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La prévention antiscolastique : Avant de commencer

Les apories sont à résoudre (Aristote) : pas seulement à énumérer

Aristote, Organon, VI : les réfutations sophistiques, l’IGNORATIO ELENCHI : ignoratio elenchi

Condamnation solennelle de la doctrine soutenant la préexistence des âmes (qu’elle soit d’Origène ou non) : Enchiridion Symbolorum

L’âme ne préexiste pas au corps : L’âme ne préexiste pas au corps

La non-régression à l’infini : Fonctionnalisme.

Sur l'âme humaine : la lumière de l'intellect

L'intelligence : La connaissance intellectuelle

Sur la vérité : La vérité

La conscience et la psychologie animale : la conscience

Saint Thomas d'Aquin, un cas unique : un cas unique

Sur la connaissance de l'âme par elle-même : L'homme peut dire avec certitude

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L'ÂME  HUMAINE

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Avant de commencer à lire et à méditer l’étude qui suit sur l’âme humaine,voici tout d’abord une mise en garde contre la prévention antiscolastique

Louis Jugnet, La Pensée de Saint Thomas d’Aquin, Éditions Bordas, 1964, Appendices, pp. 231-233 :

« […] On ne s’étonnera donc pas que l’Église ait recommandé avec une particulière insistance – sans évidemment en faire un dogme, comme on fait mine de le croire certains adversaires du thomisme – une philosophie qui lui semble la plus apte à convenir au penseur chrétien, la plus conforme aux exigences de la foi comme à celles de la cohérence interne et du respect du réel tout court. Sans doute chaque fidèle, et même chaque théologien est parfaitement libre de penser comme il veut sur un point de philosophie, et même sur des questions théologiques où l’Église n’a pas pris position. Mais il se trouve que, par une sorte de maligne fatalité, tout autre système que le thomisme amène directement ou indirectement des perturbations dans l’économie de la pensée catholique. Tel est là-dessus, très nettement, l’avis du Magistère romain, dont nous pouvons maintenant étudier quelques témoignages : un excellent ouvrage, et qui présente fort bien la question (1), cite sans effort, rien qu’avant Pie IX, soixante-quatre témoignages pontificaux, dont certains fort solennels, en faveur de la doctrine thomiste : allocutions, brefs, bulles, encycliques, etc. Notre intention est d’insister plutôt sur les témoignages contemporains. Cependant, il est difficile de ne pas citer, à bâtons rompus, des attestations et des appréciations comme celles de Jean XII, disant que saint Thomas n’a pas pu écrire ses livres sans une aide particulière de l’Esprit divin, allant même jusqu’à dire qu’on pouvait compter au nombre des miracles chacun de ses articles. ; d’Innocent VI, qui place la doctrine de saint Thomas aussitôt après la doctrine révélée ; d’Alexandre VII, qui parle de principes très sûrs et invincibles ; d’Urbain V, qui veut qu’on traite sa doctrine comme « véridique et catholique » ; de Paul V, qui le nomme le très splendide athlète de la foi catholique, et de tant d’autres… 

« Pour repartir du milieu du XIXe siècle, qui nous concerne plus directement et nous intéresse davantage, notons certaines interventions de Pie IX, notamment sa condamnation, dans le Syllabus, de la prévention antiscolastique (Prop. 13) et, surtout, arrêtons-nous à l’Encyclique Aeterni Patris de Léon XIII en date du 4 août 1879. Le Pape, dans ce document si important, énonce, au sujet de la crise philosophique dans l’époque moderne, des idées qui, à notre sens, conservent toute leur actualité, et il déclare fermement attendre d’une restauration du thomisme le salut de la culture profane elle-même, et non seulement de l’orthodoxie. Les actes suivent d’ailleurs les paroles. Le 15 octobre de la même année, il annonce la restauration de l’Académie romaine de Saint-Thomas d’Aquin. En 1880, il ordonne une grande édition des œuvres complètes du Docteur Angélique et répète ce qu’il avait dit dans l’Encyclique précitée, puis institue saint Thomas patron universel des Écoles catholiques. En 1892, il invite les jésuites à suivre saint Thomas, et, en 1898, fait de même avec les Franciscains. Le pontificat de Pie X allait être marqué par une action aussi énergique, et même davantage, en faveur de la scolastique thomiste. Et tout d’abord ce monument qu’est l’Encyclique Pascendi, du 8 septembre 1907, qui est dirigé contre le modernisme. L’Encyclique voit dans la haine antiscolastique l’indice le plus sûr de compromissions modernistes, invite catégoriquement les maîtres chrétiens à enseigner la doctrine de saint Thomas, qu’on n’a jamais abandonnée, dit-elle textuellement, sans inconvénient grave, surtout en métaphysique. Idée reprise le 1er septembre 1920, dans le motu proprio Sacrorum Antistitum et, le 29 juin 1914, dans le motu proprio Doctoris Angelici. Enfin, le 27 juillet 1914, la Congrégation des Études publiait vingt-quatre thèses qui expriment l’essentiel de la philosophie thomiste. Le pontificat de Benoît XV ne changea rien à ces dispositions [on voit là apparaître le critère essentiel du magistère ordinaire et universel de l’Église, magistère qui, rappelons-le, jouit de la même infaillibilité et de la même autorité que les définitions solennelles, et se trouve par conséquent intouchable]. C’est pendant sa durée que la Congrégation des Études donna réponse sur la portée des fameuses « vingt-quatre thèses » ; et, surtout, fait sans précédent, le nouveau Code de droit canonique, promulgué le 27 mai 1917, fait aux maîtres ecclésiastiques un droit strict d’enseigner la philosophie « selon la méthode, la doctrine et les principes du Docteur Angélique » (canon 1336), parag. 2). Le même pontife consacre à saint Thomas l’importante Encyclique Fausto appetente die (29 juin 1921).

«  On retrouve très exactement la même attitude chez Pie XI, de formation scientifique pourtant, et fort ouvert aux problèmes modernes. Insistons sur la très remarquable Encyclique Studiorum ducem, du 29 juin 1924. Le Pape y reprend vigoureusement l’éloge de la philosophie thomiste (notamment de la métaphysique). C’est d’ailleurs à cette Encyclique que nous avons emprunté la conclusion de notre ouvrage.

« Passons au successeur de Pie XI. En notre époque, où le modernisme sous des formes à peine différentes envahit la philosophie, l’exégèse, la théologie catholique en des milieux très divers, il est important de rappeler quelques déclarations récentes de Pie XII lui-même. Le 17 septembre 1946, devant la vingt-neuvième Congrégation générale des Jésuites, à Rome, il attaquait assez directement une certaine théologie dite nouvelle, et exhortait l’Ordre auquel il s’adressait à suivre saint Thomas. Le 22 du même mois, il s’adressait aux Pères capitulaires de l’Ordre dominicain, auxquels il affirmait de façon encore plus catégorique et claire la valeur entière des principes thomistes et la solidité de la synthèse construite sur eux. Plus récemment encore, il s’en est expliqué sans la moindre équivoque. Écoutons plutôt l’Évêque de Nancy relater une conversation qu’il eut avec Pie XII dans son voyage « ad limina » :

«  On prétend, Très Saint Père, ai-je insinué, que la philosophie de saint Thomas est « dépassée » ? – « Dépassée » ? réplique vivement le Pape, « nous avons lu nous-même – car nous nous tenons au courant – qu’elle est enterrée. Comment peut-on dire pareille chose ? Elle est toujours la philosophie de l’Église… Il faut se servir des résultats acquis ; la philosophie en cherchera les causes premières, les pénétrera de ses principes, mais elle n’a pas à en changer. » Aucune équivoque ne saurait donc être répandue sur la pensée de Rome. Comme l’écrivait fort bien un éminent théologien romain, le P. Cordovani, Maître du Sacré Palais, c’est-à-dire Censeur pour l’Église Universelle, dans l’Osservatore Romano du 15 mars 1948 : « Ces avertissements n’ont rien perdu de leur valeur. Aucun chancelier ni recteur d’Université (catholique) ne peut faire semblant de ne pas s’en souvenir… »

« Tout ceci nous montre que dans l’attachement de l’Église au thomisme, et sous la ténacité avec laquelle elle le défend et tâche de le propager, il y a tout autre chose qu’un phénomène de conservatisme ou d’opportunisme administratif. […] Une chose est hors de doute, c’est que pour un auteur catholique c’est aller directement contre l’esprit et les monitions de l’Église que de traiter saint Thomas avec dédain et ironie, comme certains se croient autorisés à le faire en certains milieux, appuyées sur une présomption nourrie de contresens plutôt que sur une exacte connaissance de la doctrine ainsi brocardée. Si l’Église est autre chose qu’une police culturelle, si elle, en son essence, l’Épouse et le Corps Mystique du Christ, ce ne peut être par hasard qu’elle prône sans relâche le thomisme plutôt qu’une autre philosophie, depuis l’époque même qui vit naître la doctrine. Une telle constatation ne tient d’ailleurs pas lieu d’argument philosophique, elle a un rôle pédagogique, spirituel et moral non négligeable, mais qui laisse la place à une mise en valeur rationnelle de la doctrine étudiée. On pourra nous faire beaucoup de reproches, mais certainement pas celui d’avoir négligé au cours de cet ouvrage la discussion précise des idées prises en elles-mêmes… »

1) Jacques Maritain, Le Docteur Angélique. Cet ouvrage campe d’une façon incomparable la silhouette intellectuelle et spirituelle de saint Thomas.

Chanoine Henri COLLIN, Manuel de Philosophie thomiste, I : Logique formelle – Ontologie – Esthétique, Éditions Téqui, Paris, 1950, pages 10 et 11 :

 

« La grande tradition philosophique thomiste, trop oubliée et délaissée même dans les écoles catholiques, ne fut remise en honneur que sous la vigoureuse impulsion de Léon XIII (Encyclique Æterni Patris, du 4 août 1879), qui en imposa l’enseignement. Pie X accentua ses ordres et, comme on interprétait de façon fort différente ou même opposées la doctrine du Docteur Angélique devenue obligatoire, il approuva vingt-quatre thèses présentées par un certain nombre de professeurs, déclarant qu’elles contenaient bien la doctrine authentique de saint Thomas. Le Code de droit canonique promulgué sous Benoît XV, formule nettement les règles de l’enseignement philosophique : « Philosophiae rationalis ac theologiae studia et alumnorum in his disciplinis institutionem professores omnino pertractent ad Angelici Doctoris rationem, doctrinam et principia eaque sancte teneant »(Canon 1366-2).

« Cette philosophie traditionnelle – philosophia perennis (éternelle) – dite scolastique est appelée à juste titre philosophie du sens commun, de l’évidence, de l’être, intellectualiste, parce qu’elle prétend prolonger et développer les certitudes légitimes du sens commun ; parce qu’elle ne se reconnaît le droit de rien affirmer comme vrai qu’à la lumière de l’évidence objective immédiate ou médiate ; parce qu’elle accepte, sans les modifier ou les négliger en partie, suivant son caprice, les données de l’expérience qui lui révèle la réalité ; parce qu’elle défend et justifie la valeur de notre intelligence et qu’elle en respecte les lois essentielles. […]

« […] S’il [saint Thomas d’Aquin] ne fascine pas l’imagination par des métaphores brillantes et continuelles, par des alliances de mots aussi vides de sens qu’inattendues, comme plus d’un auteur moderne, en revanche il nourrit l’esprit d’une pensée nette, claire, profonde, solidement enchaînée où l’image, l’exemple sensible n’interviennent qu’autant qu’ils sont utiles à faire bien concevoir et comprendre la doctrine enseignée. »

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Apories à résoudre et pas seulement à énumérer

pour étaler son érudition et faire illusion

(Les dialecticiens ne se revêtent que du masque de la Philosophie, car ils ne se contentent en

réalité que d’éprouver le savoir ou de disputer de tout , là où la Philosophie s’applique à

le produire positivement,    cf. Aristote, Métaphysique, liv. G, ch. II, 1004 b 15-25.) 

 

Vocabulaire technique et critique de la philosophie revu par MM. les membres et correspondants de la  Société Française de Philosophie et publié avec leurs corrections et observations par André Lalande, Membre de l’Institut, professeur honoraire à la Sorbonne, Président honoraire de la Société, Presse Universitaire de France, 1968, aporie, p. 69 :

APORIE, G. aporia (proprement, absence de passage ou de moyen, poros ; embarras, difficulté, besoin) ; - D. Aporie ; E. Aporia ; I. Aporia.

A. Chez Aristote, difficulté à résoudre ; « mise en présence de deux opinions contraires et également raisonnées, en réponse à une même question ». Hamelin, Système d’Aristote, p. 233 ; cf. p. 105.

B. Chez les modernes, le mot est pris souvent en un sens plus fort : difficulté logique d’où l’on ne peut sortir [ce qui, effectivement, n’est pas la perspective d’Aristote] ; objection  ou problème insoluble.

 

Aristote, Métaphysique, livre B, 1, 995 a 21-30 :

 

« Il est nécessaire, en vue de la science que nous cherchons (1), de nous attaquer, en commençant, aux difficultés (apories) qui doivent d’abord venir en discussion. J’entends par là, à la fois, les opinions, différentes de la nôtre, que certains philosophes ont professées sur les principes, et, en dehors de cela, tout ce qui a pu, en fait, échapper à leur attention. Or quand on veut résoudre une difficulté (une aporie), il est utile de l’explorer d’abord soigneusement en tous sens, car l’aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés (des apories) qui se posaient antérieurement, et il n’est pas possible de défaire un nœud sans savoir de quoi il s’agit. »

1) « La Métaphysique. – Le début du chapitre est un exposé général de la méthode diaporématique, dans son application à la Métaphysique. […] A son tour, le livre B, assurant en quelque sorte, l’unité de l’ouvrage, va poser une série de problèmes, qui recevront leurs solutions dans les livres subséquents.

« La méthode diaporématique, qui ressortit à la Dialectique, est caractérisée par la mise en présence, pour chaque problème, d’une thèse et d’une antithèse également raisonnée. Il serait exagéré [et même faux, voire intellectuellement malhonnête] de prétendre qu’Aristote, en quête d’une doctrine et libéré de tout esprit de système, est dans la situation du chercheur qui se pose des questions sans conclure et laisse la discussion ouverte. Cela peut être vrai de certaines apories d’importance secondaire. […] Le balancement des thèses adverses n’implique aucune hésitation véritable sur la solution qui interviendra, et qui apparaît déjà dans le ton comme dans les termes du débat. Nous ne croyons donc pas, à l’encontre de Ross, I, Introd., p. LXXVII, et d’autres commentateurs modernes, qu’il faille concevoir la Métaphysique comme the adventures of a mind in the search for truth. »

 

José Lorite Mena, Pourquoi la Métaphysique ? Thèse présentée à l’université de Fribourg, Éd. Téqui, 1976, pp. 19, 21 et 22 :

 

« C’est le fait d’être dans l’aporie – et d’en être conscient – qui fait de l’homme un chercheur. Etre dans l’aporie, c’est, pour la pensée, se trouver dans un état semblable à celui d’un homme enchaîné ; pas plus que lui, elle ne peut aller de l’avant. Pour Aristote la Philosophie a une origine aporétique, elle est la recherche d’un passage, d’une solution, d’une réponse cachée. […] Dans la Philosophie le point de départ est le désir de savoir, le métathassus, l’interrogation aidée par la méthode et le terme la contemplation. […] Il faut que l’interrogation soit orientée, que la démarche prenne le bon chemin pour ne pas se perdre dans le dédale des interrogations sans fin ou aboutir à une impasse. »

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Ne jamais oublier ce truisme :

L’incertitude est inhérente à la Physique et non à la Métaphysique

 

Joseph Rassam, La Métaphysique de Saint Thomas, Presses Universitaires de France, Collection SUP, 108, Boulevard Saint-Germain, Paris, 1968, pages 52-55 :

 

« La Cause première est transcendante, parce que l'existence des choses finies, qui en est l'effet, est elle-même une perfection qui transcende l'efficacité propre de ces choses. C'est cette transcendance de l'acte d'exister par rapport à l'activité des réalités existantes, que traduit le principe de non-régression à l'infini comme corollaire ­du principe de causalité. Ce principe, dont la portée métaphysique est primordiale, se heurte à une double et au fond une même incompréhension, liée d'une part à la mentalité formée à l'école de la science positive, d'autre part à la pensée philosophique tributaire de l'idéalisme transcendantal. Pour lever cette hypothèque, il suffit, comme pour la causalité, de dégager la véritable signifi­cation de la non-régression à l'infini.

« La vérité que ce principe exprime, commande l'attitude métaphysique en tant qu'attention à l'exister, comme acte premier, analogiquement commun, c’est-à-dire à la fois immanent et transcendant à tout ce qui est. L'inves­tigation scientifique se limite méthodiquement à l’analyse des aspects particuliers de l'être, elle procède d'une abstraction qui consiste à prélever dans le réel des perspectives rigoureusement délimitées. Ainsi s’expliquent à la fois l'irréductible diversité des sciences et le progrès indéfini de tout savoir scientifique. Bergson, qui avait profondément le sens métaphysique du réel, a bien signalé ce caractère inévitablement abstrait et partiel de la connaissance scientifique (1). Appliquée à détailler les divers aspects de l'être, sans s'inquiéter du fait même qu'il est, la recherche scientifique ne peut s'arrêter nulle part dans le parcours de ce réseau de déterminations qui, dans le moindre objet, vont à l'infini. Si donc, selon l'expression du P. Dubarle, « la science est en acte de l'infini » (2), la raison en est que la pensée scientifique peut passer indéfiniment de déterminations en détermi­nations, sans jamais rencontrer de terme dernier, car pour se mettre en mouvement, elle commence par mettre entre parenthèses le seul point que la pensée puisse reconnaître comme un terme dernier, c'est-à-dire précisément l'acte premier d'exister. La seule limite réelle et irréductible à la pensée est cet acte d'exister dont participent toute chose et toute activité, et que l'activité scientifique elle-même présuppose, sans le considérer comme un objet digne d'attention. Quoi d'étonnant alors, que la science ne puisse fournir aucune preuve de l’existence de Dieu, quand elle ne prend même pas en considération l'exister qui soutient toutes lés déterminations qu'elle analyse ?

« Sans l'attention à cette unité intelligible de l'être, que réalise l'acte d'exister, il n’y a pas d intelligibilité totale du concret. C'est pourquoi la conquête indéfinie, par la science, de résultats toujours aussi nécessairement partiels que précis, ne saurait satisfaire l'exigence de compréhen­sion que le réel suscite par sa seule présence. Le principe de non-régression à l'infini ne signifie pas que l'on doit se contenter des séries finies, ou bien qu'il faut arrêter la recherche scientifique, mais tout au contraire qu'il ne peut y avoir ni satisfaction pour la pensée, ni arrêt pour la recherche dans l'ordre scientifique, car l'expli­cation scientifique n'a pas d'aboutissement. Il n'y a pas d'échéance pour la science : tel est le secret de sa force, mais aussi la raison de son manque. L'anagch sthnai [la nécessité de s’arrêter] n'est pas un décret arbitraire par lequel on déciderait brusquement de mettre fin à la recherche scientifique, il signifie simplement qu'une telle recherche est par nature inachevée et qu'elle laisse la pensée sur sa faim. Car, on aura beau accumuler tous les résultats de toutes les sciences, on n'obtiendra jamais de cette façon la signification de l'être. Le concret n'est pas la somme ou le résultat des déterminations qu'il implique et que la science analyse, il en est la source et le fondement. L'être ne tient pas dans les aspects particuliers que la science retient, parce qu'il les contient.

« Le principe de la non-régression à l'infini exprime cette transcendance de l’être sur ses propres déterminations. Il faut s'arrêter veut donc dire il faut dépasser les déterminations abstraites, objet des sciences positives, pour atteindre l’être qui est leur fondement. Telle est, selon l’heureuse formule de M. Forest, la tâche propre de la métaphysique : « reconquérir l'être sur les détermina­tions » (3). Il ne s'agit donc pas d'un arrêt de la pensée, mais de son ouverture à un ordre à la fois intérieur et supérieur à celui des abstractions partielles de la science. Cette ouverture de la pensée est provoquée par l'être qui transcende les déterminations dans lesquelles il se réalise. Aussi, loin de marquer une rupture ou une dis­continuité entre la constatation des relations causales et l'affirmation d'une Cause première, le principe de non-­régression à l'infini révèle, en signifiant la transcendance de l'acte d'exister par rapport aux relations causales qui en procèdent, une continuité entre la reconnaissance du primat de l'être et l'affirmation de Dieu comme Cause première de tout ce qui est. »

 

(1) L'évolution créatrice, p. 92.

(2) Pensée scientifique et preuves traditionnelles de l'existence de Dieu, in De la connaissance de Dieu, p. 75.

(3) Du consentement à l’être, p. 24.

Jean Daujat, Physique moderne et philosophie traditionnelle, docteur en physique et en philosophie, chap. IV : Physique moderne et philosophie, éd. Desclée et Cie, 1958, pp. 32-35 :

« Puisque l'abstraction est la manière de connaître de l'intelligence humaine, les différents types de sciences vont être constitués par les différentes formes de l'abstraction : le regard de notre intelligence fouillant et explorant le réel pour y trouver ce qui est intelligible pour elle peut y pénétrer à des profondeurs différentes, y découvrir l'intelligible et l'en extraire à des profondeurs différentes, d'où des types variés de sciences suivant les degrés de l'abstraction auxquels correspondront des degrés différents et des formes différentes d'intelligibilité (de même que le pêcheur jetant en mer ses filets à des profondeurs différentes ne ramènera pas les mêmes poissons ou les mêmes algues et découvrira ainsi des faunes et des flores sous-marines différentes les unes des autres).

« La philosophie d'Aristote et de saint Thomas a réussi à définir et à distinguer 3 degrés fondamentaux d'abstraction et d'intelligibilité et nous verrons que cette doctrine des 3 degrés d'abstraction est indispensable pour situer exactement et comprendre la physique moderne :

I° L'intelligence humaine peut laisser de côté les caractères particuliers des faits et phénomènes particuliers, ce qui appartient en propre à tel fait d'expérience, pour considérer les natures universelles et les lois universelles des phénomènes physiques et sensibles eux-mêmes par lesquels les choses se manifestent et son données à notre expérience ; les phénomènes physiques et sensibles (mouvement, son, lumière, chaleur, électricité, vie, etc.) sont alors l'objet de notre connaissance, non plus comme pour la sensibilité elle-même par ce qu'il y a en eux de sensible, mais par ce qu'il y a en eux d'intelligible ; tel est le degré d'abstraction et d'intelligibilité des sciences physiques et naturelles ou sciences expérimentales.

2° Au-delà de ce premier degré d'abstraction, l'intelligence humaine peut laisser de côté non seulement les particularités des faits particuliers, mais encore les phénomènes physiques et sensibles eux-mêmes par lesquels les choses se manifestent à nous, pour ne plus considérer dans ces choses rien d'autre que leur quantité, que ce qu'il y a en elles de quantité, de relations quantitatives, de possibilités de calcul ; nous avons alors les sciences qui ont pour objet la quantité en tant que telle, c'est le degré d'abstraction et d'intelligibilité des sciences mathématiques.

3° Enfin le regard de l'intelligence humaine pénétrant à l'intérieur des choses peut aller bien au-delà des phénomènes physiques et sensibles par lesquels elles se manifestent à nous et bien au-delà de ce qu'il y a en elles de quantitatif pour considérer en elles ce qu'il y a de plus intime et de plus profond, c'est-à-dire leur être même, et alors nous avons des sciences qui, laissant de côté tout ce qui n'est pas l'être lui-même, ont pour objet de connaissance l'être en tant que tel [et non seulement tel existant] ; c'est le degré d'abstraction et d'intelligibilité métaphysique [autrement dit la science la plus universelle, et par conséquent la plus certaine, science souveraine et régulatrice, science qui guide et gouverne toutes les autres].

« Ces 3 types de sciences ont des manières différentes de considérer et d'exploiter le réel, donc des manières différentes de concevoir, de définir, de raisonner, donc des vocabulaires différents, et on pourrait commettre de graves confusions en passant indûment de l'un à l'autre. Par exemple la notion de causalité n'a absolument pas le même sens pour le physicien et pour le métaphysicien et on tomberait en de dangereuses erreurs si l'on confondait la causalité du physicien et celle du métaphysicien : en effet la causalité signifie pour le physicien une régularité dans l'enchaînement des phénomènes sensibles (il dira qu'un phénomène A est cause d'un phénomène B si A est toujours accompagné ou suivi de B) et pour le métaphysicien une dépendance dans l'être (il dira que A est cause de B si l'être de B dépend de l'être de A). Aussi “la question du déterminisme ne se pose pas pour le physicien de la même manière que pour le philosophe” (1).

« Signalons en passant que saint Thomas d'Aquin [1225-1274] indique la possibilité de sciences 'mixtes' appartenant à la fois à deux degrés d'abstraction [mais jamais au 3e degré d'abstraction], mais nous aurons à traiter plus complètement cette question des sciences “mixtes” au chapitre suivant pour définir le caractère mathématique de la physique moderne.

« Ainsi, dit Meyerson (Cheminement de la pensée, p. 477), “chaque science particulière étudiera le fait à son point de vue, négligeant intentionnellement ce qui tombe en dehors de son domaine”, car (ibid., p. 476) “si maintenant nous nous demandons ce qui distingue une science d'une autre, nous répondrons évidemment que c'est, comme l'indique Platon, son objet. Mais il ne sera peut-être pas inutile de préciser que si nous appliquons ce terme au réel que la science s'efforce de pénétrer, il désigne non pas une partie de ce réel telle que le sens commun par exemple nous l'offre dans l'espace et dans le temps, mais un aspect particulier de ce réel : ce n'est pas la diversité matérielle des choses à connaître (scibilium) qui diversifie la science, c'est la diversité formelle, dit saint Thomas, et l'exemple le plus banal suffira pour nous convaincre à quel point il a raison”. »

M.-D. Philippe, professeur de Philosophie à l’Université de Fribourg (Suisse), I – Signification de la Métaphysique, Éditions Téqui, page 31,

« Pour S. Thomas, la sagesse philosophique est bien la science suprême, qui doit considérer les causes  les plus élevées (18) et les principes premiers de tous les êtres. […] Cette science sera la plus certaine et celle qui devra à la fois diriger toutes les autres sciences et défendre les principes premiers contre ceux qui les rejettent (20).

 

18) Voir C.G., S. Thomas d’Aquin, I, ch. I, ; cf. II, ch. 24 ; et également Commentaire de l’Éthique à Nicomaque, I, leç. 2, n° 31.

20) Commentaire de l’Éthique à Nicomaque, VI, leç. 5, nos 1175, 1081-1183 ; VI, leç. 6, n° 1184 ; ibid, leç. 10, n° 1258 ; C.G., I, ch. I et III, ch. 25.

 

ID., ib., p. 34 :

 

« Cette science, qui doit à la fois diriger toutes les autres sciences (elle est rectrix et regulatrix des autres sciences (30)) et défendre les premiers principes [qu’il n’est évidemment pas question de démontrer] contre ceux qui les attaquent, est, au niveau spéculatif, l’analogue de la prudence au niveau pratique (31). Elle doit ordonner et défendre, car elle a un pouvoir unique de réflexion sur elle-même, sans dépendre d’une autre science (32). »

30) Comm. Mét., Proœmium.

31) Cf. Comm. Éth. Nic., VI, leç. 10, nos 1266-1267.

32) Comm. Mét., Proœmium.

 

ID., ib., p. 40 :

 

« S’il est vrai de dire que toutes les sciences traitent des êtres et considèrent l’être, il n’est reste pas moins qu’elles le considèrent selon qu’il est tel être : nombre, ligne, feu, etc. (42). Par contre “il y a une certaine science qui considère l’être en tant qu’être, comme son sujet, et ‘ce qui appartient par soi à l’être’, c’est-à-dire les accidents propres de l’être” (entis per se accidentia) (43). « Notons ce passage :

 

[Aristote] montre comment les autres sciences diffèrent de celle-ci quant à la considération des principes et des causes, disant que toutes les sciences particulières, dont il est fait maintenant mention, concernent un genre particulier d’être, comme le nombre ou la grandeur, ou quelque chose de cette sorte. Et chacune traite avec précision de ‘son genre sujet’, c’est-à-dire qu’elle traite de ce genre à l’exclusion de tout autre : comme la science qui traite du nombre ne traite pas de la grandeur. Aucune, en effet, ne détermine [ce qu’est] l’être simpliciter, c’est-à-dire in communi, ni même aucun être particulier en tant qu’il est être. Comme l’arithmétique ne détermine pas [ce qu’est] le nombre en tant qu’il est être, mais en tant qu’il est nombre. C’est le propre du métaphysicien de considérer n’importe quel être en tant qu’il est être (44).”

 

« Seule donc la métaphysique considère l’être en tant qu’être, et non seulement tel existant. »

 

42) Comm. Mét., IV, leç. 1, n° 530 : « scientiæ aliæ, quæ sunt de entibus particularibus, considerant quidem de ente, cum omnia subjecta scientiarum sint entia, non tamen considerant ens secundum quod ens, sed secundum quod est hujusmodi ens, scilicet vel numerus, vel linea, vel ignis, aut aliquid hujusmodi. »

43) Op. cit., IV, leç. 1, n° 529 et aussi n° 531.

44) Op. ci., VI, leç. 1, n° 1147 ; cf. n° 1151.

 

ID., ib., p. 44 :

 

« Cette science implique une exigence de réflexion critique. Elle ne peut demeurer indifférente à la manière dont l’homme se comporte à l’égard de la vérité, ni à la manière dont il atteint les premiers principes :

 

“La considération de la philosophie première se rapporte à la vérité d’une autre manière que celle des autres sciences particulières. Chaque science particulière, en effet, considère une certaine vérité particulière concernant un genre déterminé  d’êtres, comme la géométrie les grandeurs des réalités, et l’arithmétique les nombres. Mais la philosophie première considère la vérité universelle des êtres. Et c’est pourquoi il appartient à ce philosophe de considérer comment l’homme se comporte à l’égard des vérités à connaître (58).” »

 

58) Comm. Mét., II, leç. 1, n° 273 ; cf. leç. 2, nos 289-291 et leç. 5, n° 331.

 

ID., ib., p. 45 :

 

« On peut montrer également que la philosophie première doit traiter des premiers principes à partir de l’exigence de certitude qui une des conditions de la sagesse :

 

“En chaque genre, celui-là est le plus capable de connaître (maxime cognoscitivus), qui connaît les principes les plus certains ; car la certitude de la connaissance dépend de la certitude des principes. Mais le ‘philosophe premier’ est celui qui connaît le plus (maxime cognoscitivus) et qui est le plus certain dans sa connaissance : cela était en effet l’une des conditions du sage, comme on l’a montré dans le Prologue de ce livre, à savoir qu’il connût les causes avec le plus de certitude [ce qui est le cas d’Aristote]. Donc le philosophe doit considérer les principes les plus certains et les plus solides concernant les êtres que lui-même considère comme le genre qui constitue son propre sujet (62).”

 

« La métaphysique, qui est la science la plus certaine puisqu’elle traite de l’être et de ce qu’il y a de plus universel (de ente et maxime universalibus) (63), doit donc traiter des premiers principes et avant tout du premier principe de la démonstration :

 

“Il est nécessaire que, comme tous les être sont ramenés (reducuntur) à un premier, de même les principes de la démonstration soient ramenés à un premier, qui rentre le plus principalement (principalius) dans la considération de cette science. Or ce principe est le suivant : il ne peut arriver que le même à la fois soit et ne soit pas – principe qui est assurément premier, pour la raison que ses termes sont l’être et le non-être, qui sont ce que l’intelligence considère en premier lieu (64).”

 

« Ces premiers principes, qu’il n’est évidemment pas question de démontrer, la philosophie première doit les défendre contre ceux qui les nient (64), comme nous l’avons déjà noté à propos de la sagesse. »

 

62) Comm. Mét., IV, leç. 6, n° 596.

63) Op. cit., I, leç. 2, n° 47.

64) Op. cit., XI, leç. 5, n° 2211 ; cf. IV, leç. 6.

65) Op. cit., III, leç. 5, n° 390 et IV, leç. 17, n° 736.

 

P. J. Wébert des Frères Prêcheurs, Essai de Métaphysique thomiste, Éditions de la Revue des Jeunes, Desclée et Cie, 30, rue Saint-Sulpice, Paris-Vie, 1927, pp. 243-246, 318-323 (tout cet ouvrage est remarquable et mérite d’être recherché) :

 

La non-régression à l’infini.

 

Fonctionnalisme.

 

« Auparavant, examinons une position philosophique qui tente de dissoudre la substance, et vient à nier logiquement même l’existence de l’esprit comme réalité naturelle.

« Lorsqu’on essayait une première approximation de la substance, l’on était amené à considérer le procédé logique de l’attribution. “ Il suffit que j’admette qu’en toute démarche intellectuelle vers le réel, c’est toujours à un sujet que j’aboutis, c’est-à-dire à une réalité qui n’est attribuable à rien d’autre. (Cf. supra, chap. VIII, p. 205). ” Telle est la conclusion d’une analyse saine de la pensée. Mais diverses variétés de l’idéalisme ne veulent pas d’une limite réelle au procédé de l’attribution.

« Selon cette manière de voir, il n’y a que des relations, c’est-à-dire des rapports que l’esprit met entre différents concepts. Le concept-sujet quel qu’il soit n’est jamais un absolu. La connaissance se réduira à un système de relations dont les termes se détermineront mutuellement à l’infini [indéfiniment]. L’absolu du jugement n’est que provisoire. Toute connaissance est fonctionnelle, et pourrait se symboliser dans l’expression : f (f). Pour déterminer f, il faudra donner une valeur à f. Mais f ne se déterminera que si l’on donne une valeur à y. A      Ainsi la chaîne des attributions est virtuellement infinie : f (f(y…). Toute autre vue sur les choses procèdera d’un réalisme naïf, qui, non content de donner aux phénomènes, et spécialement à la qualité, une “ entité ” précise, suppose encore qu’il y a des sujets de ces phénomènes : c’est-à-dire qu’à un moment donné l’analyse attributive doit cesser, pour affirmer des réalités individuelles, des substances.

« Bornons notre critique à celle de l’affirmation d’une série inépuisable de relations idéales. Quel que soit le détail des systèmes, c’est par cette affirmation essentielle qu’ils se caractérisent, et s’opposent le plus profondément à la métaphysique réaliste.

«  Deux idées sont impliquées en cette doctrine : l’idéalité et le caractère fonctionnel de tout jugement. Après notre étude sur l’être et les modalités de l’abstraction de son concept transcendantal, il nous paraît inutile de revenir sur l’intuition primitive de l’objet. Mais la seconde idée alléguée vient remettre tout en question. En effet, saisir l’être au principe de la pensée sera de peu d’utilité, si nous ne pouvons dire qu’il y a réellement des êtres. Nous voici rejetés dans une connaissance qui n’est autre chose que la cohérence des idées.

«  La difficulté serait formidable, si l’on ne s’avisait d’en discuter les bases, avant de s’engager naïvement dans l’idéalisation du réel. La position du “ fonctionnalisme ” est-elle pensable ? S’il s’agit de procéder dans la clarté, exigeons cette clarté du principe lui-même.

 

La  non-régression à l’infini.

 

«  Or, tout en concédant que dans le monde phénoménal l’analyse puisse reculer au-delà de toute prévision, suivant les progrès des connaissances scientifiques, l’affirmation d’une régression à l’infini, en tous les sens de ce terme, et en toutes manières, n’est pas pensable.

« S’il est une analyse importante de la métaphysique aristotélicienne qu’il faut dégager et dont il faut apprécier la solidité, c’est la négation de la régression à l’infini : anagch sthnai. Elle acquerra une valeur croissante à mesure que le relativisme des sciences se fera plus exigeant. C’est autour de cette idée que devront se livrer les combats décisifs. L’anagch sthnai s’oppose à la formule symbolique : f (f (y…), en une rigoureuse alternative.

« Dans la vision aristotélicienne du réel, la négation de la régression à l’infini n’affecte pas, on le sait, la série des individus dans le temps. Se donnant l’éternité du monde, Aristote [n’oublions pas qu’Aristote est le fondateur de la logique actuelle, et en particulier de la syllogistique, haut fait de l’esprit humain] ne voit pas que la succession des générations ne puisse être infinie dans la durée. Mais en remontant dans l’ordre non pas du temps, mais de l’être, il ne saurait être question de supposer une série infinie [indéfinie] de causes enchaînées, sans faire crouler tout l’édifice causal. S’il n’y a pas de cause première, il n’y a que des causes intermédiaires jusqu’à la cause ultime [la cause ultime y comprise]. Mais admettre un tel concept de “ cause intermédiaire ” , c’est là une démarche inintelligible : il ne peut y avoir une telle cause intermédiaire. La conséquence serait qu’il n’y a ni cause ni causé. Solution excessive pour un réaliste.

« L’est-elle aussi pour un idéaliste ? Il ne le semble pas. D’ailleurs la négation des substances est intimement liée à la négation de la causalité. S’il n’y a pas de substances, quel sens acceptable peut offrir l’idée d’une interaction causale ?  […]

 

« Admis cet enchaînement nécessaire, pouvons-nous en déterminer à priori les conditions ? Il semblerait que nous soyons condamnés à échouer tout près du port. Car, à tout ordre de réalités finies, je puis supposer une cause plus parfaite, à cette cause une autre cause, et ainsi de suite… Étant donné qu’on commence par un degré fini de perfection, il y aura toujours un degré plus parfait à concevoir. Nous voici jetés dans un infini, analogue à l’infini mathématique : à toute quantité donnée, on peut toujours ajouter une quantité nouvelle. Était-ce la peine de tant échafauder de constructions abstraites pour aboutir à un décevant inconnaissable ?

« Rappelons, au risque d’importuner, qu’il s’agit d’un enchaînement causal qui abstrait du continu spatial et temporel. Il est question d’une hiérarchie de degrés d’être. Cela nous évite de nous perdre dans des espaces imaginaires et, comme on dit, dans la nuit des temps. Mais cela ne nous dispense pas d’examiner la série de causes, de perfection croissante, qu’on peut supposer pour expliquer la réalité des êtres finis de l’expérience.

« Mais avant de renoncer à poursuivre la recherche des principes, parce que nous nous croirions obligés à un voyage interminable d’ascension à travers les degrés de l’être, il serait plus avisé de nous demander si ce voyage est réellement concevable. C’est le problème de la régression à l’infini, déjà posé (cf. chap. VIII, p. 245), et de la solution duquel dépend le sort de notre métaphysique.

« Anagkh sthnai [nécessité de s’arrêter] : Il est nécessaire de poser un premier terme. C’est une affirmation essentielle, sans laquelle il n’y a qu’à renoncer à l’intelligibilité du monde et à l’intelligence. Donnons une forme simplifiée de l’argumentation. S’il est des causes nécessairement subordonnées, cet ordre suppose une première cause, qui n’est pas causée. Si, en effet, cette cause, considérée comme la première, était causée, il n’y aurait pas de cause première. Mais sans cause première, aucune causalité intermédiaire, c’est-à-dire aucune causalité. Il n’y aura donc pas de cause. Rien ne sera produit. Ce qui est absurde, puisque les êtres finis sont donnés.

« La force du raisonnement repose sur la notion d’“intermédiaire”, ou “cause incausée”. Dans une série de trois réalités de perfection croissante, A, B, C, où A est causé par B, et B causé par C, ce n’est pas A qui est cause, puisque, par hypothèse, il est seulement effet. B n’est pas cause de la série, mais seulement de A ; B est à la fois cause et causé. C est cause de la série ; il est cause sans être causé.

« Montrons que toute hiérarchie causale doit, de cette manière, dépendre d’une cause incausée.

« “Dans toute série de causes où il y a des termes intermédiaires, c’est un terme antérieur aux termes intermédiaires qui est cause de toute la série ; à défaut de pareil terme, la série n’aurait point de cause.

« “Or, dans une série de causes infinies, par en haut [c’est-à-dire dans l’ordre de perfection croissante], tous les termes, sauf le dernier, seraient intermédiaires, et, par conséquent, dans une telle série, il n’y aurait pas de terme antérieur aux intermédiaires.

« “Donc une telle série n’aurait point de cause.

« “La majeure du raisonnement est prouvée comme suit : Prenons une série de trois termes : évidemment ce n’est pas le terme intermédiaire qui pourra être cause de la série, car il n’est cause que du dernier terme ; ce n’est pas non plus le dernier terme car il n’est cause de rien. C’est donc seulement le terme antérieur au terme intermédiaire, le terme premier, qui pourra être cause de la série (1).”

« Ainsi, à tout terme intermédiaire, à toute cause causée, il faut une cause. Et aucun terme intermédiaire n’est concevable sans une cause première non causée. En effet, toute la série s’écroule s’il n’y a pas d’abord une cause qui ne soit que cause. Il faut, à l’origine, une cause qui ne soit pas intermédiaire.

« Résumons l’argumentation, en la présentant sous forme de réduction à l’impossible. S’il n’y pas de cause non causée, il n’y pas absolument de cause. S’il n’y a pas absolument de cause, aucune cause causée n’est possible.

« L’on voit bien que nous ne faisons appel en ce raisonnement qu’à la nécessité intellectuelle qui refuse d’admettre que toute cause soit causée. Ce serait une assertion inintelligible. La recherche causale s’achève par l’affirmation d’un Premier Principe réel qui ne dépend de rien et de qui tout dépend. Il est bien clair que cela ne peut être obtenu à l’aide d’une démonstration à priori. Ce mode de démonstration suppose, en effet, un principe plus universel, ou une cause antérieure à ce qu’il faut démontrer. Or de toute évidence on ne peut chercher à démontrer la cause première a priori causa. Ce serait une contradiction dans les termes. Il n’y a de légitime qu’une démonstration a posteriori, et, tout au fond, une réduction à l’impossible.

« C’est ce que nous avons effectué en niant que la réalité de la cause intermédiaire puisse être absolument posée. On pourrait encore manifester d’une autre manière que la “cause causée” ne peut être indéfiniment postulée. En effet, ne serait-ce pas donner à cette idée de cause causée le caractère d’absolue nécessité qu’on refuserait à la Cause première incausée ? Serait-ce autre chose que de poser comme absolu un pur relatif, et donc une expresse contradiction ?

« Cet exposé suffira sans doute à une intelligence saine qui laisse leur valeur naturelle aux notions premières. Trois axiomes sous-tendent toute la preuve : “Nihil est causa suiipsius”, “causa est potior effectu”, “non est progredi in infinitum”. Il faut à toute réalité une cause ; cette cause doit lui être supérieure dans l’être ; on ne peut concevoir de hiérarchie causale sans une cause première.

« Qu’on ne vienne pas reprocher aux expressions de “degré supérieur”, “progrès vers le haut”, d’être des métaphores spatiales. En fait, elles disent seulement “perfection croissante”. Cela n’implique nullement une hiérarchie de formes dans l’espace : c’est si vrai que nous dirons plus loin que la Cause première est à la fois immanente et transcendante : c’est-à-dire présente aux réalités finies, et cependant les “dépassant” par l’infini perfection de son être. Affirmations qui seraient contradictoires, si elles n’étaient que des résidus de métaphores. »

1) Cf. G. COLLE, Aristote, La Métaphysique, livres I à III, traduction et commentaire, Louvain, 1912-1922, p. 182.

 

 

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 Tout être est reçu dans un autre selon le mode de ce dernier " (1). Or l'âme intellectuelle ou son intellect possible (2), grâce à la lumière de l'intellect agent (3), principe actif, connaît la réalité sous un mode absolu ou universel, c'est-à-dire sous une forme simple, ou sous une forme dégagée de la matière, celle-ci ne recevant que des formes individuelles (4). Par son intellect agent, elle abstrait l'universel du particulier, ou l'espèce intelligible de l'image (5). Cela d'ailleurs rend compte de l'existence de la science, car il n'y a de science que de l'universel, étant donné le caractère universel de l'objet de toute science. En effet, si l'âme humaine ne connaissait que le singulier, aucune science ne serait possible. L'âme humaine est donc une forme absolue. Ame intellectuelle, elle est une substance individuelle, incorporelle et subsistante, et par conséquent incorruptible par nature (6). Son intellection consiste à connaître la nature de l'espèce et du genre sans connaître les principes " individuants " (7). Elle possède une activité qui lui est propre et à laquelle le corps n'a point part, le corps ne se conformant qu'à son activité immatérielle (8), ce qui n'est pas vrai de l'âme animale, âme sensitive, dont l'activité, la sensation, ne peut s'exercer indépendamment du corps (9). C'est pourquoi l'âme animale disparaît avec le composé de matière et de forme auquel elle appartient, tandis que l'âme humaine, une fois le corps détruit (10), continue d'exister. Pour bien comprendre ce raisonnement, il convient absolument de distinguer l'intelligence du sens et la puissance de l'acte, distinctions qui échappaient aux anciens Naturalistes ou Physiciens (11) et aux anciens ou premiers philosophes (12), incapables de penser au-delà des images (13), qui s'identifiaient à leur corps et à leur mental ou leur ego. " Il n'est pas raisonnable d'admettre que l'intellect soit mêlé au corps ", dit Aristote (14), le maître de ceux qui savent (15).

 

1) S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 75, a. 5, et q. 84, a. 1, concl..

2) Cf. Aristote, De l'âme, ouv. cité plus haut, liv. III, chap. 4.

3) Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 84, a. 6, sol. 1, et dif. 3, sol. 3 ; Aristote, De l'âme, liv. III, chap. 5, 430 a 15 (chapitre d'une importance capitale).

4) Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 75, a. 5, concl. et sol. 1, q. 84, a. 1, concl.

5) Cf. id. I, q. 85, a. 1, sol. 1.

6) Cf. id. I, q. 75, a. 6, concl.

 

Contra Gentiles, liv. II, chap. 86, § 4 : " Nulle vertu active n'agit au-delà de son genre. Or l'âme " intellective " dépasse tout le genre des corps, puisqu'elle a une opération transcendante à tous les corps (" operationem supra omnia corpora elevatam "), à savoir l'intellection. Nulle vertu corporelle ne peut donc produire l'âme " intellective ". Or toute action de la vertu séminale se fait par quelque vertu corporelle. [...] L'âme " intellective " ne peut donc recevoir l'existence par la vertu qui se trouve dans la semence. "

 

Id., chap. 49, § 4 : " Rien n'agit que selon espèce, puisque la forme est en toute chose le principe de l'action. Si donc l'intellect était un corps, son action ne dépasserait pas l'ordre corporel. Il ne comprendrait par suite que les corps. Or ceci est manifestement faux : nous comprenons, en effet, beaucoup de choses qui ne sont pas des corps. L'intellect n'est donc pas un corps. "

 

7) Cf. S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. II, chap. 75.

8) Cette affirmation ne peut que heurter les personnes qui vivent de la pensée matérialiste d'un monde fermé à la métaphysique de l'être et à toute intériorité, mais elle n'offre en réalité aucune difficulté une fois que l'on a bien saisi le rôle spécifique et déterminant de la cause finale au niveau de l'être, et également la nature de la personne humaine avec son moi profond ou son Soi. En vérité, rien ne s'obtient sans effort et sans persévérance.

9) Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 75, a. 3, concl.

10) Id. I, q. 75, a. 6, concl.

11) " [...] antiqui Naturales " : S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 75, a. 1, sol. 2, et q. 84, a. 2, concl.

12) " [...] antiqui " ou " primi philosophi " : S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 75, aa. 1 et 3, concl., et q. 84, aa. 1 et 2.

13) S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 75, a. 1, concl. : "  [...] imaginationem transcendere non valentes ".

14) Aristote, De l'Ame, liv. III, chap. 4, 429 25 a.

15) Dante (1265-1321), La Divine Comédie, Traduction, Introduction et Notes de Alexandre Masseron, éd. Albin Michel, Paris, 1950, L'Enfer, chant quatrième, Premier cycle : le Limbe, vers 130 :

" Ayant regardé un peu plus haut, je vis le maître de ceux qui savent, assis parmi la famille des philosophes. "

 

L'intellect agent, qui est une certaine vertu de l'âme humaine inhérente à une forme incorporelle, est le principe propre de l'action qui consiste à abstraire les espèces intelligibles ou les formes universelles des images préparées par les facultés de la cogitative et de la mémoire, c'est-à-dire par l'intellect passif qui possède un organe corporel et qui atteint, distingue et compare les choses ou données particulières ; et l'intellect possible, qui est non mêlé au corps, est quelque chose de l'âme qui reçoit ces formes ou espèces intelligibles - opération qui s'accomplit avec une certaine passion ou un certain pâtir - et qui les comprend et conserve pour toujours. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. II, cc. LX, LXXVI et LXXVII ; S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 78, a. 4, sol. 5, et q. 79, aa. 2, 3 et 4.)

 

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 88, a. 1 (cf. Aristote, De l'Ame, III, 5, et aussi S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, q. 78, a. 1) : " D'après Aristote, l'intellect possible est un principe qui permet de devenir toutes choses. "

 

Le sens est au sensible ce que l'intellect (possible) est à l'intelligible (idée ou concept), comme ce qui est en puissance (non réalisé) par rapport à ce qui est en acte. Cependant, tout en étant semblable au sens, l'intellect en diffère fondamentalement sur deux points. En effet, le sens peut être détruit par un excès de sensibles, ainsi la vue par un excès de lumière, alors que l'intellect ne peut l'être par un excès d'intelligibles - bien au contraire, c'est en approfondissant continuellement ses connaissances qu'un homme fortifie son intelligence, et c'est même ainsi qu'il se rend érudit ou devient savant et consécutivement plus éclairé ou avisé. D'autre part, le sens ne peut pas tout connaître, ainsi la vue ne connaît seulement que les couleurs, l'ouïe, que les sons, le goût, que la saveur, et ainsi de suite, alors que l'intellect, au contraire, est capable de tout connaître, car il a l'être pris dans toute son universalité pour objet formel; et de même que pour tout connaître, l'intellect doit être sans mélange, de même s'il y avait une couleur à l'intérieur de la pupille, la vision réelle d'autres couleurs serait faussée par la superposition de cette couleur, ainsi l'homme qui souffre de jaunisse voit tout jaune autour de lui. Et puisque cette partie de l'âme qu'on appelle intellect possible (" quelque chose de l'âme " : aliquid animæ) ne contient rien en acte avant de penser, n'étant que le lieu ou le réceptacle des Idées en puissance, il n'est pas raisonnable de soutenir qu'elle est mélangée au corps parce qu'elle ne possède aucune qualité inhérente à la matière (aucune qualité sensible), ne devenant en acte ce qu'elle pense qu'au moment où l'âme pense, comme le sens ne devient en acte qu'au moment où l'âme sent, l'âme ne pensant que grâce à la lumière de l'intellect agent ou actif, constitutif formel du Moi profond qui emprunte sa lumière à la Source de toute lumière (1) et n'est absolument pas l'acte d'un organe corporel. La partie supérieure de l'âme ou sa partie intellective est à la fois immanente et transcendante au corps, immanente au corps en tant que partie de l'âme et transcendante au corps en tant que ne tenant pas son être de sa combinaison avec la matière mais en tant que le tenant uniquement d'un principe extrinsèque. C'est ce que soutient Aristote, écrivant : " Reste donc que l'intellect seul vienne du dehors et que seul il soit divin  : car rien dans son opération ne communique avec l'opération corporelle " (2).

1) S. Jean, I : 1, 4, 9, 14 18 : " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. [...] En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. [...] Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. [...] Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. [...] Nul n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui l'a fait connaître. " - Ire Épître de S. Jean, 1 : 5 : " Dieu est Lumière, en Lui point de ténèbres. " - Épître de S. Jacques, 1 : 16 : " Ne vous y trompez pas, mes frères bien-aimés : tout don excellent et tout cadeau parfait viennent d'en-haut, du Père des lumières, chez lequel il n'y a ni changement, ni ombre de variation. " - I Timothée, 6 : 14-16 : " [...] jusqu'à l'Apparition de notre Seigneur Jésus Christ que fera paraître aux temps marqués le Bienheureux et unique Souverain, le Roi des rois et Seigneur des seigneurs, le seul qui possède l'Immortalité, qui habite une lumière inaccessible, que nul d'entre les hommes n'a vu ni ne peut voir. "

2) De la Génération des Animaux, ouv. cité plus haut, liv. II, § III, 736b.

 

S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. IIIe, chap. XLVI, "Sed nec Aristoteles" :

" [...] Aussi Aristote au Livre III De Anima démontre-t-il (chap. 4) à partir du connaître lui-même la nature de l'intellect possible, comment il est sans mélange et incorruptible, ce que nous avons démontré antérieurement (liv. II, chapitres LIX et suivants)." 

 

Aristote, De l'âme, liv. III, chap. 4 (l'intellect possible) :

" [...] Par suite, pensant toutes choses, l'intellect doit nécessairement être sans mélange, comme le dit Anaxagore, afin de commander, c'est-à-dire de connaître; car, en manifestant sa propre forme à côté de la forme étrangère, il met obstacle à cette dernière et s'oppose à sa réalisation. [...] Ainsi cette partie de l'âme qu'on appelle intellect (et j'entends par intellect ce par quoi l'âme pense et conçoit) n'est, en acte, aucune réalité. Pour cette raison aussi, il n'est pas raisonnable d'admettre que l'intellect soit mêlé au corps, car alors il deviendrait d'une qualité déterminée..."

 

Id., chap. 5 (l'intellect agent) :

" [...] Et, en fait, on y distingue, d'une part l'intellect qui est analogue à la matière, par le fait qu'il devient tous les intelligibles, et, d'autre part, l'intellect [qui est analogue à la cause efficiente], parce qu'il les produit tous, attendu qu'il est une sorte d'état analogue à la lumière : car en un certain sens, la lumière, elle aussi convertit les couleurs en puissance, en couleurs en acte. Et c'est cet intellect qui est séparé, impassible et sans mélange, étant par essence un acte; car toujours l'agent est d'une dignité supérieure au patient, et le principe à la matière. [...] C'est une fois séparé qu'il n'est plus ce qu'il est essentiellement, et cela seul est immortel et éternel." 

Plotin (v. 205-270), Ennéades, IV, 7 : De l'immortalité de l'âme :

"Diront-ils que les pensées se rapportent à des formes qui sont en la matière ? Du moins ces pensées naissent, en faisant abstraction des corps, et c'est l'intelligence qui opère l'abstraction. Car ce n'est pas avec son corps ni en général avec la matière qu'elle opère l'abstraction du cercle, du triangle, de la ligne et des points. Il faut alors que l'âme elle-même se sépare du corps. Il faut donc qu'elle ne soit pas un corps. Le beau aussi, je pense, et le juste sont inétendus. Or il y a pensée de l'un et de l'autre. Donc s'ils viennent à l'âme, elle les accueille avec ce qu'elle a d'indivisible, et ils se logent dans l'indivisible qu'elle a en elle."

 

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, 85, a. 6 (cf. Aristote, De l'Ame, liv. III, cc. 6 et 10) :

" L'intelligence - quand elle a pour objet une réalité simple ou un principe - est toujours juste. "

 

Id., I, q. 85, a. 7, sol. 2, et q. 16, a. 1 : " La vérité de l'intelligence consiste en ce qu'elle connaît le réel tel qu'il est. "

 

Id., I, q. 85, a. 7, cependant :

" Cependant, on voit par expérience que certains esprits comprennent plus profondément que d'autres. Ainsi celui qui peut ramener une conclusion aux premiers principes et aux causes premières, comprend plus profondément que celui qui la ramène seulement aux causes immédiates. "

 

Id., I, q. 16, a. 2, conclusion :

" On l'a déjà dit (article précédent), le vrai, quant à sa notion immédiate et première, est dans l'intelligence. Comme d'autre part toute chose est vraie selon qu'elle revêt la forme qui lui est propre et qui répond à sa nature, il y a nécessité que l'intellect [ou l'intelligence], faculté de connaître, soit vraie en raison d'une représentation fidèle de la chose connue, représentation qui est la forme propre en tant que pouvoir connaissant. Pour ce motif, la vérité se définit par la conformité de l'intellect avec les choses, et il en résulte que connaître une telle conformité c'est connaître la vérité. Or cette conformité, les sens [par eux-mêmes] ne la connaissent en aucune manière; car bien que l'œil, par exemple, ait en lui l'image de l'objet visible, il ne saisit point [en tant qu'œil] le rapport qu'il y a entre la chose vue et ce qu'il s'en présente [car l'œil ne fait que voir]. Au contraire, l'intellect a le pouvoir de connaître sa propre conformité [car il est conscient] avec l'objet intelligible [qui lui est propre]; mais il ne conçoit pas cette conformité par celui de ses actes qui appréhende [directement] telle ou telle chose; c'est quand il porte un jugement sur ce qui est, attribuant à la chose une forme d'existence semblable à la forme de connaissance qu'il en a extraite, c'est alors seulement qu'il connaît et qu'il dit vrai. Or il fait cela en composant et divisant; car en toute proposition où un jugement s'exprime, l'esprit attribue une certaine façon d'être, signifiée par le prédicat [ou l'attribut], à une certaine chose signifiée par le sujet, ou bien il l'en écarte. Et ainsi, il se trouve sans doute que le sens est vrai à l'égard de telle ou telle chose, et aussi l'intellect qui appréhende les natures; mais ni l'un ni l'autre ne connaît ni ne dit la vérité. Et il en va de même des paroles, suivant qu'elles sont complexes ou incomplexes [jugements ou simples conceptions]. On voit par là que la vérité peut se trouver dans le sens ou dans l'intellect qui conçoit l'essence des choses comme elle se trouve dans un objet vrai; mais non comme le connu est dans le sujet connaissant, ce que suppose cependant ce mot : le vrai. Car la perfection de l'intellect c'est le vrai connu, en tant qu'il est connu. En conséquence, à parler en toute propriété de termes, la vérité est dans l'intellect qui compose et divise, et pas davantage dans l'intelligence qui élabore de simples concepts.

" Par là s'éclairent facilement tous les doutes. "

Id., a. 3, conclusion :

" Comme le bien répond au désirable, ainsi le vrai a rapport à la connaissance. Or dans la mesure où une chose participe de l'être, dans cette mesure, elle est connaissable, et c'est ce qui fait dire à Aristote que l'âme est en quelque manière toutes choses selon le sens et l'intellect. Pour ce motif, de même que le bien est identique à l'être, ainsi le vrai. Toutefois, comme le bien ajoute à l'être la notion d'appétibilité, le vrai ajoute à l'être un rapport à l'intellect. "

Id., a. 1, conclusion :

" On appelle bien ce à quoi tend l'appétit : ainsi l'on appelle vrai ce vers quoi tend l'intelligence. Mais il y a cette différence entre l'appétition et l'intellection ou tout autre mode de connaissance, que la connaissance se réalise par l'introduction du connu dans le sujet connaissant, et l'appétition au contraire suppose que le sujet s'incline et se porte vers la chose désirée. Il s'ensuit que le terme du mouvement de l'appétit, qui est le bien, se trouve dans la chose désirable; mais le terme de la connaissance, qui est le vrai, a son siège dans l'intellect.

" Toutefois, de même que le bien est dans la chose, mais en raison du rapport de cette chose avec l'appétit, de telle sorte que la qualification de bien dérive de la chose appétible à l'appétit lui-même, ce qui fait appeler bon un appétit du bien : ainsi, le vrai étant dans l'intellect selon que l'intellect s'adapte à la chose, il y a nécessité que le caractère du vrai dérive de l'intellect à la chose, et que la chose elle-même soit dite vraie en tant qu'elle se rapporte en quelque manière à l'intelligence.

" Mais la chose objet de l'intellect [ou de l'intelligence] peut se rapporter à l'intellect soit essentiellement, soit à titre accidentel. Elle se rapporte essentiellement à l'intellect dont dépend son être; elle se rapporte accidentellement à l'intellect qui trouve en elle du connaissable. Comme si nous disions que la maison a un rapport essentiel à l'intellect de son architecte, et un rapport accidentel aux intelligences dont elle ne dépend point. Or, une chose ne se juge pas en considération de ses caractères accidentels, mais en raison de ses caractères essentiels. On dira donc une chose vraie, absolument parlant, par comparaison avec l'intellect dont elle dépend. De là vient que les productions de l'art sont dites vraies par rapport à notre intellect, ainsi par exemple une maison a sa vérité quand elle revêt la forme d'art qui a été conçue par son architecte; une parole est vraie quand elle manifeste une pensée vraie. De même, les choses naturelles se voient attribuer leur vérité selon qu'on les juge conformes aux conceptions de l'intelligence divine; on appelle une vraie pierre, celle qui a la nature propre à une pierre, telle que l'a préconçue l'intellect de Dieu [ou, pour être plus exact, telle que l'intellect de Dieu la conçoit dans Son présent éternel]. Ainsi donc, la vérité est principalement dans l'intellect; elle est à titre secondaire dans les choses, selon que les choses sont en rapport avec l'intellect comme avec leur principe.

" C'est à ces causes qu'on a pu donner de la vérité des définitions diverses. Saint Augustin, dans son traité de la Vraie Religion la définit ainsi : ' La vérité est la manifestation de ce qui est. ' Saint Hilaire dit de son côté : ' Le vrai est la déclaration ou la manifestation de l'être. ' : double définition se rapportant à la vérité dans l'intelligence. Touchant la vérité des choses rapportées à l'intelligence, on peut citer cette autre définition de saint Augustin : ' La vérité est la parfaite similitude de chaque chose avec son principe, sans nulle dissemblance ', et celle-ci de saint Anselme : ' La vérité est une rectitude constatée par l'esprit '; car cela est droit ou correct qui concorde avec son principe. On cite encore cette définition d'Avicenne : ' La vérité de chaque chose consiste dans la propriété de son être tel qu'il lui a été attribué. ' Quant à ce qu'on dit, que la vérité est une égalité entre le réel et l'intelligence, c'est la définition qui peut se rapporter aux deux cas. "

Id., solution 3 :

" Il est certain que la vérité de notre intelligence est causée par les choses; mais il ne s'ensuit pas que la notion de vérité se réalise d'abord dans les choses, pas plus que la santé n'est dans la potion avant d'être dans le vivant. [...] De même c'est l'être des choses et non leur vérité, qui cause la vérité dans l'intelligence [l'être étant l'objet formel de l'intelligence]. Aussi Aristote dit-il qu'une opinion ou une parole est vraie en raison de ce que la chose est, et non parce que la chose est vraie."

Id., sol. 2 :

" Les anciens philosophes [antiqui philosophi] n'attribuaient pas comme nous à une intelligence première les essences des choses naturelles; ils y voyaient un effet du hasard [comme les " savants " de l'an 2000 qui n'ont guère " évolué " ou progressé depuis ces anciens philosophes - " rien de nouveau sous le soleil ", Ecclésiaste, I, 9 ], et comme d'autre part ils se rendaient compte du rapport qu'il y a entre le vrai et l'intelligence [nos " savant " s'en rendent-ils seulement compte aujourd'hui ?], ils se voyaient forcés de concevoir la vérité des choses par rapport à notre intelligence; d'où toutes sortes d'inconvénients que dénonce Aristote [qui, sur un point essentiel, voyait déjà plus clair que nos " savants " actuels, qui ne se voient forcés en rien, ne sachant pas si la vérité des choses existe ou s'en moquant éperdument "]. "

 

Chanoine Henri Collin, Docteur en philosophie et en théologie, Manuel de philosophie thomiste, ¨II, Psychologie, chap. IX, La connaissance intellectuelle, I. - Pensée et intelligence, Art. II. - L'intelligence, Librairie P. Téqui, Paris, 1949, page 234 :

" 279 - NOTION

" 1° D'après l'objet : L'intelligence est la faculté par laquelle nous connaissons ce que sont les choses, les types d'être réalisés en elles, et les rapports abstraits et universels qui les unissent. Comme son étymologie l'indique, ' intus-legere ' ou ' inter-legere ', elle est à la fois la faculté qui lit à l'intérieur, perçoit l'invisible et pénètre jusqu'à l'essence, en même temps qu'elle ' discerne entre ' les faits, les relations nécessaires ou constantes, qui seules méritent d'être retenues. "

 

Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, q. 87, a. 3, sol. 1 (cf. ibid., Contra Gentiles, liv. I, chap. 22) : " L'objet de l'intelligence est un universel, à savoir : l'être et le vrai. "

 

Ibid., Id., I, q. 79, a. 2, et cf. 78, a. 1 : " L'opération intellectuelle a pour objet l'être universel. "

 

Marcel de Corte, " Le Temple écroulé " (II), revue Itinéraires, n° 165, p. 230-231) :

" L'homme et le monde sont entrés dans une ère de mouvement perpétuel inconnu des âges précédents. Le devenir est désormais l'ersatz de l'être et le progrès le substitut de la vie éternelle. L'intelligence n'a plus à se conformer aux choses. C'est aux choses, qu'elle crée [produit] continuellement, à se conformer à ses injonctions. La notion de vérité se trouve de la sorte complètement invertie [et pervertie]. Et comme l'intelligence change sans cesse en fonction du monde artificiel qu'elle crée [produit] et qui la laisse continuellement insatisfaite, le principe de contradiction s'évapore : ce qui était vrai hier, du point de vue de cette intelligence pervertie, ne l'est plus aujourd'hui, son point de vue ayant changé, et ce qui est vrai aujourd'hui ne le sera plus demain ." [Et adieu à l'infaillibilité du Magistère ordinaire de l'Eglise ! - tout se tient.]

 

       En ce qui concerne l’analyse de la conscience et l’étude de la psychologie animale, rappelons le principe fort précieux de Morgan : "Ne jamais interpréter une action comme l'effet d'une faculté mentale supérieure quand elle peut être considérée comme produite par une faculté occupant un degré inférieur". Chez l'animal, aucune expérience n'a révélé en lui une raison capable d'idées universelles. Il n'a pas de langage conventionnel ni de moralité. On peut le dresser aisément à n’importe quelle fin, ludique, guerrière ou autres, car il n’a aucune idée du Bien souverain. On constate que les Scolastiques ont donné des analyses beaucoup plus satisfaisantes que les auteurs modernes en ce qui concerne le fonctionnement psychologique des facultés psychiques, dont la principale, l'estimative, joue chez l'animal le même rôle que l'intelligence chez l'homme, mais c'est une intelligence subjective du concret. Le psychisme d’un animal, aussi rudimentaire soit-il, est humainement irréalisable : pour le connaître il nous faudrait avoir une âme de bête, avec l’intelligence en plus (ne confondons surtout pas intelligence et raison), autrement dit régresser dans l’ordre de l’espèce (espèce spécialissime), ou passer de l’espèce (homme) au genre (animal). Cela ne serait possible que si nous pouvions avoir une âme de bête et rester en même temps pleinement homme, c’est-à-dire si nous pouvions assumer la nature animale tout en conservant notre personnalité ou hypostase. C’est ce qui s’est analogiquement produit dans l’incarnation du Verbe éternel du Père qui s’est fait chair en unissant miraculeusement et mystérieusement sa nature divine à notre nature humaine en sa seule et unique personne dans un Abaissement, une Descente, un Anéantissement, une Kénose (Kenwsiς), qui l’a mis en quelque sorte à notre niveau, jouissant ainsi de deux natures complètes constituant une seule personne, d’où le nom d’union hypostatique. Et nous, nous prétendons imiter - ou plutôt singer - notre Créateur et Seigneur en nous mettant au rang d’un animal pour mieux le connaître et l’aimer comme un frère capable de vie surnaturelle (si ce n'est plutôt comme un exutoire ou un pis-aller pour échapper à notre solitude et compenser notre vacuité ou vide intérieur) ! Il est vrai que nous nous rapprochons chaque jour davantage du règne de la Bête (cf. Apocalypse, XIII, 1, 11), – si nous n’y sommes pas déjà. La vie des animaux nous intéresse aujourd’hui beaucoup plus que la vie et les paroles du Christ et des grands mystiques (Saint Jean de la Croix, Ste Thérèse d’Avila, Saint François de Sales, etc.). Le Verbe s’est fait chair ou homme et aujourd’hui l’homme se fait bête. Ce n’est certes pas ainsi que nous  rencontrerons notre souverain Bien et que nous parviendrons au mariage spirituel. Ne cherchons donc pas à résoudre la quadrature du cercle et restons également dans notre espace tridimensionnel qui est positivement dans les choses existantes, et non dans une relativité aberrante : la Géométrie réticulaire des cristaux en témoigne. Demeurons dans notre espèce et notre espace sans chercher à rejoindre la conscience de ce qui demeure pour nous obscur et limité, et même la conscience de notre prochain qui n’est connue que de Dieu seul. C’est cela posséder le sens du réel, là où résident les réalités subsistantes en elles-mêmes. Aristote, le Stagirite, le fondateur de la Logique, repris par Thomas d’Aquin, l’Aquinate, disait à juste titre qu’une légère erreur dans les principes engendre une conclusion gravement erronée. Nous tenons, sur tous les sujets, à prendre la position la plus conforme, nous semble-t-il, à l’esprit du thomisme et à nous en tenir aux thèses fondamentales de la philosophie traditionnelle. Nous n’avons pas la prétention de présenter en quelques lignes ni même en quelques pages une étude sur la conscience avec ses distinctions et le rôle d’une conscience sensible et du sens commun, de l’imagination reproductrice ou créatrice (chez l’homme) et du discernement de l’utilité ou de la nocivité des objets perçus par les sens externes, qui relève de l’estimative qu’on appelle aujourd’hui l’instinct animal, et de la fonction de la mémoire sensible (cf. S. Thomas d’Aquin, Questions disputées, De anima, art. 13). Pour ce qui concerne la conscience sensible, disons que le sujet a d’abord conscience de connaître les choses avant d’avoir conscience de lui-même. Cette conscience, dit saint Thomas, est la racine commune d’où dérive la faculté de sentir dans tous les organes et nous donne la certitude que nous percevons par nos sens des objets qui ne sont pas nous-mêmes. Sans elle, aucune connaissance ne serait possible. « C’est ainsi, dit saint Thomas, que quelqu’un voit qu’il voit » (Somme théologique, q. 78, art. 4, ad 2). La conscience psychologique (et non morale qui nous fait discerner le bien du mal) se divise en conscience objective qui concerne l’ensemble des actes et des états que notre moi reconnaît pour siens (cf. S. Thomas, De veritate, XVII, 1), et en conscience subjective qui est la fonction par laquelle nous nous rendons compte de ce que nous faisons et par laquelle nous nous attribuons nos actes. Cette conscience subjective peut être spontanée quand nous avons conscience de notre action, ainsi je sais ce que j’écris et rectifie en ce moment. C’est une intuition du concret qui me permet de saisir une réalité objective, intuition sensible ou intellectuelle selon son objet formel ou la nature de cette réalité (matérielle ou non). Cette conscience subjective peut être réfléchie, lorsque nous prenons comme objet d’examen notre propre action ; et là nous sommes en pleine introspection et se manifeste la forme supérieure de la conscience qui n’appartient qu’aux êtres spirituels. Nous n’en dirons pas plus, parce que nous pensons avoir posé tous les principes nécessaires et suffisants pour en tirer des conclusions satisfaisantes au sujet de la conscience et de la psychologie animale.

       N’oublions pas non plus que l’ennemi de notre nature peut parfaitement posséder le corps d’un animal pour nous égarer dans nos investigations et conclusions et nous amener ainsi à ses intentions damnées et perverses.      

a) Cf. Apocalypse, XIII, 1, 11;

b) Cf. S. Thomas d’Aquin, Questions disputées, De anima, art. 13 ;

c) ID., Somme théologique, q. 78, art. 4, ad 2 ;

d) ID., S. Thomas, De veritate, XVII, 1.

 

Aristote (384-322 av. J.-C.), Éthique à Nicomaque, VII, 5, 1045 b 4-5 :

 

« La raison pour laquelle on ne peut parler d’intempérance pour les bêtes, c’est qu’elles ne possèdent pas de jugement portant sur les universaux, mais qu’elles ont seulement image et souvenir des choses particulières. »

 

        La pensée du Philosophe, trois siècles avant notre ère, sur la question du bien et du mal, dépasse déjà celle de nos psychologues gagnés à l’évolutionnisme et au modernisme. En effet, sans même parler de l’ordre naturel, la psychologie moderne inféodée au naturalisme maçonnique (a) nous détourne de Dieu ou de l’ordre surnaturel en nous donnant de l’homme une fausse notion de sa nature fondamentale qui est de « vivre selon l’intellect » (b) et en faisant de l’imagination et de la mémoire sensible les soubassements de l’intelligence, ignorant la mémoire intellectuelle au sens noble du terme et la volonté ut natura. En vérité, nous affaire à une véritable destruction de l’homme ou à une mutilation de l’homme intégral.

a) Cf. l’encyclique « Humanum Genus » du pape Léon XIII ;

b) Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 7, 1178 a 5.

 

         L'être de l'âme humaine ou de l'âme " intellective " (l'intellect possible et l'intellect agent) et l'être individué qui est le sien ne dépendent pas du corps. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Question disputée sur l'âme, article III, chap. I, 429a20-429b5, et chap. IV, 430a10-25 .)

Aristote, De l'Ame, II, 1, 412b5 : " L'âme est l'entéléchie première [l'acte premier ou la perfection première] d'un corps naturel organisé. "

 

         L'âme est la forme d'un corps (forme substantielle) : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, L'Ame humaine, Ire Partie, qu. 76, art. 1, conclusion (Cf. Aristote, De l'Ame, II, 12).

 

         L'âme est la forme et l'acte d'un corps. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. II, cc. 57 et 72.)

 

         L'âme est l'acte premier d'un corps en puissance de vie. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. II, chap. 61 ; Aristote, De l'Ame, liv. II, chap. I, 412a 25-412b.)

 

         Aussitôt créée, l'âme humaine est comme une tablette sur laquelle rien n'est écrit. (Cf. Aristote, De l'âme, liv. III, chap. 4, 430 a ; S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. II, chap. LXII ; Somme théologique, I, q. 84, a. 3 ; S. Jean de la Croix, Œuvres complètes, ouv. cité plus haut, La Montée du Mont Carmel, liv. I, chap. III.)

 

" La tabula rasa (la table rase) d'Aristote est l'analogue, au niveau de l'esprit, de la matière première au niveau du mouvement physique. " (M.-D. Philippe, De l'être à Dieu, ouv. cité plus haut, p. 472, note 12.)

 

         L’âme ne préexiste pas au corps pour lequel elle est faite, parce que l’élément potentiel existe chronologiquement avant l’acte ou l’âme qu’il reçoit. C’est ainsi que tout se passe dans notre univers créé : la matière précède toujours la forme ou la puissance précède l’acte dans l’ordre de la production et du temps ; ou l’imparfait est antérieur au parfait, comme l’enfant est antérieur à l’homme ou un bloc de marbre antérieur à la statue qui en sera faite. La thèse de la préexistence des âmes est par conséquent absurde. La nature de l’âme ne constitue pas une espèce complète créée pour elle-même ; et lorsqu’elle demeure après le corps, c’est en raison d’une défaillance de celui-ci, mais elle devra le reprendre à la résurrection de la chair pour constituer de nouveau un être humain tout entier ou pleinement achevé. Pensons également aux justes de la première résurrection du Règne millénaire : une âme pour un seul et même corps. C’est d’ailleurs ce que soutient en quelque sorte l’apôtre saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens, au verset 46 du chapitre 15, écrivant : « Mais ce qui est spirituel n’est pas le premier, c’est ce qui est animal ; ce qui est spirituel vient ensuite » (cf. également les versets 9 et 10 du chapitre 13 où saint Paul précise que « quand sera venu ce qui est parfait, ce qui est imparfait disparaîtra. » Mais si nous nous plaçons du point de vue de l’ordre réel des choses et de la causalité finale, ou du point de vue de Dieu en tant que Cause première et Acte pur, ce qui amène une chose de la puissance ne pouvant être qu’un être en acte, nous devons logiquement en conclure « que ce qui parfait l’imparfait, c’est un être parfait » [« quod perficit imperfectum, perfectum est » - S. Thomas d’Aquin, Des Principes de la nature, Interdépendance des quatre causes, chap. IV, § 20). Mille objections ne font pas un doute.    

 

Pape Alexandre VII, Constitution Apostolique Sollicitudo omnium ecclesiarum, 8 décembre 1661 :

« L’âme de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le premier instant où elle a été créée et unie à son corps, a été, par un privilège et une grâce spéciale, en prévision des mérites de son Fils Jésus-Christ, rédempteur du genre humain, préservée et exempte de la tache du péché originel. »

Pape Pie IX, Constitution Apostolique Ineffabilis Deus, 8 décembre 1854 :

« Les Pères ont attesté que la chair de la Vierge Marie [et non son âme toujours très bonne en soi en tant que directement créée par Dieu] issue d’Adam n’avait pas contracté les souillures d’Adam […]. Il ne convenait pas, en effet, que ce vase d’élection subît le commun outrage […]. »

Denzinger, Enchiridion Symbolorum, 1932, nos 203 et 204, Vigilius (537) 540-555, Canones adversus Origenem :

Can. 1. Si quis dicit aut sentit, praeexsistere hominum animas, utpote quae antea mentes fuerint et sanctae virtutes, satietatemque cepisse divinae contemplationis, et in deterius conversas esse, atque idcirco refrixisse a Dei caritate, et inde yucaV, graece, id est, animas esse nuncupatas, demissasque esse in corpora supplicii causa : anathema sit.

Can. 2. Si quis dicit aut sentit, Domini animam prius exstitisse, atque unitam fuisse Deo Verbo ante incarnationem et generationem ex vrigine, A.S.

 

 

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716), L’Amour de la Sagesse éternelle, § 108 : l’Incarnation du Verbe éternel du Père par le consentement de la Vierge Marie donné à l’archange Gabriel : « Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole » (S. Luc, I, 38) :

 

« Regardez qu’au même instant que Marie consentit à être mère de Dieu, il se fit plusieurs prodiges. Le Saint-Esprit forma du plus pur sang du cœur de Marie un petit corps ; il l’organisa parfaitement ; Dieu créa l’âme la plus parfaite qu’il eût jamais créée. La Sagesse éternelle ou le Fils de Dieu s’unit, en vérité de personne, à ce corps et à cette âme. Et voilà la grande merveille du ciel et de la terre, l’excès prodigieux de l’amour de Dieu : Verbum caro factum est : Le Verbe s’est fait chair ; la Sagesse éternelle s’est incarnée, Dieu est devenu homme, sans cesser d’être Dieu ; cet Homme-Dieu s’appelle Jésus-Christ, c’est-à-dire Sauveur. »

 

 

Sœur Marie de Jésus d’Agréda (1602-1655), La Cité Mystique de Dieu, reproduction offset, Éd. Saint-Michel, Saint-Cénéré, 1970, tome I, IIe Partie, Liv. IIIe, ch. XI, § 138 : La très-pure Marie reçoit l’ambassade du saint archange. – Le mystère de l’Incarnation s’accomplit, elle conçoit le Verbe éternel dans son sein virginal :

 

S. Luc, I, 38 :

 

« Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum. »

 

« Ce fiat, si doux aux oreilles de Dieu et si favorable pour nous, ayant été prononcé, quatre choses furent opérées dans un instant. La première fut le très saint corps de notre Seigneur Jésus-Christ, qui fut formé de ces trois gouttes de sang que le cœur de la sacrée Vierge fournit. La seconde fut la création de la très-sainte âme du même Seigneur, car elle fut aussi créée comme les autres. La troisième fut l’union de l’âme et du corps du Sauveur, union qui donna à son humanité toute la perfection dont elle était capable. Enfin la quatrième fut l’union hypostatique de la Divinité en la personne du Verbe avec l’humanité, qui par cette union devint  le suppôt de l’incarnation ; de sorte que Jésus-Christ fut formé Dieu et homme véritable, pour être notre Seigneur et notre Rédempteur. » 

 

ID., ibid., Prologue général adressé aux savants qui liront « La Cité mystique de Dieu », par le Très-Révérend Père Joseph Ximenès Samaniego (cet illustre religieux assista à la mort de la vénérable mère Marie de Jésus en qualité de son provincial ; il fut ensuite général de l’ordre de Saint-François, et après, évêque de Placentia), § 93 :

 

« […] Il nous suffira pour en alléguer une singulière [autorité], d’exposer le témoignage que rendit le R. Père Jean de Saint-Thomas, de l’ordre des Prêcheurs, homme aussi distingué en vertu que célèbre dans les sciences, confesseur du roi Philippe IV ; lequel passant par Agréda avec Sa Majesté, s’entretint avec la vénérable mère et examina son esprit, après quoi découvrant son sentiment devant des personnes d’autorité, il dit, qu’il signerait et prouverait dans toutes sortes d’assemblées de théologiens, que la mère Marie de Jésus était surnaturellement éclairée d’une science infuse, et qu’il en avait fait toute l’expérience que l’on en pouvait faire. »

 

ID., ibid., Ire Partie, Liv. Ier, ch. XIII, § 186 : Comme la conception de la très-sainte Marie fut annoncée par le saint archange Gabriel, et comme pour cela Dieu prévint sainte Anne d’une faveur singulière :

 

« La première conception du corps qui devait servir à la Mère de la grâce, ayant été faite, et avant que de créer son âme très sainte, Dieu fit une faveur singulière à sainte Anne. … il la disposa et la prévint par de très-douces bénédictions (Ps. XX 4).  Par la parfaite pureté qu’Il lui communiqua, Il spiritualisa tout son corps, et éleva son âme à un tel degré de perfection, que dès de ce jour elle ne s’occupa à aucune chose humaine qui pût l’empêcher d’unir toutes ses affections et toutes ses puissances [les puissances de son âme, à savoir sa mémoire, son intelligence et sa volonté] à Dieu, sans Le perdre jamais de vue. »

 

 

         La forme donne par elle-même l'être en acte à une réalité en causant l'unité de celle-ci : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, L'Ame humaine, Ire Partie, qu. 76, art. 7, conclusion.

 

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, L’âme humaine, I, q. 75, a. 7 , concl. et sol. 3 :

 

« Origène admettait l’identité d’espèce pour les âmes humaines et pour les anges : car il ne reconnaissait qu’une différence accidentelle dans leur degré de perfection, causée, comme on l’a dit précédemment, par leur libre choix.

« Mais c’est impossible, parce que les substances incorporelles ne peuvent se distinguer numériquement les unes des autres, sans une différence d’espèce et sans une inégalité naturelle. […] Il est inconcevable qu’une forme séparée ne soit pas unique en chaque espèce. S’il y avait une blancheur séparée de tout sujet, elle serait nécessairement unique […]. La diversité dans l’espèce est toujours accompagnée d’une différence d’essence. […] Il est donc impossible que l’ange et l’âme soient de même espèce. L’on montrera plus loin comment les âmes humaines sont plusieurs en une seule espèce.

« 3. Le corps ne fait pas partie de l’essence de l’âme, mais l’âme est, par son essence, apte à être unie au corps. C’est pourquoi l’âme ne constitue pas à proprement parler une espèce, mais c’est le composé d’âme et de corps. Et le fait même que l’âme en quelque façon ait besoin du corps pour agir montre qu’elle est une nature intellectuelle d’un degré inférieur à celui de l’ange, lequel n’est jamais uni à un corps [sans cela, on verrait constamment des anges autour de nous…].

 

ID., ib.,  q. 83, art. 1, sol. 4 :

 

« 4. L’infection du péché originel – qui va en premier lieu vers la volonté (1) – n’est nullement causée par Dieu. Elle l’est uniquement par le péché du premier père, au moyen de la génération charnelle. Voilà pourquoi, comme la création ne met l’âme en rapport qu’avec Dieu, on ne peut pas dire du tout que nos âmes soient souillées du fait de leur création. - La fusion, au contraire, met l’âme dans un double rapport, d’une part avec Dieu auteur de cette fusion, d’autre part avec la chair à laquelle l’âme est mêlée. Et c’est pourquoi si l’on regarde la fusion du côté de Dieu qui l’opère, on ne peut pas dire qu’elle soit pour l’âme la cause de la souillure originelle ; il faut regarder pour cela uniquement du côté du corps auquel l’âme est mêlée. »

1) Cf. ID., ib., art. 3, sol. 2 ; art. 4, sol. 2.

 

 ID., Contra Gentiles, liv. IIe, chap. 68, " Ad hoc enim " :

" Pour qu'une chose soit la forme substantielle (forma substantialis) d'une autre, deux conditions sont requises : a) que cette forme soit le principe substantiel d'existence (principium essendi substantialiter) de ce dont elle est la forme... principe formel, d'où la chose tient la réalité et la dénomination d'étant (denominatur ens). b) qu'ainsi donc matière et forme s'unissent en un seul être. "

 

Aristote, De l'Ame, II, 2, 414 a 13 : " L'âme est , au sens primordial, ce par quoi nous vivons, percevons et pensons. "

 

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, La Pensée humaine, qu. 85, a. 6 (cf. Aristote, De l'Ame, liv. III, cc. 6 et 10) :

" L'intelligence - quand elle a pour objet une réalité simple ou un principe - est toujours juste. " - Id., I, q. 85, a. 7, sol. 2, et q. 16, a. 1 : " La vérité de l'intelligence consiste en ce qu'elle connaît le réel tel qu'il est. " - Id., I, 87, a. 3, sol. 1 (cf. ibid., Contra Gentiles, liv. I, chap. 22) : " L'objet de l'intelligence est un universel, à savoir : l'être et le vrai. " - Id., I, q. 79, a. 2, et cf. 78, a. 1 : " L'opération intellectuelle a pour objet l'être universel. "

 

         L'intellection s'accomplit sans organe : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 75, art. 3, conclusion (cf. Aristote, De l'Ame, liv. III, chap. 4).

 

         Notre acte de comprendre est une certaine manière de pâtir : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 79, art. 2, conclusion (Cf. Aristote, De l'Ame, liv. III, chap. 4).

 

         Il y a dans l'âme un principe ou une faculté qui permet de devenir toutes choses (principe passif, l'intellect possible), et un principe ou une faculté qui lui permet de les faire toutes (principe actif, intellect agent) : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 79, art. 3, cependant (Cf. Aristote, De l'Ame, III, chap. 5).

 

         Soutenir que l'espèce intelligible est ce qui est connu et non pas le moyen de connaître ou ce par quoi l'intelligence comprend la réalité, revient à dire que l'espèce intelligible n'est l'espèce intelligible de rien ou qu'une espèce intelligible en soi. L'intellect agent met une espèce intelligible en acte pour révéler celle-ci à l'intellect possible qui comprend ainsi une réalité hors de l'âme par son espèce intelligible en gardant ensuite cette espèce en mémoire pour pouvoir comprendre de nouveau cette réalité par son espèce au gré de cet intellect en ayant cependant toujours recours aux images et en ramenant ainsi les espèces intelligibles à leur image correspondante : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, La Pensée humaine, qu. 85, art. 1, sol. 4; art. 2 , cependant et conclusion; art. 8, sol. 1; qu. 86, art. 1, conclusion (Cf. Aristote, De L'Ame, III, chap. 8, 431 b 20 - 432 a 14).

 

         Il ne dépend pas de l'intellect agent que tantôt l'on comprenne et tantôt l'on ne comprenne pas, mais de l'intellect possible ou de la partie de l'intellect qui est en puissance : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 79, art. 4, sol. 2.

 

         Aucun corps ne pouvant agir sur une réalité incorporelle ou sur l'intellect possible, être passif, il est donc nécessaire de disposer d'un principe d'une nature plus élevée, c'est-à-dire de l'intellect agent, être actif, pour produire l'acte d'intelligence : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, La Pensée humaine, qu. 84, art. 6, conclusion (Cf. Aristote, De l'Ame, III, chap. 4 et 5).

 

         L'intellect agent n'est pas l'intelligence en acte ou la compréhension : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 79, art. 4 (Cf. Aristote, De l'Ame, liv. III).

 

         L'intellect agent fait partie de l'âme humaine, comme faculté commune à tous les hommes : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 79, art. 5, sol. 3.

 

         La mémoire intellectuelle est le lieu des espèces intelligibles : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 79, art. 6, conclusion et sol. 1 (Cf. Aristote, De l'Ame, liv. III, chap. 4).

 

         La mémoire intellectuelle appartient à l'intellect possible dont le rôle est de recevoir et de conserver les espèces intelligibles : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, La Pensée humaine, qu. 84, art. 7, sol. 1 et conclusion.

 

         L'intelligence et la raison appartiennent à la puissance intellectuelle : Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ire Partie, L'Ame humaine, qu. 79, art. 8, conclusion.

 

L'être de l'âme humaine ou de l'âme " intellective " (l'intellect possible et l'intellect agent) et l'être individué qui est le sien ne dépendent pas du corps. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Question disputée sur l'âme, article III, chap. I, 429a20-429b5, et chap. IV, 430a10-25 .)

 

         Notre connaissance naturelle des intelligibles part du sensible. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 84, a. 6 ; et q. 85, a. 3; Aristote, Métaphysique, liv. Alpha, chap. I, 981a5 ; Seconds Analytiques, liv. I, chap. 18, 81b ; et liv. II, chap. 19, 100a5.)

 

         Si l'âme humaine avait été constituée sans organe, cette âme, sans l'aide d'aucun sens, aurait été capable de s'élever normalement à la compréhension des vérités de toutes les sciences, or l'expérience atteste à l'évidence que l'homme a besoin de ses sens pour saisir la réalité des choses. L'âme humaine n'a donc pas été créée sans organe : l'expérience de l'être part de ce-qui-est, du créé ou du manifesté, et non pas de l'idée ou du fruit de la pensée.

         Cependant, il convient de signaler que certaines âmes reçoivent parfois des images et des connaissances " sans aucun ministère des sens extérieurs ". Bien des mystiques et des contemplatifs en ont fait l'expérience et en ont rendu témoignage dans leurs écrits. " La charge de la garde angélique, dit S. Thomas d'Aquin, est ordonnée à l'illumination doctrinale comme à son but dernier et principal " (a). Le Docteur Angélique, qui toute sa vie ne cessera pas de consulter les œuvres mystiques de S. Denys l'Aréopagite, l'incomparable mystique, savait, comme ce maître, de quoi il parlait, car lui aussi avait expérimenté ces choses divines.

a) S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 113, a. 5, sol. 2 ; et cf.. II-II, q. 45.

Saint Thomas d'Aquin et sa philosophie, un cas unique dans l'histoire des philosophes et de la philosophie.- Cardinal Pie, Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, tome VIII, chap. X, Homélie prononcée dans l'église des Frères-Prêcheurs à Poitiers, en la solennité du sixième centenaire de la mort de saint Thomas d'Aquin, 7 mars 1874, pages 99,102-103 :

" II. ' J'ai désiré, et le sens m'a été donné; j'ai invoqué, et l'esprit de sagesse est venu en moi ' : ' Optavi, et datus est mihi sensus; invocavi, et venit in me spiritus sapientiæ (Sagesse, VII, 7). ' Est-ce à dire, M. F., qu'il suffit de désirer la science sacrée pour l'obtenir incontinent, et que c'est assez d'invoquer l'esprit de sagesse pour qu'il vienne en nous ? Sans nul doute, le désir efficace implique en même temps l'effort, et la prière est loin d'exclure le travail. La vie de saint Thomas d'Aquin a été tout entière une vie d'application et d'étude. Néanmoins l'application et l'étude ne suffiraient point à expliquer ce que j'appellerai sans hésitation le miracle de son savoir.

" Qu'il ait, dès sa première enfance, étonné les religieux du Mont-Cassin et ses condisciples par sa gravité studieuse et sa méditative taciturnité; qu'il se soit fait à l'université de Naples la réputation de répéter les leçons de grammaire, de logique et de sciences exactes, avec plus de clarté et de profondeur qu'il ne les recevait de ses maîtres; que si sa captivité de deux ans au château de Roche-Sèche lui ait valu le bénéfice d'un heureux loisir employé à la lecture continuelle de la Bible et des ouvrages d'Aristote : tout cela n'explique point comment, à dix-huit ans, devenu disciple d'Albert le Grand dans l'université de Cologne, il égala aussitôt la science théologique de son maître, qui prédit hautement que celui qu'on appelait le bœuf muet remplirait le monde de ses doctes mugissements; comment, installé lui-même lecteur de théologie en l'université de Paris à un âge où l'on est encore étudiant, il déploya subitement dans ses leçons et dans ses livres une précision, une supériorité, une universalité de doctrine qui ne cessa plus de couler de ses lèvres et de sa plume : véritable inondation de science, destinée à déborder et à se répandre dans les intelligences jusqu'aux âges les plus reculés, selon cet oracle des saints livres : Scientia sapientis quasi inundatio abundavit (Liber Ecclesiastici, Biblia Sacra, Vulgatæ Editionia, caput XXI, 16).

" Son premier historien, qui avait été son élève, a caractérisé mieux qu'aucun autre l'enseignement de Thomas : enseignement substantiel et condensé, mais en même temps ouvert et facile : modum docendi compendiosum, apertum et facilem, manière si inusité jusque-là, qu'elle semble lui avoir été divinement inspirée avec sa science même : qui pro eo quod fuit insolitus, simul cum ejus scientia creditur fuisse divinits inspiratus (Guill. De Thoco, apud Bolland., VII mart., Edit. Palmé, c. IV, n. 18, p. 663).

" Un prodige manifestement surnaturel, poursuit le même biographe, c'est que, dans le cours d'une vie qui se termina si tôt, il ait pu composer plus de livres qu'un homme d'un esprit même prompt et développé n'en saurait lire dans le même espace de temps et d'attention voulue (Ibid., cap. VII, n. 40, p. 670). Et cela, sans préjudice des voyages, des prédications, des affaires. Le saint docteur alla plusieurs fois d'Italie en France et de France en Italie. Il ne se contentait pas de professer et d'écrire; il prêchait assidûment, avec feu, avec solidité et avec fruit [1]. Et enfin, cet homme si abstrait lorsqu'il poursuivait un argument et qu'il cherchait une solution métaphysique, n'était point du tout incompétent pour les choses de la vie active. [...]

" III. Il suit de là qu'à considérer la quantité et la qualité des productions du saint docteur, la période de temps durant lequel il les a émises, la multitude des déplacements, d'occupations, de ministères et d'exercices religieux qui s'y sont mêlés, on est conduit à accepter l'assertion du Frère Raynaud de Piperno, le compagnon et le témoin de toute sa vie : qui totius vitæ suæ meruit esse comes et testis (Ibid., c. V, n. 28, p. 667), à savoir que la science de Thomas n'a point été purement acquise, mais divinement infuse, et qu'elle a moins été le fruit du talent et du génie que celui de la prière et de la grâce (Ibid., c. VI, n. 31, p. 668). Car, ajoute-t-il, toutes les fois qu'il a voulu étudier, disputer, lire, écrire ou dicter, il entrait préalablement en oraison et conjurait le Seigneur de lui découvrir les secrets divins de la vérité : ce que le Seigneur fit plus d'une fois d'une façon sensible, en lui envoyant ses anges ou ses apôtres avec lesquels on l'entendit converser pendants des nuits entières, notamment dans une circonstance où il écrivait sur Isaïe, et où il éprouvait une difficulté particulière à découvrir les profonds mystères du prophète (Ibid.).

" C'est donc avec raison, mes Frères, que l'Église nous faisait chanter tout à l'heure les paroles du Sage : ' J'ai désiré, et le sens m'a été donné; j'ai invoqué, et l'esprit de sagesse est venu en moi '. Oui, Thomas d'Aquin ne renfermait pas seulement dans son vaste esprit la connaissance des diverses branches et des parties multipliées de la sainte théologie; il en avait reçu d'en haut le sens et l'esprit : et datus est mihi sensus, et venit in me spiritus. Doué de ce sens, animé de cet esprit, son travail lui était rendu facile. Il avoue lui-même n'avoir jamais lu un livre sans en pénétrer à fond toute la substance (Ibid., c. VII, n. 40, p. 670). Tous les volumes qu'il avait parcourus dans les bibliothèques des divers monastères, s'étaient tellement gravés dans sa fidèle et puissante mémoire qu'il en avait devant les yeux à peu près tout le contenu (Ibid., n. 41). Aussi sa composition coulait-elle de source. Il se mouvait avec une égale facilité dans le champ de la science sacrée et des sciences profanes, ne les qualifiant point du nom de sœurs, mais sachant mettre celles-ci, qui sont des servantes, aux ordres de celle-là, qui est reine. Au moyen de cette classification hiérarchique de ses connaissances, il écrivait, il dictait sans effort, puisant dans le dépôt de sa lucide mémoire les trésors les plus variés, et faisant dériver dans ses livres, comme dans autant de ruisseaux, les eaux supérieures de la divine sagesse dont son âme était devenue le réservoir (Ibid., c. IV, n. 18, p. 604). "

1) Saint Thomas d'Aquin a mis vingt ans pour écrire une œuvre monumentale qui compte 10 millions de mots et contient 40 000 références, et ce avec des corrections en marge de ses textes ou sur les feuilles d'un "petit cahier" sans une seule rature, et avec une écriture calligraphique à peu près illisible au commun des mortels ou à celui qui n'en a pas fait une étude spéciale. Sans doute a-t-il été assisté par Réginald de Piperno, son "cher compagnon, son fils très aimé, son ami très cher", et par ses auxiliaires, mais néanmoins le secret de ses travaux demeure.

 

Saint Augustin (354-430), le grand Africain de Thagaste (Constantine-Sétif), Les Confessions, liv. IXe, chap. VI, Baptême d'Augustin, son fils Adéodat, chap. VIII, La mort de Monique, et chap. X, Augustin et Monique à Ostie. L'extase :

" [...] Nous nous associâmes le jeune Adéodat, l'enfant charnel de mon péché. [...] En ces jours-là, je ne me rassasiais pas de l'admirable douceur que je goûtais à considérer la profondeur des desseins que vous [mon Dieu] formez pour le salut du genre humain. [...]

" [...] Nous cherchions un endroit où nous installer plus commodément pour vous servir; et nous revenions de compagnie en Afrique quand, arrivés à Ostie, à l'embouchure du Tibre, ma mère mourut. [...]

" Le jour approchait où elle allait sortir de cette vie; ce jour, vous le connaissiez, nous, nous l'ignorions. [...] Nous conversions donc, seuls, avec une extrême douceur, 'oubliant le passé et penchés sur l'avenir' (Phil. III, 13), nous cherchions ensemble en présence de la Vérité, que vous êtes, quelle serait cette vie éternelle des saints 'que l'œil n'a pas vue, que l'oreille n'a pas entendue, et où le cœur de l'homme ne peut atteindre' (I Cor. II, 9). [...] Et alors, portant nos esprits plus haut, d'un mouvement plus ardent, vers ' l'Être Lui-même ', nous parcourûmes l'une après l'autre toutes les choses corporelles jusqu'au ciel même, d'où le soleil, la lune, les étoiles rayonnent sur la terre leur lumière. Et nous nous élevions encore, méditant, décrivant, admirant ce que vous avez fait au dedans de l'homme; et nous parvînmes à nos âmes, puis nous les dépassâmes pour atteindre à cette région d'inépuisable abondance où vous repaissez éternellement Israël de la pâture de vérité, là où la vie est la Sagesse, par qui deviennent toutes choses, et passées et futures, mais qui elle-même ne devient pas, car elle est comme elle a toujours été et comme elle sera toujours. Bien plus, il n'y a en elle ni passé ni futur : elle est seulement, puisqu'elle est éternelle : mais avoir été et devoir être, ce n'est pas être éternel. "

                                                                                                                                                    

Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, strophe XIV, verset 5 : "Le sifflement des vents porteurs de l'amour" :

" Ce sifflement divin qui entre par l'ouïe de l'âme est non seulement (comme j'ai dit) substance entendue, mais encore une manifestation des vérités de la divinité et une révélation de ses secrets occultes; parce qu'ordinairement toutes les fois qu'en la Sainte Écriture on voit quelque communication de Dieu qu'on dit entrer par l'oreille, on trouve que c'est une manifestation de vérités nues en l'entendement, ou une révélation des secrets de Dieu qui sont des révélations ou des visions purement spirituelles qui se donnent seulement à l'âme sans l'aide et le ministère des sens. Et ainsi c'est une chose très haute et très certaine, ce qu'on dit que Dieu communique par l'ouïe. Car pour ce sujet, saint Paul, pour donner à entendre la sublimité de sa révélation, ne dit pas : ' Je sais un homme qui a vu des paroles secrètes ', ni moins : ' qui a goûté des paroles secrètes ', mais : ' Qui a entendu des paroles secrètes qu'il n'est pas permis à l'homme de dire (II Corinthiens, XII, 4) ' - où l'on pense qu'il a aussi vu Dieu comme Notre Père saint Élie dans le sifflement du vent (cf. I Rois, XIX, 19). "

 

         Les espèces intelligibles ou les idées acquises pendant la vie terrestre demeurent à l'état d'habitus dans la mémoire intellectuelle de l'âme séparée pour que celle-ci puisse faire acte d'intelligence ou exercer ses fonctions propres sans avoir recours aux images (a). L'âme séparée de son corps peut connaître également des espèces intelligibles par un influx de la Lumière divine ou par des illuminations venues des purs esprits (b). Et elle peut même recevoir une vue des réalités naturelles par des formes intelligibles en tant que procédant des idées créatrices, " qui sont causes à la fois de la forme et de la matière, et donc les contiennent l'une et l'autre éminemment " (c). Enfin, en sa qualité d'âme séparée, c'est-à-dire libérée de sa condition charnelle, elle peut toucher spirituellement son essence ou être informée sur elle-même par son propre fond - " l'être soi-même devant soi-même " (d) - et être parfaitement et constamment consciente de la présence en elle d'un royaume dans lequel Dieu demeure et pour lequel elle est éternellement faite, - et dont elle peut déjà goûter les fruits en cette vie si elle s'est vidée d'elle-même et si elle s'est totalement abandonnée à Dieu, l'Amour premier (e). " La chose que je prise le plus, dit le Docteur Mystique, que mon âme ainsi se voie sans appui et pourtant appuyée (f). "

a) Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, La Pensée humaine, Ire Partie, qu. 89, art. I, sol. 3.

b) Cf. id.; et également S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. IIe, chap. 81, § 5 (" Sciendum tamen... ").

c) R. P. J. Webert, O. P., S. Thomas d'Aquin, La Pensée humaine, Somme théologique, Ire Partie, qu. 84-89, Renseignements techniques, Appendice II, p. 293.

d) José Lorite Mena, "Pourquoi la métaphysique?", Téqui, Paris, 1977, page 320.- Cf. A. Gardeil, O. P., La Structure de l'âme et l'expérience mystique, vol. I, première partie, liv. II, question IV : La structure interne du mens d'après saint Thomas.

e) Cf. Dante, La Divine Comédie, L'Enfer, Chant IIIe, versets 4-8; Gaston Fessard, S. J., La Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, vol. II, 3, Le péché particulier du damné, pp. 99-103, éd. Montaigne, 1966, Théologie 66, Aubier.

f) Glose " a lo divino ", 1 : " La cosa que más estimo, que mi alma se ve ya sin arrimo y con arrimo. "

 

S. Jean de la Croix, La Montée du Mont Carmel, liv. II, chap. XVI, pp. 195 et 197 :

Car toutes les appréhensions et espèces qui se représentent à l'âme de tous les cinq sens corporels et qui s'y arrêtent par voie naturelle, peuvent aussi avoir lieu en elle par voie surnaturelle et lui être représentées sans aucun ministère des sens extérieurs [...] Partant, je dis que de toutes ces appréhensions et visions et de toutes autres formes et espèces - qui s'offrent sous forme et image ou quelque intelligence particulière - soit fausses de la part du diable, soit qu'on les connaissent pour véritables de la part de Dieu, l'entendement ne s'en doit embarrasser ni appâter ; et l'âme ne les doit admettre ou garder, si elle veut être détachée, dénuée, pure et simple, sans aucun mode ni manière, comme il est requis à l'union. "

 

Édith Stein, La Science de la Croix, ouv. cité plus haut, II : La doctrine de la Croix, § 2 : Esprit et foi. Mort et résurrection. (Nuit de l'Esprit), 3. Mort et résurrection, b) L'âme dans le royaume de l'esprit et des esprits : Relation de l'âme avec Dieu et avec les esprits créés, p. 173 :

" L'âme n'est pas seulement en relation avec ses semblables, mais aussi avec de 'purs esprits' créés, bons et mauvais. Saint Jean [saint Jean de la Croix] admet avec l'Aréopagite, que l'homme reçoit en partage la lumière par l'entremise des Anges ; il est vrai que la communication de la grâce suivant les échelons de la Hiérarchie Céleste n'est pas considérée par lui comme le seul chemin possible. "

 

         L'intelligence est la faculté qui nous fait connaître ce que sont les choses, et la volonté celle qui nous porte vers le bien connu par l'intelligence.

 

S. Thomas d'Aquin, Commentaire du livre De l'âme, liv. III, chap. I, 429a20-429b5 :

" [...] l'intellect possible est ce par quoi cet homme-ci, formellement parlant, pense. [...] - rien n'agit sinon en tant qu'il est en acte (1) [...] or quelque chose ne peut devenir un être en acte sous l'effet d'autre chose s'il en est séparé selon l'être [...] donc, il est impossible que l'intellect possible par lequel l'homme pense tantôt en puissance, tantôt en acte, soit séparé de lui selon l'être. [...] - l'intellect possible ne fait un avec l'intelligible que dans la mesure où il est pensé en acte [...] - l'espèce intelligible n'est intelligible en acte qu'en tant qu'elle est abstraite des images; il est donc évident que selon qu'elle est unie à l'intellect elle est séparée des images; ce n'est donc pas par ce biais [par le biais des images] que l'intellect est uni avec nous. [...] Il est étonnant de voir comment certains ont pu se tromper si légèrement à propos de sa phrase [de la phrase d'Aristote] sur 'l'intellect séparé' , alors que la simple lettre donne la signification de ce mot : l'intellect est dit 'séparé' parce que, contrairement au sens, il n'a pas d'organe (2). "

1) Sur ce principe aristotélicien, cf. Thomas d'Aquin, In De sensu, I, 9, éd. Léonine, lin. 178-179.

2) - Thomas reprendra l'argument dans le De unitate, § 64. C'est la pièce essentielle de sa critique du " sujet double " (vérité philosophique et vérité révélée) - d'après Averroès , In De anima, comm. 5; Crawford, p. 400, 376-394.

 

 

S. Thomas d'Aquin, Commentaire du livre De l'âme, liv. III, chap. IV, 430a10-25 :

" [...] l'intellect agent est une certaine faculté immatérielle, active, ayant la puissance de produire d'autres entités semblables à lui, à savoir : immatérielles [...] c'est ainsi que la lumière produit les couleurs en acte, et non parce qu'elle aurait en elle la détermination de toutes les couleurs. "

 

 

Genèse, I, 26 : " Dieu fit l'homme à son image et à sa ressemblance. " - Isaïe, XLV, 15 : " Dieu est caché " -

Psaumes, XXXV, 10 : : " Dans Ta Lumière nous verrons la lumière. " - Id., CIII, 2 : Bénis, Yehovah, mon âme! Yehovah, mon Dieu, Tu es si grand! vêtu de faste et d'éclat, drapé de lumière comme d'un manteau. " - Sagesse, VII, 25-26 : La Sagesse est un souffle de la Puissance divine, une effusion toute pure de la gloire du Tout-Puissant; aussi rien de souillé ne pénètre en Elle. Elle est un reflet de la Lumière éternelle, un miroir sans tache de l'activité de Dieu, une image de son Excellence. " - Ire Ép. de S. Jean, I, 5 : " Dieu est Lumière. " - IIe Ép. à Timothée, VI, 16 : " Dieu habite une Lumière inaccessible " - S. Jacques, I, 17 : " [Dieu] le Père des lumières " - S. Jean, I, 18 : " Nul n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui L'a fait connaître. " - S. Jean, I, 9 : " Le Verbe est la Lumière qui éclaire tout homme. " - Ibid., XI, 25 : " Jésus dit à Marthe : 'Je suis la Résurrection et la Vie.' " - Ibid., XIV, 6 : " Jésus dit à Thomas : 'Je suis la Voie, la Vérité et la Vie.' " - Ibid., I, 4 : " [...] et la Vie est la Lumière des hommes. " - Ibid., I, 5 : " [...] et la Lumière luit dans les ténèbres. " - Psaumes, XXXVI, 10 : " Dans Ta Lumière nous verrons la lumière. " - S. Jean, VIII, 12 : " Jésus leur adressa encore la parole. Il leur dit : 'Je suis la Lumière du monde; qui Me suit ne marchera dans les ténèbres, mais aura la Lumière de la Vie.' " - Ire Ép. aux Corinthiens, XIII, 12 : " [...] alors je connaîtrai comme je suis connu. " - Ire Ép. de S. Jean, III, 2 : " Nous verrons Dieu tel qu'il est. " - Ire Ép. de S. Jean, IV, 8 : " Dieu est Amour. " - S. Jean, VIII, 58 : " Avant qu'Abraham fût Je Suis. " - Ibid., VIII, 42 : " C'est de Dieu que je suis sorti et que je viens. " - Ép. aux Colossiens, I, 17 : " Le Christ est avant toutes choses et tout subsiste en lui. " - S. Jean, I, 1 : " [...] et le Verbe est Dieu. " - S. Luc, XVII, 21 : " Le Royaume de Dieu est au dedans de vous. " - Épître aux Galates, II, 20 : " Si je vis ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. " - S. Jean, XVII, 21 : " Que tous soient un. " - Ibid., X, 30 : " Le Père et Moi sommes Un. "

 

         L'Etre absolu est Lumière, Conscience et Amour (les Trois en Un). Et le Verbe est la Conscience, et la Conscience est Vie, et la Vie est la Lumière des hommes. L'intellect agent, le Fond secret et le miroir (katoptron) de l'âme humaine, a été créé à l'image de l'Etre même et se trouve continûment exposé à la Lumière de cet Etre absolu ou à la Lumière divine. Donc, pour connaître ou rendre lumineux chaque être, bien que la lumière de l'intellect agent soit une lumière - ou une forme intelligible - reçue et réfléchie, cet intellect ne produit néanmoins aucun concept particulier ou couleur particulière et se trouve par conséquent limité. L'intellect agent étant, selon l'analogie courante, comme la lumière (1), comment pourrait-il en effet révéler différentes couleurs peintes sur un mur en éclairant celui-ci d'une lumière de couleur particulière? Précisons que ce point de vue à la fois mystique et théologique où la participation joue un rôle capital ne constitue pas une preuve ou une découverte de l'existence de l'Etre Premier et ne doit donc pas être confondu avec le point de vue de l'être où la causalité joue un rôle fondamental. C'est pourquoi, à l'instar d'Alain de Libera (2), il est vain de parler de " la suprématie de l'hénologie platonicienne sur l'ontologie aristotélicienne ", autrement dit, de la suprématie de l'Un sur l'Etre. Les deux points de vue sont différents, mais non opposables. L'un peut être retenu au niveau de la participation et l'autre au niveau de la causalité. Alain de Libera, en cherchant à réfuter l'un au profit de l'autre commet ce que l'on appelle en logique une ignoratio elenchi, parce que son affirmation et sa négation ne portent pas sur la même chose (3). Remarquons que le principe-mesure n'est pas toujours une cause efficiente. Par exemple, de même que l'espèce participe du genre-principe sans que celui-ci soit la cause efficiente de l'espèce : l'animal n'est pas la cause efficiente de l'homme; de même l'individu participe du genre et de l'espèce sans que celle-ci soit la cause efficiente de l'individu. La participation n'est donc pas une voie qui permet de parvenir à la découverte de l'Etre Premier. Seule la voie de l'esse le permet. Un mystique n'est pas nécessairement un métaphysicien, et vice versa. Il ne faut pas confondre leur point de vue ou ne plus voir leur objectif respectif. Quand deux esprits se rencontrent pour confronter leurs idées et constatent que, sur une question importante, l'un répond par oui et l'autre par non, il convient alors de méditer ce que répondit Ibn 'Arabî, le Platonicien, à Abû'l-Wâlid Ibn Rushd (Averroës), l'Aristotélicien (ou soi-disant tel) : " Oui et non. Entre le oui et le non les esprits prennent leur vol hors de leur matière, et les nuques se détachent de leur corps. " (4) N'ayons pas la nuque raide... Il faut bien savoir que l'Unité ne peut être réalisée que du point de vue de l'Etre même qui est parfaitement Un et l'Unité même - ce qui n'implique aucune négation. Et la métaphysique joue là un rôle fondamental. Advaita ! (5)

1) Cf. Aristote, traité de l'Ame, liv. III, chap. 5 : L'intellect agent, 430a15; et S. Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, liv. II, chap. LXXVIII, § 1 : Dicit enim.

2) Alain de Libera, agrégé de philosophie, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (enseigne l'histoire des théologies chrétiennes dans l'Occident médiéval), La mystique rhénane - d'Albert le Grand à Maître Eckhart, éd. du Seuil, Paris, 1994, collection Points, série Sagesses, Sa68, page 444.

3) Aristote, Organon, livre VI : Les réfutations sophistiques, trad. et notes par Jean Tricot, Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1950, chap. 6 : Réduction des paralogismes à l'Ignoratio Elenchi, 168b15.

4) Cf. Henry Corbin, L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabî, ouv. cité plus haut, pp. 39-40.- S. Thomas d'Aquin, Contre Averroès [pour avoir soutenu le monopsychisme ou l'existence d'un seul et même intellect en tous], GF-Flammarion, 1994, chap. II : " ... Averroès, qui ne fut pas tant péripatéticien que dépravateur (depravator) de la philosophie péripatéticienne. "

5) Non-dualité; doctrine centrale des Upanishads.

 

Aristote, Métaphysique, 1072 b 19-22 :

" L'intelligence se pense elle-même en saisissant l'intelligible, car elle devient elle-même intelligible en entrant en contact (qigganwn) avec son objet et en pensant celui-ci ; de sorte qu'il y a identité entre l'intelligence (nous) et l'intelligible (nonton). " (Ce qui signifie que l'intellect se pense lui-même après avoir acquis et conservé une espèce intelligible qu'il redevient en la connaissant de nouveau.)

 

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 84, a. 5 : " La lumière intellectuelle qui est en nous n'est rien d'autre qu'une ressemblance participée de la Lumière incréée. " - Id., I, q. 89, a. 1 : " En toutes les substances intellectuelles, la faculté de connaître provient d'un influx de la Lumière divine. "

 

Aristote, De la Génération des animaux, ouv. cité plus haut, III, 3, 736 b :

L'intellect seul vient du dehors et seul il est divin. "

 

         L'objet propre et immédiat de l'esprit est le simple, le principe. Un principe propre est le fruit d'une analyse : il ne peut pas nous faire atteindre une réalité transcendante, nécessaire, première et ultime, dans son acte d'être. Il n'est que le résultat d'une découverte faite en prenant comme base les expériences singulières. (Cf. M.-D. Philippe, De l'être à Dieu, De la philosophie Première à la Sagesse, ouv. cité plus haut, p. 330, note 5 ; ibid., L'être, Recherche d'une Philosophie première, vol. I, ouv. cité plus haut, p. 393, note 2, éd. Téqui, Paris, 1974 ; et S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. I, a. 5, concl.)

 

L'intelligence regarde son objet selon la raison commune d'être ou sous l'aspect général d'être. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 79, aa. 2 et 7, et q. 78, a. 1.)

 

M.-D. Philippe, L'être, vol. I, ouv. cité plus haut, p. 106 :

" Le Noûs (nous), ou l'esprit, est le lieu de l'être comme tel. "

 

Proverbes, 20 : 27 : " L'esprit de l'homme est une lampe divine. "

 

         Tout être raisonnable connaît sa propre essence en revenant sur celle-ci par un retour complet sur elle-même. Cela signifie que l'être doué d'intellect a la faculté d'exercer intégralement et par lui-même son acte d'intelligence, parce que son essence ne peut pas se répandre ou se diluer à l'extérieur, étant parfaitement autonome. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 14, a. 2 ; et livre Des Causes, XVe proposition.)

 

         Le retour complet sur sa propre essence ou nature est une action intellectuelle. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 14, a. 2, sol. 1.)

 

         Pour l'homme, concevoir par son intelligence est un certain mouvement pris pour acte du parfait, c'est-à-dire pour un acte qui demeure dans un sujet. (Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 14, a. 2, et q. 18, aa. 1 et 3.)

 

Le Traité de l'Unité dit d'Ibn 'Arabî suivi de l'Épître sur le prophète el-Malamatiyah, Epître intitulée Le Cadeau sur la manifestation du Prophète, par le Sheikh Ibn Fazlallah el-Hindi, p. 57, éditions de l'Echelle, collection Tradition islamique, Paris 1977 :

Ce qu'on saisit d'abord d'une chose, c'est l'Existence. C'est d'après Elle que l'on comprend la chose elle-même. Elle est par rapport aux choses ce qu'est la lumière par rapport aux couleurs et aux formes. Mais, comme l'expansion est continuelle et violente, la compréhension des êtres d'après l'Existence est l'apanage exclusif de l'élite (a). "

a) Précisons que c'est l'apanage exclusif de ceux à qui Dieu a donné cette compréhension sans aucun mérite de leur part et ce pour Le louer et Le servir, et non pas pour s'en glorifier, car ce qu'ils sont ils le sont par Dieu et ce qu'ils ont ils le tiennent de Dieu et non d'eux-mêmes.

 

La contemplation chrétienne est à distinguer de la contemplation métaphysique. En effet, il faut différentier " le Verbe qui éclaire tout homme " (a) du Fils qui se communique par la foi, vertu théologale ou divine, et par conséquent non humaine (b).

a) S. Jean, 1 : 9.

b) S. Jean, 14 : 21 et 23 ; Galates, 2 : 20.

 

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 180, a. 3, conclusion : " La vie contemplative consiste en un acte unique dans lequel elle se consomme finalement et auquel la prépare l'acquisition des principes, d'où l'on procède à la contemplation de la vérité. "

 

Jacques Maritain, Les degrés du savoir, ouv. cité plus haut, IIe partie : Les degrés du savoir supra rationnel, chap. VI : Expérience mystique et philosophie, III : Passage à quelques problèmes, § 16, pages 526-527 :

" Il n'y a pour l'homme qu'une spiritualité au sens pur et simple, au sens 'absolu' du mot : la spiritualité surnaturelle, celle que donne le Saint-Esprit, et qui, rendant notre vie tout entière amour, la rend tout entière esprit. C'est en ce sens que saint Paul parle de l'homme spirituel, et, l'opposant à l'homme 'animal' ou psychique, l'oppose à tout ce qui n'est pas de l'ordre de la sainteté. 'L'homme animal ne perçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu : elles sont sottise pour lui, et il ne peut pas les entendre. Car c'est par l'Esprit qu'on en juge. Mais l'homme spirituel juge de tout, et lui-même n'est jugé par personne. Qui donc en effet a connu la sagesse du Seigneur, pour prendre part à son conseil ? Mais nous, nous avons la sagesse du Christ (1).'

"Pourquoi il en est ainsi, nous avons déjà tenté de le dire : l'homme animal ou naturel reçoit par les sens tout ce qui lui arrive du dehors ; c'est par eux que ses idées lui viennent, moyennant l'activité de l'intellect. La raison, qui transcende les sens, travaille cependant sur leur chantier. La philosophie, même la meilleure, reste tributaire de leurs matériaux.

"C'est pourquoi le langage mystique ne connaît que deux termes : la vie selon le sens et la vie selon l'esprit : ceux qui dorment dans leurs sens et ceux qui veillent dans le Saint-Esprit. Parce qu'il n'y a pour nous que deux sources : les sens et l'Esprit de Dieu.

" 'L'homme a une âme spirituelle, mais qui informe un corps. S'agit-il de passer à une vie toute spirituelle, sa raison n'y suffit pas ; ses tentatives d'angélisme échouent toujours. Sa seule spiritualité authentique est liée à la grâce et au Saint-Esprit (2)', - nous parlons ici de la spiritualité purement et simplement dite, de celle qui se saisit de l'être tout entier. "

1) S. Paul, Ire Épître aux Corinthiens, 2 : 14-16.- Cf. le commentaire de saint Thomas d'Aquin sur le même texte : "  [...] in omnibus ille qui recte se habet, rectum judicium habet circa singula ; ille autem qui in se rectitudinis defectum patitur, deficit etiam in judicando. Vigilans enim recte judicat et se vigilare et alium dormire ; sed dormiens non habet rectum judicium de se, nec de vigilante. [...] Et ideo ab homine non spirituali spiritualis homo judicari non potest, sicut nec vigilans a dormiente. "

2) Dialogues, 6e n° des Chroniques du Roseau d'Or, 1928, p. 28.

 

Le Livre de la Bienheureuse Sœur Angèle de Foligno du Tiers Ordre de S. François, documents originaux édités et traduits par le Père Paul Doncœur, librairie de l'Art Catholique, Paris VI, 1926, pp. 145-146, 176, 172, 165, 286, 143, 286, 287 :

" La superbe [l'orgueil] peut être en ceux seulement qui croient qu'ils possèdent quelque chose. Et l'ange qui tomba et le premier homme, pour cela furent pris de superbe et tombèrent, qu'ils estimèrent et crurent posséder quelque chose. Et ni ange ni homme ni aucun n'a l'être, sinon un seul, savoir, Dieu. [...]

"Et je vois Celui qui est l'être, et comme Il est l'être de toutes les créatures. [...] 

" Et alors je Le comprends présent; et je comprends comme Il est présent en toute créature ou en toute chose ayant l'être, en démon, en bon ange, en Paradis, en Enfer, en adultère et en homicide et en bonne œuvre; et en toute chose étant ou ayant de quelque façon l'être; autant en belle chose qu'en honteuse. [...]

"C'est pourquoi je dis à Dieu : Par tes saints jugements, libère-moi; car je ne reconnais pas plus la Bonté de Dieu en un bon et saint homme et en beaucoup de bons et saints qu'en un damné ou en multitude damnés. Mais ce mystère ne me fut démontré qu'une fois. [...]

"Et alors, voyant et connaissant qu'elle est néant, alors elle s'élève davantage à connaître et à louer l'ineffabilité de la divine Bonté. [...] Car l'âme se voyant néant et que Dieu s'est humilié et penché pour si vil néant, et même s'est uni à son néant, s'enflamme d'amour; et enflammée par cet amour, elle se transforme en Dieu; et transformée en Lui, quelle est la créature qui n'aime pas de toutes ses forces?

"Certes, par le seul amour du Créateur, dans Lequel elle est transformée, elle aime toute créature, autant qu'elle peut; car en toute créature elle voit, comprend et connaît Dieu. [...]

"Car quand l'amour est pur, la personne [...] se voit morte et néant. Et elle [...] ne se rappelle alors aucune louange ni aucun bien du tout. [...] Et quand il lui arriverait d'être louée par quelqu'un, elle répute [estime] absolument cela bouffonnerie. [...] Et il fait que l'âme voit ses défauts et la Bonté de Dieu. [...]

"Cette humilité du cœur, en effet, que Dieu et Homme [le Christ] voulut que nous apprenions de Lui, est certaine lumière vivifiante et claire par laquelle l'intelligence de l'âme est ouverte pour connaître sa vilenie et néant et l'immensité de la divine Bonté. [...] Car, illuminée par la lumière susdite, elle se voit parfaitement; et se voyant, elle voit et connaît qu'elle est tombée en maux semblables à ceux qu'elle voit dans son prochain. Ou, si elle n'est pas tombée, elle connaît et comprend qu'elle n'a pu résister par elle-même, mais par le secours de la grâce la tenant par la main et la fortifiant contre le mal. "

 

La connaissance de l'âme par elle-même

 

         L'homme peut dire avec certitude : " Je suis ", car il ne pourrait pas le dire s'il n'existait pas. En effet, aucune personne sensée ne peut dire : " Je ne suis pas ". Cette certitude que l'âme humaine a de son propre être n'est pas la conclusion d'une réflexion, mais elle résulte d'un contact intime et direct avec son propre fond ou d'une sorte de prise de conscience de son Moi profond, en deçà ou à la source de toute pensée, car en se posant la question : "  Qui suis-je ? " ou : " Suis-je ? " (n'étant ni le corps ni la pensée qui passent), toute pensée ou tout concept disparaît et laisse place à un silence, à une paix, à une sécurité et à un bien-être qui ne peuvent venir que de l'Etre même. Et là nous pouvons parler de la métaphysique du fait de conscience, car nous saisissons la transcendance de notre Je en saisissant celui-ci au-delà de toutes ses manifestations périphériques, de toutes ses particularités et limitations. Cherchons simplement sans nous lasser qui nous sommes et nous découvrirons finalement en nous le soi ou le Je non réflexe. (Cf. A. Gardeil, O. P., La Structure de l'âme et l'expérience mystique, vol. II, Première partie, Liv. II, Question I : La perception expérimentale de l’âme par elle-même, Conclusion, pp. 120-121, Ed. Gabalda, 1927 – question dans laquelle l’auteur déclare s’être inspiré uniquement du Docteur Angélique.)

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  Pour la suite, cliquer sur : L'âme humaine (suite 2/2)

 

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