M É D I T A T I O N

 

L’AGONIE  DE  JÉSUS  AU  MONT  DES  OLIVIERS

 

 

Prière proposée par le Vénérable P. Du Pont, S. J. dans la quatrième partie de ses « Méditations sur les mystères de notre sainte Foi », Méditation XX, Comment le Sauveur alla au jardin : de la tristesse et de l’affliction qu’il y ressentit :

 

II. — Tristesse de Jésus.

 

Étant arrivé à Géthsémanie, Jésus dit à ses disciples : Demeurez ici, pendant que j’irai là pour prier. Et ayant pris avec lui Pierre, Jacques et Jean, il commença à être saisi de frayeur, d’ennui et de tristesse (1).

 

Premièrement. Je considérerai que Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, au moment d’entrer dans la carrière de ses souffrances, eut recours à deux moyens étranges pour les aggraver à l’extrême. En premier lieu, il se priva volontairement de toute joie sensible. Lui qui auparavant souffrait avec plaisir, qui témoignait de la joie dans les souffrances, voilà qu’il suspend librement tout sentiment de joie dans la partie inférieure de son âme, et qu’il intercepte toute consolation sensible qui peut lui venir de la partie supérieure. En second lieu, il donna un libre accès aux sentiments contraires de crainte et de tristesse. Il avait en sa disposition, et comme en sa main, tous les mouvements de son appétit sensitif ; il leur permettait de se soulever, et il les comprimait à son gré ; il leur marquait jusqu’où où ils devaient aller : mais, dans ce moment, il leur accorde plus de liberté que jamais ; il semble ne point mettre de bornes à leur violence, afin de ressentir sans aucun adoucissement l’amertume et les douleurs de sa Passion. Car, comme il n’y a point de maux qui ne soient allégés par la joie du cœur, ainsi que le prouve l’exemple de plusieurs martyrs ; de même il n’en est point que la tristesse ne rende insupportables. Mais alors la patience est beaucoup plus glorieuse et plus méritoire, parce que, souffrir sans consolation sensible, c’est manger le pain amer de la tribulation sans assaisonnement, purement par amour pour Dieu.

 

O très doux JÉSUS, je vous rends grâce de ce que vous avez voulu préluder à votre Passion par ce qui devait la rendre plus douloureuse. Aidez-moi à renoncer, pour l’amour de vous, aux goûts sensibles, et à boire tout pur votre calice, comme vous l’avez bu le premier.

 

Deuxièmement. Je considérerai la multitude et l’excès des douleurs que JÉSUS souffrit dans son âme, douleurs que les évangélistes appellent crainte [frayeur, « pavere »], ennui [« tædere »], tristesse [« mæstus »], agonie.

La crainte provenait de l’idée des tourments affreux et de la mort honteuse qu’on lui préparait et qu’il se représentait comme prochains. Pour comprendre la rigueur de ce supplice, il suffit de se rappeler que souvent l’appréhension de la mort est plus terrible que la mort même.  Il en ressentit dans son corps un tremblement, et dans son âme une frayeur, une angoisse que saint Luc nomme agonie (2). La crainte qui assaillit Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST peut se comparer à une armée nombreuse, parce que, autant il devait souffrir de tourments, autant avait-il de sortes de craintes qui l’assiégeaient de toutes parts. Il craignait cette troupe de soldats que l’on envoyait pour se saisir de sa personne ; il craignait les outrages qu’il aurait à essuyer durant cette nuit lamentable ; il craignait les fouets, les épines, la croix, les clous, et même le coup de lance qui devait ouvrir son côté après sa mort. Toutes ces craintes, JÉSUS les avait acceptées volontairement, afin de ressentir tout ce qu’elles avaient de cuisant, et de signaler son courage en les combattant vaillamment, sans reculer  d’un seul pas, sans cesser un seul instant de poursuivre l’œuvre de notre Rédemption.

 

O guerrier invincible, vous pouvez, il est vrai, répéter ces paroles de David : Mon cœur s’est troublé au-dedans de moi, et la crainte de la mort est venue fondre sur moi, j’ai été saisi de frayeur et de tremblement, les ténèbres m’ont environné. Mais vous n’ajouterez pas, comme ce prophète, Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? et je m’envolerai, et je me reposerai (3) : car vous n’avez permis à la crainte de s’emparer de vous que pour la vaincre.

 

1) Et veniunt in praedium, cui nomen Gethsemani. Et ait discipulis suis : Sedete hic… donec vadam illuc, et orem… Et assumit Petrum, et Jacobum, et Johannem secum : et cœpit pavere, et tædere, et mæstus esse. (MATTH., XXI, 36-37. — MARC., XIV, 32-33.)

2) (S. Luc, 22 : 44.) — Nous parlerons de l’agonie du Sauveur dans les Méditations suivantes.

3) Cor meum conturbatum est in me : et formido mortis cecidit super me. Timor et tremor venerunt super me et contexerunt me tenebrae… — Quis dabit mihi pennas sicut colombae, et volabo, et requescan ? (Ps. LIV, 5, 7.)

 

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ID., ibid. :

 

III. — Les causes principales de la tristesse de Jésus (Matth., XXVI, 36-37 ; Marc, XIV, 32-33) :

 

Premièrement. […] En m’occupant de ces pensées, je me figurerai que je suis moi-même dans l’esprit et le cœur de JÉSUS. Là, je verrai comment il regarde mes péchés et mes infidélités qu’il a devant les yeux, et comment il en ressent une désolation amère et une profonde tristesse. Je m’efforcerai d’entrer dans les sentiments de mon Sauveur, appuyant sur les trois circonstances indiquées tout à l’heure : la multitude de mes offenses, la gravité de mes offenses, et la peine éternelle que j’ai méritée en me rendant coupable. Je m’exciterai enfin à la haine du péché, mal si grand que sa seule vue suffit pour produire une si étonnante tristesse dans l’âme de JÉSUS.

 

O Père éternel, je vous offre la douleur et la tristesse de votre Fils unique en satisfaction de mes péchés si nombreux et si graves. J’ai le regret de vous avoir offensé ; mais, parce que ma contrition est faible, je l’unis à celle de mon Sauveur, afin que, par cette union, elle ait plus de force, et qu’elle puisse satisfaire pleinement à votre justice. O mon Jésus, je vous rends grâces de ce que vous avez daigné vous attrister pour mes péchés. Oh ! que je souhaiterais ne les avoir jamais commis ! que je désirerais ne vous avoir jamais donné aucun sujet de peine ! Effacez, Seigneur, toutes les taches de mon âme, afin qu’il n’y ait plus rien en elle qui puisse vous affliger ou vous déplaire.

 

Quatrièmement. À ces causes générales de la tristesse de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, on peut en ajouter de particulières. C’est d’abord la perte du peuple juif, qui avait été jusqu’alors son peuple choisi, et qui, par la plus noire des ingratitudes, avait conjuré sa mort. Je ne puis même m’imaginer qu’il gémissait en voyant le malheur de quelques royaumes chrétiens qui devaient un jour abandonner et perdre le don de la foi. Mais quelle indicible peine ne lui causaient pas l’infidélité et la damnation de Judas ! C’était un disciple que le démon avait éloigné de son école ; un apôtre qu’il lui avait ravi. Or, comme un homme ressent une très vive douleur quand on lui coupe un membre qui est bien uni à son corps ; ainsi notre divin Sauveur se sentait le cœur percé, et les entrailles déchirées par la violence avec laquelle Satan séparait un membre vivant de son corps mystique.

 

O mon bon JÉSUS, combien de semblables martyres vous enduriez à la fois, vous qui avez devant les yeux les défections lamentables de tant de faibles chrétiens, que le démon arrache à votre parti et entraîne dans le sien ! Ayez pitié de moi, Seigneur, et ne permettez pas que je sois jamais séparé de vous.

 

Ce fut encore une douleur bien sensible à Notre-Seigneur que la fuite de ses apôtres et l’affliction de sa très sainte Mère qui, elle aussi, était alors présente à son esprit. Enfin, s’il est vrai, selon la parole du Sage, que celui qui multiplie la science multiplie la douleur (1), il est évident que JÉSUS-CHRIST, par la connaissance très claire qu’il avait de toutes les causes de ses souffrances, les multiplia, pour ainsi dire, sans mesure.

 

O mon Sauveur, Dieu et Seigneur des sciences (2), augmentez en moi la connaissance de vos douleurs, afin que j’y aie une part abondante.

 

1) Qui addit scientiam, addit et laborem. (Eccl., I, 18.)

2) Deus scientiarum, Dominus est. (I Reg., II, 3.)

 

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ID., ibid., MÉDITATION XXVIII, Comment Pierre renia trois fois son Maître :

 

I. – Cause de la chute de Pierre.

 

Les apôtres ayant tous pris la fuite, Pierre revint et se mit à suivre JÉSUS de loin. Il y avait avec lui un autre disciple qui était connu du grand-prêtre. Ce disciple entra avec Jésus dans la maison du pontife, et y fit entrer Pierre, qui alla se chauffer avec les serviteurs et les soldats, parce qu’il faisait froid (1).

 

Premièrement. Je considérerai, sur ce passage, les différents degrés d’infidélité par lesquels saint Pierre fut amener à renier son divin Maître. Les égarements de cet apôtre seront pour moi une leçon que je tâcherai de mettre à profit.

Le premier degré fut un refroidissement de son amour envers JÉSUS, refroidissement qui provenait d’une crainte humaine. D’un côté, l’amour qu’il avait pour un maître si bon le portait à le suivre ; de l’autre la crainte, et la tiédeur qui en était la suite, ralentissaient sa marche et le tenaient éloigné du Sauveur, lui qui auparavant était auprès de sa personne.

Le second degré fut l’oubli de la prédication que JÉSUS-CHRIST lui avait faite, qu’il le renierait trois fois dans cette nuit. C’est la conduite ordinaire de ceux qui présument d’eux-mêmes, d’oublier les paroles de Dieu, et de négliger, les avertissements intérieurs qu’il leur donne [la voix de la conscience] pour réprimer leur orgueil, comme si ces enseignements salutaires ne s’adressaient pas à eux [fine psychologie du Père Louis DUPONT].

Le troisième fut son imprudence. Parce qu’il se flatte d’aimer JÉSUS-CHRIST, il s’expose au péril de le renier. Il s’approche du feu, autour duquel sont réunis en grand nombre des hommes pervers qui tiennent de pernicieux discours. Ce n’est donc pas sans mystère que l’Évangéliste disait qu’il faisait froid. C’est pour signifier la froideur du cœur de Pierre [qui avait un cœur de pierre …] et les ténèbres épaisses dont l’âme était enveloppée.

En résumé, l’origine de tout le mal fut, pour l’apôtre infidèle, une secrète présomption, que ne guérit pas l’avertissement formel de se défier de lui-même, bien qu’il l’ait reçu de la propre bouche du Sauveur. Cette mauvaise racine [qui est en nous tous par suite de la Chute originelle] étant toujours demeurée vivante dans son cœur, est-il étonnant qu’elle y produisit de si mauvais fruits ?

Deuxièmement. Ces considérations doivent me faire prendre trois résolutions importantes. La première est de ne point présumer de nos forces, me souvenant de ces paroles de l’Apôtre : C’est la foi qui nous soutient [encore faut-il avoir conservé la foi de notre baptême, c’est-à-dire une foi vive ou la grâce sanctifiante] ; n’ayez point de hauts sentiments de vous-même, mais tenez-vous dans la crainte [don du Saint-Esprit] (2). Que celui qui croit être ferme, prenne garde de tomber [cf. Romains, 7 : 14-25]. La seconde, de suivre JÉSUS-CHRIST, non de loin, non de loin, mais de près, et avec ferveur. Celui qui suit Jésus de loin ne peut pas bien observer ses traces, ni mettre ses pieds où JÉSUS a mis les siens ; il n’est pas sous sa protection dans les dangers. La troisième, de fuir les compagnies dangereuses, comme des occasions de chute, me rappelant ce que dit le Sage : Celui qui aime le danger, y périra (3).

Troisièmement. Je remarquerai enfin que si cet autre disciple connu du grand-prêtre était saint Jean, selon l’opinion de quelques docteurs, il se trouva à la vérité dans les mêmes occasions que saint Pierre ; mais elles n’eurent pas pour lui le même danger, aussi ne renia-t-il pas son Maître. D’où vient cette différence ? Principalement de ce que JÉSUS-CHRIST, par une protection spéciale, garda et préserva le disciple bien-aimé [cf. S. Jean, 21 : 20-24], et en même temps, de ce que Jean n’avait ni l’orgueil secret [le cancer de l’âme], ni la présomption de Pierre.

 

O Dieu tout-puissant, délivrez-moi des occasions de scandale ; et si je m’y trouvé engagé, moi qui suis la faiblesse même, couvrez-moi de votre miséricordieuse protection ; mettez-moi auprès de vous, et, après cela, que toute main combatte contre moi (4) ; car si vous me tenez de votre main, nul ne pourra me renverser ni me séparer de vous.

 

1) S. Matthieu, 26 : 58. – S. Jean, 28 : 15-18 ;

2) Romains, 11 : 20 ;

3) I Corinthiens, 10 : 12 ;

4) L’Ecclésiastique, 3 : 27 ;

5) Job, 27 : 3.

 

II. — Premier reniement de Pierre.

 

Alors une servante du pontife, qui gardait la porte, ayant considéré Pierre attentivement, le reconnut pour un des disciples de JÉSUS, et dit à ceux qui étaient présents : Celui-ci était aussi avec cet homme. Puis, s’approchant de Pierre, elle lui dit : N’êtes-vous pas disciple de cet homme-là ? Certainement vous étiez avec JÉSUS de Nazareth. Pierre lui répondit : Femme, je ne suis point son disciple ; je ne le connais pas ; et ne je sais ce que vous voulez dire (1).

 

Premièrement. Je considérerai l’astuce du démon qui, en cette occasion, se sert d’une femme pour livrer au chef des apôtres un premier combat, comme il attaqua le premier homme par une autre femme. Il n’ignore pas que les femmes ont à la fois plus d’audace et plus de douceur que les hommes, et qu’elles sont capables de renverser ceux mêmes qui sont les colonnes de l’Église, s’ils ne fuient avec soin leur compagnie.

 

Deuxièmement. La chute de saint Pierre me fera comprendre combien grande est la faiblesse humaine. Celui qui est la pierre fondamentale de l’Église, qui a connu par révélation la divinité de JÉSUS-CHRIST et l’a confessée publiquement, qui s’est offert à mourir pour lui ; celui-là même tremble à la voix d’une simple femme, et non seulement n’ose pas avouer franchement qu’il est disciple de JÉSUS, mais déclare formellement qu’il ne l’est pas, et qu’il ne le connaît pas. Cet exemple doit m’apprendre à ne point présumer de moi-même ; car je ne suis ni un apôtre, ni une pierre inébranlable, mais boue et poussière. Je descendrai bien avant dans la connaissance de mon néant, je me défierai sans cesse de mon inconstance et de ma faiblesse, persuadé que l’édifice de mes vertus ressemble à cette statue mystérieuse, dont le haut était d’or et d’argent, et les pieds d’argile : une petite pierre suffit pour le renverser (2).

 

O Dieu éternel, faites-moi connaître que, de mon propre fond, je n’ai pas plus de consistance que le limon dont vous m’avez formé, afin que je ne mette pas ma confiance en moi-même, mais en vous seul, et que, résistant avec votre secours aux attaques du tentateur, je conserve précieusement les dons que j’ai reçus de vous.

 

Troisièmement. Je remarquerai encore combien est dangereuse la crainte excessive du déshonneur et de la mort. Souvent, c’est moins l’adversité qui m’abat que la vaine frayeur que j’en ai. Combien de fois une simple appréhension ne m’a-t-elle pas fait renier JÉSUS-CHRIST, sinon de parole, du moins par les œuvres (3), lorsque, par exemple, j’ai négligé d’accomplir un devoir formel, et cela par respect humain, par intérêt, par sensualité ? J’ai donc besoin de prier avec instance Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST de daigner me couvrir de sa protection comme d’un bouclier, afin que je méprise les frayeurs de la nuit (4), et qu’elles ne s’emparent pas de mon cœur.

 

Quatrièmement. Je remarquerai la gravité de l’injure que Pierre fit à JÉSUS en cette circonstance, et l’immense douleur que ressentit JÉSUS, quand il vit l’apôtre qu’il aimait tant, et à qui il avait donné tant de preuves de son amour, rougir de se déclarer son disciple, et condamner la vie de celui qu’il désavouait pour son maître. Je verrai avec compassion mon Seigneur ainsi méconnu et abandonné des siens.

 

1) S. Matthieu, 26 : 69-70. – S. Luc, 22 : 57-57. – S. Jean, 18 : 17 ;

2) Daniel, 2 : 31 ;

3) Tite, 1 : 16 ;

4) Psaumes, 40 : 5.

 

III. — Deuxième et troisième reniement de Pierre.

 

Pierre, voyant ce qui était arrivé et quel péril il courait, sortit et alla dans le vestibule, et alors le coq chanta pour la première fois ; mais il avait l’esprit si troublé, qu’il n’y fit aucune attention. Peu de temps après, Pierre étant rentré dans la salle où les valets se chauffaient, ils lui demandèrent : N’êtes-vous pas de ses disciples ? Et l’un d’entre eux lui dit : Vous en êtes assurément. Mais Pierre le nia une seconde fois, et dit avec serment : Je ne connais point cet homme. Environ une heure après, ceux qui étaient là commencèrent à presser Pierre, lui disant : Vous êtes vraiment des disciples de JÉSUS ; car vous êtes Galiléen, on le voit bien à votre langage. Un autre ajouta, dans le même sens : Ne vous ai-je pas vu avec lui dans le jardin ? Pierre nia tout pour la troisième fois ; et il se mit à faire des imprécations, et à jurer en disant : Je ne connais point cet homme dont vous me parlez (1).

 

Les infidélités du premier des apôtres et les circonstances qui en furent l’occasion peuvent me fournir les réflexions suivantes.

 

Premièrement. Je remarquerai les ruses multipliées que Satan emploie pour tenter saint Pierre. Il exécute ce qu’il projette depuis longtemps ; il crible, selon l’expression de JÉSUS-CHRIST, son adversaire comme du froment (2). Il l’attaque à plusieurs reprises, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, jusqu’à le renverser une première, une seconde et une troisième fois. Il en est ainsi avec les plus grands saints, et la furie avec laquelle il a coutume de les assaillir est si grande, que s’ils ne sont pas bien fondés dans l’humilité, il les précipite du sommet de la perfection dans l’abîme du péché.

 

O Dieu éternel, ne permettez pas que le pied de l’orgueilleux qui me poursuit vienne à m’atteindre, ni que la main du pécheur m’ébranle et me fasse déchoir du lieu où vous m’avez élevé par votre grâce (3).

 

Deuxièmement. Je considérerai combien il est dangereux de rester dans l’occasion du péché, et de ne pas profiter de l’avertissement d’une première chute. Un péché attire un autre péché, et le second est ordinairement plus grave que le premier. Ainsi, on va de mal en pis, comme saint Pierre, qui commença par renier simplement son maître, puis le renia avec serment, puis enfin ajouta au serment les imprécations. Il est donc très important d’étouffer [avec la grâce prévenante !] dès le principe le respect humain, et de fuir [comme la peste]  le danger aussitôt qu’il se présente [en veillant sans cesse sur soi-même] : car les démons, toujours acharnés à notre perte, ne cessent de répéter : Détruisez, détruisez Jérusalem [lieu de paix : la cité intérieure de la paix] jusqu’à ses fondements (4). C’est-à-dire : Otez à cette âme la foi qui est sa lumière, ôtez-lui l’espérance qui est son soutien.

 

Troisièmement. Je remarquerai que, comme saint Pierre avait, cette nuit-là même, manifesté sa présomption à trois reprises [et plus tard, à trois reprises, Jésus lui demanda s’il l’aimait vraiment : S. Jean, 21 : 15, 16 et 17], répondant au Seigneur qu’il était prêt à le suivre jusqu’à la mort ; qu’il ne se scandaliserait point de lui, quand tous les autres en seraient scandalisés ; qu’il ne le renierait jamais, quand il devrait lui en coûter la vie (5) ; JÉSUS-CHRIST, pour punir ces trois actes de présomption, permit que peu de temps après il le renonçât trois fois. — Nous voyons par là que l’humiliation suit de près l’orgueil, et que le superbe est puni par où il a péché. Que celui donc qui a eu le malheur de s’enorgueillir se hâte de pleurer sa faute, avant que l’humiliation fonde sur lui à pas précipités.

 

1) S. Matthieu, 26 : 71-74. – S. Marc, 14 : 68-71. – S. Luc, 22 : 58-60. – S. Jean, 18 : 25-27

2) S. Luc, 22 : 31 ;

3) Psaumes, 35 : 12 ;

4) Psaumes, 36 : 7 ;

5) S. Luc, 22 : 33. – Matthieu, 26 : 33-35.

 

IV. — Repentir de saint Pierre.

 

Aussitôt le coq chanta pour la seconde fois. Et le Seigneur, se retournant, regarda Pierre. Et Pierre se ressouvint de la parole que JÉSUS lui avait dite : Avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renieras  trois fois. Et étant sorti, il pleura amèrement (1). — Dans ce peu de paroles, nous voyons peintes au vif la conversion et la pénitence de saint Pierre.

 

Premièrement. J’admirerai, dans le changement subit du prince des apôtres, la miséricorde et la charité de JÉSUS-CHRIST Notre-Seigneur. Il est lui-même environné d’ennemis, en butte aux plus horribles persécutions, aux atroces calomnies ; et il semble oublier ses propres maux pour se souvenir de son disciple, dont l’infidélité vient ajouter à son affliction. Bien que JÉSUS soit éloigné de Pierre, il ne laisse pas de connaître ses égarements ; et, au lieu de le châtier, il l’excite à la pénitence, poussé du désir de lui pardonner ; et il use même d’une extrême diligence pour arracher promptement de la gueule du loup infernal cette brebis égarée. Il fait pour cela chanter le coq tandis que Pierre parlait encore, selon le texte de l’évangéliste saint Luc (2). Mais ce second chant du coq serait aussi peu efficace que le premier, si le Seigneur ne jetait sur son disciple les yeux de sa miséricorde ; s’il n’éclairait son esprit d’une lumière céleste pour lui faire reconnaître sa faute ; s’il ne touchait son cœur pour la lui faire pleurer.

 

O mon aimable JÉSUS, comment ne vous aimerais-je pas de tout mon cœur ! Lorsque je songe à vous offenser, vous chez les moyens de me pardonner ; et lorsque votre colère devrait éclater sur moi par de rudes châtiments, vous vous souvenez de votre miséricorde (3), et vous me remettez mon péché. Ayez pitié de tous les pécheurs, ô mon Dieu ; jetez sur eux des regards de compassion ; ouvrez leurs oreilles, afin qu’ils écoutent la voix des prédicateurs ; touchez leur cœur, afin qu’ils répandent des torrents de larmes. Et pour moi, s’il m’arrive de vous offenser par fragilité, souvenez-vous, Seigneur, de votre miséricorde, vous qui connaissez ma faiblesse.

 

Deuxièmement. Je considérerai combien furent amères les larmes de Pierre repentant. Ce n’est point la crainte du châtiment qui les lui fait verser, c’est l’amour de son Maître. Il se rappelle les faveurs et les bienfaits qu’il a reçus de lui ; il se représente avec quelle ingratitude il l’a renoncé en des circonstances si pénibles : et ce double souvenir remplit son cœur d’amertume et change ses yeux en deux sources de larmes. Il sent alors par expérience la vérité de ces paroles du prophète Jérémie : Comprends et vois combien il est funeste et amer pour toi d’avoir abandonné ton Dieu et renoncé ton Seigneur (4) [«  … et de n’avoir plus ma crainte auprès de toi, dit le Seigneur Dieu des armées » - traduction de l’abbé J.-B. Glaire]. Pourquoi, se dit-il à lui-même, faut-il que je vive encore, après avoir méconnu l’auteur de la vie ! Comment la terre ne s’entrouvre-t-elle pas sous mes pieds, pour m’engloutir et venger ainsi l’injure que j’ai faite à son Créateur ! Comment ma bouche a-t-elle pu prononcer ce fatal serment : Je jure que je ne connais point ce JESUS ?... Il m’a fait tant de bien !... Comment ma langue a-t-elle pu se délier pour proférer cette imprécation terrible : Que Dieu me punisse si je connais cet homme ?... Il m’a montré tant d’amour !... Oh ! qu’il serait juste que la malédiction tombe sur moi, puisque je l’ai choisie ; qu’elle pénètre comme l’eau au-dedans de moi, et comme l’huile jusque dans mes os, puisque j’ai fait un pacte avec elle (5) ! Qui me donnera à mon l’amertume cœur des eaux de la mer [« … à ma tête de l’eau » : « Quis dabit capiti meo aquam » - trad. Glaire], et à mes yeux une fontaine de larmes, pour pleurer jour et nuit la mort de mon âme, et l’outrage dont je me suis rendu coupable envers mon Sauveur (6) ! Mais je sais que mon Rédempteur est miséricordieux ; je sais qu’il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive (7). Je me retournerai donc vers celui qui a daigné se tourner vers moi ; je regarderai celui qui a voulu me regarder le premier ; je m’approcherai de lui en esprit, et, prosterné à ses pieds, je lui dirai avec l’Enfant prodigue : O mon Père et mon maître, j’ai péché contre le ciel et contre vous ; je ne mérite plus d’être appelé votre fils ni votre disciple ; recevez-moi comme un de vos serviteurs dans votre maison, car il n’y a point pour moi d’enfer aussi insupportable que le malheur d’être banni de votre présence [ou d’être damné] (8). — Ainsi pleurait l’apôtre pénitent. Il s’excitait à une sainte confiance dans la divine miséricorde par le souvenir des paroles mêmes qu’il avait entendues de la bouche de JÉSUS : Pierre, j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas ; et toi, quand tu seras converti [« conversus »], affermis tes frères (9). Ainsi continua-t-il de pleurer tous les jours de sa vie, lorsqu’il entendait le chant du coq ; et la tradition nous apprend qu’il avait les joues creusées et sillonnées par les larmes brûlantes qui coulaient en abondance de ses yeux.

 

Troisièmement. Je considérerai comment le Saint-Esprit éclaira, toucha et convertit en un moment Pierre infidèle. 1° Il lui rappela vivement à la mémoire les paroles de JESUS-CHRIST. 2° Il le porta à sortir du lieu où il était et à fuir ainsi l’occasion périlleuse dans laquelle il se trouvait engagé. 3° Il lui inspira de se retirer à l’écart pour pleurer amèrement son péché. C’est encore la conduite du Seigneur lorsqu’il veut nous ramener d’une manière efficace à son service. Il commence par exciter en nous des sentiments de crainte, de confiance et d’amour. Il éloigne ensuite de nous tout ce qui est obstacle à une sincère pénitence. Enfin, il nous accorde le fruit de nos larmes, c’est-à-dire le pardon de nos péchés, pourvu que nous soyons dans la disposition de nous en confesser au temps convenable.

 

1) S. Marc, 14 : 72. – S. Luc, 22 : 61-62 ;

2) S. Luc, 22 : 60 ;

3) Habaquq, 3 : 2 ;

4) Jérémie, 2 : 2 : 19 ;

5) Psaumes, 108 : 18 ;

6) Jérémie, 9 : 1 ;

7) Ezéchiel, 18 : 23 ;

8) S. Luc, 15 : 19-21 ;

9) S. Luc, 22 : 32.

 

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Vénérable Père Louis Du Pont (1554 – 1624), S. J., Méditations sur les mystères de notre sainte foi, en 6 parties et volumes, IVe partie et IVe volume, Desclée De Brouwer et Cie, 1932, MÉDITATION XXXII,  Comment Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST fut accusé devant Pilate. Interrogations de ce gouverneur :

 

I. — JÉSUS devant Pilate : accusation vague présentée par les prêtres.

 

JÉSUS-CHRIST ayant été amené à la maison de Caïphe au prétoire, Pilate sortit, et demanda aux Juifs : De quel crime accusez-vous cet homme ? Ils lui répondirent : Si ce n’était point un malfaiteur (malefactor), nous ne vous l’aurions pas livré (1).

 

Premièrement. Je considérerai ici le mauvais accueil, peut-être accompagné d’indignes traitements, que Pilate fit à JÉSUS-CHRIST : car on le lui amène étroitement lié, avec un tumulte extraordinaire, et dans le jour le plus solennel de l’année. Il s’imagine donc que c’est un malfaiteur insigne, ne pouvant suppose supposer que les prêtres et les pontifes veuillent le faire condamner ce jour-là, s’il ne s’était rendu coupable de quelque grand crime. Je regarderai avec compassion mon Seigneur ainsi méprisé, me rappelant qu’il reçut d’une manière bien différente la femme adultère, lorsqu’on la lui présenta pour la juger.

 

Ô Juge plein de miséricorde, qui accueillait avec tant de mansuétude les prisonniers que l’on vous amène, et qui les délivrez des mains de leurs cruels accusateurs, non seulement quand ils sont innocents, mais encore quand ils sont coupables ; comment permettez-vous que ce juge orgueilleux vous reçoive avec un dédain insultant, vous qui êtes l’innocence même ? Vous qui avez confondu les accusateurs d’une femme coupable, et les avez obligés à se retirer l’un après l’autre, seulement en écrivant avec le doigt leurs péchés sur la poussière (2) ; que n’usez-vous en ce moment du même moyen, afin que vos ennemis, remplis de confusion, cessent de vous accuser et se retirent ? Mais votre miséricorde est si grande, qu’en portant compassion aux pécheurs, vous refusez d’avoir compassion de vous-même, et voulez mourir pour leur salut. Délivrez-moi, Seigneur, de mes accusateurs lorsque je comparaîtrai au tribunal de votre justice, et recevez-moi avec miséricorde, afin que, justifié par vous, je jouisse éternellement de votre présence. Ainsi soit-il.

 

Deuxièmement. Je considérerai l’orgueilleuse présomption des accusateurs de JÉSUS-CHRIST. Ils la font suffisamment par ces paroles : Si ce n’était point un malfaiteur, nous ne vous l’aurions pas mis entre les mains pour le faire mourir. Comme s’ils disaient : Ne suffit-il pas que nous, prêtres et docteurs de la loi, nous vous l’amenions garrotté, pour que vous le croyiez certainement criminel ? Orgueil diabolique, qui aveugle à ce point ceux qui sont ici les vrais malfaiteurs ! Ô humilité incompréhensible, qui expose à cette humiliation le suprême bienfaiteur ! — À la vue de l’humilité de JÉSUS, qui étant le bienfaiteur de tous les hommes, veut passer pour un malfaiteur dans l’esprit de ceux-là mêmes qu’il combla de bienfaits, je tâcherai de concevoir une grande affection pour l’humilité, m’estimant heureux de faire du bien à tous, et de passer pour un malfaiteur aux yeux de tous, à l’exemple de mon divin Sauveur.

 

1) S. Jean, 18 : 28-30 ;

2) S. Jean, 8 : 6-9.

 

II. — Accusations calomnieuses contre JÉSUS.

 

Pilate leur dit : Si c’est un malfaiteur public, comme vous le dites, prenez-le vous-mêmes, et juges-le selon votre loi. Ils lui répondirent : Il ne nous est permis de faire mourir personne. La loi, il est vrai, nous commande de lapider les blasphémateurs ; mais ce supplice est trop doux pour un homme convaincu de tant de crimes. Alors ils commencèrent à l’accuser sur trois chefs principaux : le premier, de soulever le peuple par ses discours séditieux ; le second, d’empêcher de payer le tribut à César ; le troisième, de se dire le CHRIST-ROI, c’est-à-dire le Messie, qui, selon tous les prophètes, devait être roi d’Israël (1).

 

Je considérerai, sur ce passage, l’inconcevable malice des accusateurs de JÉSUS-CHRIST, et les calomnies manifestes que leur cœur envenimé invente contre lui. Car il est certain que non seulement il ne soulevait point le peuple ; mais qu’il l’exhortait à la pénitence et à la pratique de toutes les vertus. Ne disait-il pas, s’adressant à la multitude et à ses disciples : Les scribes et les pharisiens siègent sur la chaire de Moïse, observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront (2) ?  Il est indubitable, qu’il ne défendait point de payer le tribut à César, puisqu’il a dit expressément : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (3) ; puisqu’il paya même le tribut pour lui et pour saint Pierre, sans y être obligé (4). Enfin, il n’a jamais dit qu’il était un roi temporel, à la manière des rois tributaires établis ou reconnus par les Romains ; loin de là, il prit la fuite quand la foule voulut le faire roi (5). Il disait, à la vérité, qu’il était le Messie ; mais ses œuvres en rendaient un éclatant témoignage. Les ennemis de JÉSUS ne pouvaient donc porter plus loin la méchanceté qu’en avançant de si horribles impostures contre lui. Mais la fureur qui les anime ne saurait être assouvie par le genre de mort auquel il leur est permis de livrer un coupable ; et c’est pourquoi ils supposent des crimes imaginaires, afin de le faire condamner à un supplice plus cruel, au supplice de la croix.

 

Ô mon JÉSUS, je vous rends grâces de ce que vous gardez le silence en entendant les plus révoltantes accusations, que vous pourriez si facilement récuser. Accordez-moi d’imiter votre patience, et préservez-moi de la passion maligne de la haine, qui ne craint pas de noircir par la calomnie ceux qu’elle poursuit [de la langue de serpent !].

 

1) S. Jean, 18 : 31 – S. Luc, 23 : 2 ;

2) S. Matthieu, 23 : 2-3 ;

3) S. Matthieu, 22 : 21 ;

4) S ; Matthieu, 17 : 25-27 ;

5) S. Jean, 6 : 15.

 

III. — Interrogations de Pilate, réponse de JÉSUS.

 

Pilate, ayant entendu les accusateurs, rentra dans le prétoire pour l’interroger sur les chefs dont on le chargeait, et, commençant par le dernier, qui lui paraissait le plus grave, il dit à JÉSUS : Êtes-vous le roi des Juifs ? JÉSUS, connaissant que cette demande était sincère, répondit : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, j’aurais des serviteurs et des sujets ; ils auraient combattu pour empêcher que je tombe entre les mains des Juifs ; mais mon royaume n’est point d’ici. Pilate lui dit : Vous êtes donc roi ? JÉSUS répondit Vous le dites, je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité [Devant imiter JÉSUS-CHRIST, tout chrétien fidèle doit par conséquent en faire autant : la parole de Dieu est son épée] : quiconque appartient à la vérité écoute ma voix (1). – Sur ce passage, je considérerai les enseignements remarquables renfermés dans les réponses du Fils de Dieu.

 

Premièrement. Il déclare que son royaume n’est pas de ce monde et qu’il n’a aucun rapport avec les empires de la terre [Donc, ici-bas, le Christ ne sera jamais un roi temporel – ceci étant précisé pour éviter une forme de millénarisme que n’a jamais soutenue, au IIe siècle, saint Irénée de Lyon dans ses écrits]. Il n’est donc pas surprenant qu’il n’ait ni soldats, ni serviteurs, comme en ont les monarques d’ici-bas. Et, non content d’affirmer qu’il n’est point roi temporel, il ajoute qu’il n’a jamais eu la prétention de l’être, bien que ses ennemis osent lui en faire un crime.

 

Deuxièmement. Il proteste qu’il est véritablement roi, mais roi céleste [spirituel] ; qu’il a réellement un royaume, mais que ce royaume est d’un monde autre que celui-ci : c’est le royaume du ciel, et le royaume spirituel de son Église. Il a par conséquent des serviteurs et des sujets ; mais ils sont ou célestes, comme les anges et bienheureux, ou spirituels, comme les justes et les fidèles qui croient en lui : car tel et le roi [le roi des cœurs !], tels doivent être ses sujets et un royaume céleste ne peut avoir de citoyens terrestres.

 

Ô Maître souverain des anges et des hommes, vous que le Père éternel a établi sur la sainte montagne de Sion (2) ; il tenait à votre grandeur que vous fussiez le monarque universel de ce monde, et que vous eussiez pour vassaux et pour serviteurs tous les rois de la terre ; mais votre charité infinie vous a fait renoncer à cette pompe mondaine pour me donner l’exemple de l’humilité, pour m’apprendre à mépriser toutes les grandeurs terrestres, et à n’aspirer, par une noble ambition, qu’à la possession du royaume céleste. Faites, ô mon Dieu, que je sois votre digne sujet, et donnez-moi pour cela le courage de fouler aux pieds tout ce que les partisans du monde estiment.

 

Troisièmement. Il est né, dit-il, et il est venu dans ce monde pour rendre témoignage à la vérité ; c’est-à-dire, pour l’enseigner, pour la prêcher, pour la confirmer par des miracles et par des œuvres merveilleuses : en quoi il surpassa de trois manières tous les autres docteurs. D’abord, il n’enseigna jamais que la vérité ; vérité pure, sans mélange d’erreur, vérité exempte de curiosité, mais utile aux hommes pour leur faire obtenir le royaume dont il est le roi. Puis il prêcha la vérité avec un courage magnanime, même au péril de sa propre vie. Enfin, lorsqu’il s’agissait d’une vérité qui pouvait tourner à sa louange, il la proposait, non pour s’attirer l’estime des hommes, mais uniquement pour accomplir son ministère, qui était de rendre témoignage à la vérité. — Je dois me persuader que moi aussi, comme mon divin Sauveur, je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité par mes œuvres et par les paroles [et par mes écrits]. Je ferai donc en sorte que la divine vérité brille dans toutes mes actions et dans tous mes discours [et écrits] ; j’en bannirai avec soin le mensonge et la dissimulation, dût-il m’en coûter la vie.

 

Quatrièmement. JÉSUS proclame que ceux qui aiment et suivent la vérité écoutent sa voix ; c’est-à-dire, qu’ils croient à sa parole et obéissent à ses commandements. Je jugerai par là si je suis du parti de JESUS-CHRIST, qui est la vérité même, ou du parti de Satan, qui est le père du mensonge (3). J’admirerai, dans les circonstances présentes, l’autorité que conserve Notre-Seigneur, et la divinité qui resplendit en lui [l’image de la substance du Père – cf. Hébreux, 1 : 3] au milieu même des opprobres, sans que, dans cet état d’humiliation, il cesse d’exercer son emploi de prédicateur et de maître. Ah ! si Pilate lui-même voulait écouter son divin prisonnier, JÉSUS est disposé à lui faire connaître clairement la vérité ; mais non, bien que ce malheureux juge montre quelque désir éclairé, en demandant ce qu’est la vérité, il sort sans attendre la réponse, parce qu’il ne mérite point de l’entendre.

 

Ô maître venu du ciel, dites-moi au fond du cœur ce qu’est la vérité, et faites-le-moi sentir vivement. C’est vous, mon Dieu, qui êtes la vérité ; et tout ce qui procède de vous est vérité. Vos exemples sont vérité ; votre doctrine, vos préceptes, vos conseils, vos miracles, vos sacrements sont vérité. Puissé-je conformer ma vie à cette vérité ; puissé-je marcher toujours dans la vérité, jusqu’à ce que je parvienne à vous contempler face à face dans votre gloire. Ainsi soit-il.

 

1) S. Jean, 18 : 33-37 ;

2) Psaumes, 2 : 6 ;

3) S. Jean, 8 : 44 ;

4) IIIe Épître de S. Jean, 3 : 4.

 

IV. — Le silence de JÉSUS.

 

Pilate, ayant entendu le Sauveur, fut frappé de la sagesse de ses réponses, et conclut qu’il était innocent. Il sortit donc avec lui du prétoire à la vue du peuple et dit : Je ne trouve rien de condamnable en cet homme. Alors les princes des prêtres et les anciens, craignant que Pilate ne le délivre, se mirent à former un grand nombre de nouvelles accusations contre lui. Mais JÉSUS ne répondit rien. Pilate lui dit : Voyez sur combien on vous accuse. N’entendez-vous pas tout ce qu’on dit contre vous ? N’avez-vous rien à répondre ? JÉSUS continua à garder un silence absolu, ce qui jeta le gouverneur dans un étonnement profond (1).

 

Premièrement. Je méditerai sur le silence vraiment surprenant que garde le Fils de Dieu. Pilate a bien sujet de s’étonner, comme d’une chose nouvelle et inouïe : car celui que l’on accuse devant lui ne manque pas de motifs qui, à ne consulter que les pensées humaines, semblent l’obliger à prendre la parole pour sa défense. Les dépositions sont fausses, elles sont nombreuses, elles sont graves, elles l’attaquent dans son honneur ; les accusateurs sont puissants, leur intention est de le faire condamner à une mort honteuse et cruelle ; le juge enfin, convaincu de son innocence et souhaitant de le renvoyer absous, l’engage à répondre. Une seule de ces raisons suffirait pour déterminer tout homme à se justifier ; mais elles ne font aucune impression sur JÉSUS-CHRIST, et il persévère dans son silence. Ainsi nous fait-il voir sa douceur et sa patience [et tout particulièrement sa foi dans sa mission rédemptrice par la CROIX – selon le chapitre 53 d’Isaïe ; et cf. saint Luc, 24 : 25-27], non seulement en ne tirant point vengeance de ses calomniateurs, mais en évitant même de les convaincre d’imposture, comme il peut le faire facilement. Il nous donne aussi une preuve signalée de force d’âme ; car c’est craindre peu le déshonneur, les tourments et la mort, que de ne pas vouloir proférer une seule parole pour s’en préserver [et principalement pour accomplir la volonté de son Père et toute justice]. Cette conduite excita l’admiration de Pilate ; elle doit aussi exciter la mienne. – Ô mon Sauveur, c’est avec justice que le nom d’admirable vous a été donné (2) ; car vous êtes aussi admirable dans vos humiliations et dans vos souffrances que dans vos œuvres les plus éclatantes et les plus merveilleuses. Votre patience et votre douceur sont admirables ; et si votre silence [et l’abandon à la volonté de votre Père] ; et si votre silence dans la maison de Caïphe fut digne d’admiration, celui que vous gardez devant Pilate l’est encore davantage ; car ici les accusations sont plus graves, le danger est plus pressant, et le juge disposé à vous entendre. Mais il fallait, Seigneur, un silence comme le vôtre pour expier tous les excès de ma langue, et pour m’apprendre efficacement à souffrir sans aucune plainte les calomnies et les injures [dans un abandon total à la divine Providence]. Mettez, ô mon Dieu, une garde à ma bouche, et une porte bien fermée à mes lèvres ; ne permettez pas que je cherche dans mon cœur des paroles de mensonge pour excuser mes péchés (3). Je veux, avec votre grâce, mettre désormais un frein à ma langue, lorsque les pécheurs s’élèveront contre moi : je veux me taire et m’humilier comme vous, m’abstenant d’exposer les raisons qui pourraient servir à ma défense, comme vous avez refusé de produire celles qui pourraient servir à la vôtre (4) [mais pas pour les mêmes raisons – cf. saint Luc, 24 : 25-27].

 

Deuxièmement. Je conclurai de tout ceci, qu’un silence aussi admirable que celui de JÉSUS-CHRIST ne peut se rencontrer qu’en des personnes qui se sont longtemps appliquées à mortifier l’amour de l’honneur et de la vie ; qui sont arrivées à ne point craindre plus qu’il ne convient le mépris et la mort ; qui enfin ont abandonné à la divine Providence le soin de tout ce qui les touche, comme nous l’avons dit plus haut (5). C’est ce que signifient ces paroles de l’Esprit-Saint : Fondez votre or et votre argent, et faites-en une balance pour peser vos paroles, et un frein pour modérer votre bouche, de peur qu’il ne vous échappe quelque parole inconsidérée (6). C’est-à-dire Unissez la charité à toutes les vertus morales figurées par l’or, et la prudence à toutes les vertus intellectuelles représentées par l’argent : car elles sont toutes nécessaires pour parler et pour se taire à propos. Tous les vices contribuent au dérèglement de la langue ; toutes les vertus doivent concourir à la modérer et à la régler. C’est pour cette raison que l’apôtre saint Jacques nous dit : Si quelqu’un ne commet point de faute en parlant, c’est un homme parfait (7).

 

1) S. Matthieu, 27 : 12-14 – S. Marc, 15 : 3-4 – S. Luc, 23 : 4 ;

2) Isaïe, 9 : 6 ;

3) Psaumes, 140 : 3, 4 ;

4) Psaumes, 38 : 2-3 ;

5) Méditations XXIX, 1 ;

6) Ecclésiastique, 28 : 24-25 ;

7) S. Jacques, 3 : 29-30 (Vulgate).

 

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Vénérable Père Louis Du Pont (1554 – 1624), S. J., Méditations sur les mystères de notre sainte foi, en 6 parties et volumes, IVe partie et IVe volume, Desclée De Brouwer et Cie, 1932, MÉDITATION XXXV, De la flagellation de Notre-Seigneur Jésus-Christ attaché à la colonne :

 

I. — Pourquoi Pilate condamna Jésus à être flagellé.

 

Pilate, voyant que les Juifs s’obstinaient à demander que Jésus fût crucifié, le condamna d’abord à être flagellé (1) ; puis il le livra aux soldats, qui exécutèrent aussitôt cette première sentence.

 

Premièrement. J’examinerai les raisons qui déterminèrent Pilate à porter ce sanglant arrêt : voici les deux principales :

L’intention du gouverneur était d’apaiser le peuple en lui donnant une satisfaction, et de sauver ainsi JÉSUS-CHRIST du dernier supplice : je le châtierai, se disait-il à lui-même, et je le renverrai. Aussi est-il probable qu’il donna ordre aux soldats de le flageller cruellement, afin que le spectacle d’un homme déchiré par les fouets excitât la commisération de tous ceux qui le verraient. 

De plus, dans le cas où il serait contraint de condamner JÉSUS au supplice de la croix, le crucifiement devait être précédé de la flagellation. Ainsi l’ordonnait la loi des Romains (2), afin que le peuple fût ému à la vue des plaies du crucifié, qu’offensé de sa nudité. C’est pour cela que quelques auteurs contemplatifs pensent que JÉSUS-CHRIST fut crucifié deux fois : l’une, pour la première raison que nous avons dite ; l’autre, pour la seconde, lorsqu’il eut été condamné à mourir sur la croix (3).

Quoiqu’il en soit, la sentence fut à la fois injuste, infamante et cruelle ; car le juge n’ignorait pas que ce captif était innocent, et néanmoins il le condamne à un châtiment ignominieux et douloureux, réservé aux voleurs et aux esclaves ; il répand le sang du Juste ; il confirme le choix d’un peule passionné qui a préféré à son bienfaiteur un meurtrier ; il fait souffrir au Saint des saints la peine que Barabbas a méritée par ses vols et meurtres.

 

Deuxièmement. Cette sentence qui me révolte, mon JÉSUS l’accepte dans son cœur. Il n’en appelle point, il n’entreprend pas de se justifier, il ne se plaint pas, il ne témoigne pas le moindre ressentiment de l’injustice criante dont il est la victime. Loin de là, il livre volontiers son corps aux coups des bourreaux en expiation de mes péchés, afin de guérir, dit le prophète Isaïe, les plaies de mon âme par celles de sa chair innocente (4), et de m’exciter par cette marque d’amour à le servir et à  l’aimer. Comment, en effet, considérer les entrailles de mon Sauveur, et refuser de lui donner mon cœur avec toutes mes affections ? On peut croire que, dans ce moment, JÉSUS leva les yeux vers le ciel et dit à son Père céleste ces paroles de David : Mon Père, puisque vous l’avez ainsi ordonné, me voici prêt à être battu de verges (5). Mon corps devait être impassible et immortel ; le mal ne devait point venir jusqu’à lui, ni les fouets approcher du tabernacle où habite mon âme (6). Mais votre Providence a voulu me revêtir d’une chair accessible à la souffrance, et dès lors je me suis préparé à la peine que je vais subir maintenant (7). J’ai dit : Je paierai ce que je n’ai point dérobé (8), pour acquitter les dettes de ceux qui ont audacieusement tenté de vous ravir votre gloire.

 

Je vous rends grâces, ô mon aimable Rédempteur, de ce que vous avez daigné vous soumettre à un châtiment si cruel, si honteux et si injuste. À votre exemple, me voici prêt à souffrir les fouets pour votre amour. J’accepte d’avance la sentence que vous porterez à mon égard. Elle ne sera point injuste, puisque je l’ai mérité par mes péchés ; elle ne sera ni honteuse pour moi ni cruelle, puisque cette sentence sera celle d’un père, qui châtie l’enfant qu’il aime pour l’aider à se corriger (9).

 

1) S. Jean, 19 : 1 ;

2) S. Hieron dans Matth. XXVII, 26 ;

3) Gerson, dans Monotessaron, c. 146 ;

4) Isaïe, 53 : 5 ;

5) Psaumes, 37 : 18 ;

6) Psaumes, 90 : 20 ;

7) Hébreux, 5 : 5-7 ;

8) Psaumes, 68 : 5 ;

9) Hébreux, 12 : 6. – Proverbes, 3 : 12.

 

II. — JÉSUS dépouillé de ses vêtements.

 

Dès que Pilate eut prononcé la sentence, les soldats se saisirent avec insolence de JÉSUS, et l’ayant amené dans une salle, ils lui ôtèrent ses vêtements, jusqu’à sa tunique sans couture.

 

Premièrement. Je considérerai quelle étrange confusion souffrit notre divin Sauveur, si beau et si chaste, quand il se vit nu au milieu d’une foule de soldats, à qui sa pudeur ne pouvait être qu’un sujet de raillerie. Ô affront incompréhensible ! JÉSUS le supporte avec patience, en expiation de tant de péchés que j’ai commis, sans rougir de dépouiller mon âme de la grâce dont il l’avait revêtue et parée ; il le supporte afin de me procurer, au prix d’une humiliation si profonde, ce vêtement sacré que j’ai perdu, et sans lequel je suis misérable, et pauvre, et nu (1).

 

Ô Sauveur plein d’amour, qui me conseillez d’acheter de vous l’or très pur et très ardent de la charité pour m’enrichir, et les vêtements blancs de l’innocence (2), pour me préserver de la confusion que j’ai méritée, en me dépouillant moi-même de ces ornements précieux ; vendez-moi, je vous en conjure, et cet or et ces vêtements. Je vous offre en retour le mérite de la nudité volontaire que vous souffrez aujourd’hui ; je vous offre mon cœur disposé à se dépouiller de tous les biens de la terre : enfin, je vous supplie, par l’état auquel je vous vois réduit, de me revêtir de votre divine grâce, afin que je n’aie point le malheur de tomber dans la confusion qui doit durer éternellement.

 

Deuxièmement. Je considérerai comment les soldats attachèrent à une colonne (3), les bras en haut selon quelques autres, afin de pouvoir frapper par tout le corps (4). Sans doute ce ne fut pas là un léger tourment ; car ils le lièrent par les pieds et par les poignets avec une extrême violence. Mais quand ils ne l’eussent point lié à la colonne avec des cordes, il y était plus fortement attaché par les liens de son amour, et par le désir qui le pressait de se sentir déchirer à coups redoublés pour notre salut.

 

Ô Agneau sans tache, qui, avec une douceur admirable et sans pousser le moindre cri (5), souffrez que de cruels bourreaux vous lient, non seulement pour vous dépouiller de votre laine, je veux dire de vos vêtements, mais encore pour mettre en lambeaux à coups de fouets votre corps délicat ; daignez, que ni les fouets, ni les peines de cette vie ne puissent me détacher de vous. Ainsi soit-il.

 

1) Apocalypse, 3 : 17 ;

2) Apocalypse, 3 : 18 ;

3) S. Hieron, Ép. CVIII, dans Luc, XXIII, 22 ;

4) P. Coster, Méditat. XXIV, de Christi Passione ;

5) Isaïe, 53 : 7.

 

III. — JÉSUS flagellé.

 

Premièrement. JÉSUS-CHRIST étant attaché à la colonne, les bourreaux commencèrent à le flageller avec une cruauté inouïe. Ils se succédaient les uns aux autres, employant tour à tour, d’après plusieurs commentateurs (1), trois sortes d’instruments : les verges pliantes couvertes d’épines, les nerfs de bœuf armés de rosettes de fer à l’extrémité, les chaînes de fer garnies de pointes très aiguës qui entraient dans la chair et pénétraient jusqu’aux os. Avec ces divers instruments, ils déchargent un prodigieux nombre de coups sur les épaules du Sauveurs, qui en sont d’abord toutes meurtries, puis écorchées, et enfin ouvertes par des blessures si profondes, qu’il en coule des flots de sang jusqu’à terre. Ils lui déchirent aussi à force de coups tout le corps, sans épargner ni les bras, ni les côtés, ni la poitrine. Le prophète Isaïe nous représente le peuple juif, qui est le corps mystique de JÉSUS-CHRIST, couvert de plaies depuis les pieds jusqu’à la tête ; il n’y a rien de sain en lui, parce que tous ceux qui le composent, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, sont infectés de la lèpre du péché. De même aujourd’hui, le vrai corps de notre Rédempteur, depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, est traité avec tant de cruauté, qu’il n’y a en lui que contusions et que blessures, et qu’il ressemble à un lépreux (Isaïe, 1 : 6). C’est dans cet état lamentable que l’avait vu le même prophète, lorsqu’il s’écria : Il est sans beauté et sans éclat. Nous l’avons vu, il était tout défiguré et méconnaissable. Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs, familiarisé avec la souffrance. Son visage était obscurci par les opprobres et l’ignominie, et nous l’avons tenu pour un homme de néant. Il a vraiment porté lui-même nos infirmités, il s’est chargé de nos douleurs. Nous l’avons considéré comme un lépreux, comme frappé de la main de Dieu et humilié. Il a été blessé à cause de nos iniquités, il a été brisé pour nos crimes : le châtiment qui doit nous rendre la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures (3).

 

Ô mon Rédempteur, que n’ai-je une lumière assez vive pour vous contempler, ainsi défiguré, attaché à la colonne ! Que n’ai-je une charité assez brûlante pour me transformer par la force de la compassion en votre image ! Ô JÉSUS, le plus beau des enfants des hommes, comment a disparu la grâce qui était répandue dans tous vos traits ? Ô splendeur de la gloire du Père, qui donc a obscurci l’éclat de votre visage ? Ô le plus parfait des hommes, le Désiré des nations, qui vous a changé en un homme de douleurs ; qui vous a fait l’opprobre de la terre ? Vous qui avez rendu la santé à tant de lépreux, d’où vient que vous êtes semblable à un lépreux ? Ô Père éternel, comment permettez-vous que votre Fils bien-aimé soit traité comme un voleur, et qu’il soit regardé comme un homme que votre main a frappé ? Si mes péchés en sont la cause, n’est-il pas plus conforme à la justice que j’en porte la peine ? C’est moi, oui, c’est moi qui ai péché ; cet innocent Agneau n’a fait aucun mal ; tournez votre main contre le coupable ; déchargez sur mes épaules les coups de fouets ; que la punition retombe sur l’auteur de la faute (4). Ô charité infinie du Père qui, pour réconcilier l’esclave avec lui, châtie si sévèrement son propre Fils ! [Pour accomplir toute justice, selon la Parole même du Verbe de Dieu ! – cf. S. Matthieu, 3 : 15] Ô charité immense du Fils qui, pour réconcilier l’esclave avec son Père, se soumet à un si terrible châtiment ! Père éternel, je vous rends grâces de votre charité incompréhensible. Fils unique de Dieu, Verbe incarné, je vous rends grâces de l’inestimable amour que vous me témoignez dans votre cruelle flagellation.

 

Deuxièmement. Pour mieux comprendre la grandeur de ce tourment, je réfléchirai sur quatre points particuliers qui en sont les principales circonstances.

La première est tirée des qualités du corps de Notre-Seigneur. Il était délicat, tendre, très sensible à la douleur ; il était de plus extrêmement affaibli par la sueur de sang, par les fatigues de la nuit précédente et par celles de la matinée. Comme donc les blessures que lui faisaient les fouets étaient profondes ; comme les pointes de fer lui déchiraient même les entrailles, il en ressentit d’excessives douleurs. Aussi dans le psaume où nous lisons ces paroles, les pécheurs ont frappé sur mon dos, le texte hébreu porte, ils ont labouré, parce que, comme le soc fend la terre et forme un sillon profond ; de même les instruments de la flagellation ouvrirent la chair de JÉSUS-CHRIST, et y firent des blessures semblables à des sillons (5)

 

Corps adorable de mon Sauveur, terre virginale, vous n’aviez pas besoin d’être sillonnée de la sorte pour produire des fruits de salut ; mais la dureté de mon cœur, vous le saviez, avait besoin d’être amollie par vos souffrances. Excitez en moi, ô mon Dieu, de vifs sentiments de compassion, et faites que je ressente dans ma chair les douleurs que vous éprouvez dans la vôtre.

 

La seconde circonstance se prend du côté des bourreaux. Hommes naturellement cruels et féroces, ils avaient encore reçu ordre du gouverneur de ne garder en cette exécution aucune mesure, pour les raisons que nous avons dites ; ils étaient de plus excités par Satan, afin que le Sauveur laissât au moins échapper quelque mouvement d’impatience ; enfin, ils se sentaient animés par les princes des prêtres et par tout le peuple. Et comme ils se relevaient souvent, les derniers le frappaient toujours avec une nouvelle force et lui causaient de plus intolérables douleurs. Irrités par sa douceur et son silence, peut-être rivalisaient-ils de cruauté dans le dessein de tirer de sa bouche une plainte ou un soupir.

La troisième circonstance se trouve dans le nombre des bourreaux et la multitude incroyable de coups dont ils accablèrent le corps délicat et affaibli de JÉSUS ; plusieurs auteurs pensent que ces coups s’élevèrent au moins à cinq mille (6) ; et l’inhumanité des ennemis du Sauveur rend cette opinion probable. Loin d’observer à son égard la loi qui fixait le nombre de coups à quarante moins un, comme nous le voyons par l’exemple de saint Paul (7), ils multiplièrent bien des fois ce nombre, notre divin Rédempteur le permettant ainsi, afin d’accomplir lui-même la pénitence que méritaient les péchés de tous les hommes.

Or, et c’est ici la quatrième circonstance, nos péchés étant énormes et sans nombre, les coups de fouets que reçut le Fils pour les expier ne pouvaient être que très cruels et comme innombrables.

 

Troisièmement. À l’aide de ces considérations, je tâcherai de me former une idée de la patience invincible de JÉSUS-CHRIST Notre-Seigneur. Tout le temps que dure la flagellation, il reste muet, il ne fait entendre aucune plainte, il ne donne aucune marque d’impatience, de trouble ou d’ennui ; il reçoit, comme une enclume tous les coups, les offrant à son Père éternel en satisfaction de nos péchés, avec un amour sans mesure. Il est couvert de plaies, et cependant il désire en recevoir de nouvelles, plus douloureuses encore, s’il faut de nouvelles, plus douloureuses encore, s’il faut de nouvelles et de plus atroces souffrances pour opérer notre salut. Aussi se garde-t-il de dire c’est assez ; il attend que la rage de ses persécuteurs soit assouvies, et la justice divine pleinement satisfaite. — Je concevrai de là une juste horreur de mes péchés qui ont été la cause d’un si redoutable châtiment, et j’exciterai en moi le désir de les expier par des pénitences et des flagellations volontaire [ou autres moyens – cf. saint Jean de la Croix, la Montée du Mont Carmel, la Nuit des sens]. Enfin, je me prosternerai aux pieds de mon Sauveur, près de la colonne ; je le considérerai abandonné de tous, privé de toute consolation [bien qu’animé en tant qu’homme parfait ou nouvel Adam d’une foi capable de déplacer les montagnes et jouissant de la vision béatifique dans le centre le plus profond et secret de son âme en vertu de son union hypostatique, c‘est-à-dire de l’union substantielle de sa nature humaine et de sa nature divine dans la personne du Fils unique de Dieu, étant à la fois vrai homme et vrai Dieu], perdant ses forces avec son sang. Tantôt, je baiserai en esprit la terre baignée du sang de mon Sauveur et de mon Créateur ; tantôt je prendrai dans mes mains les fouets teints de ce sang précieux, je les appliquerai sur mon cœur, priant JÉSUS de guérir mes affections déréglées et de me blesser de son divin amour ; puis j’embrasserai cette colonne sacrée, je la saluerai avec respect, et je dirai :

 

Ô colonne sainte [sanctifiée par le sang de JÉSUS], à laquelle a été lié et fouetté celui qui est la colonne du monde et le soutien de l’univers ! Ô précieuse colonne, couverte et embellie du sang de mon Rédempteur, sang répandu pour faire de tous les hommes autant de colonnes dans le temple du Dieu vivant (8) ! Que n’ai-je eu le bonheur d’être attaché à vous, d’être arrosé de ce sang adorable, dont la vertu m’eût affermi dans le service du Seigneur qui a tant souffert pour me sauver ! Esprits célestes, colonnes du ciel, que faites-vous ? Comment ne tremblez-vous pas en voyant votre créateur lié et frappé par les mains sacrilèges de ses bourreaux ? Ô mon JÉSUS, colonne sur laquelle repose le monde, ayez compassion de vous-même ; étendez, étendez vos bras et armez-les de force (9). Car vous êtes tout ensanglanté, affaibli et près de défaillir ! Ô mon JÉSUS, puisque c’est pour mes péchés que vous souffrez tant de maux, fortifiez-moi de votre grâce, donnez-moi le courage de m’en punir moi-même et de m’en corriger. Ainsi soit-il.

 

Quatrièmement. Je considérerai en dernier lieu, comment, après cette exécution injuste et barbare, les soldats détachèrent Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST de la colonne. Brisé par les coups, affaibli par la quantité de sang qu’il a perdu, il est probable qu’il tomba par terre. Comme il était nu, et que ses vêtements avaient été jetés assez loin de lui, il alla les chercher lui-même, se traînant avec beaucoup de peine, et nageant dans son propre sang qui inondait le sol autour de la colonne ; puis il s’habilla seul comme il lui fut possible, sans que personne daignât l’aider : tant on montrait à son égard de cruauté et de mépris. Je pourrai passer quelque temps dans cette pieuse contemplation, compatissant à l’abandon et à la faiblesse de mon Seigneur.

 

Ô Roi du ciel, qui aidez toutes les créatures, et sans lequel aucune ne peut agir ni se mouvoir ; comment ne trouvez-vous personne qui vous assiste dans cette extrême nécessité ! Vêtements sacrés qui guérîtes d’une perte de sang l’Hémorroïsse, dès qu’elle vous eut touchés (10), et qui tant de fois avez rendu la santé aux malades (11) ; fermez les plaies de mon Sauveur, arrêtez les ruisseaux de son sang, afin qu’il lui reste assez de forces pour souffrir encore et achever l’œuvre de notre Rédemption. Oh ! que n’ai-je été présent pour le servir et le soulager, quand il eût dû m’en coûter jusqu’à la dernière goutte de mon sang ! Agréez, ô mon Dieu, ce témoignage de ma bonne volonté ; et, puisque c’est de vous que je la tiens, fortifiez-la, afin que je vous serve désormais en tout ce que je pourrai, avec le désir de faire beaucoup plus que je ne puis pour votre service. 

 

1) Salmeron, Comment. in Evangelic. histor. et Acta apostol., tom. X, tract. 29 ;

2) Isaïe, 1 : 6 ;

3) Isaïe, 53 : 2-5 ;

4) II Rois, 24 : 17 ;

5) Psaumes, 128 : 3 ;

6) Sainte Gertrude, dans le livre 4e de ses Révélations, ch. 35e, semble faire entendre que Notre-Seigneur reçut 5466 coups ; le P. Coster, dans la 24e de ses Méditations sur la Passion, donne le nombre de 5400, d’après le témoignage de plusieurs saints qui l’ont appris par révélation ;

7) II Corinthiens, 11 : 24 ; – Deutéronome, 25 : 2-3 ;

8) Apocalypse, 3 : 12 ;

9) Isaïe, 51 : 9 ;

10) S. Luc, 8 : 44 ;

11) S. Marc, 6 : 56.

 

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 Vénérable Père Louis Du Pont (1554 – 1624), S. J., Méditations sur les mystères de notre sainte foi, en 6 parties et volumes, IVe partie et IVe volume, Desclée De Brouwer et Cie, 1932, MÉDITATION XXXIX, Comment Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST porta sa croix sur ses épaules ; ce qui arriva depuis la maison de Pilate jusqu’au calvaire :

 

I. — Circonstances qui précédèrent immédiatement le portement de la croix.

 

Après que Pilate eut prononcé la sentence et que Jésus l’eut acceptée, les soldats, par ordre du juge, firent trois choses remarquables.

 

Premièrement. Ils dépouillèrent le Sauveur du manteau de pourpre qu’ils lui avaient jeté sur les épaules et le revêtirent de ses habits, afin que chacun pût le reconnaître (1). Les évangélistes ne disent pas qu’ils lui ôtèrent sa couronne d’épines ; il est plus probable qu’ils la lui laissèrent sur la tête, de peur de lui procurer quelque soulagement.

 

O mon Jésus, jusqu’ici vous avez rempli comme il convenait le rôle de roi ; c’est pour cette raison que vous conservez cette couronne, symbole de la perpétuité de votre règne. Maintenant, il vous reste à présenter le personnage de malfaiteur, et il faut que vous en preniez sur vous les honteuses marques. Au lieu du roseau que l’on vous ôte des mains, vous recevez la croix sur vos épaules, vous la porterez jusqu’au Calvaire, et là, dans la compagnie de deux voleurs, vous mourrez sur ce bois infâme.

 

Ici, j’écouterai les paroles outrageantes que les bourreaux adressent à Notre-Seigneur, ne voyant en lui qu’un homme condamné à mort pour ses crimes. Je me présenterai avec quelle violence ils le ramènent dans la salle de la flagellation, et comment, après lui avoir arraché le manteau de pourpre, ils lui donnent ses habits ensanglantés pour qu’il s’en revête lui-même. Ceci n’est point sans mystère. Car, comme JÉSUS, avant de se charger de sa croix, voulut se dépouiller des vêtements étrangers dont l’avaient couvert les gens d’Hérode et ceux de Pilate, puis reprendre les siens propres ; de même, si je me propose de porter ma croix à l’imitation de mon Sauveur, je dois commencer par quitter les habitudes vicieuses des hommes mondains et charnels, puis me revêtir des vertus de JÉSUS-CHRIST, particulièrement de sa douceur, de sa patience, de sa miséricorde et de sa charité, afin que l’on me reconnaisse pour son disciple.

 

Deuxièmement. On apporta une grande et pesante croix. J’essaierai de comprendre quels furent les sentiments du cœur de JESUS lorsqu’il vit de ses yeux l’instrument de son supplice. Il le salua intérieurement avec joie et amour, puis il dit, avec un tout autre accent que ne le fît plus tard André son apôtre : Je te salue, ô croix précieuse, que je désire depuis longtemps, que j’ai aimée avec ardeur, que j’ai cherchée sans relâche, que je trouve enfin prête à recevoir celui qui t’appelait de tous ses vœux (2). Viens, et je te serrerai dans mes bras, puisque tu m’ouvres les tiens ; viens, et je te donnerai un baiser de ma bouche, le baiser de paix, puisque je dois reposer sur toi ma tête, et sur toi m’endormir doucement du sommeil de la mort. Oh ! avec quelle tendresse JÉSUS embrassa sa croix [qui, en vérité, est également la nôtre, car il y a entre elles un lien inhérent ou une osmose substantielle où se révèle le grand mystère de la Croix, le fondement du christianisme authentique : cette Croix conduit à la gloire éternelle] ; comme il la sanctifia en la touchant pour la première fois ; avec quelle affection il la prit de ses mains et la plaça sur ses épaules toutes déchirées de coups !

 

O doux JÉSUS, faites-moi la grâce d’envisager votre croix du même œil que vous ; de la chercher avec le même empressement, de l’embrasser avec le même amour que vous ; de mettre en elle toute ma gloire et de ne prendre aucun repose jusqu’à ce que j’expire dans ses bras comme vous !

 

Troisièmement. On tira de la prison deux criminels qui devaient être conduits au Calvaire pour y être crucifiés avec JÉSUS-CHRIST, ainsi que le rapporte saint Luc (3). Quel affront ce fut pour le Sauveur de se voir mis au rang des scélérats (4) ! Oh ! que ces voleurs regardèrent la croix avec d’autres yeux que lui ! La seule vue de ce bois les remplit de frayeur et leur fit baisser les yeux. Ils avaient aimé le péché et ils haïssaient la peine ; tandis que notre bien-aimé JÉSUS aimait la peine et détestait le péché. Ils redoutaient le châtiment qui était dû à leurs crimes ; JÉSUS acceptait avec joie le châtiment que d’autres avaient mérité.

 

O mon Sauveur, je vous remercie de ce que vous embrassez volontiers la croix pour expier mes offenses, vous qui n’avez jamais connu le péché [cf. S. Jean, 8 : 46]. Changez mon cœur et rendez-le conforme au vôtre. Puisque j’ai péché, comme les voleurs [et nous avons tous péché en Adam, car « si nous disons : “ Nous n’avons pas péché ”, nous faisons de Dieu un menteur et sa parole n’est pas en nous. » - Ire Épître de saint Jean, 1 : 10 ; cf. Épître aux Romains, 5 : 12], il est juste que j’accepte humblement la peine dont je suis personnellement digne ; et, puisque vous m’en donnez l’exemple, il convient que je m’offre à souffrir pour le salut de mes frères quelque chose des tourments que vous avez soufferts pour eux.

 

1) S. Marc, 15 : 20 ; S. Matthieu, 27 : 31 ;

2) Liturg. in festo S. Andr. ;

3) S. Luc, 23 : 32 ;

4) Isaïe, 53 : 12.

 

II. — JÉSUS porte sa croix.

 

Et JÉSUS, portant lui-même sa croix, alla au mont Calvaire, nommé en hébreu Golgotha (1).

 

Premièrement. Je considérerai quelle confusion éprouva Notre-Seigneur lorsqu’il sortit de la maison de Pilate, la croix sur les épaules, entre deux voleurs, précédé des ministres de la justice, qui publiaient le sujet de sa condamnation au milieu des clameurs d’un peuple innombrable accouru de toutes parts pour assister à ce spectacle. —  O saints anges, témoins des ignominies de votre Maître, comment ne descendez-vous pas du ciel pour déclarer aux hommes la vraie cause de sa mort et venger ainsi son honneur ? O Père éternel, que faites-vous lorsque vous voyez votre Fils chargé du bois de sa croix, sur lequel il va être immolé ? Abraham, ayant mis sur son fils Isaac le bois de l’holocauste, portait dans ses mains le fer et le feu (2). Mais vous, Seigneur, de quel feu vous êtes embrasé ! quel glaive est dans vos mains ! C’est l’amour qui vous oblige à tirer le glaive de la justice contre votre propre Fils pour rendre, par sa mort de l’innocent, la vie aux coupables !

 

Embrasez-moi, ô mon Dieu, de ce feu céleste, afin que j’aime celui qui m’a tant aimé ; percez mon cœur de ce glaive, afin que je meure à tout ce qui peut vous déplaire. Mais je remarque, Seigneur, que vous ne sortez point de nuit, ni accompagné de deux serviteurs, comme fit Abraham ; vous sortez, au contraire, en plein jour, au milieu d’une foule immense qui s’était rassemblée pour être présente au sacrifice de votre Fils. C’est que vous voulez que vos œuvres resplendissent à tous les regards et qu’elles échauffent tous les cœurs [et parce que l’œuvre de Dieu se fait dans la lumière !] : semblables au soleil qui, dans son midi, n’a pas moins d’ardeur que d’éclat. Comprends, ô mon âme, la sublime charité du Père, comprends l’humilité profonde et l’héroïque obéissance du Fils, et alors tu te glorifieras de ses opprobres, et tu les embrasseras avec amour devant tous les hommes.

 

Deuxièmement. Je considérerais quelle intolérable douleur ressentit le corps affaibli de notre divin Sauveur lorsqu’il fut chargé de sa lourde croix ; combien de fois, épuisé par les tourments déjà soufferts, il chancela et tomba sur ses genoux, succombant sous le faix ; comment la sueur coula de son front dans ces angoisses ; comment le sang qui ruisselait de ses plaies récentes, arrosa les rues de Jérusalem ; enfin, comment sa chair sacrée, ainsi que le raisin dans le pressoir, fut broyée par le bois pesant de sa croix.

 

O sang du Dieu vivant, sang d’un prix infini, comment êtes-vous mêlé à la boue des rues et foulé aux pieds des mortels ! Anges du ciel, pourquoi ne venez-vous pas recueillir ce sang adorable ? et que n’êtes-vous ici, près de votre Roi, qui perd ses forces avec son sang, pour l’aider à porter ce pénible fardeau ? O mon JÉSUS, que ne puis-je prendre votre croix sur mes épaules et procurer ainsi quelque soulagement aux vôtres ! Souhait téméraire : il faut les épaules d’un Dieu pour porter l’instrument de la Rédemption du monde. Aujourd’hui s’accomplissent en vous les oracles de votre Prophète : Il portera sur son épaule le signe de la domination, qui commencera par la croix (3) ; il portera la clef de la maison de David, avec laquelle il ouvrira aux hommes les portes du ciel, qui demeureront fermés jusqu’à ce qu’il y entre le premier (4).

 

Troisièmement. Je considérerai que mes péchés furent pour JÉSUS-CHRIST un poids plus accablant sans comparaison que le bois de la croix. Mes iniquités, disait un roi pénitent, se sont élevées jusqu’au-dessus de ma tête ; elles se sont appesanties sur moi comme un fardeau insupportable (5). Quel fardeau ne sont donc pas pour notre Rédempteur les péchés de tous les hommes qui ont existé, existent et doivent exister jusqu’à la fin du monde ! Et cependant telle est la charge que porte ce divin Sauveur, suivant cette parole d’Isaïe : Nous nous étions tous égarés comme des brebis errantes ; chacun de nous s’était détourné de la voie du Seigneur pour suivre sa propre voie ; et Dieu l’a chargé lui seul de l’iniquité de nous tous (6).

 

O bon JÉSUS, ce sont mes péchés qui font ployer vos épaules ; je suis la brebis égarée, et vous êtes l’Agneau immaculé que l’on conduit à la boucherie [cf. tout le chapitre 53 du prophète Isaïe d’une clarté exceptionnelle], je veux dire au Calvaire, où vous devez être immolé en expiation de mes fautes. Oh ! que je voudrais m’en être jamais rendu coupable ! que je souhaiterais vous avoir épargné de si cruels tourments ! Mais puisque j’ai eu le malheur de vous offenser, il est juste du moins que j’accepte une partie de la peine, et que je ne refuse pas de porter la croix que j’ai méritée. Je suis prêt, Seigneur, à la porter jusqu’à la mort, comme vous avez porté la vôtre.

 

1) S. Jean, 19 : 17 ;

2) Genèse, 22 : 6 ;

3) Isaïe, 9 : 6 ;

4) Isaïe, 22 : 22 ;

5) Psaumes, 37 : 5 ;

6) Isaïe, 53 :6.

 

III. — Les Juifs forcent un étranger de porter la croix de JÉSUS.

 

Or comme ils le conduisaient à la mort, ils arrêtèrent un homme de Cyrène, appelé Simon, qui venait des champs, et le forcèrent de porter la croix après JÉSUS (1).

 

Premièrement. Je considérerai à quel excès de fatigue fut réduit Notre-Seigneur allant au Calvaire. Ses ennemis prennent de là l’occasion pour le railler de sa faiblesse. Voilà, disent-ils, cet homme qui s’est fait passer pour le Fils de Dieu, et qui s’est vanté de rebâtir le temple en trois jours [le temple de son corps]. JÉSUS souffrait ces injures avec une admirable patience, jusqu’à ce que les princes des prêtres, craignant de le voir expirer dans le chemin, le déchargèrent de sa croix, non à dessein de le soulager, mais pour satisfaire l’envie qu’ils avaient de le crucifier. — Je tirerai de là un puissant motif de consolation dans mes peines. Si pesantes que soient les croix qui peuvent m’atteindre, je dois avoir une ferme confiance que JÉSUS-CHRIST, mon Sauveur, ne me refusera pas le secours nécessaire pour les porter avec patience, me rappelant les paroles de saint Paul aux fidèles de Corinthe : Les maux que nous avons eu à souffrir ont été excessifs et au-dessus de nos forces ; la vie nous était un fardeau, et nous n’attendions plus que la mort ; mais Dieu nous a délivrés de toutes nos afflictions et il nous en délivrera à l’avenir, comme nous l’espérons de sa bonté (2).

 

Deuxièmement. Je considérerai que Notre Seigneur JÉSUS-CHRIST pouvait assurément porter seul sa croix jusqu’au Calvaire : il n’avait pour cela qu’à fortifier son corps d’une manière miraculeuse. Toutefois il ne voulut pas user de ce pouvoir divin ; il aima mieux être aidé par un autre à la porter. Son intention était de nous enseigner que la croix doit être le partage de tous les chrétiens, que tous doivent la porter à son exemple et accomplir sa parole rapportée par l’évangéliste saint Luc : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce soi-même, qu’il porte sa croix tous les jours et me suive (3).

 

O bon JÉSUS, si vous marchez devant moi chargé de cette croix pesante qui vous fait plier les genoux, est-ce beaucoup que je vous suive, chargé, moi aussi, d’une croix dont votre grâce diminue le poids ? La croix que je porte, Seigneur, est à la fois la vôtre et la mienne : elle est vôtre, car vous l’avez portée le premier, elle me vient par votre ordre, et je la porte à cause de vous ; elle est mienne, parce que vous l’avez proportionnée à mes forces, et que vous me l’envoyez pour le bien de mon âme : car si vous me gratifiez de votre croix, c’est afin que je recueille les fruits abondants et glorieux qu’elle produit.

 

O bon JÉSUS, donnez-moi la grâce de comprendre que vous m’envoyez quotidiennement pour le bien de mon âme une croix qui est proportionnée à mes forces et qui est à la fois la vôtre et la mienne, afin de recueillir les fruits abondants et glorieux qu’elle produits.

 

Troisièmement. Je considérerai qu’il ne se trouva personne pour consentir à se charger de la croix de JESUS et lui venir en aide au milieu de ses souffrances. Les Juifs s’imaginaient qu’on ne pouvait toucher le bois de la croix sans encourir la malédiction du ciel, parce qu’il est écrit dans leur loi : Maudit de Dieu est celui qui meurt suspendu à un bois infâme (4). Pour les soldats, qui étaient des gentils, ils regardaient la croix comme un opprobre. Enfin, nul des disciples et des amis du Sauveur n’osait se montrer, tant ils redoutaient la fureur des Juifs. On fut donc obligé de contraindre un étranger qui passait à la porter. Nous voyons ici figurer plusieurs sortes de personnes qui fuient la croix de JÉSUS-CHRIST. Les uns l’abhorrent, parce qu’ils n’en connaissent pas la vertu : ce sont les infidèles. Les autres la méprisent, comme contraire à leur dignité personnelle : ce sont les orgueilleux et les ambitieux. D’autres en ont peur, comme d’un fardeau trop pesant pour leurs épaules : ce sont les hommes délicats et sensuels.

 

Oh ! qui changera mes yeux en deux sources de larmes, pour pleurer avec saint Paul l’aveuglement des ennemis de la croix de JÉSUS-CHRIST, qui auront pour fin la damnation, qui font leur Dieu de leur ventre, qui mettent leur gloire dans leur propre honte, et qui n’ont de pensées et d’affections que pour la terre (5) ! Ne permettez pas, ô Roi de gloire, que je sois l’ennemi de votre croix, car je serais infailliblement le vôtre. Ne permettez pas que je fasse mon Dieu de mon corps, ni mon idole de la gloire du monde. Vous seul, ô JÉSUS crucifié, êtes mon Dieu, vous seul ma gloire. Votre croix sera mon ambition et mes délices : ami de la croix, je serai aussi l’ami de celui qui s’est immolé pour moi sur la croix.

 

1) S. Luc, 23 : 26. — S. Matthieu, 27 : 32 ; S. Marc, 15 : 21 ;

2) II Corinthiens, 1 : 8-10 ;

3) S. Luc, 9 : 23 ;

4) Deutéronome, 21 : 23. – Galates, 3 : 13 ;

5) Philippiens, 3 : 18, 19.

 

IV. — Simon le Cyrénéen aide JÉSUS à porter sa croix.

 

Je considérerai Simon le Cyrénéen portant la croix du Sauveur. De son nom, de sa qualité, de sa désignation, et de sa récompense, je tirerai quelques réflexions utiles à mon âme : car ces circonstances ne peuvent pas être attribuées au hasard.

 

Premièrement. Il se nomme Simon, c’est-à-dire obéissant. Cela signifie que le principal exercice de l’obéissance chrétienne est de combattre les répugnances de notre volonté propre, pour accepter avec soumission les croix que Dieu nous envoie, de quelque côté et en quelque manière qu’elles nous arrivent. Ce sont les obéissants qui allègent le fardeau de JÉSUS-CHRIST et de ses ministres, tandis que les indociles sont à charge à leurs supérieurs et les font gémir dans l’accomplissement de leur emploi, selon la remarque de saint Paul (1).

 

O mon JÉSUS, vous avez porté votre croix par obéissance, et vous vous êtes humilié au point de vous rendre obéissant jusqu’à la mort de la croix ; aussi montrez-vous tant d’amour pour les enfants d’obéissance (2), que, par une prédilection spéciale, vous cédez votre croix à un homme qui tire son nom de cette vertu : accordez-moi donc la grâce de faire et de souffrir tout ce qu’il vous plaira d’ordonner à mon sujet, lors même que la soumission à votre volonté serait pour moi une pesante croix.

 

Deuxièmement. Cet homme est un étranger, et il vient des champs à Jérusalem. Je vois par là que ceux qui désirent rencontrer JÉSUS-CHRIST et mériter de porter sa croix, doivent se résoudre à vivre comme des pèlerins, renonçant au monde et à ses coutumes grossières et terrestres, marchant à grands pas, par la droiture de leurs intentions et la sainteté de leurs œuvres, vers la Jérusalem céleste [cf. Apocalypse, 21 : 2]. Si je consens à vivre de la sorte, je rencontrerai JÉSUS-CHRIST au moment où j’y penserai le moins, et il me fera la grâce inestimable de souffrir avec lui et pour lui. Oh ! qu’elle est heureuse la rencontre de JÉSUS chargé de sa croix ! Que n’ai-je le bonheur de le rencontrer ainsi, et de recevoir de sa main sur mes épaules la croix qu’il a portée sur les siennes ! Il s’appelait également Simon, l’apôtre qui, sortant de Rome pour fuir la persécution, rencontra JÉSUS-CHRIST et entendit ces paroles de sa bouche : Je vais à Rome pour être crucifié une seconde fois.

 

O mon Sauveur, marchons ensemble, et portons ensemble la croix. Mais je ne veux point me contenter de ressembler à Simon le Cyrénéen, qui porta la croix et ne mourut pas sur la croix ; je préfère le sort de Simon Pierre, qui fut crucifié avec vous, parce que vous étiez crucifié en lui.

 

Troisièmement. Simon se résigne à porter la croix de JÉSUS. Les hommes ont naturellement horreur de la croix, et tous la portent en quelque sorte malgré eux, mais de différentes manières. Les uns, selon la pensée de saint Bernard (3), la portent avec impatience et sans aucun mérite ; les autres avec patience et avec mérite, faisant nécessité vertu, comme Simon le Cyrénéen ; quelques uns, doucement pressés par la puissance de la grâce, se rendent à l’inspiration divine, surmontent toutes les répugnances de la chair, et embrassent la croix avec tant d’empressement et d’amour, qu’ils se font gloire, à l’exemple de l’Apôtre, de la porter en tout temps et en tout lieu.

 

O mon doux Sauveur, qui ne voulez forcer personne à porter votre croix, et qui avez dit pour ce sujet : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il prenne sa croix et me suive [S. Marc, 8 : 34 ; S. Luc, 14 : 27 ; S. Matthieu, 10 : 38] ; vous voyez que j’éprouve dans la partie inférieure de mon âme une répugnance comme invincible à me charger d’un si pesant fardeau : fortifiez-moi donc par votre grâce, afin que, sourd aux réclamations des sens, j’embrasse courageusement la croix et vous suive, vous qui l’avez portée de si grand cœur par amour pour moi.

 

Quatrièmement. Je remarquerai enfin que la peine du Cyrénéen fut de courte durée, et que néanmoins, aujourd’hui encore, on fait mention de lui et de ses enfants (4) dans l’Église, comme de personnes remarquables par leur vertu ; saint Marc les a tous nommés dans son Évangile [cf. S. Marc, 15 : 21] ; ainsi, ceux mêmes qui d’abord portent la croix malgré eux, s’ils finissent par la porter avec patience, verront promptement la fin de leurs travaux, tandis que leur mémoire ne périra jamais : car quiconque portera la croix avec JÉSUS-CHRIST régnera éternellement avec JÉSUS-CHRIST dans la gloire [VÉRITÉ ! — S. Jean, 14 : 6].

 

1) Hébreux, 13 : 17 ;

2) I Pierre, 1 : 14 ;

3) S. Bern., In Cant., Serm. XXXIV, n. 3 ;

4) S. Marc, 15 : 21.

 

V. — JÉSUS console les filles de Jérusalem.

 

Or JÉSUS était suivi d’une grande multitude de peuple et de femmes qui le pleuraient et se frappaient la poitrine. Il se tourna vers elles et leur dit : Fille de Jérusalem, ne pleuraient point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Car voici que des jours s’approchent, dans lesquels on dire : Heureuses les femmes stériles ; heureuses les entrailles qui n’ont point enfanté, et les mamelles qui n’ont point nourri. Alors ils commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. Car, s’ils traitent de la sorte le bois vert, que feront-ils du bois sec (1) ?

 

Premièrement. Je considérerai les intentions diverses de ceux qui accompagnent le Fils de Dieu au Calvaire. Les soldats et les bourreaux vont le crucifier ; les prêtres et les scribes le suivent pour l’insulter et contenter leur haine en lui voyant subir le supplice des scélérats ; le plus grand nombre, attiré par la nouvelle du spectacle, obéit à un mouvement de curiosité ; quelques uns, qui ne sont point sans connaître et aimer JÉSUS, l’accompagnent par un sentiment de compassion naturelle, et gémissent de le voir traité si indignement : mais nul ne le suit pour l’aider à porter sa croix, nul n’a le désir de mourir avec lui, nul ne se souvient de sa parole : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il prenne sa croix et me suive [S. Marc, 8 : 34].

 

O bon JÉSUS, faites-moi la grâce de vous suivre, non à l’exemple de cette multitude, mais comme vous désirez que je vous suive, c’est-à-dire portant ma croix, et dans le dessein de mourir avec vous sur la croix.

 

Deuxièmement. Je considérerai comme Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, environné de cette foule confuse, abreuvé de tant d’ignominies, conserve sa divine autorité. Il se tourne vers les femmes qui le suivent en pleurant, et il leur enseigne comment elles doivent pleurer pour rendre leurs larmes utiles et méritoires. Ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants. Il ne leur défend pas de pleurer sa Passion ; il est juste que nous la pleurions tous avec des larmes amères : mais il n’agrée pas une compassion tout humaine qui s’arrêterait aux souffrances, sans remonter à leur cause. Or la cause des souffrances du Sauveur ce sont les péchés. Il veut donc leur dire : Pleurez moins sur moi et sur les tourments que j’endure, que sur vous-mêmes, sur vos péchés et sur les péchés de vos enfants ; car vos prévarications à la loi de Dieu sont la véritable cause de ma Passion.

 

O mon divin Rédempteur, qui, au plus fort de vos douleurs, n’oubliez pas de remplir auprès de nous l’office de maître ; enseignez-moi à pleurer sur vous, sur moi-même et sur mon prochain : sur vous, à la vue des maux extrêmes que vous souffrez pour mon salut ; sur moi, au souvenir des péchés sans nombre que j’ai commis contre votre souveraine majesté ; sur mon prochain, à la pensée des iniquités qui inondent la terre et ont tiré de vos yeux tant de larmes.

 

Troisièmement. Je considérerai la charité infinie de Notre-Seigneur, qui, insensible, à ses propres maux, nous invite à pleurer les nôtres et ceux de nos frères ; à pleurer surtout les châtiments des pécheurs qui négligent de profiter de sa Passion et de sa mort pour obtenir le pardon de leurs offenses. C’est à eux qu’il adresse cette parole terrible : Si on traite de la sorte le bois vert, que fera-t-on du bois sec ?  C’est-à-dire : Si moi, qui suis un arbre vert et fructueux, j’éprouve toutes les rigueurs de la justice divine en punition des péchés d’autrui ; que doivent attendre pour leurs propres crimes les pécheurs qui sont des arbres secs et infructueux ? Si moi, tout innocent que je suis [cf. S. Jean, 8 : 46], j’ai été flagellé, souffleté, couronné d’épines et chargé d’opprobres ; si, dans peu de temps, je vais être abreuvé de fiel et cloué sur la croix ; que deviendront les coupables ? Quels fouets, quel fiel, quels tourments leur sont réservés au jour des vengeances ? [Cf. Apocalypse, 6 : 17 ; 14 : 15.]

 

O mon âme, comment ne redoutes-tu pas les malheurs effroyables qui s’apprêtent à fondre sur toi si tu restes un arbre stérile et desséché ? Si la vue des souffrances d’un Dieu ne suffit pas pour te faire pleurer tes péchés, pleure-les du moins à la pensée de ce que tu souffriras un jour en punition de ta négligence à te rendre profitables les tourments de ton Sauveur. Si tu ne te réveilles pas au cri de miséricorde qui sort du sang de JÉSUS répandu avec tant d’amour ; réveille-toi au cri de justice qu’élève contre les rebelles ce même sang versé avec tant de douleur. O Père éternel, que la Passion de votre Fils innocent apaise votre colère ; que les fruits abondants produits par cet arbre de vie satisfassent à votre justice ; et, encore que je ne sois qu’un arbre sec, qui mérite d’être coupé et jeté au feu de l’enfer, entez-moi de nouveau sur ce tronc vivifiant, afin que, ranimé par sa vertu, je porte enfin des fruits dignes de la vie éternelle. Ainsi soit-il.

 

1) S. Luc, 23 : 27-31.

 

VI. — JÉSUS rencontre sa très sainte Mère ; il sort de Jérusalem.

 

Premièrement. Je considérerai enfin comment la très sainte Vierge selon une pieuse croyance, ayant appris que son divin Fils venait d’être condamné à mort, et qu’on le menait au supplice, sortit aussitôt accompagnée de saint Jean, de Madeleine et de quelques autres saintes femmes, pour l’atteindre dans le chemin. Plongée dans une douleur inexprimable, elle le suivait aux traces de son sang. Au moment donc où le Sauveur se tourna vers les filles de Jérusalem, ses yeux s’arrêtèrent sur sa Mère, et la Mère aussi jeta les yeux sur son Fils. Ce mutuel regard leur perça le cœur à tous les deux. Oh ! quel glaive à deux tranchants pénétra l’âme de la Vierge [cf. S. Luc, II : 35], lorsqu’elle aperçut son Fils bien-aimé portant ce diadème d’épines dont la Synagogue, sa marâtre, l’avait couronné ; lorsqu’elle le vit tout défiguré, courbé sous le poids de sa croix, entre deux voleurs, au milieu de satellites et de bourreaux qui ne cessaient de le tourmenter ! Si les filles de Jérusalem pleuraient et s’attendrissaient sur lui, parce qu’elles le regardaient comme un prophète ; quels torrents de larmes dut répandre celle qui reconnaissait en lui et son Fils et son Dieu ! Il est à croire que Marie éleva ses pensées vers le ciel, et que, voyant le Père éternel, avec le glaive et le feu (2), prêt à immoler son Fils unique, elle dit en gémissant profondément : O feu de l’amour divin, qui ne dites jamais : C’est assez (3) ; dites-le une fois, dites-le maintenant ; car ce que mon Fils a souffert suffit pour racheter le monde. O glaive de la justice divine, rentrez dans votre fourreau ; car le sang que vous avez fait couler est plus que suffisant pour effacer les péchés de tous les hommes. O Père éternel, cessez de sévir contre votre Fils qui est aussi le mien ; il a payé par ses humiliations et ses souffrances tout ce que peut réclamer votre justice. Ou bien, tournez en même temps le fer contre moi, afin que je meure avec lui pour les pécheurs ; car vivre sans lui serait pour moi une mort cruelle, et mourir avec lui sera ma vie ; toutefois que votre volonté s’accomplisse et non la mienne [cf. S. Matthieu, 26 : 39].

 

Deuxièmement. Touché des plaintes de la plus affligée des mères, je dirai au Père céleste : O Père des miséricordes, lorsque Abraham, votre serviteur, alla par votre commandement sur la montagne, dans le dessein d’immoler son fils Isaac, vous ne lui avez point prescrit d’en instruire Sara, mère de l’enfant. Comment donc exigez-vous que Marie non seulement ait connaissance du sacrifice de son Fils, mais encore qu’elle y assiste en personne ? Pour tous les deux, c’est un nouveau tourment : et pourquoi augmenter le martyre de l’un par la présence de l’autre ? Ah ! Seigneur, je sais que vous avez coutume de beaucoup éprouver ceux que vous aimez beaucoup [cf. Hébreux, 12 : 6 ; Proverbes, 3 : 11 ; Apocalypse, 3 : 19]. Vous en usez de la sorte, afin de les faire croître dans votre amour, ou de leur fournir l’occasion de prouver celui qu’ils ont pour vous, soit en préférant votre volonté à la leur, soit même en vous offrant le sacrifice de leur vie pour le salut de leurs frères.

 

O Vierge sainte, qui aimez les pécheurs jusqu’à vous offrir pour eux avec votre Fils, montrez-moi l’amour que vous me portez, en me faisant ressentir les douleurs dont votre cœur est pénétré à la vue de l’affliction immense de ce Fils bien-aimé ; donnez-moi surtout la force de mourir avec lui à toutes les choses de la terre, crucifiant ma chair avec ses passions par amour pour lui.

 

Troisièmement. Je considérerai comment Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, ayant traversé, dans l’état où je viens de le contempler, les rues de Jérusalem, arriva à la porte de la ville et quitta cette cité coupable pour aller au Calvaire (4). Je m’imaginerai quels furent les sentiments de JÉSUS lorsqu’il sortit de Jérusalem avec les insignes d’un criminel. Il songeait sans doute que cette malheureuse cité, qui le chassait de ses murs, serait saccagée et détruite à cause de son ingratitude, et que ceux qui n’auraient point pris part à sa trahison et à ses crimes trouveraient leur salut et leur bonheur dans la croix.

 

O bon JÉSUS, qui sortez de la ville afin d’offrir en holocauste votre chair très pure, figurée par celle des animaux dont on brûlait les corps hors du camp pour l’expiation des péchés du peuple (5) ; aidez-moi à quitter le monde et à me séparer des partisans du monde, me glorifiant de porter vos opprobres, et embrassant vos souffrances avec amour. Ainsi soit-il.

 

1) Genèse, 22, 6 ;

2) Proverbes, 30 : 16 ;

3) S. Jean, 19 : 17 ;

4) Hébreux, 13 : 11, 12.

 

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Vénérable Père Louis Du Pont (1554 – 1624), S. J., Méditations sur les mystères de notre sainte foi, en 6 parties et volumes, IVe partie et IVe volume, Desclée De Brouwer et Cie, 1932, MÉDITATION XXXI, Comment Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST fut conduit de la maison de Caïphe au prétoire : mort de Judas.

 

I. — JÉSUS interrogé pour la seconde fois.

 

 Dès qu’il fit jour, les anciens du peuple, les princes des prêtres et les scribes s’assemblèrent de nouveau chez Caïphe ; et, ayant fait amener JÉSUS dans leur conseil, ils lui dirent encore une fois : Si vous êtes le CHRIST, dites-le nous. Il leur répondit : Si je vous le dis, vous ne me croirez pas : et si je vous interroge sur quelque passage de l’Écriture pour vous instruire de la vérité, vous ne répondrez pas et ne me délivrerai pas. Mais, je vous le dis en vérité, le Fils de l’homme, que vous voyez devant vous, sera désormais assis à la droite de la puissance de Dieu. Et tous lui dirent : Vous êtes donc le Fils de Dieu ? Il leur répondit : Vous le dites, je le suis. Satisfaits de cette réponse, ils s’écrièrent : Qu’avons-nous besoin d’autre témoignage ? Nous avons entendu de sa bouche ce que nous voulions (1).

 

Premièrement. Je considérerai que JÉSUS-CHRIST et ses ennemis attendaient le commencement du jour avec une très vive impatience, mais pour des motifs bien différents. JÉSUS-CHRIST le désirait parce qu’il allait accomplir en cette journée la grande œuvre de la Rédemption du monde. C’était le jour après lequel il soupirait depuis trente-trois ans, et qu’il appelait son jour, parce qu’il devait être pour nous le plus heureux de tous les jours. Ses ennemis l’attendaient pour réaliser au plus tôt le dessein qu’ils avaient formé de livrer JÉSUS à une mort infamante et cruelle. Aussi se lèvent-ils de grand matin, et se rendent-ils en toute hâte à un second conseil dans la maison de Caïphe. — Cette première considération est bien propre à exciter en moi de vifs sentiments de reconnaissance envers Notre-Seigneur, qui a désiré si ardemment voir ce jour [cf. S. Luc, 22 : 15] ; mais elle est aussi de nature à me remplir de honte et de confusion, si je réfléchis combien les méchants montrent d’activité pour le mal. Ils se lèvent avant le jour pour faire leur volonté propre, tandis que je suis si négligent et si paresseux à faire la volonté de Dieu.

 

Deuxièmement. Je remarquerai la demande captieuse que la malice et la ruse des scribes adressent à JÉSUS-CHRIST. Ils veulent le surprendre, de quelque manière qu’il réponde. S’il nie qu’il soit le CHRIST, il se met en contradiction avec lui-même, et il confesse qu’il s’est rendu coupable en affirmant qu’il l’était. S’il persiste à se dire le vrai Fils de Dieu, ils obtiendront ce qu’ils désirent, car ils n’attendent que cet aveu pour le condamner à mort. Mais je m’attacherai surtout à peser la réponse de JÉSUS. Quelle prudence, quelle modestie, quelle douceur, et, en même temps, quelle liberté d’esprit ! Il répète ce qu’il a dit la veille : Le Fis de l’homme sera désormais assis à la droite de Dieu. Il veut par là leur inspirer une crainte salutaire, et nous apprendre que ses humiliations seront suivies d’une gloire éternelle. Il en sera ainsi des nôtres, si nous le suivons avec fidélité.

 

Troisièmement. Enfin, regardant Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST avec d’autres pensées que celles des Juifs, et le voyant si abattu par les fatigues de cette douloureuse nuit, je lui ferai, moi aussi, la même question : Êtes-vous le CHRIST ? Est-ce bien vous, ô mon JÉSUS, qui êtes le MESSIE, le FILS DU DIEU VIVANT, la splendeur de la gloire du Père éternel, la figure de sa substance, l’image invisible de sa divinité ? Si vous l’êtes véritablement, et je ne puis en douter, comment vois-je votre visage tout défiguré et souillé de crachats ? Quelles mains vous ont meurtri de soufflets ? Quels mortels vous ont traité si indignement, au mépris de votre adorable personne ? Ah ! Seigneur, mes péchés sont les auteurs de ces traitements ignominieux, et votre amour a voulu les subir pou montrer que vous êtes le CHRIST, FILS du DIEU VIVANT, venu au monde pour le racheter. Car nul autre que le MESSIE n’aurait pu endurer de si horribles tourments, avec tant de patience et de charité, pour les crimes qu’il n’a pas commis. Puis donc que vous les souffrez, je vous reconnaît pour mon CHRIST, mon DIEU et mon SAUVEUR. À vous soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1) S. Luc, 22 : 66-71.

 

II. — JÉSUS conduit chez Pilate.

 

Après avoir entendu la réponse de JÉSUS, tous ceux qui formaient l’assemblée, s’étant levés, le firent lier de nouveau, et le menèrent au gouverneur romain, Ponce Pilate (1). C’est le troisième trajet que le Seigneur parcourt dans sa Passion.

 

Premièrement. Les pontifes et les prêtres, ennemis déclarés de JÉSUS-CHRIST, l’ayant jugé digne de mort, le livrent au bras séculier et le mettent entre les mains de Ponce Pilate, gouverneur de la Judée pour les Romains. Ils espèrent que ce juge condamnera JÉSUS à une mort plus cruelle que celle à laquelle il leur est permis de le condamner ; voilà leur dessein et leur désir. Mais la Providence en dispose de la sorte pour une autre fin : elle veut que les Juifs et les Gentils conspirent à la mort de celui qui doit répandre son sang pour le salut de tous les hommes.

 

O doux JÉSUS, si ceux de votre nation, que vos mains ont comblé de tant de bienfaits, vous condamnent à mourir ; que pouvez-vous attendre des étrangers qui ne vous connaissent point ? Mais vous consentez, Seigneur, à être persécuté des uns et des autres pour les sauver tous ; car vous savez que votre mort est notre vie, et que votre condamnation dans le conseil des méchants sera notre salut devant Dieu dans tous les âges. Ainsi soit-il.

 

Deuxièmement. Je considérerai avec quelle inhumanité JÉSUS fut conduit par les rues de Jérusalem jusqu’au palais de Pilate. On entend de tous les côtés que les clameurs, les cris confus d’une foule innombrable de peule rassemblé dans la cité sainte pour célébrer la fêtes de Pâques. Notre divin Sauveur, les mains liées, marche à pas précipités, mais avec un visage modeste, grave et plein de douceur. Il se laisse conduire par ces tigres sans aucune résistance ; il souffre patiemment les ignominies et les injures dont ils l’accablent, bien qu’elles lui soient beaucoup plus sensibles que celles qu’il a endurées pendant la nuit ; car, en plein jour, chacun peut le voir et le reconnaître. On sait d’ailleurs que tout se fait par l’ordre des prêtres ; ils sont là autour de lui, et la foule, n’osant les blâmer, élève contre le prisonnier des cris accusateurs.

 

Je vous rends grâces, ô bon JÉSUS, de tous les pas que vous avez faits depuis la maison du grand-prêtre jusqu’à celle du gouverneur, et de tous les affronts que vous avez volontairement reçus dans ce pénible et humiliant trajet. Je vous supplie, par votre patience et votre douceur, de me pardonner toutes les démarches que j’ai faites dans la voie de l’iniquité, et de diriger tellement mes pas, que désormais ils soient tous employés à votre service.

 

1) S. Luc, 23 : 1. – S. Marc, 15 : 1 ; S. Matthieu, 27 : 2.

 

III. — La mort de Judas.

 

Judas, voyant que les prêtres avaient condamné à mort le Sauveur, et qu’ils le conduisaient chez Pilate pour faire confirmer et exécuter leur sentence, se repentit de sa trahison. Il se rendit au temple où quelques-uns des prêtres et des anciens étaient occupés à leurs ministères, et il leur dit : J’ai péché en livrant le sang innocent. Ils lui répondirent : Que nous importe ? C’est votre affaire. Et lui, ayant jeté l’argent dans le temple, s’en alla et se pendit (1).

 

Premièrement. Je considérerai  comment le démon ferme les yeux du pécheur lorsqu’il est sur le point d’offenser Dieu, de peur qu’il n’envisage la malice du péché, et n’en ressente une horreur qui le détourne de le commettre : puis comment, au contraire, lorsque le pécheur a succombé à la tentation, le démon lui ouvre les yeux pour lui laisser voir l’énormité de sa faute ; comment il va même jusqu’à la lui exagérer, pour lui causer une confusion excessive et le jeter dans le désespoir. C’est ce que nous lisons de Caïn. A la pensée de son crime, il désespère de la miséricorde du Seigneur et lui dit : Mon péché est trop grand pour que j’en obtienne le pardon (2).

 

Pour moi, ô mon Dieu, j’avoue la grandeur de mon iniquité, mais je reconnais que votre miséricorde est infiniment plus grande, et c’est ce qui me fait espérer un pardon que je ne mérite pas : car voici ce que vous dites par la bouche de vos prophètes : Est-ce que je veux la mort de l’impie, et non qu’il se convertisse, qu’il se retire de sa mauvaise voie et qu’il vive (3) ?

 

Deuxièmement. Je remarquerai que Judas fit un commencement de pénitence ; qu’il exerça même les trois principaux actes de cette vertu. Il eut en effet la douleur intérieure, il confessa son péché devant les prêtres, il fit même la satisfaction nécessaire, en restituant l’argent injustement acquis. Tout cela cependant ne lui servit de rien, parce que sa pénitence fut incomplète. Sa douleur n’était point véritable, il ne fit point sa confession à qui il devait la faire, et surtout il n’eut point l’espérance du pardon. — Le fruit que je dois retirer de cet exemple c’est de faire en sorte que ma pénitence ne soit ni feinte ni défectueuse. Il ne suffit pas de dire comme Judas, j’ai péché ; il faut le dire comme David, avec la contrition et la confiance de ce roi pénitent ; à peine eut-il prononcé ce mot, que Dieu lui remit son péché (4).

 

Troisièmement. Je considérerai l’obstination des Juifs et la dureté des prêtres auxquels Judas fait l’aveu de son crime. Ils voient devant eux ce disciple repentant, ce disciple, ce disciple qui s’accuse lui-même et rend un témoignage éclatant à l’innocence de son maître ; et toutefois ils persévèrent dans leur malice et ne craignent pas de lui dire brusquement : Que nous importe que votre maître soit innocent et que vous ayez péché en le vendant ? Vous deviez y penser plutôt. Sans doute cette réponse pleine d’ironie amère ne dut pas peu contribuer au désespoir du malheureux Judas — Je jugerai par là combien il est dangereux de ne pas accueillir charitablement les pécheurs, lorsqu’ils donnent quelque marque de repentir. Rien n’est plus opposé à l’esprit de Notre-Seigneur, dont il est écrit : Il n’achèvera point d’éteindre la mèche qui conserve un reste de lumière et fume encore (5) ; au contraire, il entretiendra et augmentera ce feu imperceptible, jusqu’à ce que le flambeau brille de son premier éclat [Quelle leçon !].

 

Quatrièmement. Je considérerai le juste jugement de Dieu sur ce traître qu’il abandonne, comme ses péchés le méritent. Il ne permet pas qu’il trouve aucune consolation dans les hommes, aucune satisfaction dans la possession de ses trente deniers. Il veut au contraire que cet argent soit son bourreau ; que l’accomplissement de son désir le tourmente et le déchire, et qu’il éprouve plus de peine à posséder cette inique récompense, qu’il n’a ressenti de plaisir à la recevoir. Aussi s’empresse-t-il de se décharger de se décharger de ce poids en le jetant dans le temple. Que n’a-t-il ensuite le courage de recourir à Dieu avec une humble confiance ? Pourquoi ne va-t-il pas se jeter aux pieds de son maître pour obtenir son pardon ? Mais non ; bourrelé par le remords de sa conscience, et poussé par Satan, il forme le dessein de se pendre, et il l’exécute avant le jour auquel il sait que JÉSUS-CHRIST doit ressusciter. — Ainsi voyons-nous, dans ce qui arrive au disciple apostat, que la punition de l’avare est de perdre à la fois son argent, la vie temporelle et le bonheur éternel. Quelques fois même il meurt de ses propres mains, comme ce misérable qui crève par le milieu du corps et répand tous ses intestins (6), parce qu’il n’a pas eu pour son Seigneur des entrailles de compassion et de miséricorde.

 

Cinquièmement. Je considérerai enfin combien JÉSUS-CHRIST fut affligé de la damnation du disciple qui l’avait trahi. Avec quel empressement et quel bonheur il lui aurait accordé le pardon de son péché, si, au lieu de s’adresser aux prêtres, il eût accouru vers lui, pénétré d’un sincère repentir !

 

O Rédempteur plein de miséricorde, qui ne rejetez aucun pécheur, si chargé de crimes qu’il puisse être [le sang de JÉSUS-CHRIST n’est-il pas capable d’effacer toute trace de péché dans le cœur d’un homme ? – cf. Isaïe, II : 18] ; je vous en conjure, vous qui ressentez si vivement la perte des vôtres, ne retirez pas de moi votre main : car si vous m’abandonnez, je tomberai comme Judas dans les plus grands des malheurs, puisqu’il n’est point de péché commis par un homme que tout homme ne puisse commettre, si votre grâce ne le soutient.

 

1) S. Matthieu, 27 : 4, 5 ;

2) Genèse, 4 : 13 ;

3) Ezéchiel, 18 : 15 ;

4) II Rois, 12 : 13 ;

5) Isaïe, 42 : 3 ; S. Matthieu, 12 : 20 ;

6) Actes, 1 : 18.

 

 IV. — Emploi des trente deniers.

 

Les princes des prêtres, ayant pris l’argent, dirent : Il n’est pas permis de le mettre dans le trésor du temple, parce que c’est le prix du sang. Et après avoir délibéré, ils en achetèrent le champ d’un potier, pour la sépulture des étrangers (1).

 

Premièrement. Je considérerai d’un côté le scrupule hypocrite de ces mauvais prêtres, et de l’autre la bonté de Dieu, qui leur envoie la pensée d’employer les trente deniers à ce charitable usage. C’est pour signifier que le sang de JESUS-CHRIST sera peu profitable aux prêtres du temple et à leurs partisans ; mais qu’il procurera la demeure de l’éternel repos à ceux qui vivent ici-bas comme des étrangers.

 

Deuxièmement. Je considérerai l’affection que Notre Seigneur fait paraître envers les pauvres, en voulant que le prix de son sang soit employé à leur acheter une sépulture commune. Ainsi nous enseigne-t-il à exercer avec amour les œuvres de miséricorde, sans épargner au besoin notre propre sang.

 

O doux JÉSUS, qui nous aimez jusqu’à faire tourner à notre profit tout ce qui vous appartient ; regardez ma pauvreté, et daignez la soulager au prix même de votre sang, afin que, passant comme un voyageur sur la terre, je m’achemine à grands pas au repos de la vie éternelle. Ainsi soit-il.

 

1) S. Matthieu, 27 : 6-7.

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Vénérable Père Louis Du Pont (1554 – 1624), S. J., Méditations sur les mystères de notre sainte foi, en 6 parties et volumes, IVe partie et IVe volume, Desclée De Brouwer et Cie, 1932, MÉDITATION LI, De la septième parole de Notre-Seigneur sur la croix :

 

I. — Jésus jette un grand cri.

 

Alors JÉSUS s’écria d’une voix forte : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains (1). — Je considérerai d’abord pour quelles raisons le Sauveur poussa un grand cri.

 

Premièrement. Ce fut pour faire comprendre que sa force et sa vigueur n’étaient point épuisées par les tourments qu’il avait soufferts ; qu’il pouvait encore arrêter la mort et prolonger sa vie ; et que, s’il mourrait, c’était parce qu’il consentait à mourir, suivant ce qu’il avait dit autrefois : Personne ne peut m’ôter la vie ; c’est de moi-même que je la quitte ; car j’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre (2).

 

Je vous rends grâces, ô bon Jésus, de ce que vous avez voulu répandre pour moi jusqu’à la dernière goutte de votre sang. Je vous fais en retour l’offrande de ma vie, prêt à m’exposer à la mort, aussi souvent que l’exigera l’intérêt de votre gloire.

 

Deuxièmement. Ce fut encore pour manifester la peine naturelle que son âme éprouvait à sa séparer de son corps. Ce corps très pur a été pendant trente-trois ans son compagnon fidèle ; il l’a aidée et servie avec un dévouement sans égal dans la grande œuvre de la Rédemption du monde ; il est uni comme elle à la personne du Verbe, de là cette répugnance naturelle à se séparer de lui, et de là ce grand cri qui rappelles les troubles et les angoisses au milieu desquels les autres âmes quittent leur corps.

 

O très sainte âme de mon JÉSUS, par la douleur que vous causa cette séparation, je vous supplie de fortifier mon âme à mes derniers moments, et de la préserver d’une crainte excessive à la pensée de sortir de son corps.

 

Troisièmement. JÉSUS poussa un grand cri, en signe de la victoire qu’il remportait sur le démon et sur l’enfer. Comme Gédéon défit les Madianites en brisant le vase de terre qu’il avait à la main et en jetant un grand cri (3) ; de même notre glorieux Capitaine, par un cri semblable et par les tourments qui brisèrent son corps attaché à la croix vainquit le démon et jeta l’épouvante parmi les puissances infernales. Le cri du Sauveur mourant fut miraculeux, car ceux qui expirent sur la croix, étant épuisés de sang, finissent par tomber dans une extrême faiblesse. Mais le Maître de la vie voulut en ce moment faire voir sa puissance ; il voulut montrer qu’il mourait pour vaincre, et que sa force était cachée dans cette croix qu’il avait choisie pour l’instrument de son triomphe.

 

Quelles actions de grâces vous rendrai-je, ô mon Sauveur ? Vous triomphez moins pour vous que pour nous ; car vous mourrez pour nous donner la vie. Ne m’abandonnez pas, je vous en conjure, quand ma force sera affaiblie (4), mais daignez me communiquer la vôtre, pour que je mérite de partager les fruits de votre victoire. Ainsi soit-il.

 

1) S. Luc, 23 : 46 ;

2) S. Jean, 10 : 18 ;

3) Judith, 7 : 19 ;

4) Psaumes, 70 : 9.

II. — Mon Père, je remets mon âme entre vos mains.

 

Je méditerai ces paroles que Notre-Seigneur prononça d’une voix forte, et qu’il emprunta au psaume trentième. On peut croire qu’après avoir dit la sixième parole, tout est consommé, il commença aussitôt à réciter à voix basse ce psaume si touchant, et que, venu au sixième verset il dit tout haut : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. Chacune de ces paroles mérite d’être approfondie.

 

Premièrement. Mon Père. JÉSUS donne à Dieu le nom de Père, et par là, il lui témoigne de la confiance et de l’amour. Ces deux vertus nous sont bien nécessaires à l’heure de la mort. Elles engagent Dieu à remplir à notre égard l’office de Père, c’est-à-dire à nous défendre contre nos ennemis, à nous couvrir de sa protection, et à nous faire entrer en possession de l’héritage qu’il a promis à ses vrais enfants. Mais, pour obtenir ce bonheur, il faut que, pendant notre vie [ou le restant de notre vie, en tant qu’ouvrier de la dernière heure (cf. S. Matthieu, 20 : 1-16)], nous remplissions envers lui tous les devoirs de fils entièrement dévoués ; que nous l’aimions, que nous l’honorions, que nous le servions, comme le mérite un tel Père.

 

O Père plein d’amour, faites-moi la grâce d’avoir pour vous, tant que je vivrai, les sentiments d’un vrai fils, afin qu’à l’heure de ma mort, je puisse avec une amoureuse confiance vous appeler mon Père.

 

Deuxièmement. Je remets mon âme… Il ne dit pas ses biens ; il n’en possède aucun. Il ne dit pas son honneur ; il en a fait le sacrifice. Il ne dit pas son corps ; ce n’est pas ce qu’il estime le plus. Que recommande t’il donc à son Père ? Son âme, qui est la principale partie de l’homme, et du bonheur de laquelle dépend tout le reste. Ainsi nous apprend-il quel soin nous devons avoir au moment de la mort de recommander notre âme à Dieu, abandonnant à sa providence tout ce qui regarde le corps, puisqu’il nous suffit, pour être heureux, que notre âme soit entre les mains de celui qui est l’objet de notre béatitude.

 

Troisièmement. Je remets mon âme entre vos mains. Notre divin Sauveur nous enseigne par ces paroles qu’il ne peut y avoir pour nous d’assurance qu’entre les mains de notre Père céleste. Notre âme est un souffle de sa bouche (1) ; ses mains divines nous ont formés (2) ; il nous porte gravés dans ses mains pour ne pas nous oublier (3) ; notre sort, pour le temps et pour l’éternité est entre ses mains (4). Jette-toi, ô mon âme, entre les mains de ton Père ; puisque ton nom y est écrit, ne crains pas qu’il t’efface du livre de vie ; puisque ton sort est en de si bonnes mains, espère que la gloire éternelle sera ton partage mille fois désirable.

 

O mon JÉSUS, comme vous remettez votre âme entre les mains de votre Père, je remets la mienne entre les vôtres. Vous les tenez étendues sur cette croix, pour recevoir tous les pécheurs qui voudront se jeter dans vos bras. C’est dans ces mains que sont écrits en caractères de sang vos élus ; et vous les retenez si fortement, que nul ne peut vous les ravir (5). Mon âme, Seigneur, n’est pas en sûreté dans mes mains, parce qu’elles sont faibles ; je la remets entre les vôtres, parce qu’elles sont toutes-puissantes. Vous avez voulu qu’elles fussent percées de clous et attachés à ce bois pour me racheter ; faites que, soutenu par elles, je travaille à me rendre digne de votre gloire. Ainsi soit-il.

 

Quatrièmement. Ajoutons une dernière réflexion qui nous fera comprendre l’immense charité de JESUS-CHRIST envers tous les siens. Non content de recommander son âme à son Père, et de la remettre entre les mains comme un dépôt, avec l’intention de la reprendre et de la réunir à son corps dans les trois jours, il lui recommande en même temps l’âme de tous ses élus, qu’il regarde comme la sienne propre, parce que, comme dit saint Paul, celui qui demeure attaché au Seigneur, est un même esprit avec lui (6). J’ai donc lieu de croire qu’il lui recommanda aussi la mienne, ainsi que mon avancement spirituel, qui doit être le premier de mes soins, et qu’il le supplia de me prendre tout entier sous sa protection. Dans cette pensée, je pourrai non seulement à l’heure de ma mort, mais encore pendant ma vie, adresser à Notre-Seigneur ces paroles : Ô mon Sauveur, ô mon Père, je remets mon âme entre vos mains.

 

1) Genèse, 2 : 7 ;

2) Job, 10 : 8 – Psaumes, 118 : 73 ;

3) Isaïe, 49 : 16 ;

4) Psaumes, 30 : 16 ;

5) S. Jean, 10 : 28 ;

6) I Corinthiens, 6 : 17.

 

III. — Jésus rend le dernier soupir.

 

En disant ces paroles, il inclina la tête, et rendit l’esprit (1).

 

Premièrement. Comme cette inclination de tête fut volontaire, aussi fut-elle mystérieuse : il convient donc que nous en recherchions les causes. Or JÉSUS baissa la tête pour quatre raisons particulières. La première fut pour témoigner, par ce signe extérieur, qu’il s’inclinait intérieurement devant la volonté de son Père, et mourait par obéissance [en accomplissant toute justice – cf. S. Matthieu, 3 : 15]. La seconde, pour montrer qu’il était humble de cœur, et réduit à un état si complet de pauvreté sur la croix, qu’il n’avait pas où reposer la tête. La troisième, pour nous faire comprendre combien nos péchés sont pesants : parce qu’il s’est chargé de nos iniquités, il plie et meurt sur le faix. La quatrième, pour désigner, par ce dernier regard, les Limbes où son âme allait descendre victorieuse, et ravir à ce lieu souterrain tous ses captifs. — Ces considérations exciteront en moi des affections profondes de reconnaissance et de vifs désirs d’imiter JÉSUS-CHRIST. Je courberai volontiers la tête sous le joug de l’obéissance pour son amour ; je regarderai continuellement la terre, qui est le lieu de mon origine, l’enfer que j’ai mérité [mille fois !], et vers lequel m’incline de tout son poids le fardeau de mes nombreux péchés ; je supplierai enfin mon Sauveur de me faire entrer dans des sentiments si salutaires, afin qu’après avoir, comme lui, baissé la tête avec humilité, je puisse la lever un jour avec une confiance qui ne sera pas trompée. 

 

Deuxièmement. Bien que la mort de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST fût volontaire, il est néanmoins certain qu’elle fut l’effet des tourments et des cruautés inouïs qu’il souffrit de la part de ses ennemis dans le cours de sa Passion, et surtout dans son crucifiement. Tout son sang s’écoula par ses plaies, jusqu’à la dernière goutte ; ses veines étant épuisées, son visage commença à pâlir, son corps s’affaiblit, et les forces venant à lui manquer totalement, il rendit le dernier soupir.

 

Ô divin Pasteur de nos âmes, avec quel dévouement vous vous êtes acquitté de votre charge, vous qui n’avez pas refusé de mourir pour vos brebis. Ô Pontife souverain, que vous avez offert à Dieu un sacrifice agréable, en vous immolant vous-même sur l’autel sanglant de la croix ! Ô le plus sage des maîtres, du haut de cette chaire, quelle sublime leçon de justice et de sainteté vous enseignez à vos disciples ! Ô Rédempteur magnifique, que vous avez payé libéralement notre rançon ! Ô vrai soleil de toutes les vertus, que vous avez glorieusement parcouru toute votre carrière, éclairant et échauffant toute la terre de vos rayons, depuis l’Orient jusqu’Occident, c’est-à-dire depuis votre crèche jusqu’à votre croix (2). Je vous remercie, Seigneur JÉSUS, de tous les travaux que vous avez supportés pour moi. Il est temps que vous vous reposiez de vos fatigues ; vous pouvez maintenant dire avec votre prophète : je dormirai et me reposerai dans la paix (3).

 

Troisièmement. Le corps du Seigneur, il est vrai, n’est plus sujet à la souffrance : mais les plaies et le sang dont il est couvert en font l’objet de compassion pour toux ceux qui le contemplent, spécialement pour la très sainte Vierge. Non, la mort de JÉSUS ne met point un terme à la douleur de Marie ; elle la renouvelle et la redouble, parce qu’elle a perdu son Fils bien-aimé. Oh ! quels ruisseaux de larmes coulent de ses yeux ! Quels soupirs, quels sanglots s’échappent de sa poitrine ! Quels cris elle pousse vers le ciel ! Quels souhaits que son âme se détachent de son corps, et accompagnent celle de son divin Fils ! Quelles plaintes amoureuses au Père éternel qui la laisse seule dans cette vallée de larmes ; mais en même temps, quelle résignation aux ordres de la Providence ! Cependant, comme elle croit fermement que JÉSUS ressuscitera dans trois jours, elle ressent quelque consolation en songeant que celui qui souffrait tant, a cessé de souffrir, et que la mort a été la fin de ses travaux.

 

Quatrièmement. Je considérerai enfin que Satan, selon la pensée de plusieurs saints, se trouva sur le Calvaire près de la croix du Sauveur, afin d’observer s’il ne lui échapperait rien de répréhensible. Mais il éprouva, à sa grande confusion, la vérité de cette parole de JÉSUS : Le prince de ce monde vient, et il ne découvrira rien en moi qui lui appartienne (4). Je puis croire également que, comme les anges assistent à la mort des justes, Dieu le Père en députa un bon nombre de toutes les hiérarchies, pour qu’ils fussent présents à la mort du premier d’entre les justes. Sans doute, le Fils de Dieu n’avait pas besoin de leurs secours ; mais c’était un devoir pour eux d’honorer leur Seigneur et de garder sa personne.

 

Ô grand Prêtre JÉSUS, semblable au pontife qui porta votre nom, vous paraissez avec des vêtements souillés, non à cause de vos péchés personnels, puisque vous êtes la sainteté par essence, mais à cause des péchés d’autrui, dont vous vous êtes chargé. D’un côté, vous avez Satan qui cherche à vous accuser, et vous l’avez non pas à votre droite, comme ce Jésus, fils de Josedec (5), mais à votre gauche, parce qu’il ne remporta jamais sur vous le moindre avantage ; de l’autre, sont rangées des légions d’esprits bienheureux qui vous rendent à l’envi leurs hommages. Ô mon Rédempteur, je vous le demande humblement, souvenez-vous de moi à l’heure de ma mort ; purifiez mon âme de toutes ses souillures, de peur que Satan ne prévale contre elle ; envoyez du ciel votre saint ange pour la défendre, afin de sortir de son corps, elle entre sans aucun obstacle dans votre gloire. Ainsi soit-il.

 

1) S. Luc, 23 : 46 – S. Jean, 19 : 30 ;

2) Psaumes, 18 : 6, 7 ;

3) Psaumes, 4 : 9 ;

4) S. Jean, 14 : 30 ;

5) Zacharie, 3 : 1, 3.

 

R É S U M É   D E S   M É D I T A T I O N S   P R É C É D E N T E S

 

Comment l’homme doit régler sa vie et se préparer à bien

mourir, à l’imitation de JÉSUS crucifié.

 

Premièrement. Comme Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST fut attaché à la croix dépouillé de ses vêtements, et qu’il les abandonna aux soldats afin qu’ils les partageassent entre eux : ainsi je dois travailler à dépouiller mon cœur de toute affection déréglée aux choses de la terre, et à détruire en moi tout ce qui s’opposerait à ce dégagement parfait. Pour l’usage des biens que je possède, il faut qu’il soit modéré, que je me contente du nécessaire, que je retranche tout ce qui est superflu, et ne sert qu’à flatter la vanité, ou à satisfaire la sensualité. Quant à la propriété de ces mêmes biens, je dois m’en dépouiller en partie pour vêtir les pauvres ; et il sera plus parfait d’y renoncer totalement, si je le puis, afin de suivre dans un complet dénuement JÉSUS dénué de tout, et de mourir pauvre et nu comme lui, libre de tout soin temporel, et uniquement occupé des biens éternels [quelle leçon !].

 

Deuxièmement. Comme Notre-Seigneur, attaché à la croix avec trois clous, n’avait la liberté de remuer ni d’un côté ni de l’autre, et qu’il perdit tout son sang par les plaies de ses pieds et de ses mains : ainsi ne suffit-il pas que je fasse le sacrifice de mes biens extérieurs. Il est encore nécessaire que je sacrifie ma chair avec ses vices et ses convoitises [cf. la « Nuit obscure » du Mont Carmel de saint Jean de la Croix où tout est précisé et expliqué à ce sujet], comme parle l’Apôtre (1) : en sorte qu’elle n’ait ni les pieds ni les mains libres pour suivre les voies et faire les œuvres de ceux que le même saint Paul appelle les ennemis de la croix de JÉSUS-CHRIST (2). Il faut, au contraire, qu’elle demeure entièrement soumise à l’esprit, attachée avec trois clous plus forts que le fer : la crainte de Dieu (3), l’amour de Dieu, l’obéissance à sa sainte volonté, comme on l’a expliqué dans la Méditation quarante-quatrième. Il faut enfin qu’elle persévère dans cet état jusqu’à ce qu’elle soit purifiée comme d’un sang impur, de ses péchés et de ses imperfections. Car celui qui est crucifié ne meurt pas tout à coup : il languit longtemps sur la croix avant de rendre le dernier soupir : de même je ne pourrai mortifier en un moment toutes mes passions et toutes mes affections désordonnées ; je n’en viendrai à bout qu’avec le temps, et il me faudra de la patience et de la constance pour persévérer dans l’exercice de la mortification, jusqu’à ce que je sois entièrement mort à moi-même (4). De plus, celui qui est condamné à mourir sur la croix ne se crucifie pas lui-même ; c’est un autre qui l’attache au bois de son supplice. Ainsi est-il nécessaire que d’autres crucifient notre chair. L’esprit l’afflige par des pénitences rigoureuses ; il combat ses caprices, il s’oppose à ses mauvais désirs. Dieu, de son côté, prend plaisir à mortifier la chair et l’esprit par des peines très amères ; tandis que le démon et le monde conspirent à tourmenter l’un et l’autre par des tentations et des persécutions, que nous devons supporter avec patience jusqu’à ce que nous mourions de cet heureux martyre.

 

Troisièmement. Comme JÉSUS-CHRIST sur la croix eut un soin spécial de satisfaire à ses obligations envers trois personnes : sa Mère, son disciple, et le bon larron, auxquels il adressa des paroles pleines de consolations : de même, je dois accomplir soigneusement tous les devoirs de justice et de miséricorde, sans rien omettre de ce que réclame mon état, ou mon emploi, à l’égard de trois sortes de personnes. Premièrement, envers mes supérieurs, représentés par la Mère de JESUS ; secondement, envers les domestiques, désignés par saint Jean ; troisièmement, envers le reste des hommes figurés par le bon larron. C’est une obligation pour moi de rendre à chacun ce qui lui est dû, et d’aider autant que le pourrai tous mes frères. Outre cela, Dieu demande encore de moi que je pratique la vertu de charité d’une manière parfaite ; il veut que je prie pour mes ennemis et pour les siens, afin qu’il les convertisse ; il désire que j’excuse leurs fautes devant lui, à l’exemple de mon Sauveur qui, suspendu à la croix, voulut exercer, avant tout autre office, celui d’avocat en faveur de ses persécuteurs.

 

Quatrièmement. Comme Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, après s’être acquitté de toutes les obligations dont nous venons de parler, passa tout le temps que durèrent les ténèbres, c’est-à-dire trois heures entières en oraison, comme pour se préparer à la mort : ainsi dois-je, lorsque j’ai rempli tous les devoirs de mon état et de mon emploi, consacrer un temps convenable au repos de l’âme dans l’isolement des créatures, occupé de Dieu seul, traitant avec lui l’affaire de mon salut, et le suppliant de m’accorder une sainte mort. Je dois surtout, à l’exemple de mon divin modèle, exciter en moi la triple soif d’obéir à Dieu et à ses ministres, de souffrir beaucoup pour la gloire de Dieu, d’attirer un grand nombre d’âmes au service de Dieu. Enfin, plus s’approchera mon heure suprême, plus je m’appliquerai à l’exercice de l’oraison et me disposerai avec ferveur à rendre mon dernier soupir ; parce que, dit saint Grégoire pape, plus nous sommes près de la mort, plus nous devons nous préparer avec sollicitude à bien mourir (5).

 

Cinquièmement. Une excellente préparation à la mort, c’est de bien faire tout ce que je fais. Il faut que je puisse dire à la fin de chacune de mes actions cette parole de JÉSUS-CHRIST : Tout est accompli ; j’ai fait ce que Dieu voulait, je l’ai terminé, je l’ai achevé. Également, j’emploierai si bien toute ma journée, que j’ai sujet de dire le soir la même parole avec autant de vérité. Enfin, je réglerai de la même manière toute ma vie. Arrivé au terme de ma carrière, je me préparerai plus immédiatement à mon dernier voyage par une confession sincère et par la réception du Saint Viatique [si les temps que nous vivons le permettent] ; puis, après avoir disposé de mes biens par testament, et satisfait toutes mes obligations, il me sera permis de dire : Tout est consommé ; tout ce que Dieu a demandé de moi, je l’ai exécuté.

 

Sixièmement. Durant la vie et à l’heure de la mort, je recommanderai souvent mon âme à Dieu avec confiance et avec amour, la remettant entre ses mains, afin qu’il la garde, la défende, la gouverne et la conduise à la fin bienheureuse de la vie éternelle, comme il est dit dans la Méditation précédente.

 

Septièmement.  Je me rappellerai enfin que Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST voulut mourir dans la force de la jeunesse, à trente-trois ans, âge où l’homme accepte difficilement la mort. D’où je conclurai que je dois offrir ma vie avec résignation à celui qui me l’a donnée, afin qu’il me l’ôte quand il lui plaira, à la fleur même de mes années et au milieu des plus belles espérances ; persuadé qu’il m’appellera à lui dans les circonstances d’âge, de temps et de lieu les plus convenables pour mon salut.

 

1) Galates, 5 : 24 ;

2) Philippiens, 3 : 18 ;

3) Cassianus, De cænobiorum Institutis, libr. IV, cc. 34, 35 ;

4) Deutéronome, 7 : 22 ;

5) Libr. IX, Epist. I.

 

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