Alchimie et science

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Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 4, 1096 a 16-17 :

" Vérité et amitié nous sont chères l'une et l'autre,

mais c'est pour nous un devoir sacré d'accorder

la préférence à la vérité. "

 

Ibid., Métaphysique, Livre G, 4, 1008 b 7 :

" Mais si tous sont également dans l'erreur et dans la vérité, il ne peut s'agir, pour un être se trouvant dans cet état, ni de proférer un son, ni de dire quelque chose d'intelligent, car, en même temps, il dit une chose et ne la dit pas. S'il ne forme aucun jugement, ou plutôt si, indifféremment, il pense et ne pense pas, en quoi différera-t-il des plantes ? "

 

Maurice Ollivier, Ancien élève de l'École Polytechnique, Physique moderne et réalité, Les Éditions du Cèdres, 13, rue Mazarine, Paris, 1962, pages 103-104, 107, 108, 111, 27, 32-33, 136 :

" Pour établir la juste formule qui porte son nom W = hn (1) et rendre compte ainsi du rayonnement noir, Plank avait dû écrire que, dans la nébuleuse, un oscillateur supposé corpusculaire occupe à chaque instant tous les points de sa trajectoire. La théorie des quanta avait pris corps sur cette formule et s'est par conséquent développé d'après cette singulière hypothèse d'omniprésence (2). Or, comme chacun sait, un moment cinétique et un moment magnétique ne se conçoivent et ne peuvent se calculer que si le mobile en question décrit progressivement une courbe : les nombres quantiques issus du petit système solaire, en particulier les deux unités dont nous avons parlé, n'existent qu'en fonction d'un tel mouvement. Comment voiler la contradiction ? Par quels artifices - ou par quels silences [du mandarinat] - allait-on faire admettre, et d'abord admettre soi-même, tout ce que l'on garderait du mécanisme imaginé par Bohr-Sommerfeld, quitte, plus tard, à en estomper savamment les contours ?

" Résumons : l'électron planétaire, petit grain d'électricité pure qui n'explose pas, indestructible, décrit à de très grandes vitesses et dans un vide immense, une orbite perpétuelle - à moins qu'il n'en change avec autant de mystère que de précision - qui, tout en restant képlérienne, ne se ferme jamais sur elle-même et où il est omniprésent, ce qui ne l'empêche pas d'avoir à chaque instant un moment cinétique et d'engendrer un moment magnétique par rapport au noyau. Dans les calculs, on n'est d'ailleurs relativiste que de temps en temps ; encore n'est-on que relativiste ' restreint ' bien que les formules de translation de Lorentz, clé de la théorie de la Relativité, soient incompatibles avec la géométrie euclidienne qu'on emploie... Tel est ce nœud de contradictions. Vraiment on comprend que les théoriciens de la Physique contemporaine - qu'ils me pardonnent ! - n'aiment entendre parler avec précision de cet étrange mécanisme, pas plus que voir exposer clairement le postulat de l'Invariance ou la dualité de la masse. Car tout cela se tient... mais se tient mal. [...]

" Que pensez-vous de cet irréalisme ? Il est masqué par des bilans d'énergie, ce qui permet de le confondre avec une dose d'abstrait. Mais l'abstrait n'a de valeur physique que s'il provient du réel. [...]

" [...] A l'échelle atomique, ne serait-il pas raisonnable de poser en principe, évoquant derechef certains jeux de lumière sur un cristal et la pensée rigoureuse de saint Thomas d'Aquin, que le réel exprimé même en termes abstraits peut et doit rester pour le moins plausible ? [...]

" [...] Sans ce mépris pour certains principes ou du moins cette méconnaissance de leur valeur, sans une foi par trop exclusive dans la vertu des mathématiques, aurait-on admis le postulat de l'Invariance ou la dualité de la masse et fonde de l'espoir sur ces extravagances ? [...] "

" Pour ' interpréter ' l'expérience de Michelson sans mettre en cause une translation de la Terre [et pour respecter le postulat de l'invariance de la lumière qui régit toute la physique actuelle], la première hypothèse émise (ce fut par Lorentz et Fitzgerald) avait été celle d'un raccourcissement de toutes les longueurs dans le sens du mouvement (3), pas dans le sens perpendiculaire ; on ne s'apercevrait de rien [bien sûr!]. Aujourd'hui [qu'en sera-t-il demain ?] cette interprétation, longtemps admise, paraît ' un peu artificielle '... on lui préfère celle d'Einstein, qui, moins artificielle sans doute..., incrimine d'abord le Temps [si ce n'est pas la longueur, c'est donc le temps...] : en avion, le Temps ' se dilate ', et il se dilate d'une manière rigoureuse, absolument rigoureuse [n'importe quoi !].

" [...] Et pourtant ! L'explication de ce prodigieux phénomène me paraît, à moi qui suis mystique, très positivement simple. Prenons d'abord la précaution de n'avoir dans l'esprit que des distances et des durées plus ordinaires, tout en concédant à notre cosmonaute une très grande vitesse. La Terre lui envoie des signaux lumineux, un par seconde. En les enregistrant d'après sa montre, il s'aperçoit que ces signaux prennent du retard (puisque durant chaque seconde il s'éloigne). Va-t-il en conclure que la vie sur terre est devenue plus lente ? Puis, instantanément, il fait demi-tour, les signaux ne cessant pas de lui parvenir. Un léger trouble tout au plus et très momentané dans la régularité des enregistrements. Mais aucun signal ne se perd. Tous, il les enregistre et constate qu'il les reçoit maintenant plus vite (puisqu'il se rapproche). Va-t-il en conclure que la vie sur terre a pris un rythme accéléré ? Enfin, c'est l'atterrissage. En comptant les signaux qu'il a notés, le cosmonaute reconnaît tout naturellement qu'il a vécu le même nombre de secondes qu'il s'en écoulé sur la Terre.

" Vous voyez bien qu'il ne s'agit plus de mesurer le Temps. De quoi s'agit-il ?

" Une autre conséquence du postulat de l'Invariance c'est, on le sait, la contraction des longueurs. Reprenons un expérience imaginée celle-là par M. André Metz (en 1923).

" Sur une voie, un wagon est arrêté. A hauteur de son extrémité avant, un piquet rouge et une horloge. A hauteur de son extrémité arrière, un piquet bleu et une horloge. Les horloges sont identiques et donc interchangeables ; elles ont été synchronisées dans un laboratoire (par exemple, en émettant des signaux lumineux à partir du milieu de la distance qui les sépare : de multiples coïncidences ont été vérifiées dans plusieurs azimuts). Le wagon est reculé. Puis il passe avec une certaine vitesse.

" Voici ce qu'on affirme. Soit H l'heure à laquelle l'extrémité avant du wagon passe à hauteur du piquet rouge. A cette heure H, l'extrémité arrière sera déjà passée à hauteur du piquet bleu. Or, rien n'a changé sur la voie. Aucune erreur, aucune illusion d'optique non plus qui soit particulière à l'un des observateurs. Donc le wagon s'est ' contracté '. Il s'est réellement contracté [ce qui va à l'encontre de la composition additive des vitesses propre à la Mécanique de Galilée-Newton - ce que reconnaît cependant Einstein dans son mémoire, publié en 1905, chap. I : Partie cinématique des longueurs et des temps, et qui le met en contradiction totale avec son propre postulat de la constance de la vitesse de la lumière vis-à-vis de tous les référentiels, et que tout homme de bonne volonté peut vérifier : "Annalen der Physik", trad. de l'allemand par Maurice Solovine, éd. Gautier-Villars, Paris, 1925].

" Vraiment, on reste confondu (mais on le sera bien davantage d'ici quelques années...) de voir que des Physiciens, que des Philosophes (un Langevin par exemple, un Édouard Le Roy [le roi de idéosophes], pour ne citer que deux noms parmi tant d'autres) aient pu croire à des ' réalités ' de ce genre et nous les enseigner [et provoquer ainsi la décadence de notre civilisation, car le poisson pourrit toujours par la tête - décadence dont tous les professeurs sont responsables, consciemment ou non ; ce qui signifie qu'actuellement il n'y a pas plus pernicieux qu'un professeur, parce que son influence sur la jeunesse est considérable.]

" Bien entendu, il ne s'agit ni de résistance de l'air, ni de résistance de matériaux. Nous sommes dans le ' Vide '. Pour un observateur de la voie qui serait monté dans le wagon, les deux piquets, le rouge et le bleu, se seraient rapprochés. Le malheureux en perdrait la tête !

" A moins que, se ressaisissant, il n'ose articuler : ' Le wagon ne s'est pas contracté. Les deux piquets ne se sont pas rapprochés. Donc, je crois bien, Messieurs, que votre imagination sur les horloges vous trompe.' Qu'en pensez-vous ?

" [...] La notion de substance, corrélative à la nécessité d'un continu, ne pourrait-elle pas rendre compte du caractère effectif de cette correspondance [de la lumière et de la matière] ?

" Sans doute, un Physicien moderne [sans substance] objecterait-il au nom de la Science que la substance n'est qu'une idée quasi métaphysique. Mais quand on veut échapper à la métaphysique, on y revient par quelque voie, tôt ou tard, serait-ce par les détours d'un mauvais sentier couvert... (4) [...]

" Mais, d'autre part, où le sens et la portée physique d'une telle résonance entre lumière et matière trouveraient-ils leur plénitude sinon dans une idée métaphysique ? Pourquoi dès lors fermer les yeux [à cause d'une trop forte intensité lumineuse ?], pourquoi se détourner de l'antique et si mystérieuse tradition chrétienne [et juive] ? La lumière est à l'origine du monde [cf. le début de la Genèse de l'Ancien Testament] (et par conséquent de toutes les forces physiques) ; elle a fait la matière. D'ailleurs un chrétien, ou un juif, peut-il concevoir que Dieu ait créé le monde autrement qu'avec de la lumière ? "

1) " La quantité d'énergie lumineuse de longueur l qu'absorbe ou émet un corps solide chaud dans un acte élémentaire était, d'après Planck, proportionnelle à la fréquence n (égale à c/l) : E = hn où est la constante de proportionnalité. Cette constante, extrêmement importante, est l'une des constantes naturelles fondamentales sur laquelle est basée toute la théorie quantique : on l'appelle constante de Planck et elle a pour valeur h = 6,6238 X 10-27 erg/s." (Linus Pauling, Chimie générale, ouv. cité plus haut, chap. VIII : Théorie quantique et structure moléculaire, p. 163.)

2) Dans l'immense vide atomique, il s'agirait - ne l'oublions pas - d'un corpuscule infime sur une trajectoire immense.

3) G. Gamow, professeur de physique théorique à l'Université George Washington, Washington, D. C., Monsieur Tompkins au pays des merveilles [sic ! ... comme Alice], Dunod, 1957 [avec Copyright s.v.p.], page 23 : Troisième rêve : Vitesse limite dans la traversée de l'agglomération [avec une image où l'on voit en mouvement un personnage et sa bicyclette incroyablement aplatis]. Cf. Nahon Charles, Ingénieur des Arts et Métiers, fondateur de la Revue Gravitation (1962) et du Centre Français de Recherches sur la Gravitation (1964), L'Imposture de la relativité (restreinte et générale), confirmée par 6 expériences spectaculaires anti-relativistes (Réponses aux objections des Professeurs d'Universités spécialisés en Relativité Fondamentale : MM. Henri Arzeliès (Bordeaux) ; Olivier Costa de Beauregard (Paris) ; J. M. Souriau (Marseille) ; et aux observations du Physicien-Biologiste Louis Kervran (le Prince de la Tour d'Auvergne et le Docteur Carrero ayant reconnu l'irréfutabilité des preuves avancées par l'auteur - et tout mathématicien de bonne volonté peut également vérifier le bien-fondé de la démonstration de Charles Nahon, et ce aussi aisément que celle qui conclut que la "composition additive des vitesses" découle impérativement de la seule "Définition Universelle d'une Vitesse Uniforme", sans aucune référence à la vitesse de la lumière), Gravitation n° 14 du 21 août 1979, Revue Gravitation, 28, rue St-Suffren, 13006 - Marseille, et Einstein, Mémoire sur l'électrodynamique des corps en mouvement, publié en 1905, chapitre I : Partie cinématique, Définition de la simultanéité (avec la confusion de l'heure et de la durée).

4) On voit que l'athéisme pseudo scientifique officiellement professé dans certains États [et tout particulièrement en France] s'accorde même difficilement avec les formules de la Physique contemporaine qui posent, elles aussi, le problème d'une cause première. S'agit-il d'un aveuglement spirituel ou d'un moyen de domination du peuple par l'intermédiaire d'un mandarinat approprié qui tient toutes les écoles sous sa coupe depuis l'école primaire ? Nous comprenons les difficultés de ceux et de celles qui veulent suivre nos raisonnements, mais qui sont imprégnés de faux principes depuis leur enfance et n'ont jamais entendu parler de la philosophie de saint Thomas, philosophie appelée avec raison la philosophie éternelle ou "philosophia perennis", philosophie qui repose sur des principes naturels et divins, et qui, par conséquent, ne peut être que vraie ou éternelle, - et d'autant plus vraie qu'elle est chrétienne. Que ceux et celles qui nous lisent en prennent bien conscience ! Qu'ils y réfléchissent et fassent le nécessaire pour se débarrasser de leurs sophismes et de leurs préjugés ! Et c'est ainsi qu'ils progresseront et apporteront au monde un supplément d'âme A.M.D.G.

Jacques Maritain, Réflexions sur l'intelligence et sur sa vie propre, Bibliothèque Française de Philosophie, Paris, 1930, éd. Desclée De Brouwer, et Cie, chap. VII : De la métaphysique des physiciens, ou de la simultanéité selon Einstein, I, § 4, pp. 208-211, 212-213, 215-216, 217-220, § 10, p. 237 :

" ... nous ne visons que la philosophie de la nature et la métaphysique d'Einstein, et ne considérons la théorie de la relativité que dans la mesure où les physiciens s'y arrogent, avec une merveilleuse [?] présomption, le droit de réviser les notions communes de l'espace, du temps, de la simultanéité [c'est tout ?], dont l'élucidation appartient à une science supérieure qui dépasse entièrement leur compétence ; c'est l'office du philosophe de dénoncer de tels empiétements.

" Einstein exige, nous l'avons vu, une définition de la simultanéité qui lui donne la possibilité de décider expérimentalement si deux événements sont ou non simultanés ; c'est-à-dire en réalité, une définition de la simultanéité qui ne soit pas autre chose qu'une méthode de mesure pour constater la simultanéité. Comment parvenir à une telle définition ? ... la définition cherchée sera fabriquée en vitesse [négligence ou je-m'en-foutisme ?]. On supposera une voie de chemin de fer (rectiligne) sur laquelle on marquera deux points A et B. Au point M, milieu de la distance AB, on installera " un observateur muni d'un appareil (par exemple deux miroirs inclinés à 90°) lui permettant d'observer simultanément les deux points A et B ". On posera par une " libre convention " [i.e. on supposera] que la lumière met le même temps à parcourir la distance A ® M que la distance B ® M. Et on décrétera que deux éclairs produits en A et B " sont simultanés si l'observateur les aperçoit en même temps ".

" Simultanément, en même temps, c'est moi qui souligne. Le lecteur attentif a déjà remarqué que cette "définition" ne définit rien du tout, puisqu'elle suppose le défini [...] Je sais bien qu'Einstein ne cherche à définir ici que la simultanéité à distance, la simultanéité d'événements produits en deux lieux différents, et qu'il regarde la simultanéité en un même lieu comme une notion première, qui n'a pas besoin de définition, chacun sachant naturellement que deux événements produits là où il se trouve lui-même et perçus par lui per modum unius, dans un acte de perception indivisé, sont deux événements simultanés. Mais par là même qu'il emploie le même mot "simultanéité" pour la simultanéité à distance et pour la simultanéité en un lieu donné, il atteste qu'il a dans l'esprit un concept de la simultanéité qui est le même dans les deux cas [suivez-moi-jeune-homme], et qui par suite est simplement répété, non expliqué [et pour cause !], quand on définit ce qui est "simultané" en A et B par ce qui est perçu "simultanément " en M [subterfuge frauduleux] ... C'est qu'en réalité il ne s'agit pas d'une définition proprement dite, mais d'une méthode de mesure ou d'un critère expérimental de la simultanéité ; on ne cherche nullement à définir la simultanéité [ce serait trop gênant], on suppose [bien sûr] la simultanéité déjà connue, on fait appel pour cela à la notion (confuse mais véridique) que le sens commun nous en donne [...] Mais une fois qu'on a inventé une telle méthode, on déclare qu'elle constitue la définition même, la seule définition de la simultanéité qui présente un sens [n'est-ce pas là une imposture ?] Et l'on substitue brutalement cette "définition" devenue intangible à la notion de sens commun qu'elle suppose [après avoir lu cette critique de Jacques Maritain, on comprend mieux la position tranchée de M. Nahon à l'égard d'Einstein], - et qu'elle va renverser, quand on l'appliquera telle quelle à des cas où elle ne convient plus : ce qui fait un bel exemple de prestidigitation logique. A vrai dire, en refusant de chercher une définition de la simultanéité en un lieu donné sous prétexte que cette notion est évidente par elle-même, on a relégué à l'arrière-plan le concept naturel de la simultanéité (l'objet de pensée, la nature intelligible désignée par le mot simultanéité) pour ne retenir que la perception sensible de celle-ci, autrement dit la simultanéité sentie, - le concept lui-même, dont l'esprit ne peut se passer, demeurant toujours là, mais en fraude et non défini [...].

" Quoi qu'il en soit, nous voilà en possession de la "définition" physique de la simultanéité (à distance). Que va-t-il s'ensuivre ? Supposons que les deux éclairs A et B sont simultanés par rapport à la voie, c'est-à-dire que " les rayons lumineux issus des points A et B se rencontrent au milieu M de la distance AB comptée le long de la voie ".

" Supposons maintenant qu'un train extrêmement long se déplace le long de la voie avec une vitesse v dans la direction indiquée sur la figure."

" Les voyageurs prendront ce train lui-même comme système de référence (système de coordonnées). Mais alors, si M' est le milieu du secteur AB sur le train en marche, " ce point M' coincide bien avec le point M à l'instant où se produisent les éclaires (instant compté par rapport à la voie) ; mais il se déplace ensuite vers la droite sur le dessin avec la vitesse v du train. Si un observateur placé dans le train en M' n'était pas entraîné avec cette vitesse, il resterait constamment en M, et les rayons lumineux issus des points A et B l'atteindraient simultanément, c'est-à-dire que ces rayons lumineux se croiseraient juste sur lui. Mais en réalité il se déplace (par rapport à la voie) et va à la rencontre de la lumière qui lui vient de B, tandis qu'il fuit devant la lumière lui venant de A. L'observateur verra donc la première plus tôt que la seconde. Les observateurs qui prennent le chemin de fer comme système de référence arrivent à cette conclusion que l'éclair B a été antérieur à l'éclair A.

" Nous arrivons donc au résultat capital suivant :

" Des événements simultanés par rapport à la voie ne le sont plus par rapport au train, et inversement (relativité de la simultanéité). Chaque système de référence (système de coordonnées) a son temps propre."

" 5. Tenons ce raisonnement pour correct [hum !]. Que prouve-t-il ? Que la simultanéité ainsi mesurée est relative. Mais la simultanéité ainsi mesurée suppose qu'on a admis dans tous les systèmes, - aussi bien dans le système considéré comme en mouvement (train) que dans le système considéré comme en repos (voie), - cette convention librement posée que la vitesse de la lumière est la même dans toutes les directions ; (c'est pourquoi l'observateur en M', s'il ne reçoit pas en même temps la lumière issue de A et la lumière issue de B, dit : les deux éclairs n'étaient pas simultanés). Or on a bien le droit de faire des conventions libres, mais pas de s'imaginer que le réel est tenu de s'y conformer. Tant qu'on a pas démontré (et c'est bien impossible) que la convention de l'invariance de la vitesse de la lumière en toutes les directions (isotropie de la propagation de la lumière) pour tout système d'inertie quelle que soit la vitesse de celui-ci, répond au comportement réel de la lumière [...] [la démarche d'Albert Einstein n'est donc pas scientifique].

" ... parce que pour ces petits-neveux de Kant ce qui constitue intrinsèquement la simultanéité n'est autre chose que son apparence, l'apparence que nos sens et nos mesures sensibles saisissent régulièrement sous ce mot, - en sorte que deux mêmes événements, pris selon qu'ils existent dans la nature, selon leur relation dans la réalité même du flux du devenir, sont réellement ou ne sont pas simultanés, suivant le système de référence auquel on les rapporte. Et qu'on le tourne et retourne comme on voudra, il faut avouer que c'est là un pur non-sens [C.Q.F.D.].

" [...] Pour la métaphysique larvée que professent non seulement les relativistes, mais un grand nombre de savants modernes, il n'y a rien d'autre dans les choses (dans les objets de la science, dans les "phénomènes") que ce que les sens comme tels en aperçoivent ; et l'intelligence, au lieu de percevoir elle-même au dedans des choses, par delà le sensible, un contenu intelligible, ne fait que coordonner le sensible sous des formes vides : au lieu donc de se servir des sens pour monter à un objet qui lui soit propre, elle est au service des sens pour malaxer, polir et usiner leur objet, et lui donner le dernier fini industriel. [...]

" ... la simultanéité, ainsi définie dans ce qui constitue intrinsèquement son essence, refuse sous peine d'absurdité toute relativité.

" [...] Ce serait tomber dans l'erreur sensualiste dénoncée tout à l'heure, oublier que la simultanéité dont nous parlons, la nature, la sorte d'être appelée simultanéité, n'est pas un objet d'imagination ou de sensation, mais un objet de concept, un objet d'intelligence, et que l'intelligence se représente précisément à la fois (ou comme objet d'un seul et même acte d'appréhension intellectuel), quand elle conçoit leur simultanéité, l'événement qui a lieu à New-York et celui qui a lieu à Paris : elle les voit à la fois, je dis abstractivement et dans l'existence idéale qui convient aux pures notions, s'il s'agit de l'intelligence humaine ; je dirais intuitivement et dans l'existence actuelle s'il s'agissait de l'intelligence angélique (1).

" Dès que nous donnons idéalement une durée, nous nous donnons aussi la simultanéité conçue et définie comme on vient de dire.

" L'objet de pensée ainsi défini répond-il au réel sensible ? Assurément, puisque c'est du réel sensible que l'abstraction l'a tiré. Et il est impossible de penser simultanéité sans l'avoir devant l'esprit."

1) A. Einstein, La Théorie de la relativité restreinte et généralisée, traduction française, 10e mille, p. 19 ; - 2) Id., p. 19 ; - 3) Id., pp. 21-22 ; - 4) " ... Cela signifie que ces auteurs ont complètement perdu le concept propre de la simultanéité, lequel est entièrement déterminé sans recours d'aucune sorte à la notion de causalité. Il est, d'autre part, affligeant pour l'esprit d'entendre un savant mathématicien comme M. Borel énoncer les pensées suivantes ... (E. Borel, préface à la trad. française du livre d'Einstein, La Théorie de la relativité mise à la portée de tout le monde, p. 15). Il n'y a rien de commun entre le cas de la notion de "verticale" ou de "haut et de bas", et la notion de "temps" ou de "simultanéité". [...] Au contraire dans le concept lui-même (je ne parle pas ici des méthodes de mesure, je parle de concept, de la notion intelligible, naturelle et antérieure à ces méthodes), dans le concept lui-même de simultanéité ou de temps il n'y a aucune relation à un point de vue de l'espace. [...] Les "observations vulgaires faites à l'échelle humaine" et leur "généralisation hative et injustifiée" n'ont absolument rien à voir avec "l'habitude d'esprit" qui nous fait tenir la simultanéité pour absolue. Cette "habitude d'esprit" est une nécessité objective. Il y a contradiction interne à supposer deux mêmes événements qui, pris selon la réalité intrinsèque du devenir, seraient (je ne dis pas paraîtraient) seraient en réalité simultanés et en réalité successifs selon la condition spatiale (état de mouvement) où se trouve l'observateur."

" 10. [...] Ce qui est absurde, c'est d'imposer au temps réel et à la simultanéité réelle une relativité qui est le propre des relations de raison variant avec l'observateur, et de prétendre que la distance qui sépare deux événements dans le temps, ou deux points dans l'espace, prise dans ce qui la constitue intrinsèquement, soit ceci ou cela selon l'observateur, que deux événements soient réellement simultanés ou réellement successifs à raison du mouvement de l'observateur ; bref que le changement de mesure provenant du changement de l'observateur affecte la réalité même de la chose mesurée."

S. Pie X, encyclique " Pascendi Dominici Gregis " du 8 septembre 1907 sur les doctrines des modernistes :

" 1. A la mission qui Nous a été confiée d'en haut de paître le troupeau du Seigneur, Jésus-Christ a assigné comme premier devoir de garder avec un soin jaloux le dépôt traditionnel de la foi, à l'encontre des profanes nouveautés de langage comme des contradictions de la fausse science. Nul âge, sans doute, où une telle vigilance ne fût nécessaire au peuple chrétien : car il n'a jamais manqué, suscités par l'ennemi du genre humain, d'hommes au langage pervers (a), diseurs de nouveautés et séducteurs (b), sujets de l'erreur et entraînant à l'erreur (c). [...]

" 6. [...] Et pour commencer par le philosophe, les modernistes posent comme base de leur philosophie religieuse la doctrine appelée communément agnosticisme. La raison humaine, enfermée rigoureusement dans le cercle des phénomènes, c'est-à-dire des choses qui apparaissent, et telles précisément qu'elles apparaissent, n'a ni la faculté ni le droit d'en franchir les limites ; elle n'est donc pas capable de s'élever jusqu'à Dieu, non pas même pour connaître, par le moyen des créatures, l'existence [sectarisme et parti pris manifestes] : telle est cette doctrine. D'où ils infèrent deux choses : que Dieu n'est point objet direct de science [par conséquent pas de théodicée et encore moins de théologie] ; que Dieu n'est point un personnage historique. Qu'advient-il, après cela, de la théologie naturelle [théodicée], des motifs de crédibilité, de la révélation extérieure ? Il est aisé de le comprendre. Ils les suppriment purement et simplement et les renvoie à l'intellectualisme, système, disent-ils, qui fait sourire de pitié [à l'instar de Jean-Jacques Rousseau], et dès longtemps périmé. Rien ne les arrête, pas même les condamnations dont l'Église a frappé ces erreurs monstrueuses : car le [Ier] Concile du Vatican a décrété ce qui suit : Si quelqu'un dit que la lumière naturelle de l'humaine raison est incapable de faire connaître avec certitude, par le moyen des choses créées le seul et vrai Dieu, notre Créateur et Maître, qu'il soit anathème (d). Et encore : Si quelqu'un dit qu'il ne peut se faire, ou qu'il n'est pas expédient que l'homme soit instruit par révélation divine du culte à rendre à Dieu, qu'il soit anathème (e). Et enfin : Si quelqu'un dit que la révélation divine ne peut être rendue croyable par des signes extérieurs, et que ce n'est donc que par l'expérience individuelle ou par l'inspiration privée que les hommes sont mus à la foi, qu'il soit anathème (f).

" Maintenant, de l'agnosticisme, qui n'est après tout qu'ignorance, comment les modernistes passent-ils à l'athéisme scientifique et historique, dont la négation fait au contraire tout le caractère ; de ce qu'ils ignorent si Dieu est intervenu dans l'histoire du genre humain, par quel artifice de raisonnement en viennent-ils à expliquer cette même histoire absolument en dehors de Dieu, qui est tenu pour n'y avoir point eu effectivement de part ? Le comprenne qui pourra. Toujours est-il qu'une chose, pour eux, parfaitement entendue et arrêtée, c'est que la science doit être athée, pareillement l'histoire ; nulle place dans le champ de l'une, comme de l'autre, sinon pour les phénomènes : Dieu et le divin en sont bannis."

a) - Actes, XX, 30 ; b) - Tite, I, 10 ; c) - II Timothée, III, 13 ; d) - De Revel., can. I ; e) - Ibid., can. II ; f) - De Fide, can. III. 

Charles Nahon, Ingénieur des Arts et Métiers, L'imposture de la Relativité, ouv. cité plus haut, p. 511 :

" A ces méthodes einsteiniennes - qui ont été entièrement admises et couvertes par la quasi totalité des Physiciens, des Mathématiciens et des Astronomes du Monde entier, depuis trois-quarts de Siècle - il faut ajouter les contradictions nouvelles introduites par Einstein qui font que ' la rigueur scientifique ' [souvenons-nous, plus haut, avec Gamow : Alice au pays des merveilles] a été tellement transgressée que plus personne ne s'inquiète et qu'une licence totale des mœurs scientifiques a pris sa place [et qu'il est maintenant communément admis par le monde moderne - et non, certes! par Monsieur Charles Nahon - que la Logique n'a qu'une valeur relative, et ce dans tous les domaines de la connaissance - ce qui est proprement dramatique : le relativisme s'est répandu comme la peste dans le monde entier, et la notion de vérité a disparu].

" Si bien que ' la critique scientifique ' n'existe pratiquement plus et que l'on peut dire et publier n'importe quoi dans le domaine des sciences physiques et mathématiques sans aucun risque, pourvu que l'auteur soit possesseur d'un diplôme officiel correspondant, et n'attaque pas les bases fondamentales de la Théorie de la Relativité."

Jacques Maritain, Les degrés du savoir, éd. Desclée De Brouwer, 6e édition revue et augmentée, 1932, Ire Partie : Les degrés du savoir rationnel, chap. IV : Connaissance de la nature sensible, II : La philosophie de la nature, pp. 344-346, 347-349, 350, 351, 353-354, 355, 359, 361, 362

" Si nous nous référons à la philosophie de la nature à notre avis la mieux fondée, et qui a le privilège d'être en continuité avec la métaphysique la plus pure, je veux dire à la philosophie de la nature conçue selon les principes d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin, c'est en sachant bien qu'il est indispensable (et certes moins malaisé qu'on ne l'imagine d'ordinaire) de séparer ces principes des applications et illustrations qu'ils ont longtemps trouvées dans les conceptions scientifiques des anciens, et en voyant clairement que cette connaissance de sagesse, cette philosophie de l'être essentiellement soumis au changement, est parfaitement libre en elle-même d'une astronomie et d'une physique à jamais ruinée.

" Mais ce qui doit nous occuper ici, ce sont les conditions et caractères épistémologiques de la philosophie de la nature. [...] ... mais c'est un savoir déductif, assignant les raisons et les nécessités intelligibles dans la mesure où il est assuré du constitutif intrinsèque ou de la 'quiddité' [nature ou essence] de ses objets. C'est à lui par exemple qu'il appartiendra de nous renseigner sur la nature du continu et du nombre, du temps, de la substance corporelle, de l'action transitive, de la vie végétative et sensitive, de l'âme et de ses puissances opératives, etc., de considérer aussi l'agencement ontologique [relatif à l'être et non à l'essence] de cet univers, voire, comme fait Aristote à la fin des Physiques, son rapport à la Cause première, et le départ entre le nécessaire, le contingent et le fortuit dans le cours des événements. [...]

" C'est avec Aristote que ce savoir a été fondé. Aristote a montré qu'une ontologie [métaphysique ou étude de l'être en général] est possible du monde sensible [l'être comme tel est intelligible ou connaissable], non pas en tant même que sensible, mais en tant qu'il est le monde propre de l'être changeant, et qu'il implique dans sa structure des invariants intelligibles dépendant des formes spécificatrices. [...]

" ... la Physique au sens d'Aristote embrasse tout le domaine de l'intelligibilité immergée de soi dans le sensible [car si le monde est apparemment en perpétuelle métamorphose, il n'est pas cependant le siège d'une agitation chaotique et permanente]. [...]

" Comme on a eu l'occasion de le noter dans un précédent chapitre, il importe en effet de ne pas oublier que, comme le dit souvent saint Thomas (1), l'essence des choses sensibles nous reste, en général, cachée, à cause de la matière où elle est comme enfouie. C'est seulement dans l'ordre mathématique que nous pouvons considérer à découvert un monde d'essences, c'est pourquoi nous avons là le type le plus dictatorial et le plus somptueux de science humaine. [...] Il suit de ces remarques que la philosophie de la nature ne peut pas descendre jusqu'aux ultimes diversités spécifiques de la nature corporelle. Il y a ainsi une grave restriction à apporter à l'optimisme philosophique des anciens.

" Lorsqu'il s'agit de la distinction entre certains domaines très vaste, - entre corps non-vivants et corps vivants, entre animaux et végétaux, entre homme et animaux sans raison, - la philosophie de la nature saisit bien les différences essentielles. Nous sommes là dans une région accessible au regard du philosophe, nous atteignons des certitudes proprement philosophiques [est-ce le cas actuellement dans notre monde moderne ?], dans l'ordre même de la discrimination typologique [selon la visualisation typologique qui va dans le sens de la distinction et de l'intelligibilité, lorsque le formel est abstrait du matériel].

" [...] Il n'y a pas d'autre science des phénomènes de la nature que la science empiriologique, et cette science n'est pas une philosophie.

" [...] Pourtant la philosophie de la nature, pas plus que la métaphysique, ne porte sur de simples déterminations génériques. En réalité elle considère les choses corporelles et mobiles au point de vue du transcendantal être imbibé en elle : par là elle participe en quelque manière à la lumière de la métaphysique, comme notre âme participe en quelque manière à la nature des purs esprits. L'objet spécificateur de la philosophie de la nature, c'est dans les natures corporelles prises comme telles, la mutabilité ontologique [de l'être créé] et les formalités où l'esprit peut discerner une différence de l'être (corporéité, quantité, mouvement, vie, animalité, etc.) : ce qui suffit à assurer sa distinction et son autonomie à l'égard des sciences expérimentales.

" [...] Science expérimentale de la nature et Philosophie de la nature sont deux savoirs distincts mais incomplets, chacun relevant de régulateurs différents, l'un surtout de l'intelligible, l'autre surtout de l'observable, et qui arrivent, tant bien que mal à se compléter. [...]

" ... à eux seuls, les faits scientifiques sont incapables d'apporter la moindre décision philosophique, mais la lumière propre des objets et des principes philosophiques, telle la lumière de l'intellect agent illuminant les phantasmes, fait jaillir d'eux le contenu philosophique dont ils étaient prégnants. Perdurable en ses déterminations essentielles, la philosophie de la nature doit ainsi accepter la loi de vieillissement et de renouvellement [...] tandis qu'elle-même se délivre de certaines représentations (non pas philosophiques, mais communes ou "vulgaires") qu'elle tenait des interprétations pré-scientifiques impliquées dans le monde familier des sens.

" La doctrine hylémorphiste par exemple [sur la matière et la forme] est aussi vraie aujourd'hui qu'au temps d'Aristote [et son Traité de logique ou son Organon également], c'est son vocabulaire et ses exemplifications qui ont vieilli, non sa substance, mais les quatre éléments d'autrefois sont remplacés par les quatre-vingt-douze éléments, répondant à une notion scientifique fort différente de la table de Mendelejeff [bien que la pensée moderne se soit complètement fourvoyée en prenant les quatre éléments pour quatre matières irréductibles, alors que chez les anciens ces éléments représentaient quatre états élémentaires, la terre, l'eau, l'air et le feu, se transformant l'un en l'autre et formant le cycle fermé des quatre états de la matière].

" [...] Nous pensons que la philosophie de la nature se doit d'assumer l'apport tout entier des sciences expérimentales : mais si elle peut se fonder sur les faits établis par ces sciences expérimentales comme sur une matière étrangère qu'elle s'approprie, il est clair qu'elle ne saurait demander à l'être de raison physico-mathématique un moyen d'élucider en elle-même et ontologiquement la nature des choses [cette phrase mérite d'être gravée dans notre cœur afin de nous préserver de toute espèce d'idolâtrie]. [...] Car le philosophe de la nature ne peut pas se passer d'une imagerie scientifique [même si celle-ci est fausse ou ne correspond pas à la réalité ?], il a besoin de l'image (peut-on encore employer ce mot ? elle est devenu inimaginable) [cela nous rassure ...] ou du symbole que la science de son temps se fait du monde [se faire un symbole de "notre" monde ? Quelle misère !]. Il sait au surplus que certaines des entités les plus solennelles qu'elle construit sont des mythes, qui proposent à l'esprit le réel masqué [il y a là à boire et à manger]. Et il doit lui être reconnaissant de rendre ceux-ci - à cause surtout des êtres de raison mathématiques qui servent à les édifier [nous y voilà !] - de plus en plus irreprésentables à l'imagination [pour ne pas dire incohérents - c'est le comble !]. [...]

" Le philosophe pourra s'exercer aussi avec l'univers à quatre dimensions, ou avec l'éther dont les physiciens aujourd'hui "tâchent de ne pas parler" [pour nous laisser un monde sans support ou sans substance, autrement dit un monde sans assise - et voici la nouvelle physique que l'on enseigne à la jeunesse d'aujourd'hui : la physique du Vide]. [...]

" Bien qu'entre les théories physico-mathématiques et la philosophie de la nature il n'y ait pas de continuité quant à l'explication rationnelle et à l'intelligence des choses, nous voyons ici ... [est-il besoin de continuer à citer ici Jacques Maritain ?].

1) Cf. in II, Sent., dist. 35, q. I, a. 2, ad. 3 ; De Verit., 4, I, ad 8 ; Sum. Contra Gent., I, 3 ; Metaph., lib. VII, lect. 12.

Id., III : Le mécanicisme, p. 364 :

" Mais il s'agit là de représentations provisoires dont toute la valeur se prend, non par rapport à l'essence du réel envisagé en elle-même, mais par rapport aux relations mathématiques qu'elles soutiennent ; il s'agit là non d'un mécanisme philosophique, mais d'un mécanisme méthodologique, problématique et auxiliaire ; la philosophie pourra retenir [ou ne retiendra pas] l'image spatio-temporelle approximative ["de plus en plus irreprésentable à l'imagination" - cf. plus haut], le mythe bien fondé [?] qu'il aura contribué à former de la structure de cet univers et de ses éléments ; elle ne doit pas lui conférer une valeur ontologiquement explicative [c'est le cas de le dire : on se moque vraiment du monde].

" [...] Mais le recès le plus profond du mécanisme n'est pas le géométrisme, c'est le mathématisme [...]."

Id., III : Les liaisons dangereuses, pp. 375-378 :

" En renonçant à la mécanique classique, bien plus, en énonçant pour les phénomènes de l'échelle atomique que le principe d'indétermination, et en affirmant qu'il est contradictoire de supposer que la science puisse suivre et déterminer le comportement à chaque instant d'un corpuscule individuel, autre dit puisse connaître complètement le passé de ce corpuscule, et a priori prévoir son avenir à l'aide de son passé, la nouvelle physique supprime l'occasion même de toute cette pseudo philosophie, qui regardait l'esprit et le libre arbitre comme un scandale pour la science. Et c'est un résultat considérable au point de vue de la sociologie de l'intelligence. "La physique ne fait plus d'opposition morale au libre arbitre." [Ce qui constitue un sophisme grossier, car on passe d'un domaine à un autre en utilisant par surcroît une boiteuse ou une vague analogie]. Mais nous disons que ce résultat n'a de soi aucune valeur formelle et intrinsèquement philosophique ; car il est très faux que la mécanique et la physique classiques entraînassent de soi la négation du libre arbitre et le postulat mécanistique de la possibilité de tout exprimer par les lois du mouvement [mouvement des corpuscules de matière et mouvement de la volonté éclairée par l'intelligence], autrement dit de tout réduire à des déplacements de corpuscules, pas plus que n'importe quelle conception métaphysique. Le débat entre la mécanique "déterministe" et la mécanique "indéterministe" est en dehors du champ des problèmes philosophiques [cela nous semble même absolument évident - et c'est là où nous constatons que nos "savants" physiciens et mathématiciens sont intellectuellement très limités].

" Aussi bien ne pourrait-on prêter à l'indéterminisme de la nouvelle mécanique corpusculaire une signification philosophique qu'en le liant lui aussi à une erreur métaphysique [outre le sophisme grossier] : on s'imaginerait alors qu'il dépose contre la valeur axiomatique du principe de causalité (philosophiquement entendu). Nous l'avons remarqué plus haut, le principe d'indétermination introduit des lacunes dans le champ de la causalité scientifique (1), ou plus exactement dans le champ des succédanés de la causalité auxquels le savoir physico-mathématique parvient en refondant le concept de cause. Mais s'il peut en être ainsi, c'est pour autant précisément que la science a quitté tout point de vue ontologique [ce qui était fatal], et renonce à penser les phénomènes sub ratione entis. "On a abandonné dans l'univers matériel le principe de causalité stricte" [d'où la crise du monde moderne et la mort de l'intelligence], écrit un des théoriciens les plus réputés de la nouvelle physique (2). Au lieu du pronom indéfini "on", il convient de lire : "le savoir empiriométrique", ce savoir qui résout ses concepts non dans l'être mais exclusivement dans le mesurable, et qui s'aperçoit maintenant que tout dans le monde physique ne peut pas être strictement mesuré [par manque d'intelligence ou de lumière divine ou de grâce]. [...] Mais on pourra toujours supposer un esprit pur qui connaîtrait sans moyens matériels (et donc sans le moyen non plus de concepts empiriologiques) [le point de vue de Dieu ou de la Cause première], le comportement de ce corpuscule à chaque instant, - il verrait alors le principe de causalité s'appliquer strictement et dans son plein sens ontologique [du point de vue de l'Être même de Soi-même et de tout ou du point de vue de l'Acte pur d'exister]. Cette hypothèse [cette certitude métaphysique] est sans signification pour le physicien ; mais si elle n'avait pas de signification pour le métaphysicien, c'est qu'il n'y aurait pas de métaphysique [ni grâce].

 

" N'espérons d'ailleurs pas que le comportement de l'intelligence [de la raison] scientifique et philosophique [quelle intelligence philosophique ?] se montre plus sensible dans l'avenir que dans le passé aux distinctions pourtant très certaines dont nous faisons état ici."

1) Id., pp. 295-297 :

" En définitive il faut sacrifier "l'idée traditionnelle qui attribue aux corpuscules une position, une vitesse et une trajectoire bien déterminées" ; on ne peut plus attribuer non plus "une énergie bien définie au corpuscule, mais seulement parler de la probabilité pour qu'il se manifeste avec telle énergie" (a). Le train d'ondes n'est plus, selon le mot de Heisenberg, qu'un paquet de probabilité.

" Voilà la science obligée pour autant de renoncer au déterminisme, précisément sous la forme où le déterminisme est "scientifique" [tu parles!], et signifie, non pas que le cours des événements de la nature exclut toute contingence, mais simplement que les lois de la nature - à supposer telles circonstances données à tel instant - de déterminer strictement la façon dont à un instant suivant tel phénomène matériel se présente à l'observation et à la mesure. Voilà le principe de causalité - et sous la forme même de co-détermination phénoménale à laquelle la science l'a réduit, - voilà le principe de causalité exposé à des exceptions, troué de lacunes, déchu de sa valeur universelle [ce qui est extrêmement grave pour l'avenir de l'intelligence]."

a) Louis de Broglie, Introduction à l'Etude de la Mécanique ondulatoire, Paris, 1930, page 150.

2) A. S. Eddington, La Nature du Monde physique, p. 328.

Jacques Maritain, La Philosophie de la nature, Essai critique sur ses frontières, Cours et documents de philosophie, éd. Téqui, Paris, 1935, pages 1, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12-13, 15-17, 19-21, 22, 112, 113, 114-115, 115-116, 116-117, 132-133, 133-134, 135, 136-137, 138 :

" Cette philosophie de la nature, de son "autonomie" (pour parler comme Driesch) et de sa spécificité en tant que savoir, de ses relations avec les sciences d'une part, avec la métaphysique d'autre part, est une question capitale [...].

" Nous le savons, l'intelligence est faite pour l'être ; elle le cherche et, cherchant l'être qui est son objet connaturel [inhérent à sa nature], elle tombe sur le flux sensible du singulier changeant, et naturellement c'est pour elle une déception. Elle cherche l'être, elle trouve le devenir, et le devenir insaisissable. [...] Le grand prophète de ce découragement de l'intelligence, ç'a été Héraclite, affirmant comme vous le savez qu'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve et proclamant l'impossibilité d'une connaissance de la nature. [...] Platon est très proche d'Héraclite au point de vue qui nous occupe ici, c'est-à-dire au point de vue de la connaissance de la nature. Son regard à lui aussi cherche l'être et tombe sur le flux du sensible, et il déclarera donc découragé lui aussi devant ce flux, que le monde de la nature sensible ne peut être qu'objet d'opinion, doxa (doxa), non de science. Et ce regard intellectuel qui tombe sur le flux du sensible doit aussitôt s'en détourner, se réfléchir vers la véritable science, forte, solide, inébranlable, en contemplant les types intelligibles séparés des choses sensibles engagées dans le flux du mouvement et du changement. C'est le monde des idées platoniciennes qui sera contemplé par le regard métaphysique. [...]

" Alors quel résultat constatez-vous au point de vue de la philosophie de la nature ? C'est bien simple, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de philosophie de la nature dans un système comme celui de Platon. [...]

" Si maintenant nous passons à Aristote, qu'est-ce que nous constatons ? Aristote commence par critiquer la théorie des idées, par déclarer que cette métaphysique de Platon dont nous venons de parler brièvement est fausse, puisque ce n'est pas une science proprement dite, c'est une dialectique. Reportez-vous au livre IV de la Métaphysique, leçon quatrième de saint Thomas d'Aquin, et vous verrez là que saint Thomas à la suite d'Aristote explique comment le mot dialectique (dialektikh) convient à une connaissance des choses par des entités logiques, c'est-à-dire grâce à des êtres de raison, et substituée à la connaissance des choses par les causes réelles. Eh bien, la métaphysique de Platon est bien une dialectique en ce sens-là, elle nous fournit des choses une explication logique et non pas une explication réelle, précisément parce que les objets qu'elle considère sont pris sous des conditions proprement logiques.

" Au contraire, la métaphysique d'Aristote, au lieu d'être une métaphysique de l'extra réel comme la métaphysique de Platon, nous pourrions l'appeler une métaphysique de l'intra réel. Son objet, ce n'est pas le monde des idées séparées, des archétypes séparés des choses ; elle a un objet tout autre : l'être secundum quod est ens, l'être selon même qu'il est être, l'être pris en tant qu'être (cf. livre IV de la Métaphysique, lect. 4, et le Proœmium de saint Thomas à son Commentaire sur la Métaphysique d'Aristote). L'objet de la métaphysique c'est donc ce que l'esprit perçoit de plus intime et de plus profond dans les choses et non pas en dehors d'elles. Ce fond intime des choses sera dégagé pour lui-même, dégagé du sensible, dégagé de la matière, et cela veut dire que l'objet ainsi considéré peut exister dans des sujets non soumis au temps et au changement. [...]

" S'il en est ainsi pour la métaphysique, c'est que l'intelligible, au lieu d'être transcendant aux choses, comme le pensait Platon, est immanent à celles-ci, est un des éléments constituants de la réalité elle-même, de cette réalité engagée dans le devenir sensible. C'est pourquoi les idées platoniciennes deviennent chez Aristote des formes, et cette substitution du mot forme au mot idée a une importance capitale ; nous devons bien nous rendre compte que la signification et la connotation du mot forme chez Aristote sont totalement différentes du mot idée chez Platon. [...]

" Vous le voyez, le changement est radical que nous venons de signaler dans la conception de la métaphysique entraîne un changement correspondant dans la conception de la connaissance de la nature : une connaissance scientifique, un savoir, c'est-à-dire une connaissance d'un type parfait, une connaissance incassable, un savoir de la nature sensible, un savoir de l'univers sensible, du changement, du mouvement, du devenir, est désormais possible. [...]

" Et ainsi, à un degré beaucoup moins profond que l'être en tant qu'être, objet de la métaphysique, à un degré beaucoup moins profond dans les choses, se découvrent à nous des diversités ontologiques et une multiplicité de lois spécifiques ontologiques dans le monde sensible et changeant, diversités ontologiques, multiplicité de lois spécifiques qui constituent l'objet non plus de la métaphysique, mais de ce qu'Aristote appelle la physique [fusikh], disons de la philosophie de la nature.

" Ce que nous devons retenir ici, c'est qu'Aristote a fondé la philosophie de la nature [et la Logique] au sens d'un savoir proprement dit, d'une science proprement dite de la nature sensible, ce qui était un paradoxe aux yeux de Parménide, d'Héraclite et de Platon, connaissance de la nature sensible dont l'objet est l'être sensible ou mobile, non pas précisément comme singulier ou comme sensible, mais comme porteur de valeurs intelligibles et universelles rendant raison de sa mutabilité elle-même. [...]

" Vous savez que, pour Aristote et les scolastiques, il faut distinguer trois degrés d'abstraction qui vont avec les degrés d'immatérialité ou d'immatérialisation de l'objet. Ce sont ces trois degrés qui nous permettent de classer les types génériques de savoir. On nous dit alors, selon la formule classique : au premier degré, celui de la physique (physique au sens général, très universel), que ce mot avait chez Aristote, puisque nous verrons qu'il embrasse aussi bien la philosophie de la nature que les sciences de la nature), l'esprit fait abstraction de la matière singulière ou individuelle, mais seulement de celle-là : et l'objet qu'il se présente à lui-même ne peut ni exister sans la matière sensible ni être conçu sans elle, sa notion enveloppe des constituants matériels-sensibles. Cet objet, c'est l'être soumis au changement, c'est pourquoi Aristote disait : "Ignorer le mouvement, c'est ignorer la nature."

" Au deuxième degré d'abstraction, nous avons la connaissance mathématique. Ici l'esprit fait abstraction de la matière sensible, c'est-à-dire de la matière en tant que revêtue des qualités actives qui tombent sous les sens, et l'objet qu'il se présente à lui-même c'est la quantité abstraite qui ne peut pas exister sans la matière, mais qui peut être conçue sans la matière sensible, sa notion n'enveloppe pas la matière sensible.

" Enfin, au troisième degré, on arrive au savoir métaphysique. Ici l'esprit fait abstraction de toute matière, aussi bien de ce que les anciens appelaient la matière sensible, propre au premier ordre de visualisation, que la matière intelligible, c'est-à-dire de l'extension, de la quantité elle-même, propre au second ordre de visualisation abstractive, et l'objet sur lequel porte le savoir, c'est alors l'être en tant qu'être, qui non seulement peut être conçu mais peut exister sans la matière. [...]

" Pour compléter cette doctrine il faut que je vous dise un mot d'une distinction très importante en scolastique, sur laquelle on n'insiste pas toujours assez, la distinction entre ce qu'on appelle l'abstractio totalis, l'abstraction du tout à l'égard des parties (disons abstraction extensive) et l'abstractio formalis, l'abstraction de la forme ou du type formel à l'égard de la matière (disons abstraction intensive ou typologique).

" Ce que les thomistes appellent "abstractio totalis", c'est l'extraction du tout universel considéré comme tel, abstraction par laquelle nous tirons l'objet de pensée "homme" par exemple, de Pierre, de Paul et de Jean, et l'objet de pensée "animal" de l'homme, etc., en passant ainsi à des universels de plus en plus généraux, de plus en plus vastes. Nous sommes ici au point de vue de la généralité plus ou moins grande et cette visualisation extensive, cette abstraction du tout universel est commune à toute connaissance, aussi bien à la connaissance pré-scientifique qu'à la connaissance scientifique qui la suppose.

" Au contraire, l'autre abstraction, l'abstraction du type formel, la visualisation typologique, consiste dans l'extraction du type intelligible, par laquelle nous séparons des données contingentes et matérielles ce qui est de l'essence, ou de la raison formelle d'un objet de savoir.

" Cette doctrine vient de Cajetan (Thomas Cajetan, cardinal, 1469-1534, de l'Ecole dominicaine) ; nous la trouvons exposée par lui dans le Proœmium de son Commentaire au De Ente et Essentia, quest. 1. Mais nous pouvons noter tout de suite ici, pour éviter un malentendu possible ou une difficulté de mots, qu'il y a une différence de vocabulaire entre saint Thomas et Cajetan. Dans le Commentaire sur la Trinité de Boèce, saint Thomas distingue l'abstraction mathématique de l'abstraction physique dans les termes suivants : il dit que l'abstraction mathématique répond (pour la dissocier) à l'union de la forme et de la matière, ou plus précisément de la forme accidentelle et du sujet ; et c'est ainsi que le regard du mathématicien abstrait une forme accidentelle, la forme accidentelle que nous appelons quantité, des sujets matériels où elle est, abstractio formæ a materia sensibili ; il laisse de côté la matière sensible pour ne considérer que la forme accidentelle quantité séparée de la substance corporelle. Tandis que le regard abstractif du physicien répond (pour la dissocier) à l'union du tout et de la partie ; c'est l'abstraction de l'universel tiré du particulier, abstractio universalis a particulari, abstraction dans laquelle est considérée à part une certaine nature selon sa raison essentielle, séparément de toutes les parties qui ne sont pas des parties constitutives de l'espèce mais des parties accidentelles par rapport à celle-ci. Voilà comment s'exprime saint Thomas. Il appelle abstractio formalis l'abstraction du deuxième ordre, l'abstraction mathématique, et abstractio totalis l'abstraction du premier ordre. Tandis que pour Cajetan l'abstraction du premier ordre elle-même, l'abstraction physique lorsqu'elle donne lieu à un savoir, à une connaissance scientifique, à une connaissance scientifique de la nature, cette abstraction est déjà une "abstractio formalis" comme celle du deuxième et du troisième ordre [un type intelligible], l' 'abstraction totalis" étant seulement une condition générale du savoir humain prérequise à la science [un repérage commun].

" A vrai dire, il y a là une simple différence de vocabulaire, non une différence de doctrine, car pour saint Thomas l'abstraction du premier ordre considère à part la nature selon sa raison essentielle, en la dégageant des parties qui ne sont qu'accidentelles au regard de l'essence spécifique, c'est donc bien une "abstractio formalis" au sens de Cajetan ; seulement ici la forme ainsi considérée à part c'est la nature même, c'est l'essence spécifique, tandis que dans l'abstraction qui donne naissance aux mathématiques c'était une forme accidentelle séparée du sujet. Ce n'est pas la nature humaine de Pierre, de Paul ou de Jean, c'est la forme accidentelle quantité séparée de la substance corporelle. Et c'est cette différence entre le premier et le second ordre d'abstraction que saint Thomas soulignait dans le texte de son Commentaire sur la Trinité de Boèce, mais dans les deux cas il s'agit bien d'une "abstractio formalis" au sens de Cajetan. [...]

" Cette doctrine n'a été mise vraiment en lumière que par Cajetan dans le Proœmium au De Ente et Essentia.

" ' Pour mieux comprendre ces choses, écrit Cajetan, il faut noter que, de même qu'il y a double composition, à savoir de la forme avec la matière et du tout avec les parties, de même il y a une double abstraction opérée par l'intellect, une par laquelle le formel est abstrait du matériel , quo formale abstrahitur a materiali, et l'autre par laquelle le tout universel est abstrait des parties subjectives [c'est remarquablement écrit et expliqué]. Selon la première sorte d'abstraction, la quantité par exemple est abstraite de la matière sensible, selon la seconde l'universel générique animal est abstrait du bœuf ou du lion. La première sorte d'abstraction nous l'appelons formalis, la seconde nous l'appellerons totalis ' ; et Cajetan explique ensuite les différences entre ces deux abstractions ; il note que la visualisation typologique va dans le sens de l'actualité, de la distinction et de l'intelligibilité, tandis que la visualisation extensive va dans le sens de la potentialité et de la moindre intelligibilité. C'est pourquoi - autre différence - dans la visualisation typologique plus un objet est abstrait plus il est connu de soi (natura), tandis que dans la visualisation extensive plus un objet est abstrait plus il est connu quant à nous [subjectivement]. ' Le fondement de cette différence c'est que l'abstraction du type formel a lieu par la mise de côté des éléments matériels, potentiels, etc., tandis que l'abstraction du tout universel a lieu par la mise de côté, au contraire, des actualités spécifiques, et c'est pourquoi dans cette sorte d'abstraction-là, plus un objet pensé est abstrait plus il est potentiel, puisque c'est en puissance que le genre contient ses inférieurs.'

" Cajetan ajoute encore (ceci est très important pour nous) : ' C'est selon les différents modes d'abstractio formalis, - visualisation typologique - (et non pas selon l'abstractio totalis qui est prérequise simplement à la science) - que les sciences spéculatives se distinguent les unes des autres. Tandis que l'abstractio totalis - visualisation extensive [par extension] - est une condition commune à toutes les sciences quelles qu'elles soient.' Et il note cette conséquence très importante pour une authentique intelligence de la métaphysique : ' C'est pourquoi les objets du métaphysicien comme tels ne sont pas comparés aux objets du physicien par mode de tout universel à parties subjectives ' [cette mise au point relève du génie métaphysique du cardinal Cajetan : avis au monde moderne qui tombe véritablement en déliquescence], à objets de pensée plus particuliers ; ce n'est pas une simple différence d'extension comme on le répète à chaque instant chez les philosophes modernes [qui ignorent le b.a-ba de la métaphysique et ne sont par conséquent même pas qualifiés pour en parler et encore moins pour en juger]. L'être du métaphysicien ne diffère pas de l'être du physicien parce que simplement plus commun, en effet plus nous allons vers le commun comme tel, plus nous allons vers le potentiel, l'indéterminé, cet être simplement plus commun ne serait pas objet de science. Les objets du métaphysicien se comparent à ceux du physiciens ut formalia ad materialia (et il en est ainsi, proportionnellement, des objets des mathématiques : les mathématiques ont aussi un rapport de forme à matière aux objets du physicien), comme ce qui est formel à ce qui est matériel, c'est une forme plus pure dégagée de la matière, une réalité intelligible d'un type supérieur et surordonné aux autres. ' Bien qu'en effet les intelligibles de degré métaphysique soient plus universels que les autres et puissent leur être comparés comme à des parties contenues dans leur extension, cependant, en tant même qu'ils se tiennent sous la considération métaphysique, ils ne sont pas à l'égard des objets du physicien (du philosophe de la nature) des universels (plus amples, plus communs), ils sont des formes (régulatrices).' C'est pourquoi la métaphysique a une fonction régulatrice à l'égard des sciences de la nature, de même que les mathématiques ont aussi une fonction régulatrice à l'égard de ces sciences, parce que leur objet est non pas simplement plus universel, plus vaste, plus ample, c'est une forme, un type pur dégagé d'une matière [l'analogie est tout à fait appropriée].

" Cette doctrine est capitale ; elle montre sur quelle ignorance de la question repose la critique adressée par tant de philosophes modernes à l'abstraction métaphysique, que ces philosophes s'appellent Brunschvicg ou Blondel [on pourrait prendre bien d'autres noms, car ils sont maintenant légion]. [...] Or cependant, c'est à ce type d'abstraction que pensent uniquement et exclusivement les philosophes dont je parle [des écoles et universités laïques d'obédience maçonnique] ; ces auteurs ne conçoivent que l'abstractio totalis, l'abstraction extensive, et ils s'attaquent ainsi à une soi-disant abstraction à prétention scientifique qui en resterait à l'abstractio totalis sans passer jamais à l'abstractio formalis, à l'abstraction typologique. Ils se battent ainsi contre des chimères, et l'on dirait qu'ils ignorent les conditions véritables de la science autant que les adversaires supposés qu'ils critiquent. Pour les thomistes [qui se font de plus en plus rares], comme nous venons de le voir avec Cajetan, la science commence avec l'abstractio formalis ; auparavant il n'y a pas de science, il ne peut y avoir que connaissance commune ou vulgaire, mais pas encore de science, pas encore de perception des nécessités intelligibles."

" Section 2 - Ce qu'est la philosophie de la nature. - Philosophie de la nature et Métaphysique.

" 20. Nous voudrions examiner maintenant ce qu'est la philosophie de la nature, passer de la question an est à la question quid est. Qu'est-ce que la philosophie de la nature ? Comment devons-nous la définir ?

" Cette question a été traitée de façon très intéressante au point de vue des anciens par Cajetan [encore lui !] dans son opuscule " De subjecto naturalis philosophiæ ". Cajetan a très bien montré là que la philosophie de la nature n'est pas une partie de la métaphysique ni un savoir proprement subalterné à la métaphysique, et il a montré qu'il faut assigner comme sujet "propre" ou comme objet propre de la philosophie de la nature l'être en tant que muable, ens mobile, l'être pris sous la raison formelle ou selon la perspective propre du mouvement ou de la mutabilité,- perspective propre qui restreint la notion d'être sans lui faire perdre cependant son caractère transcendantal et analogique. [...] C'est l'être, c'est toujours l'être, objet de pensée essentiellement analogue et imbibant toutes les diversifications génériques et spécifiques, mais restreint par la note "muable" ou "mouvant", c'est l'être pris en tant que muable. Et c'est pourquoi nous avons affaire à une philosophie. Cajetan montre également que l'expression "ens sensibile" [être sensible] dont on pourrait se servir, et qui n'est pas illégitime en elle-même, est cependant moins formelle et moins philosophique que l'expression "ens mobile" [être mobile]. [...]

" ... nos idées les plus abstraites nous les tirons de l'expérience ; par conséquent c'est au domaine de l'être en tant que mouvant, au domaine de la philosophie de la nature que le philosophe aura d'abord affaire ; s'il suit une voie proprement humaine, il aura d'abord affaire, - en droit sinon chronologiquement, - à la philosophie de la nature prise du moins dans ses grandes déterminations essentielles, avant de passer à la métaphysique. Et dès lors si on supprimait, comme c'est le cas, nous l'avons vu, pour la pensée moderne, la philosophie de la nature, si on voulait l'exiler du domaine de la connaissance, alors, comme nous l'avons vu également, il n'y aurait plus de métaphysique ouverte sur les choses et sur l'immensité de l'être, il n'y aurait plus de métaphysique spéculative. Il n'y aurait plus qu'une métaphysique réflexive, - réflexive et ouvertement idéaliste [...]

" Supprimez la philosophie de la nature, vous supprimez la métaphysique comme connaissance spéculative des plus hauts mystères de l'être naturellement accessibles à notre raison. Il y a là involution des causes, causae ad invicem sunt causae. La métaphysique est nécessaire à la constitution d'une saine philosophie de la nature à laquelle elle est surordonnée ; mais inversement la métaphysique elle-même ne se constitue sainement qu'en présupposant une philosophie de la nature qui lui sert de base matérielle [en effet, nous ne sommes pas des anges ou de purs esprits - et "qui veut faire l'ange fait la bête"]. C'est la nature même de notre esprit qui est engagée là. N'ayant contact immédiat avec le réel que par nos sens, une connaissance du pur intelligible, une connaissance placée au plus haut degré de spiritualité naturelle ne peut pas atteindre l'univers des réalités immatérielles si elle ne prend pas d'abord sur l'univers des réalités matérielles, et elle ne peut pas prendre sur cet univers, y dénicher son objet propre, si l'on tient pour impossible une connaissance de l'intelligible mêlé ou obombré de sensible, une connaissance inférieure en spiritualité qui atteint d'abord l'être des choses en tant même qu'imbibé de mutabilité et de corruptibilité, et qui prépare ainsi, annonce, préfigure la vérité métaphysique dans les ombres de ce premier degré du savoir philosophique. [...]

" [...] La masse immense et puissante des activités scientifiques, la merveilleuse entreprise de la conquête expérimentale et mathématique de la nature par l'esprit humain (cf. Genèse, I, 28) est abandonnée sans direction ni lumière supérieure à la loi de l'empirique et du quantitatif [c'est le règne de la quantité – cf. Guénon], entièrement séparée de l'ordre entier de la sagesse [et du cosmos : du grec kosmos, ordre]. Elle s'avance [comme un aveugle] dans l'histoire, elle entraîne les hommes sans plus rien connaître de la sagesse spéculative, ni de la sagesse pratique [cf. René Guénon, La crise du monde moderne, où sont énoncées quelques vérités salutaires que tout homme de bonne volonté pourrait méditer avec profit sans pour autant se croire obligé de suivre cet auteur dans tout ce qu'il avance. Retenons ce qui est vrai sans tomber dans des excès insupportables. Considérons cette phrase de René Guénon : "Ce que nous venons de dire se rapporte proprement aux possibilités que le Catholicisme, par son principe, porte en lui-même d'une façon constante et inaltérable". Est-elle condamnable ou pertinente ? Ne soyons pas sectaires ou stupides !]. [...]

" La philosophie de la nature et les faits.

" 29. Nous allons passer maintenant à une question de méthode d'importance extrême qui dépend des principes que nous venons de poser. C'est la question de savoir sur quelle sorte de faits doit s'appuyer le philosophe de la nature. Nous venons de distinguer dans la même sphère d'intelligibilité fondamentale deux types d'intelligibilité différents, deux lumières objectives ou perspectives de conceptualisation différentes, la lumière objective du philosophe et la lumière objective du savant. L'un et l'autre sont placés au premier degré de visualisation abstractive et doivent s'appuyer sur les faits sensibles ; mais ils ne doivent pas le faire de la même façon. Voilà le problème de méthode qu'il nous faut examiner.

" On peut dire qu'un fait c'est une vérité existentielle bien constatée. Une vérité s'exprime dans un jugement qui lie entre eux des objets de notion. Un fait implique donc qu'une connexion d'objets de concept est posée dans l'existence a parte rei.

" Par cette manière de parler nous rendons sensible cette vérité que ce qu'on appelle un fait implique inévitablement l'activité de l'esprit, - le jugement. Je ne veux pas dire certes que l'esprit déforme les choses en les jugeant, cela arrive souvent, nous extrapolons souvent, cela toutefois n'est nullement nécessaire ! Mais un fait ne s'inscrit pas sur le savant comme un graphique sur un rouleau enregistreur. Le fait implique un discernement, acte de l'esprit. Nous avons à la fois un jugement de l'esprit et, du moins s'il s'agit d'un fait du premier ordre d'abstraction, nous avons à la fois un jugement de l'esprit et une perception, une intuition du sens. Prenez par exemple le fait le plus banal : la neige est blanche ; lorsque nous énonçons cette proposition, nous avons affaire à une expérience sensible humaine, c'est-à-dire à une expérience sensible où l'intelligence est en éveil, où l'intelligence est engagée ; devant une certaine donnée existentielle notre esprit distingue l'objet de concept neige, l'objet de concept blanc ; en même temps qu'ils les distingue par la "première opération de l'esprit", il les identifie par le jugement. Nous avons un jugement établissant une connexion entre deux concepts abstraits, porté sous la dictée de l'intuition du sens.

" Il est clair après cela qu'autant il y aura d'ordres de visualisation abstractive pour les objets de concept, autant il y aura de degrés, d'ordres différents de faits. [...]

" C'est pourquoi il y a des faits de sens commun, des faits scientifiques, je veux dire des faits intéressant les sciences des phénomènes de la nature, des faits mathématiques, des faits logiques, des faits métaphysiques, etc.

" Il suit de ces prémisses qu'il y a des faits philosophiques, beaucoup plus simples, beaucoup plus généraux, beaucoup plus évidents et certains que les faits qu'on appelle scientifiques. [...]

" Duhem remarquait dans sa Théorie Physique que l'observation vulgaire est plus certaine que l'expérience scientifique. C'est une curieuse remarque de Duhem. "La relation d'une expérience de physique n'a pas la certitude immédiate et relativement facile à contrôler du témoignage vulgaire et non scientifique [cela nous paraît évident] ; moins certaine que ce dernier, elle n'a pas le pas sur lui par le nombre et la précision des détails qu'elle nous fait connaître ; là est sa véritable et essentielle supériorité." Aussi bien ne peut-on pas dire en rigueur de termes que les faits philosophiques, dont je parle actuellement, sont des faits d'observation vulgaire, ce sont des faits primordiaux, préscientifiques [...].

" Eh bien, dans le genre - nous avons dit qu'il y a un genre commun à la philosophie de la nature et aux sciences, - dans le genre du premier ordre d'abstraction, nous devrons donc distinguer des faits philosophiques ayant un autre rang que les faits scientifiques et répondant au type spécifique de conceptualisation de la philosophie de la nature ; par exemple : il existe du changement et du devenir (c'est un fait philosophique et qui appartient au premier ordre d'abstraction) ; il existe du continu, il existe de la durée successive. Ou encore : une substance se change en une autre [...].

" [...] La philosophie de la nature devra user de faits philosophiques, c'est-à-dire établis et jugés à la lumière propre de la philosophie, parce que le plus ne sort pas du moins, un fait ne peut donner que ce qu'il contient, et des conclusions philosophiques ne peuvent être tirées que de prémisses ou de faits qui ont eux-mêmes une valeur philosophique. [...]

" Une première erreur consiste à demander aux faits scientifiques bruts (j'appelle fait scientifique brut un fait scientifique qui n'a pas été traité philosophiquement) des critères philosophiques. Si vous considérez les faits scientifiques à l'état brut, ils n'intéressent pas par eux-mêmes le type d'explication philosophique ; tant qu'ils ne sont éclairés que par la lumière qui les a d'abord fait discerner dans le réel et utiliser par le savant, ces faits n'ont d'intérêt que pour le savant, non pour le philosophe. [...] C'est une illusion de croire qu'en faisant appel à des faits scientifiques sans les assumer dans une lumière philosophique on pourra dirimer un débat philosophique. [...]

" La deuxième erreur serait de rejeter les faits scientifiques, d'essayer de construire une philosophie de la nature indépendante des faits scientifiques, de la maintenir isolée des sciences. Remarquez que c'est là une tendance inévitable si l'on confond la philosophie de la nature avec la métaphysique. [...]

" Il y a donc deux erreurs à éviter. Quelle est la solution que nous pouvons donner à ce problème ? Elle me paraît claire : c'est que le philosophe doit faire usage des faits scientifiques à condition de les traiter philosophiquement, de dégager d'eux les valeurs philosophiques dont ils sont prégnants, de tirer d'eux des faits ayant valeur philosophique ; et ainsi nous disons que les faits philosophiques, qui sont la matière propre de la philosophie de la nature, peuvent avoir deux sources : ou bien l'expérience humaine primordiale, préscientifique, dont nous parlions tout à l'heure, expérience préscientifique philosophiquement interprétée ; ou bien la science, l'immense domaine des observations et des faits scientifiques, - philosophiquement interprétés : grâce à quoi des faits philosophiquement déjà établis seront confirmés [car ils ne peuvent pas contredire les faits philosophiques qui répondent au type spécifique de conceptualisation de la philosophie de la nature ou les faits d'observation vulgaire, primordiaux et préscientifiques] (par exemple ce fait que la nature nous présente des changements substantiels sera confirmé par l'analyse des vérités reconnues par la chimie et la chimie physique, par la physique de la radioactivité, par la biologie expérimentale, etc., à condition que les faits scientifiques en question soient philosophiquement jugés et interprétés) ; ou encore d'autres faits philosophiques pourront de cette manière être découverts. Bref d'une matière étrangère la philosophie se sera fait une matière propre.

" En rapprochant les faits scientifiques de connaissances philosophiques déjà acquises par ailleurs et des principes premiers de la philosophie, en les mettant sous une lumière objective philosophique, on peut tirer d'eux un contenu intelligible maniable à la philosophie [...]."

Retour aux trois degrés d'abstraction

Jacques Maritain, Les degrés du savoir, ouvrage cité plus haut, Ire Partie : Les degrés du savoir rationnel, chap. II : Philosophie et science expérimentale, II : Les degrés d'abstraction, pp. 71-74 :

" Le fil conducteur nous est donné ici par la doctrine des trois degrés d'abstraction, ou des trois degrés selon lesquels les choses offrent à l'esprit la possibilité d'atteindre en elles un objet plus ou moins abstrait et immatériel, je dis quant à l'intelligibilité même qui descend des prémisses aux conclusions, et, en dernière analyse, quant au mode de définir. L'esprit peut considérer des objets abstraits et purifiés seulement de la matière en tant qu'elle fonde la diversité des individus au sein de l'espèce, en tant qu'elle est principe d'individuation ; l'objet reste ainsi, et en tant même que présenté à l'intelligence, imprégné de toutes les notes provenant de la matière, abstraction faite seulement des particularités contingentes et strictement individuelles que néglige la science ; l'esprit considère alors les corps revêtus de leurs qualités et propriétés expérimentalement constatables : un tel objet ne peut ni exister sans la matière et les qualités qui lui sont liées, ni être conçu sans elle. C'est le grand domaine de ce que les anciens appelaient Physica. Connaissance de la Nature sensible. Premier degré d'abstraction.

" Ou bien l'esprit peut considérer des objets abstraits et purifiés de la matière en tant qu'elle fonde en général les propriétés sensibles, actives et passives, des corps ; alors il ne considère plus qu'une certaine propriété qu'il détache des corps, - celle qui reste quand tout le sensible est tombé, - la quantité, nombre ou étendue pris en soi : objet de pensée qui ne peut pas exister sans la matière sensible, mais qui peut être conçu sans elle, car rien de sensible ou d'expérimental n'entre dans la définition de l'ellipse ou de la racine carrée. C'est le grand domaine de la Mathematica. Connaissance de la Quantité comme telle, selon les relations d'ordre et de mesure qui lui sont propres. Second degré d'abstraction.

" Enfin l'esprit peut considérer des objets abstraits et purifiés de toute matière, ne retenant dans les choses que l'être lui-même imbibé en elles, l'être comme tel et ses lois : objets de pensée qui non seulement peuvent être conçus sans la matière, mais qui peuvent même exister sans elle, soit qu'ils existent jamais dans la matière, comme Dieu et les purs esprits, soit qu'ils existent aussi bien dans les choses matérielles que dans les choses immatérielles, comme la substance, la qualité, l'acte et la puissance, la beauté, la bonté, etc. C'est le grand domaine de la Metaphysica. Connaissance de l'au-delà de la nature sensible, ou de l'Être en tant qu'être. Troisième degré d'abstraction.

" Il faut remarquer ici, avec Cajetan et Jean de Saint-Thomas, que ces trois degrés d'abstraction se rapportent à l'abstraction appelée par les scolastiques abstractio formalis [abstraction formelle]. Il y a en effet deux sortes d'abstraction : l'abstractio totalis, disons abstraction ou extraction du tout universel, par laquelle nous tirons "homme" de "Pierre" et de "Paul", "animal" de "homme", etc., passant ainsi à des universels de plus en plus vastes. Cette sorte d'abstraction, par laquelle l'esprit s'élève au-dessus de la connaissance simplement animale du singulier perçu par le sens hic et hunc, et qui commence en réalité par les notions les plus générales et les plus indéterminées, est à la base de tout savoir humain, elle est commune à toutes les sciences, toute science allant d'ailleurs dans cet ordre vers la plus grande détermination, exigeant que l'objet soit serré, pour ainsi dire, dans une notion propre, et non pas enveloppé dans une notion commune plus ou moins flottante. Et il y a une seconde sorte d'abstraction, l'abstractio formalis, disons abstraction ou extraction du type intelligible, par laquelle nous séparons des données contingentes et matérielles ce qui est de la raison formelle ou de l'essence d'un objet de savoir. C'est selon les degrés de cette abstractio formalis que les sciences spéculatives diffèrent les unes des autres, les objets de la science supérieure étant comme une forme ou un type régulateur à l'égard des objets de la science inférieure. Sans doute les objets de la métaphysique sont plus universels que ceux de la physique, mais ce n'est pas à ce titre-là, comme des notions plus communes sur le même plan, que le métaphysicien les considère. C'est à titre de forme ou de type intelligible sur un plan plus élevé, comme un objet de savoir d'une nature et d'une intelligibilité spécifiquement supérieures, et dont il acquiert une connaissance propre, scientifique, par des moyens absolument transcendants à ceux du physicien ou du mathématicien."

Chose et objet

Id., Ire Partie : Les degrés du savoir rationnel, De la philosophie spéculative (La philosophie de la Nature et la Métaphysique d'après les principes du réalisme critique), chap. III : Le réalisme critique, Chose et objet, pages 176, 177 :

" Si l'analyse qui précède est exacte, on voit que la même chose se trouve à la fois, dans le monde de la nature, pour exister, et, quand elle est connue, dans le monde de l'âme ou de la pensée ; il nous faut donc distinguer la chose en tant que chose, existant ou pouvant exister pour elle-même, et la chose en tant qu'objet (1), posé devant la faculté de connaître et rendu présent à elle. Les objets comme tels de notre intelligence font abstraction de l'existence actuelle et n'enveloppent de soi qu'une existence possible ; les objets comme tels de nos sens connotent au contraire une existence en acte et saisie ut exercita [...] La tragédie de la noétique moderne a commencé lorsque les scolastiques de la décadence, et Descartes à leur suite, ont séparé l'objet de la chose ; la chose devenait dès lors un double problématique caché derrière l'objet. [D'où l'on conclut que cette noétique moderne et/ou moderniste ne peut conduire fatalement qu'à la perte du sens du réel ou de la vérité, car, rappelle Maritain à la page précédente, "la vérité se prend par rapport à l'existence, actuelle ou possible, détenue par la chose : verum sequitur ESSE rerum : S. Thomas d'Aquin, De Verit., I, I, 3e, sed contra. Cf. in I. Sent., d. 19, q. 5, a. I ".]

" 1) Le mot "objet" est pris ici au sens scolastique le plus strict (objet formel). Il est superflu de faire remarquer que dans le langage moderne courant il a reçu un sens très différent [ce qui fait que les hommes n'arrivent plus à se comprendre lorsqu'il s'agit de débattre des questions extrêmement importantes], l'opposition d'objectif à subjectif ayant fini par faire passer à l'objet les valeurs propres de la "chose" ou du "réel".

" Quant au mot "chose", il est pris ici dans une acception aussi large que possible. S'il se rapporte d'abord à la "chose sensible et visible", où notre intelligence trouve naturellement (parce que ses idées viennent des sens) comme le paradigme le plus simple de la réalité, il se rapporte aussi à toute réalité quelle qu'elle soit, spirituelle ou corporelle, à tout donné actuel ou possible, posé ou possible dans l'existence indépendamment de notre esprit."

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, La pensée humaine, Ire Partie, qu. 85, art. 2, Respondeo :

" Certains ont soutenu que les facultés cognitives qui sont en nous ne connaissent rien d'autre que nos propres impressions [passions, affections, modifications, pâtir] ; par exemple que le sens ne connaît que le pâtir de son organe. Et selon cela [cette thèse], l'intellect ne connaît rien d'autre que son pâtir, c'est-à-dire l'espèce intelligible [intelligible en puissance] qu'il reçoit [species impressa - et non la chose ou la réalité].

" Mais cette opinion apparaît manifestement fausse pour deux raisons. D'abord la première, la plus importante, parce que les objets que nous connaissons et la science que nous en avons sont identiques. Si donc ceux [les objets] que nous connaissons n'étaient seulement que des espèces qui sont dans l'âme, il s'ensuivrait que toutes les sciences ne seraient pas celles des choses hors de l'âme, mais seulement celles des espèces intelligibles qui sont dans l'âme ; comme les platoniciens pour qui toutes les sciences ne sont celles que des idées qu'ils supposaient être connues en acte. La seconde raison, parce qu'il s'ensuivrait l'erreur des anciens soutenant que "tout ce qui paraît est vrai" ; et ainsi que les contradictoires sont vraies en même temps. Si en effet une faculté ne connaît que sa propre impression [ou modification], elle ne peut juger seulement que de cela. Ainsi paraît tel, selon que la faculté [ou puissance] cognitive est affectée. Donc le jugement de la faculté cognitive sera toujours le jugement de ce qu'elle juge, savoir de son propre pâtir, selon ce qu'il est ; ainsi tout jugement sera vrai."

Fin

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