe partie, livre Ve,
chap. XX
(1) Luc., XI, 21.
934. Or, cet ennemi se
trouvant rempli de confusion pour ce nui arrivait et à lui et à ses ministres
par Jésus et Marie, se mit à se demander par quelle vertu ils le repoussaient,
lorsqu'il tâchait de séduire les malades et les agonisants, et à réfléchir
aussi sur les autres choses qui arrivaient par le secours de la Reine du ciel;
et comme il ne parvenait point à eu découvrir le secret, il résolut de
conseiller ses principaux ministres des ténèbres qui, étaient les plus
consommés en ruse et en malice. Il poussa un hurlement horrible dans l'enfer,
tel que les démons emploient pour se faire entendre entre eux, et par ce cri il
les convoqua tous, comme lui étant subordonnés; et quand ils furent tous
assemblés, il leur dit : « Mes ministres et mes compagnons, qui avez toujours
suivi ma juste rébellion, vous savez que dans le premier état où le Créateur de
toutes choses nous avait placés, nous le reconnûmes pour la cause universelle
de tout notre être, et que, comme tel, nous l’honorâmes; mais lorsqu'il nous
ordonna, au préjudice de notre beauté et de notre grandeur, qui a un si grand
rapport, avec sa Divinité, d'adorer et de servir la personne du Verbe en la
nature humaine qu'il voulait prendre, nous résistâmes à sa volonté; car quoique
j'avouasse que je lui devais cet honneur comme Dieu, comme homme, d'une nature
vile et si inférieure à la mienne, je ne pus souffrir de lui être soumis, et je
me plaignis de voir que le Très-Haut ne fit pas pour mol ce qu'il déterminait
de faire pour cet homme. Il ne nous commanda pas seulement de l'adorer, mais il
nous ordonna aussi de reconnaître pour notre supérieure une femme qui devait
être une simple créature terrestre, et qu'il devait choisir pour être sa mère.
Je ressentis ces injures aussi bien que vous; nous nous y opposâmes et
résolûmes de résister à cet ordre, et c'est pour cela que nous fûmes punis par
le malheureux état où nous nous trouvons, et par les peines que nous souffrons.
Quoique nous connaissions ces vérités, et que nous les confessions ici avec
terreur entre nous (2), il ne faut pas pourtant le faire devant les hommes; et
c'est ce que je vous prescris, afin qu'ils ne puissent pas connaître notre
ignorance, non plus que notre faiblesse.
(2) Jacob., II, 19.
935. « Mais si cet
Homme-Dieu qu'on attend, et sa mère doivent causer notre ruine, il est certain
que leur venue au monde sera notre plus cruel tourment et le sujet de notre
plus grande rage; c'est pour cela que je dois faire tous mes efforts pour
l'empêcher et pour les détruire, quand même il me faudrait bouleverser tout l'univers.
Vous savez combien jusqu'à présent j'ai été invincible, puisqu'une si grande
partie du monde est soumise à mon empire et à ma volonté, et trompée par mes
ruses. Je vous ai pourtant vus depuis quelques années repoussés et domptés en
plusieurs occasions; je vois que vos forces s'amoindrissent, et moi-même je
subis l'influence d'une puissance supérieure, qui m'intimide et en quelque
sorte m'enchaîne. J'ai parcouru plus d'une fois avec vous tous les recoins de
la terre, pour tâcher d'y découvrir le fait nouveau auquel on pourrait
attribuer cet affaiblissement et cette oppression que nous sentons. Je ne crois
pas que ce Messie promis au peuple choisi de Dieu ait paru, car non-seulement
nous ne le trouvons en aucun endroit du monde, mais aucun indice certain ne
semble annoncer sa venue; nous ne voyons nulle part ce bruit, cet éclat, cette
pompe , qui marquerait sa présence parmi les hommes. Néanmoins je crains que le
temps de sa descente du ciel n'approche; ainsi il faut que nous déployions
toute notre activité et toute notre fureur pour le détruire et pour perdre la
femme qu'il choisira pour être sa mère. Si quelqu'un de vous se distingue par
son zèle, je lui témoignerai une plus grande reconnaissance. Je trouve jusqu'à
présent des péchés, et les effets de ces mêmes péchés, en tous les hommes; je
ne découvre en aucun la majesté et la grandeur dont se revêtira le Verbe
incarné quand il se manifestera à eux, et qu'il les obligera tous à D'adorer et
à lui offrir des sacrifices. Ce sera là la marque infaillible de son avènement
au monde; et le caractère distinctif de sa personne auquel nous pourrons le
reconnaître , ce sera d'être exempt du péché et des effets que produit le péché
chez les enfants d'Adam.
936. « C'est pour ces
raisons, poursuivit Lucifer, que ma confusion est plus grande : car si le Verbe
éternel n'est pas descendu sur la terre, je ne puis découvrir la cause des
choses insolites que nous sentons, ni deviner de qui cette force qui nous abat
peut sortir. Qui nous a chassés de toute l'Égypte ? Qui a renversé les temples
et ruiné les idoles de ce pays, dont tous les habitants nous adoraient ? Qui
nous traverse maintenant dans le pays de Galilée et dans les lieux
circonvoisins, et nous empêche d'aborder une foule de gens à l'heure de leur
mort pour les pervertir ? Qui tire du péché tant d'hommes qui sortent de notre
juridiction, et fait que d'autres améliorent leur vie et se plaisent à
s'entretenir du royaume de Dieu ? Si le mal continue, nous sommes menacés d'une
grande perte, et de nouveaux tourments peuvent résulter pour nous de cette
cause que nous ne parvenons pas à connaître. Il faut donc y remédier, et
chercher encore s'il se trouve dans le mondé quelque grand prophète ou saint
qui commence à nous persécuter; pour moi, je n'en ai découvert aucun à qui je
puisse attribuer une si grande vertu ni tant de pouvoir. C'est seulement contre
cette femme, notre ennemie, que j'ai une haine mortelle, surtout depuis que
nous l'avons persécutée dans le Temple, et ensuite depuis qu'elle est partie de
sa maison de Nazareth : car nous avons été toujours vaincus et renversés par la
vertu qui l'environne; elle nous a résisté par cette même vertu avec une force
invincible, et a toujours triomphé de notre malice; je n'ai jamais pu sonder
son intérieur ni la toucher en sa personne. Cette femme a un fils; elle assista
avec lui à la mort de son père, et il nous fut à tous impossible d'approcher de
l'endroit où ils se trouvaient. Ce sont des gens pauvres et méprisés; c'est une
femmelette tout à fait vulgaire et qui mène une vie cachée; je crois pourtant
que le fils et la mère sont justes, car j'ai toujours tâché de les incliner aux
vices qui sont communs aux hommes, et il ne m'a jamais été possible d'exciter
en eux le moindre des désordres et des mouvements vicieux qui sont si
ordinaires et si naturels en tous les autres. Je vois que le Dieu tout-puissant
me cache l'état de ces deux âmes; et puisqu'il m'empêche de découvrir si elles
sont justes ou pécheresses, il y a là sans doute quelque mystère caché contre
nous; et quoique l'état de quelques autres âmes nous ait aussi été caché en
d'autres occasions, il fa été rarement, et moins que dans le cas actuel. Que si
cet homme n'est pas le Messie promis, du moins le Fils et la Mère seront
justes, et par conséquent nos ennemis; et il n'en faut pas, davantage pour que
nous les persécutions, et que nous travaillions à les abattre et à découvrir
qui ils sont. Suivez-moi tous dans cette entreprise avec une grande confiance,
car je serai le premier à les attaquer.
937. Lucifer acheva par
cette exhortation son long discours, dans lequel il proposa aux démons
plusieurs autres raisons et plusieurs desseins remplis de méchanceté qu'il
n'est pas nécessaire de raconter ici, puisque je dois traiter encore de ces
secrets dans la suite de cette histoire, pour mieux faire connaître les ruses
de ces esprits rebelles. Ce prince des ténèbres sortit incontinent de l'enfer,
suivi de légions innombrables de démons qui, se répandant par tout le monde, le
parcoururent plusieurs fois pour observer, avec toute la finesse de leur
malice, les justes qui y vivaient, tentant ceux qu'ils purent découvrir, et les
provoquant, aussi bien que plusieurs autres personnes, à des iniquités conçues
par ces méchants ennemis; mais la sagesse de notre Seigneur Jésus-Christ cacha
à l'orgueil de Lucifer et de ses compagnons sa personne et celle de sa
très-sainte Mère durant plusieurs jours; de sorte qu'il ne permit point qu'ils
les vissent et les connussent jusqu'à ce que sa Majesté se rendit au désert, où
il allait consentir à être tenté après y avoir gardé un fort long jeûne; et
alors Lucifer le tenta, comme je le dirai en son lieu.
938. Quand ce conciliabule
fut assemblé dans l'enfer, notre divin Maître Jésus-Christ, à qui rien n'était
caché, fit une prière particulière au Père éternel contre la malice du Dragon,
et dans cette circonstance, entre plusieurs autres prières, il dit : « Dieu
éternel, mon Père, je vous adore et j'exalte votre être infini et
immuable; je vous confesse pour l’immense et souverain bien; je m'offre à votre
volonté en sacrifice pour vaincre les forces infernales, et pour renverser les
desseins pervers que ces esprits rebelles forment contre mes créatures; je
combattrai pour elles contre mea ennemis et les leurs; je leur laisserai, par
les œuvres que je ferai et par les victoires que je remporterai sur le Dragon,
des armes pour le vaincre, et je leur apprendrai par mon exemple comment elles
doivent lutter contre lui, et par là j'affaiblirai sa malice et le rendrai
moins capable de blesser ceux qui me serviront avec sincérité. Défendez les
âmes, ô mon Père, des tromperies et de la cruauté de l'ancien serpent et de ses
sectateurs, et accordez aux justes, par mon intercession et par ma
mort, la puissante vertu de votre droite, afin qui ils triomphent de tous
les dangers et de toutes les tentations. » Notre grande Reine eut en même
temps connaissance de la méchanceté et des conseils de Lucifer, car elle vit en
son très-saint Fils tout ce qui se passait, aussi bien que la prière qu'il
faisait; et, s'unissant à lui comme coadjutrice de ses triomphes, elle fit la
même prière au Père éternel. Le Très-Haut l'exauça, et dans cette occasion
Jésus et Marie obtinrent de grands secours et de magnifiques promesses pour
ceux qui combattraient contre le démon en invoquant les noms de Jésus et de
Marie; de sorte que ceux qui les prononceront avec respect et avec foi
terrasseront les ennemis infernaux et les chasseront bien loin par le mérite
des prières que notre Sauveur Jésus-Christ et sa très-sainte Mère firent, et par
celui des victoires qu'ils remportèrent. Après la protection qu'ils nous ont
offerte et qu'ils nous donnent contre ce superbe géant; après ce remède et tant
d'autres dont ce divin Seigneur a enrichi. sa sainte Église, nous ne saurions
trouver aucune excuse si nous ne combattons courageusement pour vaincre le
démon, comme l'ennemi de Dieu et le nôtre, profitant, autant qu'il nous sera
possible, de l'exemple de notre Sauveur pour remporter cette victoire.
939. Ma fille, pleurez amèrement,
et ayez une douleur continuelle de voir la dureté, l'obstination et
l’aveuglement des mortels, qui ne veulent pas apprécier la protection amoureuse
qu'ils trouvent en mon très-doux Fils et en moi dans toutes leurs nécessités.
Cet aimable Seigneur n'a épargné aucun soin ni perdu aucune occasion pour leur
acquérir des trésors inestimables. Il a déposé pour eux dans son Église le prix
infini de ses mérites et le fruit essentiel de ses douleurs et de sa mort; il
leur a laissé des gages assurés de son amour et de sa gloire; il leur a donné
des moyens très-faciles et très-efficaces pour jouir et profiter de tous ces
biens, et les appliquer à leur salut éternel. Il leur offre en outre sa
protection. et la mienne; il les aime comme ses enfants, les caresse comme ses
favoris, les appelle par de douces inspirations, les excite par des bienfaits
et par des richesses solides. Père plein d'indulgence, il les attend; bon
pasteur, il les cherche; ami puissant, il les assiste; rémunérateur généreux,
il les comble de dons infinis; Roi des rois, il les gouverne. Et quoique la foi
leur découvre toutes ces faveurs et mille autres, que l'Église leur en
rafraîchisse le souvenir, et qu'ils les aient devant les yeux, ils ne laissent
pourtant pas de les oublier et de les mépriser. Ils aiment les ténèbres comme
des aveugles qu'ils sont, et se livrent à la rage de leurs ennemis jurés, dont
vous connaissez les excès. Ils prêtent l'oreille aux flatteries empoisonnées de
ces esprits malins, cèdent à leurs conseils pervers, ajoutent foi à leurs
tromperies et se prêtent stupidement à la haine implacable avec laquelle le
cruel dragon ne cesse de travailler à leur mort éternelle, parce qu'ils sont
les ouvrages du Très-Haut, qui l'a vaincu et terrassé.
940. Considérez avec attention, ma
très-chère fille, cette lamentable erreur des enfants des hommes, et
débarrassez vos puissances, afin que vous pénétriez la différence qu'il y a
entre Jésus-Christ et Bélial. Car la distance de l'un à l'autre est infiniment
plus grande que celle du ciel à la terre. Jésus-Christ est la véritable
lumière, le chemin assuré et la vie éternelle (2); il aime constamment ceux qui
le suivent, il leur promet la jouissance de sa vue et de sa compagnie; et en
cette jouissance le repos éternel, que l'œil n'a point vu, que l'oreille n'a
point ouï et que les hommes n'ont point conçu (3). Lucifer n'est que ténèbres,
qu'erreur, tromperie, malheur et mort; il abhorre ses sectateurs, il entraîne
de toutes ses forces à tout ce qui est mal, et finira par les faire tomber dans
les feux éternels et condamner à des supplices effroyables. Les mortels
peuvent-ils maintenant dire qu'ils ignorent ces vérités dans la sainte Église,
qui les leur enseigne et représente tous les jours ? Et s'ils les croient et les
confessent, où est leur jugement ? Qui les en a privés ? Qui leur a fait perdre
le souvenir de l'amour qu'ils ont pour tout ce qui les regarde ? Qui les rend
si cruels à eux-mêmes ? O folie des enfants d'Adam, qu'on ne saurait jamais
assez approfondir ni assez déplorer! Est-il possible qu'ils emploient toute
leur vie à s'embarrasser dans leurs propres passions et à suivre la vanité,
pour se jeter dans des flammes inextinguibles, courir à leur perte et se livrer
à une mort éternelle, comme si tout cela n'était que bagatelle, et que mon
très-saint Fils ne fût pas venu du ciel pour mourir sur une croix et pour leur
mériter la délivrance de tant de maux! Qu'ils considèrent le prix de leur
rédemption, et ils sauront quelle estime ils doivent faire de ce qui a tant
coûté à Dieu, à celui qui le connaît sans exagération.
(2) Joan., XIV, 6.
(3) Isa., LXIV, 4.
941. Le péché des idolâtres et des païens n'est pas aussi grand en cette
funeste erreur, et le Très-Haut est moins irrité contre eux que contre les enfants
de l’Église, qui ont connu la lumière de cette vérité : et s'ils en sont si peu
pénétrés dans le siècle présent, il faut qu'ils sachent que c'est par leur
propre faute, et pour avoir donné un si facile accès à leur infatigable ennemi
Lucifer, qui déploie plus de malice dans les efforts qu'il fait pour obscurcir
en eux cette lumière que dans toutes ses autres attaques, et qui ne cesse
d'exciter les hommes à rompre tout frein, afin qu’après avoir perdu le souvenir
de leur dernière fin et des peines éternelles dont ils sont menacés, ils
s'abandonnent comme les brutes aux plaisirs sensibles, qu'ils s'oublient
eux-mêmes, qu'ils usent leur vie à la poursuite des biens apparents, et qu'ils
descendent en un moment dans l'enfer, comme dit Job (4), et comme il arrive
effectivement à une infinité d'insensés qui rejettent et abhorrent ces vérités.
Pour vous, ma fille, suivez ma doctrine; ne vous laissez point aller à ces
illusions pernicieuses et à cet oubli commun des gens du siècle. Faites souvent
retentir à vos oreilles ces tristes plaintes des damnés, qui commenceront dès
la fin de leur vie, c'est-à-dire dès leur entrée dans la mort éternelle: O
insensés que nous étions, la vie des, justes nous paraissait une folie! Et
cependant les voilà élevés au rang des enfants de Dieu, et leur partage est
avec les saints! Nous nous sommes donc égarés de la voie de la vérité et de la
justice. Le soleil ne s'est point levé pour nous. Nous nous sommes lassés dans
la voie de l'iniquité et de la perdition; nous avons marché dans des chemins
après, et nous avons ignoré par notre faute la voie du Seigneur. De quoi nous a
servi notre orgueil ? Qu'avons-nous tiré de la vaine ostentation des richesses
? Toutes ces choses sont passées pour nous comme l'ombre. Oh ! si nous ne
fussions jamais nés (5) ! Voilà, ma fille, ce que vous devez craindre et
repasser souvent dans votre esprit, en considérant, avant que vous alliez sans
espérance d'aucun retour, comme dit Job (6), en cette terre ténébreuse des
cavernes éternelles, le mal que vous devez fuir et le bien que vous devez
pratiquer. Appliquez-vous à vous-même dans l'état de voyageuse, et par amour,
ce que les damnés disent par désespoir et à force de tourments
(4) Job., XXI, 13.
(5) Livre de la Sagesse, V, 4, etc. ― (6) Job, X, 21.
- - - - - - - - - - - -
ID., ibid., Ire partie, livre IIe, chap. XIV
612. Quoique la grâce des
visions divines, les révélations et les ravissements (je ne parlerai pas ici de
ln vision béatifique) soient des opérations du Saint-Esprit, on les distingue
néanmoins de la grâce justifiante et des vertus qui sanctifient et perfectionnent
l'âme dans ses opérations : et l'on prouve que la sainteté et les vertus peuvent être en une
personne sans ces dons, en ce que plusieurs ont été justes et saints sans
qu'ils aient eu besoin absolument pour cela de recevoir des visions et des révélations
divines. On ne doit
pas aussi régler les révélations et les visions par la sainteté et la
perfection de ceux qui les ont, mais bien par la volonté de Dieu, qui les
accorde, à qui il lui plait, au temps qu'il le juge convenable, et au degré que
sa sagesse et sa volonté dispensent, opérant toujours avec poids et mesure (1)
pour les fins qu'il prétend dans son Église. Car Dieu peut communiquer les plus
grandes et les plus hautes visions et révélations au moindre saint, et les plus
petites au plus grand (2) pouvant même accorder le don de prophétie et
plusieurs autres dons gratuits à ceux qui ne sont pas saints; car il y a des
ravissements qui peuvent résulter d'une cause qui ne soit pas précisément vertu
de la volonté; c'est pourquoi, lorsqu'on fait comparaison entre l'excellence
des prophètes, on ne prétend pas parler de la sainteté (puisqu'il n'y a que
Dieu seul qui la puisse examiner), mais de la lumière de prophétie et de la
manière de la recevoir, par où l'on peut juger laquelle des prophéties est la
plus on la moins élevée, selon les différentes raisons. Celle sur laquelle on
établit cette doctrine est, parce que la charité et les vertus, qui rendent
saints et parfaits ceux qui les ont, regardent la volonté; et les visions et
les révélations appartiennent à l'entendement ou à la partie intellectuelle,
dont la perfection ne sanctifie point l'âme.
(1) Sap., XI, 21. — (2) Prov., XVI, 2.
613. Mais encore que la
grâce des visions divines soit distincte de la sainteté et des vertus, dont on
peut la séparer, la volonté. et la Providence divine les unissent néanmoins
plusieurs fois, selon la fin et le motif que Dieu. a lorsqu'il communique ces
dons gratuits des révélations particulières; parce qu'il les ordonne
quelquefois pour le bien commun de l'Église, comme l'Apôtre nous l'enseigne
(2), et comme il arriva envers les prophètes, qui, étant inspirés de Dieu par
les révélations du Saint-Esprit et non point par leur propre imagination,
prophétisèrent pour nous les mystères de la rédemption et de la loi évangélique
(3). Et lorsque les révélations et les visions sont de cette nature, il n'est
pas nécessaire qu'elles se joignent avec la sainteté, puisque Balaam fut
prophète sans être saint. Il fut pourtant convenable, et d'une grande
bienséance, que la divine Providence fit que les prophètes fussent
ordinairement saints, et qu'elle ne confiât point trop fréquemment l'esprit de
prophétie et les révélations divines à des vases impurs (quoique Dieu l'ait
fait dans quelques cas particuliers comme Tout-Puissant), afin que la mauvaise
vie de l’instrument ne dérogea point à la vérité divine et à son ministère, et
pour plusieurs autres raisons.
(2) I Cor., XII. — (3) I Petr., I, 10 et 21.
614. D'autres fois, les révélations et les visions divines ne regardent
pas des choses si générales, et ne s'adressent point immédiatement au bien
commun, mais au bien particulier de celui qui les reçoit : et comme les
premières sont des effets de l'amour que Dieu porta et porte à son Église, de
même ces révélations particulières ont pour cause l'amour spécial par lequel
Dieu aime l'âme à laquelle il les communique, pour l'enseigner et pour l'élever
à un plus haut degré d'amour et de perfection. Dans cette manière de
révélations, l'esprit de sagesse se répand parmi les nations dans les âmes
saintes, pour faire des prophètes et des amis de Dieu (4). Et comme la cause
efficiente est l'amour divin singulièrement communiqué à quelques âmes, ainsi
la cause finale aussi bien que l'effet de ces insignes faveurs sont la
sainteté, la pureté, l'amour de ces mêmes âmes; et la grâce des révélations et
des visions est le moyen par oh l'on acquiert tous ces avantages.
(4) Sap., VII, 27.
615. Je ne prétends pas
établir par là que les révélations et les visions divines soient des moyens absolument
requis et nécessaires pour faire des saints et des parfaits, parce que
plusieurs le sont par d'autres moyens que par ceux-là; néanmoins ayant supposé
cette vérité, qu'il dépend seulement de la volonté divine d'accorder on de
refuser aux justes ces dons particuliers, nous découvrons pourtant qu'il y a,
tant de notre côté que de celui du Seigneur, quelques raisons de bienséance,
afin que sa divine Majesté les communique aussi fréquemment qu'elle fait à
plusieurs de ses serviteurs. L'une desquelles se prend du côté de la créature
ignorante, parce que le moyen le plus proportionné et le plus convenable de
s'élever aux choses éternelles, de les pénétrer et de se spiritualiser pour
arriver à la parfaite union du souverain bien, est la lumière surnaturelle des
mystères et des secrets du Très-Haut, qui lui est communiquée par les
révélations, les visions et les intelligences particulières qu'elle reçoit dans
la solitude et dans l'excès de son entendement, ce divin et très-doux Seigneur
la conviant à cet heureux état par des promesses et par des caresses
très-fréquentes, dont l'Écriture sainte est remplie, et en particulier les
Cantiques de Salomon.
(5) Joan., XV, 15. — (6) Exod., XXXIII, 11. — (7)
Cant., IV, 8 et 9; I, 14; II, 10.
617. Cette vérité ne perd
rien de son crédit pour n'être pas connue de la sagesse charnelle, ni en ce que
quelques âmes aveuglées par cette sagesse se sont laissé tromper par l'ange des
ténèbres transformé en ange de lumière dans quelques faussés visions (8) et
quelques révélations apparentes. Ce dommage ayant été plus fréquent parmi les
femmes, tant à cause de leur ignorance que de leurs passions, il s'est
néanmoins trouvé plusieurs hommes, qui paraissaient forts et savants, qui en
ont été atteints. Mais il est provenu en tous d'une mauvaise racine; je ne
parle point ici dé ceux qui par une hypocrisie diabolique ont feint des
révélations, des visions et des ravissements sans les avoir eus, mais de ceux
qui les ont soufferts et reçus par une tromperie du démon, quoique ce n'ait pas
été sans un grand péché et sans un consentement criminel. On peut dire que les
premiers trompent plutôt qu'ils ne sont trompés, et que les seconds le sont
dans le commencement, parce que l'ancien serpent, qui les tonnait immortifiés en
leurs passions, et qui voit bien que leurs sens intérieurs sont fort peu
exercés dans la science des choses divines, introduit dans eux, par une
subtilité remplie de malice, une secrète présomption qui les flatte d'être
favorisés de Dieu, et bannit de leur cœur l'humilité et la crainte, en les
élevant dans de vains désirs de curiosité, de savoir les choses sublimes,
d'avoir des révélations, des visions extatiques, et d'être singuliers et
distingués dans ces faveurs; de sorte qu'ils ouvrent la porte au démon, afin
qu'il les remplisse d'erreurs et d'illusions , et leur trouble les sens par une
confusion de ténèbres intérieures, sans qu'ils puissent pénétrer ni connaître
dans cet état aucune chose divine ni véritable, excepté quelque apparence de
l'un et de l'autre que l'ennemi leur représente pour autoriser ses tromperies
et cacher son venin.
(8) II Cor., XI, 14
618. On évite cette
tromperie dangereuse en craignant avec humilité, en ne désirant point cette
science avec présomption, et en ne s'en rapportant point au tribunal passionné
du jugement particulier et de la propre prudence (9); mais remettant cette
cause à Dieu, à ses ministres et aux savants confesseurs à qui il appartient
d'en examiner l'intention, puisque par ce moyen l'on connaîtra certainement si
l'âme a désiré ces faveurs par la voie de la vertu et de la perfection, ou pour
la gloire extérieure des hommes. Le chemin le plus assuré est de ne les désirer
jamais, et de craindre toujours le danger, qui est grand en toute sorte de
temps, et principalement dans les commencements; parce que le Seigneur n'envoie
pas les dévotions et les douceurs sensibles, supposé qu'elles viennent du
Seigneur (car le démon les contrefait bien souvent), à cause que l'âme se
trouve capable de la nourriture solide de ses plus grands secrets et de ses
plus sublimes faveurs; mais pour servir d'aliments aux faibles et aux petits,
afin qu'ils se retirent avec plus de courage des vices et renoncent avec plus
d'ardeur à tout ce qui est sensible , et non point afin qu'ils s'imaginent
d'être fort avancés dans la vertu, puisque même les ravissements qui résultent
de l'admiration supposent plus d'ignorance que d'amour. Mais quand l'amour est
extatique, fervent, ardent, pur, agissant, inaccessible, impatient de toute
autre chose, excepté de celle qu'il aime, et qu'avec cela il a recouvré
l'empire sur toutes les passions et les affections humaines, alors l'âme est
disposée à recevoir la lumière des révélations cachées et des visions divines;
et elle s'y dispose d'autant plus, qu'avec cette divine lumière elle les désire
le moins, se croyant indigne des moindres faveurs. Que les hommes savants et
les sages ne soient pas surpris si les femmes ont été si fort favorisées en ces
dons, parce que, outre qu'elles sont ferventes en amour, Dieu choisit
d'ordinaire ce qui est le plus faible pour rendre un plus grand témoignage de
son pouvoir : elles n'ont pas aussi la science acquise de la théologie, comme
les hommes doctes, mais le Très-Haut la leur communique par infusion, pour
illuminer et fortifier leur jugement faible et ignorant.
(9) Rom., XI, 20.
619. Étant fondés sur cette
doctrine, nous connaîtrons (quand même il n'y aurait point eu en la très-sainte
vierge d'autres raisons particulières) que les révélations et les visions
divines que le Très-Haut lui communiqua furent plus relevées, plus admirables,
plus fréquentes et plus divines qu'à tout le reste des saints. On doit mesurer
ces dons (comme les autres) à sa dignité, à sa sainteté, à sa pureté et à
l'amour que son Fils et toute la très-sainte Trinité portait à celle qui était
Mère du Fils, Fille du Père, et Épouse du Saint-Esprit. Elle recevait selon la
grandeur de ces titres les influences de la Divinité, notre Seigneur
Jésus-Christ et sa Mère en étant infiniment plus aimés que tout le reste des
saints, des anges et des hommes. Je réduirai les visions divines qu'eut notre
auguste Reine à cinq espèces différentes, et je traiterai de chacune le mieux
que je pourrai et selon qu'il m'a été manifesté.
620. La première et la plus
excellente fut la vision béatifique de l'essence divine, qu'elle vit plusieurs
fois clairement étant voyageuse et en passant, dont j'ai déjà fait mention six
commencement de cette histoire, et je continuerai de la faire dans la suite,
selon les temps et les occasions auxquelles elle reçut ce suprême bienfait
quant à la créature. Il y a des docteurs qui doutent si d'autres saints ont
aussi vu en leur chair mortelle, clairement ou intuitivement, la Divinité; mais
laissant à part les opinions des autres, je dis qu'on n'en peut pas douter à
l'égard de la Reine du ciel, à qui l'on ferait injure de la mesurer par la
règle commune des autres saints, puisque la Mère de la grâce reçut plusieurs
faveurs qu'il ne leur était pas possible de recevoir; l'on peut dire pourtant
que, de quelque manière que la chose se fasse, les voyageurs peuvent jouir de
la vision béatifique comme en passant. La première disposition de l'âme qui
doit voir la face de Dieu est la grâce sanctifiante en un degré très-parfait et
fort extraordinaire; celle que l'âme très-sainte de Marie avait dès le premier
instant de sa conception fut surabondante et avec une telle plénitude, qu'elle
surpassait celle des plus hauts séraphins. La grâce sanctifiante doit être
accompagnée, pour voir Dieu, d'une grande pureté dans les puissances, sans
qu'il y en ait aucun reste ni le moindre effet du péché; et comme il serait
nécessaire de laver et de purifier un vase qui aurait reçu quelque mauvaise
liqueur jusqu'à ce qu'il ne lui eu restât ni senteur ni la moindre chose qu'il
pat communiquer à une autre très-pure qu'on y voudrait mettre, ainsi l'âme se
trouve infectée et souillée par le péché et par ses effets, principalement par
les actuels. Et parce que tous ces effets la disproportionnent avec la
souveraine bonté, il est nécessaire que pour s'unir à cette bonté par la claire
vision et par l'amour béatifique, elle soit premièrement lavée et purifiée de
telle sorte qu'il ne lui reste ni marque, ni senteur, ni saveur du péché, ni
aucune habitude vicieuse, ni aucune inclination acquise par les vices. Cela ne
se doit pas entendre seulement des effets et dés souillures que les péchés
mortels laissent, mais aussi des véniels, qui causent à lime juste une laideur
particulière, comme pour ainsi dire un cristal très-pur est terni et obscurci
par le souffle qui le touche : ainsi tout cela se doit purifier et réparer pour
voir Dieu clairement.
621. Outre cette pureté,
qui est comme une négation de souillure, si la nature de celui qui doit voir
Dieu par la vision béatifique est corrompue par le premier péché, il en faut
purger l'aiguillon ; de sorte que pour cette suprême faveur il doit être éteint
ou lié comme si la créature ne l'avait point, parce qu’alors elle ne doit avoir
aucun principe ni aucune cause prochaine qui l'inclinent an péché, ni à la
moindre imperfection; car le libre arbitre doit être comme dans l'impossibilité
pour tout ce qui répugne et à la sainteté et à la bonté souveraine. On
connaîtra par là et par ce que j'en dirai dans la suite la difficulté de cette
disposition pendant que l'âme vit dans une chair mortelle, et l'on avouera
qu'il faut de très-sages précautions, beaucoup de prudence et de très-grandes
raisons avant que de croire que l'on ait reçu une si haute faveur. La raison
que j'y découvre est qu'il y a en la créature sujette au péché deux
disproportions et deux distances immenses, étant comparée avec la nature
divine. L'une de ces distances consiste en ce que Dieu est invisible, infini,
un acte très-pur et très-simple, et la créature au contraire est corporelle,
terrestre, corruptible et grossière. L'autre est celle qui est causée par le
péché, qui s'éloigne sans mesure de la bouté souveraine, et cette disproportion
est plus grande que la première ; c'est pourquoi toutes les deux doivent être
ôtées pour unir ces extrémités si fort éloignées, lorsque la créature est mise
dans la manière la plus sublime d'être unie à la Divinité, et qu'elle devient
semblable à Dieu même en le voyant et en jouissant de lui comme il est (10).
(10) Joan., III, 2.
622. La Reine du ciel avait cette disposition de pureté de péché ou
d'imperfection en un plus haut degré que les anges, parce qu'elle ne fut
atteinte ni du péché originel, ni de l'actuel, ni d'aucun de leurs effets; la
grâce et la protection divine furent plus puissantes en elle pour cela que la
nature dans les anges, par laquelle ils étaient exempts de contracter ces
difformités; ainsi par cet endroit la très-sainte Vierge n'avait point la
disproportion ni l'obstacle du péché qui pussent l'empêcher de voir la
Divinité; et par un autre endroit; outre qu'elle était immaculée, sa grâce
surpassait dans le premier instant de sa conception celle des anges et des
saints, et ses mérites étaient proportionnés à la grâce, parce qu'elle mérita
plus dans le premier acte que tous ensemble, par les plus sublimes et les
derniers qu'ils firent pour arriver à la vision béatifique dont ils jouissent.
Selon cette doctrine, s'il est juste de différer aux autres saints la récompense
de la gloire qu'ils méritent jusqu'à ce que le terme de leur vie mortelle soit
arrivé, et avec ce terme celui de la mériter, il ne paraît pas que l'on fasse
contre la justice de ne prendre point cette loi avec tant de rigueur à l'égard
de la très-sainte Vierge, et de croire que le souverain Maître exerça une autre
providence envers elle, et qu'elle en reçut les effets pendant qu'elle vivait
en la chair mortelle. L'amour de la très-sainte Trinité ne pouvait pas souffrir
un si long retardement à son égard sans lui manifester clairement ses grandeurs
dans de diverses rencontres, puisqu'elle méritait cette faveur au-dessus de
tous les anges, des séraphins et des saints qui devaient jouir, et jouissaient
avec moins de grâce et de mérites du souverain bien. Outre cette raison, il y
en avait une autre de bienséance pour faire que la Divinité se découvrît
clairement en elle, qui était parce qu'étant élue pour être Mère du même Dieu,
elle connût par expérience et par jouissance le trésor infini de la Divinité, qu'elle
devait revêtir d'une chair mortelle et porter dans son sein virginal, et
qu'ensuite elle traitât son très-saint Fils comme vrai Dieu, ayant déjà joui de
sa divine présence.
623. Mais avec toute la pureté
dont nous venons de parler, y ajoutant même la grâce sanctifiante, l'âme n'est
pas encore avec tout cela proportionnée ni disposée pour la vision béatifique,
parce qu'il lui manque d'autres dispositions et d'autres effets divins que la
Reine du ciel recevait quand elle jouissait de ce bienfait; et toute autre âme
que la sienne en aurait besoin avec plus de raison, si elle était assez
heureuse que d'être destinée à cette faveur pendant sa vie mortelle. L'âme
étant donc purifiée et sanctifiée domine j'ai déjà dit, le Très-Haut la
retouche comme avec un feu très-spirituel, qui la renouvelle et la purge comme
l'or dans le creuset, en la manière que les séraphins purifièrent Isaïe (11).
Ce bienfait cause deux effets dans l'âme, l'un qui la spiritualise et qui
sépare en elle (selon notre façon d'exprimer) la crasse et la rouille de son
être et de l'union terrestre du corps matériel; l'autre qui remplit toute l'âme
d'une nouvelle lumière , qui bannit je ne sais quelle obscurité et quelles
ténèbres, comme la lumière de l'aube bannit celle de la nuit; et cette nouvelle
lumière en prend possession et la laisse toute clarifiée et remplie de
nouvelles splendeurs de ce feu. En suite de cette lumière l'âme reçoit d'autres
effets, parce que si elle a ou qu'elle ait eu des péchés, elle les pleure avec
une douleur et une contrition incomparable, parce qu'il n'y a aucune douleur
humaine qui puisse arriver à celle-là, car tout ce qu'on peut souffrir en
comparaison de ce qu'on souffre dans cette occasion, est fort peu pénible. On
ressent incontinent après un autre effet de cette lumière qui purifie
l'entendement de toutes les espèces des choses terrestres, visibles ou
sensibles qu'il a reçues par les sens, parce que toutes ces images et ces
espèces acquises par les sens disproportionnent l'entendement et lui servent
d'obstacle pour voir clairement le souverain esprit de la Divinité. Ainsi il
faut nettoyer et purger la puissance de ces fantômes et de ces représentations
terrestres, qui l'empêchent non-seulement de voir Dieu 'intuitivement, mais de
le voir même abstractivement, car l'entendement doit être aussi purifié pour
cette vision.
(11) Isa., VI, 7.
624. Comme il n'y avait
point de péchés à pleurer en l'âme très-pure de notre Reine, ces illuminations
et ces purifications causaient en elle les autres effets, commençant à élever
et à proportionner sa propre nature, afin qu'elle ne fût pas si éloignée de la
dernière fin, et qu'elle ne ressentît point les effets du sensible et de la
sujétion du corps. Avec cela elles causaient aussi dans cette âme très-candide
de nouveaux mouvements d'humiliation et de la propre, connaissance du néant de
la créature, comparée avec le Créateur et avec ses faveurs, de sorte que son
cœur enflammé se mouvait à plusieurs autres actes héroïques des vertus; et ce
bienfait causerait à proportion les mêmes choses aux autres âmes, si Dieu le
leur communiquait en les disposant pour les visions de sa Divinité.
625. Nous pourrions avoir
quelque sujet de croire, dans l'ignorance où nous sommes, que ces dispositions
dont nous venons de parler suffisent pour arriver à la vision béatifique; mais
cela n'est pas ainsi, parce qu'il y manque encore une autre qualité et un rayon
plus divin avant que d'arriver à la lumière de gloire. Et, bien que cette
nouvelle purification ne diffère point des autres , elle en est cependant
distinguée dans ses effets, parce qu'elle élève l'âme à un autre état plus haut
et plus serein, on elle sent avec une plus grande tranquillité une très-douce
paix, qu'elle ne sentait point dans l'état des premières dispositions ni dans
les autres purifications, parce qu'on ressent en elles quelque peine et quelque
amertume des péchés si on les a commis; ou, si on ne les a pas commis, l'on se
trouve du moins dans un dégoût des bassesses de la nature terrestre, et ces
effets ne s'accordent point avec cette si grande proximité du souverain bonheur
ou l'âme se trouve. Il me semble que les premières purifications servent pour
mortifier la nature, et que celle-ci sert pour la vivifier et la guérir; et le
Très-Haut agit en toutes comme le peintre qui dessine premièrement le portrait,
ensuite il en fait l'ébauche, en lui donnant les premières couleurs, et après
il lui donne les dernières, afin qu'il paraisse dans sa plus grande perfection.
626. En suite de ces
purifications, de ces dispositions et des effets admirables qu'elles causent,
Dieu communique la dernière disposition, qui est la lumière de gloire, par
laquelle l'âme est élevée, fortifiée et achevée d'être proportionnée pour voir
Dieu et pour en jouir par la vision béatifique. La Divinité lui est manifestée
dans cette lumière, car aucune créature ne la pourrait voir sans son secours;
et comme il est impossible que la créature acquière cette lumière et ces
dispositions par elle seule, c'est pour ce sujet qu'il est aussi impossible de
voir Dieu naturellement, car tout cela surpasse les forces de la nature.
(12) I Cor., II, 9. — (13)
628. La seconde forme des visions
de la Divinité qu'eut la Reine du ciel fut abstractive, qui est fort différente
de l'intuitive, et lui est même fort inférieure; c'est pourquoi elle lui était
plus fréquente, quoiqu'elle ne lui fût pas continuelle. Cette connaissance ou
vision du Très-Haut n'arrive point eu ce qu'il se découvre immédiatement en
lui-même à l'entendement créé, mais parle moyen de quelques espèces dans
lesquelles il se manifeste : et, parce qu’il s'y trouve un milieu entre l'objet
et la puissance, cette vue est très-inférieure par rapport à la vision claire
ou intuitive; elle n'indique pas non plus la présence réelle, quoiqu'elle la
contienne intellectuellement avec des qualités inférieures. Et, bien que la
créature connaisse qu'elle approche la Divinité et qu'elle découvre en elle les
attributs, les perfections et les secrets que Dieu lui veut montrer dans un
miroir volontaire, néanmoins cette créature ne sent ni ne connaît point sa présence,
ni elle n'en jouit pas entièrement.
629. Ce bienfait est
pourtant fort grand et fort rare; et; après celui de la vision intuitive, il
est le plus grand : et, quoiqu'il n'ait pas besoin de la lumière de la gloire,
mais seulement de celle qui se trouve dans les mêmes espèces, et qu'il n'exige
pas aussi la dernière disposition et la purification qu'il faut avoir pour
entrer dans cette lumière de gloire, néanmoins toutes les autres dispositions
qui précèdent la claire vision doivent précéder celle-ci : parce que par elle
l'âme entre dans les vestibules de la maison du Seigneur (15). Les effets de
cette vision sont admirables, parce que, outre l'état qu'elle suppose en l'âme,
la trouvant au dessus d'elle-même, elle l'enivre d'une douceur ineffable par
laquelle elle l'enflamme de l'amour divin, la transforme en cet amour, et lui
cause un oubli et un éloignement de tout ce qui est terrestre et d'elle-même;
car alors elle ne vit plus en soi, mais en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en
elle (16). Outre cela, cette vision laisse en l'âme une lumière qui la conduirait toujours au
plus haut de la perfection, qui lui enseignerait les chemins les plus assurés
de l'éternité, et la rendrait comme le feu perpétuel du sanctuaire (17) et
comme la lampe de la cité de Dieu (18), si elle ne la perdait par sa
négligence, par sa tiédeur et par quelque péché.
(15) Ps. XXXV, 9. — (16) Gal., II, 20. — (17) Levit, VI, 12. — (18) Apoc., XXIII, 5.
630. Cette vision divine
causait ces effets et plusieurs autres en notre auguste Reine dans un degré si
éminent; qu'il ne m'est pas possible d'exprimer ce que j'en conçois par nos
termes ordinaires. L'on en pourra pourtant découvrir quelque chose, si ion
considère le très-pur état de cette âme, où il n'y avait aucun empêchement de tiédeur,
ni de péché, ni de négligence, ni d'oubli, ni d'ignorance, ni la moindre
inconsidération; au contraire, elle était pleine de grâce, ardente eu amour,
diligente dans ses exercices, continuelle dans les louanges du Créateur,
prompte à le glorifier et toujours disposée, afin que son bras tout-puissant
opérât en elle sans aucune résistance. Elle eut cette sorte de vision et de
faveur dans le premier instant de sa conception, comme j’ai dit en son lieu et
redit plusieurs fois dans le récit que j'ai fait de sa très sainte vie, et
comme je le dirai encore dans la suite.
631. La troisième sorte de visions
ou révélations qu'eut la très-sainte Vierge fut intellectuelle. Et, bien qu'on
puisse appeler la connaissance ou vision abstractive de la Divinité révélation
intellectuelle, je donne néanmoins à cette connaissance un autre rang
particulier, et plus haut, pour deux raisons. L'une, parce que l'objet en est
unique et suprême entre les choses intelligibles; et ces révélations
intellectuelles et plus communes, dont nous parlons ici, ont plusieurs et
divers objets, parce qu'elles s'étendent sur les choses matérielles et
spirituelles, et sur les vérités et les mystères intelligibles. L'autre raison est
parce que la vision abstractive de l'essence divine est causée par des espèces
très-hautes, infuses et surnaturelles de cet objet infini : mais la révélation
commune, ou vision intellectuelle, quelquefois se fait par les espèces infuses
dans l'entendement des objets révélés; et d'autres fois ces espèces infuses ne
sont pas nécessaires pour ce qu'on y découvre, parce que les mêmes espèces qu'a
la fantaisie ou l'imagination peuvent servir dans cette révélation; et par ces
espèces l'entendement étant éclairé d'une nouvelle lumière ou vertu
surnaturelle; peut entendre les mystères que Dieu lui révèle, comme il arriva à
Joseph en Égypte (19), et à Daniel (20) en Babylone. David eut aussi cette
sorte de révélation, qui est, après la connaissance de la Divinité, la plus
noble et la plus assurée, parce que ni les démons ni les bons anges mêmes ne
peuvent point répandre cette lumière surnaturelle dans l'entendement,
quoiqu'ils puissent mouvoir les espèces par l'imagination.
(19) Gen., XL et XLI. — (20) Dan., I, II, IV, V.
632. Cette espèce de
révélation intellectuelle fut commune aux saints prophètes du vieux et du
nouveau Testament, parce que la lumière de la prophétie parfaite qu'ils eurent se
termine à l'intelligence de quelque mystère caché : sans cette intelligence ou
lumière intellectuelle, ils n'eussent pas été parfaitement prophètes, ni ils
n'eussent pas parlé prophétiquement. C'est pourquoi celui qui fait ou dit
quelque chose prophétique (comme Caïphe et les soldats, qui ne voulurent point
diviser là tunique de notre Seigneur Jésus-Christ (21), quoiqu'il fût mû comme
eux par l'impulsion divine), celui-là ne serait pas parfaitement prophète,
parce qu'il ne parlerait pas prophétiquement, c'est-à-dire par la lumière: ou
intelligence divine.. Il est vrai que les saints prophètes et ceux qui le sont
parfaitement, qu'on appelait Videntes ou Voyants, par la lumière
intérieure par laquelle ils découvraient les secrets cachés, pouvaient aussi
faire quelque action prophétique sans connaître tous les mystères que ces
secrets renfermaient; mais en cette action ils n'eussent pas été si
parfaitement prophètes qu'en celles auxquelles ils prophétisaient par
l'intelligence surnaturelle. Cette révélation intellectuelle a plusieurs degrés
dont il n'est pas nécessaire de parler ici; et, bien que le Seigneur la puisse
communiquer toute seule, sans qu'elle soit accompagnée de.la charité et des
vertus de celui qui la reçoit, néanmoins elle se trouve d'ordinaire avec elles
comme elle se trouva dans les prophètes, les apôtres et les justes, lorsque ce
divin Seigneur leur découvrait ses secrets comme à ses amis; la même chose
arrive aussi quand les révélations intellectuelles sont pour le plus grand bien
de la personne qui les reçoit, comme nous avons déjà dit. C'est pour cela que
les révélations demandent une très-sainte disposition en l'âme qui doit être
élevée à ces divines intelligences; car d'ordinaire Dieu ne les communique que
quand l'âme est tranquille, pacifique, séparée des affections terrestres, et
quand ses puissances sont bien ordonnées et disposées pour recevoir les effets
de cette divine lumière.
(21) Joan., XI, 49; XIX, 24.
633. Ces révélations
intellectuelles furent en la Reine du ciel fort différentes de celles des
saints et des prophètes, parce qu'elles lui étaient continuelles en acte et en
habitude, quand elle ne jouissait pas des autres visions plus relevées de la
Divinité. Outre que la clarté, l'extension de cette lumière intellectuelle et leurs
effets furent incomparables en la très-sainte Vierge, parce qu'elle connut plus
de mystères, de vérités et de secrets du Très-Haut que tous les saints
patriarches, prophètes, apôtres, et plus même que tous les anges ensemble; et
elle connaissait toutes ces choses avec plus de pénétration, de clarté, de
fermeté et d'assurance. Par cette intelligence elle pénétrait depuis l'être de
Dieu et ses attributs jusqu'à la plus petite de ses œuvres et de ses créatures,
sans qu'il y eût aucune chose où elle ne connût la participation de la grandeur
du Créateur, sa disposition et sa providence divine; de sorte qu'elle seule a
pu dire avec assurance que le Seigneur lui manifesta les secrets et les
mystères les plus cachés de sa sagesse, comme le prophète nous l'a assuré (22).
Il n'est pas possible de raconter les effets que ces intelligences causaient en
notre auguste Reine; toute cette histoire leur sert pourtant d'une ample
déclaration. Elles sont d'une utilité admirable dans les autres Ames, parce
qu'elles illuminent d'une manière très-relevée l'entendement, enflamment avec
une ardeur incroyable la volonté, désabusent, détournent, élèvent et
spiritualisent la créature : et il semble même quelquefois que le corps pesant
et terrestre en est subtilisé et se trouve dans une sainte émulation avec l'Ame
qui l'anime. La Reine du ciel eut dans ces sortes de visions un autre privilège
dont je ferai mention dans le chapitre suivant.
(22) Ps., L, 8.
634. Le quatrième rang contient les
visions imaginaires qui se font par des espèces sensitives, causées ou mues
dans l'imagination ou fantaisie; elles représentent les choses d'une manière
matérielle et sensible, comme une chose qu'on peut regarder, entendre, toucher
et goûter. Les prophètes du vieux Testament manifestèrent sous cette forme de
visions de grands mystères, que le Très-Haut leur révéla en elles,
singulièrement Ézéchiel, Daniel et Jérémie; et saint Jean l'Évangéliste écrivit
sous de semblables visions son Apocalypse. Ces visions sont inférieures aux
précédentes par ce qu'elles ont de sensible et de corporel; c'est pourquoi le
démon les peut contrefaire dans la représentation en mouvant les espèces de la
fantaisie; mais, étant père du mensonge, il ne le saurait faire dans la vérité.
Néanmoins on doit fort rebuter ces visions, et les examiner par la doctrine
assurée des saints Pères et de nos docteurs, parce que, si le démon aperçoit
quelque avidité dans les Ames qui pratiquent l'oraison et la dévotion, et si
Dieu le lui permet, il les trompera facilement, puisque même les saints qui
craignaient le danger de cers visions en ont été surpris par le démon
transformé en ange de lumière, comme il est écrit dans leurs vies, tant pour
notre instruction que pour nous faire tenir sur nos gardes.
635. Où trouverons-nous
donc ces visions et ces révélations imaginaires sans danger, avec, toute,
sûreté et avec toutes les qualités divines, si ce n'est en la très-pure Marie,
dont la lumière ne pouvait être obscurcie ni atteinte par la tromperie du
serpent ? Ces sortes de visions furent fort fréquentes à notre Reine;
parce quelle y découvrait plusieurs œuvres que faisait son très-saint Fils
lorsqu'elle en était absente, comme nous le verrons dans la suite de cette
histoire. Elle connut aussi par la vision imaginaire plusieurs autres créatures
et mystères, dans des occasions où il était nécessaire qu'elle les découvrit,
selon que la volonté divine le disposait. Comme cette faveur et les autres que
recevait la Reine du ciel étaient ordonnées à des fins très-relevées, tant en
ce qui regardait sa sainteté, sa pureté et ses mérites, que par rapport au bien
de l'Église, dont la maîtresse et la coopératrice de la rédemption était cette
grande Mère de la grâce, c'est pour cela que les effets de ces visions et de
leurs intelligences étaient admirables, et toujours avec des fruits
incomparables de la gloire du Très-Haut, et avec une augmentation de nouveaux
dons et de nouvelles grâces en l'âme de la très-sainte Vierge. Je dirai dans la
vision qui suit ce qui arrive ordinairement dans les autres âmes par celles-ci,
parce qu'on doit faire un même jugement de ces deux sortes de visions.
636. Le cinquième et le dernier
degré des visions et des révélations est celui qu'on aperçoit par les sens
extérieurs du corps, et c'est pour cela qu'on appelle ces visions corporelles,
quoiqu'elles puissent arriver en deux manières. L'une qui est véritablement
corporelle quand quelque chose de l'autre vie, comme Dieu, l'ange, le saint, ou
le démon, ou l'âme, etc., apparaît à la vue ou à l'attouchement avec un corps
réel et qui a une quantité; les anges, bons ou mauvais, formant alors par leur
ministère et par leur vertu quelque corps aérien et fantastique, lequel, bien
qu'il ne soit pas un corps naturel, ni ce qu'il représente, véritable,
néanmoins est véritablement corps de l'air condensé, ayant ses dimensions de
quantité. L'autre manière peut être impropre et comme abusant la vue, lorsque
le corps qui paraît n'a point de quantité, mais seulement quelques espèces de
ce corps et de sa couleur, etc., qu'un ange peut causer aux yeux en altérant
l'air qui se trouve entre deux; et celui qui la reçoit croit voir quelque corps
réel et présent, et cependant il ne voit que de seules espèces par lesquelles
sa vue est altérée avec une tromperie imperceptible aux sens. Cette manière des
visions qui trompent les sens n'est pas le propre des bons anges ni des
apparitions divines, quoiqu'elle soit possible; la voix que Samuel entendit
(23) en pouvait être une; mais le démon les affecte pour ce qu'elles ont de
trompeur, singulièrement à la vue; et tant pour cette raison que parce que
notre Reine n'eut pas ces sortes de visions, je traiterai seulement ici de
celles qui étaient véritablement corporelles, et qui furent celles dont elle
fut favorisée.
(23) I Reg., III, 4.
(24) Gen., III, 8. — (25) Id., XVIII, 1. — (26) Exod.,
III, 2. — (27) Gen., IV, 9. — (28) Dan., V, 5. — (29) Gen., XLI, 2. — (30)
Dan., II, 1. — (31) Dan., X, 1.
638. Il est constant que pour
recevoir les visions corporelles par les sens, il faut qu'ils soient disposés.
Pour les visions imaginaires, Dieu les envoie fort souvent dans des songes,
comme il arriva à saint Joseph (31), le très-chaste époux de la très-pure
Marie, aux rois mages (32), à Pharaon (33), etc. On en peut recevoir d'autres
ayant l'usage des sens corporels, car en cela il n'y a aucune répugnance.
Néanmoins, l'ordre le plus commun et le plus naturel à ces visions et sua
intellectuelles est que Dieu les communique dans quelque extase ou ravissement
des sens extérieurs, parce qu'alors toutes les puissances intérieures sont plus
recueillies et mieux disposées pour l'intelligence des choses relevées et
divines, quoique en cela les sens extérieurs aient coutume de causer moins
d'empêchement pour les visions intellectuelles que pour les imaginaires, parce
gaie les dernières sont plus proches de l'extérieur que les intelligences de
l'entendement. C'est pourquoi quand les révélations intellectuelles se font par
des espèces infuses, ou quand l’affection ne ravit point les sens, on y reçoit
plusieurs fois, sans perdre ces sens, de très-hautes intelligences des mystères
les plus grands et les plus relevés.
(31) Matth., I, 20. — (32)
639. Cela arrivait plusieurs fois,
et presque ordinairement en la Reine du ciel; car bien qu'elle eût plusieurs
ravissements pour la vision béatifique (ce qui est toujours nécessaire dans
l'état de voyageurs) et qu'elle en eût aussi dans quelques visions
intellectuelles et imaginaires; néanmoins, quoiqu'elle y eût fort souvent
l'usage de ses sens, elle y reçut pourtant de plus considérables révélations et
des connaissances plus sublimes que tous les saints et les prophètes dans leurs
plus grands ravissements, où ils virent tant de mystères. L'usage des sens
extérieurs n'était pas non plus un empêchement à notre grande Reine pour les
visions imaginaires, parce que son noble cœur et sa sublime sagesse n'étaient
point retardés par les effets d'admiration et d'amour qui ont coutume de ravir
les sens dans les autres saints et dans les prophètes. Pour ce qui concerne les
visions corporelles qu'elle eut des anges, nous en avons une preuve dans
l'Annonciation du mystère de l'Incarnation que le saint archange Gabriel lui
fit (34). Et bien que les évangélistes ne fassent aucune mention des autres
qu'elle eut durant le cours de sa très-sainte vie, le jugement prudent et
catholique ne les doit pas révoquer en doute, puisque la Reine du ciel et des
anges devait être servie par ses sujets, comme nous le dirons dans la suite, en
déclarant le continuel service que ceux de sa garde et plusieurs autres lui
rendaient en forme corporelle et visible, et en une autre manière, comme on le
verra dans le chapitre qui suit.
(34) Luc., I, 18.
640. Les autres âmes doivent être
fort circonspectes, et se tenir sur leurs gardes dans ces sortes devisions
corporelles, à cause qu'elles sont sujettes aux tromperies et aux illusions
dangereuses de l'ancien serpent. Celle qui ne les désirera jamais évitera une
bonne partie du danger. Que si l'âme se trouvant éloignée de ce désir et même
des autres affections désordonnées, il lui arrive quelque vision corporelle ou
imaginaire, elle doit être fort retenue à y ajouter foi et à exécuter ce que la
vision lui demande; car ce serait une très-mauvaise marque et propre du démon
de vouloir incontinent, sans précaution et sans conseil, lui obéir et lui
donner créance : ce que les saints anges, qui sont maîtres en l'obéissance, en
la vérité, en la prudence et en la sainteté, n'inspirent pas. L'on peut
découvrir d'autres signes dans la cause et dans les effets de ces visions pour
connaître leur sûreté, leur vérité ou leur tromperie; mais je ne m'arrête point
sur ce sujet, pour ne me pas écarter de mon propos, et parce que je m'en remets
aux personnes savantes dans les mystères de la théologie.
641. Ma fille, vous pouvez tirer de
la lumière que vous avez reçue dans ce chapitre une règle pour vous conduire
dans les visions et les révélations du Seigneur; elle est renfermée en deux
points. L'un consiste à les soumettre avec un cœur humble et sincère au
jugement et à la censure de vos confesseurs et de vos supérieurs, demandant
avec une vive foi au Très-Haut de les éclairer, afin qu'ils y découvrent sa
sainte volonté et sa vérité divine, et qu'ils vous les enseignent en toutes
choses. L'autre doit être dans votre intérieur, et il consiste à bien
considérer les effets que les visions et les révélations y causent, pour les
discerner avec prudence et sans tromperie; car la vertu divine qui opéré par
elles vous enflammera dans le chaste amour du Très-Haut, et vous inspirera un
profond respect pour lui, vous portera dans la connaissance de votre bassesse à
avoir du dégoût pour la vanité mondaine, à souhaiter d'être méprisée des
créatures, à souffrir avec joie, à aimer la croix et à la recevoir avec un cœur
courageux et constant, à désirer les choses les plus humbles, à aimer ceux gui
vous, persécutent, à craindre le péché, et à avoir même en horreur le plus
léger, à aspirer au plus pur et au plus parfait de la vertu, à renoncer à vos
inclinations, et à vous unir au souverain et véritable bien. Ce seront là les
marques infaillibles de la vérité avec laquelle le Très-Haut vous visite par le
moyen de ses révélations, en vous enseignant ce qu'il y a de plus saint et de
plus parfait dans la loi chrétienne, dans son imitation et dans la mienne.
642. Afin donc, ma
très-chère fille, que vous mettiez en pratique cette doctrine que le Seigneur
vous enseigne par un effet de son infinie bouté, tâchez de n'oublier jamais, ni
de perde de vue les faveurs qu'il vous a faites, de vous l'avoir enseignée avec
tant d'amour et de tendresse. Renoncez à toute sorte d'attache et de
consolation humaine, aux plaisirs et aux appâts que le monde vous offre;
résistez avec une forte résolution à tout ce que les inclinations terrestres
demandent, quoique ce soit en des choses permises et petites; et après que vous
aurez tourné le dos à tout ce qui est sensible, je veux que vous n'ayez de
l'amour que pour les souffrances. Les visites du Très-Haut vous ont enseigné,
vous enseignent et vous enseigneront cette science et cette philosophie divine;
par ces mêmes visites vous sentirez la force du feu divin, qui ne se doit jamais
éteindre dans votre cœur ni par aucun péché ni par la moindre tiédeur. Soyez
sur vos gardes, préparez votre cœur et ceignez-vous de la force pour recevoir
et pour opérer de grandes choses, et soyez ferme en la foi de ces instructions,
en les croyant, les estimant et les gravant dans votre cœur avec une humble
affection et un profond respect de votre âme, comme étant envoyées par la
fidélité de votre Époux, et distribuées par moi , qui suis votre Maîtresse.
- - - - - - - - - - - -